‹ Les viveurs de Paris (volume 5)Chapitre 9 sur 23 · LES OURS · texte numérisé non relu

LES OURS

Maxime continua en ces termes le récit

commencé :

— Tous les gens de ma livrée, indistinctement, — fit il, — entouraient le

vieux Dominique et formaient autour de lui un clenii-cercle, ne laissant libre, par respect, que le côté où je me trouvais.

y> — Monsieur le comte, — dit alors le pîqueur en s'adressant à moi ainsi que le lui ordonnaient les convenances, — j'avais battu pendant toute la journée les bois de la Souque et du Renty^ pour y relever les passées des sangliers sur la neige...

» Vers les trois heures, me trouvant de l'autre côté d'Ollioles, j'entrai dans la maison à Jean-François afin de m'y rafraîchir d'un verre de petit vin d'Arbois ou de piquette de l'Etoile...

• Jean-François me reçut en vieux ca-

niarade, il jeta du bois sur le feu , il déboucha sa meilleure bouteille et, comme je me sentais en appétit, sa ménagère décrocha un jambon fumé, en coupa des tranches minces et les fit revenir dans la poêle avec du heure, du sel, du poivre et des petits ognons coupés menus, menus...

En entendant ces détails futiles, René ne put s'empêcher de sourire.

— Vous pensez bien, mon enfant, que je me mourais d'impatience, — dit alors Maxime, — mais il fallait se résigner... — Dominique était verbeux et prolixe outre mesure dans ses narrations, — si on

avait voulu le forcer à arriver droit au but II' 8

il aurait été impossible de tirer de lui une seule parole raisonnable.

»Je le laissai faire, et il poursuivit:

1 — Donc nous étions assis, Jean-François et moi, — de chaque côté de la cheminée, — la fourchette et le verre à la

main, et les pieds dans les cendres.

• Je lui racontais les belles chasses de feu monsieur le comte, votre père, (que Dieu veuille avoir son âme dans son saint Paradis !)et il m'écoutait avec toute l'attention dont la chose était digne.

Tout'à-coup il m'interrompit pour se tourner vers sa ménagère et lui demander;

» — Dis don<*, Glaudine, je ne vois pas les enfants, sais-tu où ils sont?...

» — Oui, mon homme, — répondit-elle,

— ils sont sur la route, devant la porte,

— ils jouent avec de la neige, ils en bâtissent des châteaux et ils en font des boules, qu'ils se jettent...

» — Bon, — dit Jean-François, — qu'ils y restent, les pauvres petiots, il n'y a pas de danger...

))Et il ajouta, en se tournant vers moi :

ï — Père Dominique, vous étiez en train de me raconter ce fameux coup double de feu monsieur le comte..» vous savez bien, ce coup dont vous me faites le

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récit chaque fois que nous nous voyons... et dont je ne me lasse jamais...

» Je repris mon histoire où je l'avais laissée.

x> Il ne s'était point passé cinq minutes, quand un bruit soudain nous fit tressaillir. . .

> C'était un cri d'enfant, — un cri lointain déjà et qui s'interrompit avant d'être achevé.

ï> Claudine lâcha la poêle qu'elle tenait.

j) Jean-François me regarda.

> Je regardai Jean-François, et aussi sa femme.

ïNous étions pâles tous les trois.

> Je m'élançai sur ma carabine.

j Mon compagnon saisit un couteau sur la table.

iNous courûmes à la porte et nous jetâmes les yeux sur la route.

» Oh ! monsieur le comte, quel spectacle!... ~- Quand je devrais vivre cent ans, je ne l'oublierais jamais!...

> Les enfants avaient disparu. . .

«Seulement, à soixante pas du seuil de la chaumière, on voyait du sang sur la neige, et deux ours gris de la plus grande

taille s'éloignaient en trottant, clans la direction du bois de la Chaise.

5) Glaudine poussa un grand cri et tomba sans connaissance.

j> A ce bruit l'un des ours se retourna à moitié, et nous pûmes voir qu'il tenait dans sa gueule le corps inanimé d'un enfant.

> Cette vue nous rendit un peu décou-

rage.

j> Peut-êtrç était-il encore temps...

ï C'était bien douteqx, mais enfin ce peut- être suffisait pour nous donner la Ibrce de tout essayer.

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• Jean-François prit .^un élan et se précipita à la poursuite des deux ours.

» J'en fis autant et je le suivis de mon mieux.

» Mais je suis vieux et il est jeune, — mes jambes ne valent plus aujourd'hui ce qu'elles ont valu autrefois...

pJe fus bien vite distancé.

» Seulement j'avais ma carabine et Jean- François n'avait qu'un couleaq.

» Quand il me parut que je me trouvais à une petite portée de fusil, je m'arrêtai.

j) J'épaulai soigneusement mon arme,

je visai à la tête et j'appuyai le doigt sur la détente.

> L'ours secoua vivement les oreilles , mais il ne ralentit point son allure.

ï Je l'avais touché derrrière l'oreille, — mais le moyen qu'une simple balle de plomb, lancée par une seule charge de poudre, égratigne un cuir pareil !...

» Jean-François bondissait sur la neige avec la vitesse et l'agilité d'un chamois...

ï De seconde en seconde il se rapprochait davantage des deux ours.

» Enfin il dépassa celui qui venait le dernier, et, faisant volte face, il se jeta sur lui, ie couteau levé.

x>Ce fut un terrible moment, monsieur le comte !...

» Peut-être Jean-François allait-il sauver un de ses enfants...

» Mais, peut-être aussi, et c'était le plus probable, Jean-François était-il perdu !...

»Ni l'une ni l'autre de ces choses n'arriva.

ï L'ours sembla dédaigner son adversaire. . .

> Le couteau mal aiguisé glissa sans l'entamer sur l'épaise fourure qui recouvrait le poitrail de la bête farouche, laquelle continua sa course, sans se détourner ni

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à droite ni à gauche, et en renversant sur la neige Jean-François évanoui.

i> Au bout d'un instant les deux ours disparaissaient dans la forêt.

» Je courus à Jean-François.

> Je le croyais mort.

» Son sang coulait de toute part.

5 11 n'avait cependant pas grand mal, — l'ours, en passant sur lui, lui avait écorché la poitrine avec ses griffes, et le couteau, en se refermant, lui avait entaiU lé profondément trois des doigts de U main droite.

DE PARIS. il'*^

ï Je relevai le corps et je le portai dans la maison.

» Je passai près d'une heure à faire revenir à eux-mêmes le mari et laferaTie. ..

» Enfin, j'en vins à bout, — ils ouvrirent les yeux, — ils se souvinrent de tout ce qui venait de se passer et ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre en pleurant...

» Jean-François ne s'apercevait seulement pas qu ii avait les doigts coupés et que le sang ruisselait de sa main...

» Je pleurais aussi et je n'entreprenais pas de consoler ces pauvres gens, car je sentais bien que c'était impossible et il me

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semblait que la seule chose qui pouvait les soulager un peu, c'étaient les larmes...

» Il y avait entre eux de grands moments de silence, — et puis, lout-à-coup , Jean- François ou Claudine se mettait à crier :

» — Oh! mes enfants!.., mes pauvres

enfants bien aimés !...

-il*

» Et alors Jean-François agrandissait avec ses ongles les blessures de sa poitrine, et Glaudine s'arrachait les cheveux et se tordait les bras en désespérée. . .

ï Je ne pouvais pas les laisser seuls dans un état pareil...

»J*allai chercher du monde à Ollioles

et j'amenai quelques braves gens auprès d'eux.

» Ensuite je me mis en route, pour revenir au château.

• Mais tout cela m'avait pris du temps ',^

— la nuit était devenue très-noire et il ne fait pas bon marcher dans trois pieds de neige, surtout quand on n'y voit goutte. . .

— Enfin, voilà, monsieur le comte, pourquoi je suis rentré si tard...

» Dominique se tut , -— poursuivit Maxime.

» Pendant toute la dernière partie de son récit, personne n'avait eu seulement la pensée de l'interrompre.

» Chacun avait écoulé, rempli de terreur et haletant d'une curiosité fiévreuse.

» Je n'étais pas moins ému et moins attentionné que les autres.

«Les moindres détails de l'épouvantable catastrophe se présentaient sans cesse à mon esprit et il me semblait que j'assistais réellement à ce drame lugubre.

» La nuit suivante, il me fut impossible Hé fértoëi^ l'œîl, où, si je ni'endormais un instant, j'étais aussitôt poursuivi par la vision sanglante.

> Le lëhdémain, dès le point du jour, j'envoyai chercher Dominique.

» Le vieux piqueur ne se fît guère attendre.

B — Dominique, — lui demandai je...

— il n'y a pas habituellement d'ours dans nos cantons, n'est-ce pas?

» — Non, monsieur le comte...

î — Cependant on en voit quelquefois ?. . .

» — Oui, monsieur le comte, mais c'est fort rare.

» — Dans quelles circonstances ont lieu ces exceptions ?

ï — Pendant des hivers excé.4siveinent longs et rigoureux, — les ours, alors, des-

cendent jusque bien avant dans les plaines. ••

, — D'où venaient, selon vous, ceux d'hier ?. . .

> — Ils venaient des hautes montagnes à une quinzaine de lieues d'ici. . .

ï — Etes-vous d'avis qu'ils y retournent, Dominique?... — demandai-je en le regardant.

1 L'œil du vieux piqueur étincela.

» — Non ! de par tous les diables ! — s'écria-t-il, — si je puis les en empêcher !•,•

» — Oh ! à nous deux, — répondis-je, — nous en viendrons bien à bout !. .

T> — Que voulez-vous dire, monsieur le comte?..

» — Je veux dire, mon brave Dominique, que nous irons à la recherche de ces ours, que nous les traquerons et que nous les tuerons !...

» — Quoi!., monsieur le comte s'exposerait?..

» — Parfaitement ! — Je n'ai chassé jusqu'à présent que de pauvres animaux inofFensifs, — je veux essayer d'un plaisir plus sérieux, — une chasse à Tours!..

ce sera pour moi une fête...

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