‹ Les viveurs de ParisChapitre 10 sur 38 · LES YITE9&S DB PARU · texte numérisé non relu

LES YITE9&S DB PARU

» Ce costume n'avait rien d'élégant. Il ne me faisait guère ressembler à ces petits messieurs que représentent les gravures, des journaux de modes, et qui partent pour la chasse, la carnassière au dos et le fusil sur répaule, gantés de paille et chaussés de yernis, comme de véritables promeneurs du boulevard des Italiens. Mon costume, à moi, consistait en une paire de souliers à fortes semelles garnies de groisses têtes de clous, — en un pantalon de coutil écru, sur lequel s'ajustaient des guêtres de cuir souple montant jus* qu'au-dessus du genou. Une casquette de cuir bouilli à visière large, et une blouse d'une étoffe pareille à celle du pantalon, complétaient celte toilette, inélégante s'il en fut, mais très-commode pour gravir les montagnes et pour courir au milieu des taillis.

» Au moment où je venais d'accrocher la ceinture de ma blouse, on frappa légèrement à la porte.

» — Entrez ! — murmurai-je.

» Dominique parut.

• — Vous voyez que je suis prêt, — lui dis-je. » — Oui, monsieur le comte, je vois cela...

» — Est-ce que vous me voulez quelque chose, Dominique?..

» — Oui, monsieur le comte...

» — Quoi donc ?

» — Vous adresser une simple question...

» — Laquelle?

• Dominique, au lieu de me répondre, s'approcha d'un râtelier d'armes et se mit à l'examiner attentivement.

Vf! nOI DE LA ttOBB. 1€4

» — Eh bien I — demandai-jc, — voyons, Dominiqae, celte question ?..

» Le vieux piqueur désigna du doigt le râtelier d'armes.

» — Il y a là de bons fusils, — dit-il.

• — Sans doute.

» — Lequel prendra monsieur le comte aujourd'hui?..

» — Celui dont j'ai l'habitude de me servir.

! Dominique secoua la tête.

» — Il ne faut pas î

• — Pourquoi donc ?

» — Parce que c'est une arme légère, qui porte bien la balle quand il s'agit d'abattre un renard ou un chevreuil, mais qui ne vaut rien pour un ours.

» — Mais nous ne rencontrerons par d'ours aujourd'hui, Dominique...

• — Qui sait 1 — on trouve quelquefois ce qu'on ne cherche pas... — Pourquoi ne trouverions-nous point ce que nous allons chercher ?. .

» — C'est justel — Ehbien! mon vieux Dominique, TOUS connaissez tous ces fusils qui ont appartenu à mon père... — guidez-moi dans le choix que je dois faire...

> Un radieux sourire illumina le visage ridé et tanné du piqueur.

» Il prit au râtelier, sans hésiter, un fusil à deux coups, très-court, à canons d'acier tordus et brunis, et qui provenait des fabriques anglaises.

» La monture en était excessivement simple. I, H

462 LES TITBimS M FARIs'.

> Jamais je ii*ea avais fait usage, JMiais je n*cn avais seulement essayé les batteries.

» Dominique attacha snr cette arme un regard attendri et dans lequel se lisait une vénération profonde.

» Je lui demandai si cette vue éveillait en lui quelques souvenirs.

» — C'était, — me répondit-il, — le fusil favori de feu monsieur le comte votre père, quand il allait à quelque traque de sangliers. — Il n*a pas son pareil, voyez- vous, pour la justesse et pour la portée; —avec cela, pour peu que la poudre soit bonne, le cojap.d*(Bil prompt, et que la! main ne tremble pas, l'on est sûr " de son coup.

» — C'est bien, — lui répondis-je, — je m'en rapporte à vous.

» Je préparai ma poire à poudre, — je tirai de ma carnassière des balles, des bourres, et je me disposai à charger l'arme que Dominique m'avait recommandée.

» Le vieux piqueur posa respectueusement ses doigts longs et maigres snr mon bras et m'arrêta dès le premier mouvement.

» Je le regardai.

B II avait l'air stupide à force d'être étonné.

» — Eh bien! — demandai-je, — qu'y a-t- il donc?

» — Monsieur le comte, qu'allez-vous faire?.. — s'écria-t-il.

» — Vous le voyez bien, charger mon ftisil...

» — ,Avec ça?.. — ^^ dit-il en prenant une balle et une bourre et en les faisant sauter dédaigneusement dans le creux de sa main«

» — Sans doute.

tr!f tiot 1HS LÀ nwÉ. 4 e3

» domkiîqae secoua de noHveaa la tète.

» — 11 ne faut pasi — répéta-t-il, ainsi qu'il i'araît fait un instant auparavant.

■ — Alors, s'il ne faut pas mettre de balles dans mon fusil, — m'écriai-je avec un commencement d'impatience, — qu'y faut-il mettre?..

> — Ceci, — répondit Dominique en posant divers objets sur la table.

» Je regardai. Il y avait parmi ces objets de petites rondelles de cuir, — épaisses de deux lignes et de la largeur d'une bourre ordinaire. Ces rondelles étaient graissées avec soin. Il y avait ensuite des lingots de fer, d'un pouce et demi de longueur, — aplatis à l'une de leurs extrémités et trës-pointus de l'autre.

» — Il faut ça pour entamer la peau de l'ours. .. — me dit alors le vieux piqueur; — ça a le cuir si dur ces bète^là, voyea&^ous, qu'une balle de plomb ne les chatouille seulement pas...

* Je n'eus pas de peine à comprendre que Dominique devait être dans le vrai.

» '-^ Gomment avez-vous fait pour vous procurer ces li^^ts ?« . *- lui demandai*je.

» — Oh ! monsieur le comte, c'est bien simple ! «-> j'ai scié les dents d'un râteau de fer...

• — Excellente idée !..

> — Ce n'est pas à moi qu'eu revient l'honneur. ..

» — A qui donc!

» — Les chasseurs d'ours font comme cela dans VOj)erland. — Je me suis souvenu de ce que j'avais ' vu, — voilà tout, .,

464 • LES VITBtJftS DB PARIS.

>» — Faites-moi le plaisir Dominique, de chiù*ger mon fusil vous-même ...

» Dominique accepta cette mission avec une satisfaction évidente. Il s*assura d'abord que le canon était intérieurement bien sec et que rien n'obstruait la lumière. Il mit double cbarge de poudre et il employa, au lieu de bourre, une de ces rondelles de cuir dont je vous parlais tout à l'heure, — ensuite il glissa un lingot de fer dans chaque canon et, par-dessus ces lingots, il enfonça une simple bourre de papier.

» — Voilà qui est fini, me dit-il ensuite, — nous pouvons maintenant, monsieur le comte, nous mettre en route quand vous voudrez...

» Rien ne me retenait. Nous partîmes, en préve- Bant qu'il était possible que notre absence durât plusieurs jours. Naturellement nous devions aller tout d'abord à l'endroit où avait eu lieu l'épouvantable catastrophe de la veille. Nous nous dirigeâmes donc vers Ollioles, nous dépassâmes ce village et nous atteignîmes la maison de l'infortuné Jean-François jCette maison était fermée. En apprenant le malheur qui avait frappé le paysan et sa femme, des parents qui demeuraient à quelques lieues de là étaient venus les chercher pour les emmener chez eux où ils devaient passer les premiers instants de leur désespoir.

» Je me fis raconter de nouveau par Dominique l'effrayante scène de la veille, sur le théâtre même où elle s'était accomplie.

» Un château de neige, commencé par les enfants, était encore intact et debout, — quelques boules de neige, pétries par de petites mains, semblaient prête

on AOl DB Lk HOOB. 46ft

à rouler. A côté des monoments fragiles ce ces jeux qu'était venue interrompre la mort» il y avait du sang .. Mon cœur boudissait dans ma poitrine et des larmes voilaient mes regards.

> J'allai plus loin et je retrouvai les traces de la latte impuissante de Jean-François contre la béte féroce. En cet endroit, la neige était foulée et toute rongie. Les pas d'hommes s'arrôtaient là.

» Dominique et moi nous nous attachâmes alors à suivre la piste des ours. Jusqu'à la lisière du bois ce fat une tâche aisée : leurs pattes larges et lourdes avaient creusé dans la neige de profondes empreintes.

1 Une fois dans la forêt, les difficutés commencèrent. Çà et là de grands sapins, étendant sur un espace assez vaste leurs branchages toufilus, n'avaient pas laissé un seul flocon de neige amver jusqu'au sol. Là les empreintes disparaissaient. D'autant plus que les ours, — animaux remplis d'instinct comme chacun sait, — avaient eu grand soin de choisir partout les places nues, — soit pour s'éviter quelque fatigue, — soit pour dérouter les recherches.

» Ceci nous mettait dans un embarras continuel et nous perdions un temps énorme à chercher les traces disparues.

• Nous fîmes ainsi deux lieues, à peu près, à travers la forêt. Je commençais à me sentir un pou fatigué et j'avais faim. Je m'assis avec Dominique au pied d'un sapin gigantesque et je dis au vieux piqueur de tirer de son sac les provisions qu'il avait apportées. Il obéit, et nous fîmes honneur, je vous jure, à ce repas improvisé ^

416 LBS TIYSfRt DE PAUS.

» — Yont-Hs BOUS mener loin, eemme eela, ces animaux damnés ?. . — m*écriai-je tout d'un coap.

• — Dame! monsieur le comte, on ne sait pas!.. — répondit Dominique d*un ton calme.

> — Je donnerais beaucoup pour nous trouver, à l'instant même, face à face avec eux. ! .•

» — Si cela nous arrivait, monsieur le couftte^ n'oubliez pas ce que je vais vous dire. ..

» — J'écoute.

» — Ne tirez jamais de loin, — attendez que ranimai vienne à vous, — saisissez le moment ou, se dressant sur ses pieds de derriëi*e et étendant les bvàs pour vous saisir et vous étouffer, il ouvrira la gueule, et alors prenez hardiment pour point de wive l'intérieur même de cette gueule et faites feu de vos deux coups. — Si votre main n'a .pas tremblé, monsieur le comte, l'ours est mort...

» — Je me souviendrai de ce bon conseil, Dominique... — répondis-je au piqueur.

» Et, comme notre repas était achevé, nous nous remîmes avec ardeur sur les traces que nous suivions.

lY

Fidèle.

— Cette poursuite acharnée dura toute la journée, — continua M. deBracy.

» Â mesure que nous avancions dans la forêt, les difficultés augmentaient d'une façon effrayante et presque décourageante. Nous marchions sur des pentes rapides où il n'y avait pas d'autre végétation que celle des sapins. Par conséquent, les traces qui ncus guidaient disparaissaient de plus en plus, et ce n'est souvent qu'après des détours de plus d'un quart de lieue que nous parvenions à les retrouver.

» Bref, le soir arriva, et avec iui le crépuscule. Il ne fallait point songer à pousser plus loin no3 recherches ce jour-là, d'autant plus que nous avions fait au moins sept ou huit lieues et que nous nous sentions accablés de fatigue. Il s'agissait de trouver un asile pour la nuit.

» Je montai sur un sapin en me servant de ses brandies comme des traverses d'une échelle, et j'interro-

46t U$ TITBUaS DB PAKJS.

geai rhorîzon autour de nous. La chance se déclarait en notre faveur. Nous étions à peu près certains de ne point être forcés de passer la nuit à la belle étoile, — perspective peu séduisante par un froid de neuf ou dix degrés. Deux filets de fumée blanchâtre se desslitaient sur le ciel déjà sombre, — l'un à notre droite, — l'autre à notre gauche. Cette double fumée indiquait deux foyers, par conséquent deux maisons, sans doute hospilaliëres. Celle de droite me semblait la plus rapprochée de nous. C'est donc du côté droit que nous nous dirigeâmes.

» En moins d'une demi-heure nous touchions au but, c'est-à-dire que nous atteignions le seuil d*une humble cabane de bûcherons. La porte était ouverte. Un grand feu pétillait dans Tâtre et nous réjouit la vue. Nous entrâmes.

» Le bûcheron et sa femme étaient de braves gens qui nous reçurent de leur mieux. Leur extrême pauvreté ne les empêcha point de nous servir un repas qui, sans doute en raison de mon grand appétit, me parut spleniide, et qui réellement ne manquait pas de délicatesse, ainsi que vous allez en juger.

» C'était d'abord du pain de seigle, un peu noir, mais d'un goût exquis, — des pommes de terre cuite sous la cendre, — un coq de bruyères rôti, et de petites truites pêchées dans un torrent qui traversait la montagne. Nous bûmes, au lieu de vin, une sorte de boisson aigrelette et mousseuse^ faite avec des fruits sauvages fermentes, et qui, sans atteindre la saveur du vin de Bouzy rosé, n'était vraiment pas désagréable.

» Aussitôt que mou appétit fut satisfait, je ques^

un ROI Dl LA HODI. 469

ù'ofljiai mon hdte aa suj€t des ours que nous poursuivions, et je lui demandai s'il était à même de nous donner quelques renseignements sur leurs habitudes et sur leure repaires.

> Je ne pouvais mieux m*adresser.

» — Ah! oui, que je les connais!.. — s'écria le bûcheron, — depuis plus d'un mois que ces bêles enragées sont descendues des hautes montagnes et se sont établies à une lieue et demie d'ici !.. — On en parle assez dans le pays, allez, et on en a assez peurl..

• — Ont-ils causé quelque ravage ?..

1 — Ils ont dévoré un cheval, deux vaches et plusieurs moutons... — Ils vont et ils viennent, — iUl sont tantôt à droite, tantôt à gauche, — puisque vous les avez suivis depuis Ollioles, il est plus que sûr qu'ils vont passer deux ou trois jours aux environs de leur tanière...

» — Savez-vous d'une façon positive quel est l'endroit où ils se retirent?..

» — Certainement, — c'est dans une caverne de la J)euWM-C/iien, — tout à côté de la Fosse-aux- Loups..,

» En ce moment, Dominique se mêla à la conversation...

> — Ah ! je sais, je sais... — fit-il en agitant la tête de haut en bas, à plusieurs reprises, à peu près comme un magot chinois.

» — Oui, mais moi je ne sais pas, — dis-je à mon tour, — et je serais bien aise de savoir... » Ceci s'adressait au bûcheron.

470 LK VlTBOftS DI FAEB.

» tie fbt Dominique qai répondit :

» — Il faot vous dire, monsieur le comte, — commença-t-il, qne je suis vena chasser bien des fois par ici, avec feu monsieur le comte votre père, et que je connais pas mal le pays. . .

» — Eh bien?...

» — Eh bien ! la Dent-du-Chien est un amas de rochers jetés pèie-Huéle les uns sur les autres, et tout en haut desquels se voit une large pierre blanche qui, de loin, a la forme de la dent d'un jeune chien.. .

j> — Et la Fosse-auX'LmpsI — demandai-je.

» — C'est un abtme assez large et profond de plus de deux cents pieds. — Presque partout les bords en sont taillés à pic ; — il est impossible qu'un homoie y descende, et les loups y font leur sabbat...

»> Ces explications étaient très-suffisamment claires, — je n'insistai pas davantage et je demandai seulement à Dominique :

» — Savez^vous aussi où est la grotte en question?

» — Ohl pour cela non, — répondit le vieux piqueur.

» — Et vous? — dis-je au bûcheron.

» — Oh! moi, Monsieur, je vous y conduirais les yeux fermés.

» — Voudrez-nous nous servir de guide?.*

» — De tout mon cœur.

» — Alors, demain matin nous tenterons l'aven* tare.

• — Dame I Monsieur, ce sera quand il vous plaira...

» La soirée s'avançait. Dominique et moi nous nous

J» EOI lUB Là XOM. 471

jetâfldes sur un lit de bnifères sèelies qu'on étencyt à notre intention dans un coin de la chiumière. Gô4it n'était point moelleux., et cependant j'y dormis jusqu'au matin d'un profond sommeil visité par des rê?es de bon augure qui me firent voir la plus vaste salle du château de Bracy entièrem^t tapissée de peaux d'ours taés par moi.

» Au po^t du jour, Dominique était sur pied. Il me toucha l^èrement l'épaule peur me réveiller, et il me dit :

» -~ Monsieur ie comte, il est grandement temps de nous mettre en marche...

» Je m'étais couché tout habillé sur mon tas de bruyères, — je n^eus donc qu'à me dresser sur mes jambes pour être prêt à partir.

n Nous nous mîmes en route sous la direction du bûcheron. Le temps était froid, mais clair. Le givre se suspendait aux brandies sombres des sapins et en faisait autant de girandoles étincelantesde cristaux.

• Nous suivimes, pendant trois quarts d'heureenvirott, un sentier large et bien entretenu. Au bout de ce temps nous passâmes devant une petite maison bâtie au milieu d'un grand enclos et qui, quoique bien simple et bien modeste, n'était pomt, à coup sûr, une demem'e de paysans. Une muraille de quatre pieds de hauteur entourait le jardin et, à travers les barreaux d'une grille, on voyait une allée droite qui conduisait jusqu'à la porte de l'habitation. Au bruit de nos pas un chien noir des Abruzs^s, de la plus haute taille, se dressa depuis l'intérieur contre les barreaux de cette grille et se mit à aboyer d'une voix formidable.

Page 1