LIS YIVBDBS DE FA1U
» — Tout beau, Fidèle!., toat beaa» mon amil.. — lui dit notre guide avec une intoualion caressante.
» Le cbien reconnut le bûcheron et, cessant d*aboyer, se mit à bondir joyeusement.
• — Voilà un magnifique animal!.. — m*écriai-je, -— savez-vous s'il est à vendre?
• Le bûcheron me regarda d*un air qui signifiait clairement que ce que je venais de dire était à ses yeux la plus lourde de toutes les bêtises. Il se mit ensuite à rire longuement et surtout bruyamment, et il ne me répondit point. Je voulais en avoir le cœor net. Je répétai ma question.
» — A vendre!.. — s'écria-t-il enfin, — Fidèle ^ à vendre!., mais, Monsieur, vous n*y pensez i^asl..
» — Pourquoi donc?
» — Ah! dame!., parce que...
» — Il me semble que tout peut s'acheter, et qu'en ofi'rant de ce chien un prix avantageux...
» Le bûcheron m'interrompit.
» — Fidèle est bien gros, — dir-il, — et il pèse lourd, je vous en réponds, •— eh bien ! vous en offririez son poids en or, et même davantage, que vous ne {'auriez pas...
» — Ah ça! mais, on y tient donc beaucoup?..
» — Si on y tient!., je le crois bien!.. — Songez donc qu'à lui tout seul il défendrait la maison contre dix hommes et que, sous sa garde, ces dames dorment aussi tranquilles dans ce pays perdu que si elles se trouvaient au beau milieu d'un fort village.
» — Ces dames?.. — demandai-je , — quelles dames?
tu ftOt OB LÀ UOnté 17a
> — Madame Simon et sa fille.
» — Qu'est-ce que c'est que madame Simon?..
» — Oh! Monsieur, une bien brave dame I. ça, on peut le dire I — Elle est veuve d'un sous-lieutenant de gendarmerie qui l'a laissée sans fortune et arec une petiote demoiselle qui était déjà belle comme le jour quand son père est mort, il y a dix ans, et qui Fest devenue encore davantage depuis ce temps -là... — Elle n'est pas ricbe du tout, madame Simon, tant s'en faut, puisqu'elle n'a pour tout bien que cette maison et une petite rente, et cependant elle trouve encore moyen de venir en aide à plus pauvre qu'elle...
• — Et madame Simon demeure là toute l'année?.. » — Oui, Monsieur.
» — Et toute seule?..
» — Oui, Monsieur, c'est-à-dire avec sa fille, comme je vous le disais, — avec une domestique et BYec Fidèle..,
• — Trois femmes !.. — m'écriai-je, — trois femmes dans cette maison isolée, dans cette contrée déserte et par les longues nuits d'hiver!.. — Franchement ce sont trois héroïnes douées d'un courage surhumain!..
> — Oh 1 Monsieur, — répondit le bûcheron qui ue partageait point absolument mon enthousiasme, — madame Simon ne fait que du bien à tout le monde et il n'y a personne dans le pays d'assez gueux pour lui vouloir du mal! . . — D'ailleurs elle a Fidèle et Fidèle, je vous l'ai déjà dit, vaut dix hommes !..
» La conversation en resta là. Les difficultés de la route que nous suivions commençaient à nécessiter tonte notre attention.
l74 LtS TITBimS M PABIS.
• Ha pea après ayoir dépassé la maisomiette de laquelle je Tiens de roas parier, le chemin tournait à gauche. Noas avions coutinaé à droite, à travers la campagne, rencontrant à chaque pas des obstacles de toute nature. C'étaient des troncs de sapins brisés, ~ de grands quartiers de roche, — d'énormes fragments de granit. La neige recouvrait uniformément tous ces débris, les cachait à l'œil, en déguisait la forme, et les rendait fort dangereux pour les gens qui s'aventuraient parmi eux. En certains endroits, où une ride imperceptible se creusait dans la neige et où on croyait mettre le pied sur un terrain solide, on s'engloutissait tout à coup dans- une cavité profonde de plusieurs pieds. C'était à se rompre le cou, et plutôt dix fois qu'une.
» Cependant nous avancions toujours, quoique bien lentement. Enfin nous vîmes se dresser au-dessus de nos tètes le pic blanchâtre de la Dent^u-Chien. Nous étions sur le bord de la Fatisse-aiix-Loups. -
GftUistroplic,
— Ainsi que me l'avait dit mon vieux Dominique, — conlinna M. de Bracy, — la Fosse-aux^Loups était un abîme de forme circulaire, très-large, et d'une incommensurable profondeur. Cette béante ouverture semblait avoir été creusée par le pied gigantesque d'un Titan menaçant le ciel.
»' Presque partout ses parois se taillaient à pic dans le roc vif et dur. Çà et là, cependant, de maigres arbustes et des végétations appauvries croissaient aux flancs de ce roc. La Fosse-aux-Loups^ comme ces fossés qui font partie des fortifications d'une ville de guerre, défendait les abords delà Defit-du-Chien.
» D'un seul côté, une sorte de sentier naturel, inégal, tortueux et semé de pierres gigantesques, conduisait à l'amoncellement de blocs granitiques dont je vous ai déjà parlé. Parmi ces blocs, et à demi-obstruéspardes broussailles, se voyaient les orifices
476 LES YITEOilS DI PÀBI8.
sombres de deax OU trois cavernes. C'est là,- du moins s'il fallait ajouter foi aux dires du bûcheron, que les ours que nous poursuivions depuis la veille avaient élu provisoirement domicile.
» — Monsieur le comte, — me dit Dominique, — nous sommes arrivés...
» — Maintenant, — lui demandai-je, — n'allonsnous pas gravir ces rochers et fouiller ces cavernes ?
» — Non pas, — me répondit le piqueur, — ce serait affronter un péril redoutable, sans aucune chance de succès...
» — Alors, qu'allons-neus faire?..
» — Attendre.
» — Quoi?
— Que les ours sortent de leur tanière pour gagner la campagne. — Us suivront ce sentier que voilà, et ils nous rencontreront sur leur chemin...
» — Vous avez une expérience qui me manque, Dominique je vous laisse la direction de cette chasse...
» — Je ferai pour le mieux, — dit le vieux piqueur d'un accent qui prouvait qu'il avait au plus haut point la conscience de son mérite.
» Pendant deux pu trois secondes il explora avec attention l'endroit dans lequel nous nous trouvions. Puis il me montra du doigt un éclat de granit, haut de quatre pieds environ et d'une largeur à peu près égale, que quelque éboulement avait précipité au milieu du sentier qui conduisait à la Deiit-du-Chien,
» — Monsieur le comte, — me dit-il alors, — ce poste est excellent. — Abrité derrière ce morceau de rocher qui vous servira tout à la fois de rempart pour
iriT KOI 1>l LA MOMT. 477
votre personne et de poûit d'appui pour rotre armo, Toos tirerez à coup sûr, en prenant tout le temps de visera votre aise...
t — El vous, Dominique, — demandai-je, — où vous placerez-vous ?..
» Après un instant de silence, le piqucur ût un geste de la main droite et me répondit :
» — Là.
» Mes yeux suivirent la direction de sa main et je m'écriai : '
» — DansTabtme !..
» — Approchez-vous un peu, monsieur le comte, et vous comprendrez mon idée...
i> Je fis ce que me demandait Dominique et je vis qu*à une profondeur de quatre pieds environ, un sapin avait poussé jadis dans une fissure &i rocher. Cet arbre avait été hrisé depuis, soit par un éboulement, soit par un orage, soit par une avalanche, mais il restait quelquelques fragments de ses racines, sur les* quels les pieds d'un homme pouvaient s'appuyer. Dominique comptait se fier à ce frêle piédestal et n'avoir hors du gouffre que le haut du buste et les bras. Ce poste était dangereux, sans doute, mais il me parut bien choisi.
» Au moment où le piqucur et moi allions nous iostanm», lui sur son tronc d'arbre, moi derrière mon bloc de granit, un bruit inattendu me fît Iressailtir. C'était un hurlement rauque et prolongé, tel que je n'en avais jamais entendu. Ce hurlement partait du bois de sapius que nous avions laissé sur notre droite, à une demi-iieuo de la S^-du-Chien.
478 LES ytVBUftS DB PÂR18.
» ~ Ohl oh ! --- dit Dominique d'un ton diagrioi voilà qui va mail..
» — Qu'y a-l-ii donc?.. — demandai-je.
n — Il y a que nous avons eu beau nous lever de bonne heure, messieurs les ours ont été encore plus matineux que nous !..
» — Vous croyez qu'ils ont déjà quitté leur tanière !..
» — J'en suis certain. — Ce hurlement que nous venons d'entendre me le prouve^clair comme le jour...
> — Ainsi» c'est peine perdue que de les attendre?..
» — Pour aujourd'hui) oui, monsieur le comte. — Mais nous reviendrons demain matin, ou plutôt cette nuit, de façon à nous trouver ici avant les premières clartés de l'aube.
» Il n'y avait rien à répondre à ce raisonnement et pas autre chose à faire que ce que proposait Dominique. En conséquence nous regagnâmes la cabane du bûcheron, et nous y passâmes le reste dQ la journée.
» La nuit suivante, à deux heures, du matin et par un clair de lune magnifique, nous nous mtmes en route. J'étais seul avec le piqueur, car cette fois nous n'avions besoin de personne pour nous guider.
» Nous passâmes devant la maisonnette de ma- ^ «" dame Simon, et Fidèle, le beau chien des Abruzies, nous salua de ses aboiements sourds et prolongés.
» Quand nous arrivâmes sur fes bords de la F^se* au!]^Loups, la îune disparaissait derrière les montagnes et la nuit devenait profonde. En même temps le froid redoublait d'intensité, comme il le fait toujoivs aux approches du matin,
tSf SOI DB LA MODB. 479
9 Dominique s^enfonça dans Tabime, appuyé sur la racine du sapin brisé. Moi je pris place à l'abri de mon bloc de rocbe. Puis nous attendîmes.
» Je serai franc avec vous, René, cette '^attente, au milieu des ténèbres et sous une atmosphère glaciale, me parut bien longue et bien triste. Une sorte de pro« fond découragement s'empara'^de moi, — le péril que j'allais courir revêtit à mes yeux des proportions élranges et effrayantes, — je regrettai d'avoir trop présumé de ma force et de mon courage, — je re^grettai de m'être laissé sédoire par une entreprise insensée, — enfin, j'eus* presque peur. Mais l'orgueil a toujours été l'un des défauts, ou, si vous l'aimez mieux, l'une des qualités de ma nature. J'eus honte de passer pour faible et pusillanime dans l'esprit de mon îieux piqnear qui, lui, ne songeait point à reculer. Je me tus et je continud à attendre*
> Enfin, une faible ligne blanche vint rayer à ferient le sombre manteau de la nuit, — comme disent les faiseurs de phrases, — en d'autres *termes, le jour parut. A mesure que la lumière se faisait dans le ciel, les terreurs irréfléchies qui étaient venues m'assaillir disparaissaient comme par enchantement : je redevins moi-même et j'appelai do tous mes vœux cet instant décisif qui m'épouvantait si fort auparavant.
• Ha carabine était à côté de moi, tout armée ; j'en avais renouvelé soigneusement lés amorces et je ne perdais pas de vue les broussailfes qui masquaient en partie l'entrée des grottes. Certes, je puis dire qu'en ce moment toute mon ftme était dans mes yeux, et ja-> mm métaphore ne fut {rtos'juAe q/^ oeUe-là«
480 * LIS VITECRS BB PÀIOS.
» Tout k coup un léger bruit se fit entenére. Il me semUa que les broussailles ondulaîent, et je vis un caillou rouler de rocher en rocher et tomber dans rabîBie depuis les hauteurs de la Dent-du-Chien.
» — Monsieur le comte, — murmura Dominique d*u»e Yoix si basse qiit> je devinai ses paroles plutôt que je ne les entendit, -^ attention, et garde à tous!..
> Il n'avait pas achevé qu'un mugissement soard retentît et qu'un des deux ours. parut sur le seuil de l'une des cavernes. Là il Varrèta et, à pkisîeurs reprises, il aspira fortement l'air. Mais il était sons notre rent et nous n'étions point sous le sien, si bien que rien ne trahit pour lui la pnisence de ses ennemis et qu'il commença à descendre parmi les rochers d*un pas lent et en ^elque sorte solennel. Son compagnon le' suivit presque aussitôt. Les deux bêtes fonves ttarduiient à quatre ou cinq pas de distance Tune de l'autre, et il était difficile de les bien distinguer au milieu des blocs à» granit avec lesquels se confondait la nuance grise de leurs épaisses fourrures.
» Je jetai un coup d'oeil rapide du côté de Demi* nique. On ne voyait du vieux piqueur que la tète et les bras, et le canoia de sa carabine dont la crosse reposait sur son épaule droite. Gomme lui j'épaulai mon arme, et je me tins prêt à faire feu quand le moment en serait venu.
- » Les deux oirs avaient atteint l'entrée du sentier. Us conservaient leur distance respective, seulement leur allure était 'moins lente, et au lieu de mardier au petit pas, ils s'avangaiait «a petit trot.
sa BDl BB UL MODC III
» Le ccMir xne battait à rompre mpotirme, mais mon coup d*œil était toujours juste, ma aiain ne trcmblait pas, et, foi de geatiibomme» jt n'avais pas peur.
» A quarante pas environ de Tendroit où Dominique et moi nous étions embusqués, le sentier faisait VQ coude brusque et disparaissait pendant un instant. Mons cessâmes de voir les ours; mais nous entendions tOQjours la neige craquer sous leurs lourdes putles. Usiepararent.
» Celui qui marchait le premier franchit encore une âizùne de pas. Un éclair jaillit des bords du gouffre, ^ une détonation retentit et à celte détonation réponâiUn hurlement de douleur. Dominique venait de faire fea. Sa balle avait atteint dans Tœil gauche Tours qui \caait en tète^ et l'animal expirant se débattait dans les convulsions de l'agonie.
i Son compagnon s'arrêta d'abord, comme indécis et épouvanté ; puis il sembla prendre une résolution soudaine, — résolution de vengeance et de carnage. Il franchit le cadavre encore tressaillant qui lui barrait la roule, et il s'avança sur moi avec une rapidilé dont une masse aussi lourde me paraissait incapable.
k Je me souvins des avis de Dominique. Je résolus d'attendre que l'ours ne fût plus qu'à quelques pas de moi pour le frapper d'un coup mortel.
I II disparut derrière le bloc de pierre qui m'abritait et qu'il lui fallait escalader pour arriver à moi. Au bout d*un quart de seconde, je revis ses griffes de fer qui mordaient le granit, — puis son museau haletant, — puis sa gueule euU*'ouvcrle. Je recommandai
m LJSS VIVEDA9 DE PÀBI8.
ihentalement mon ftme à Dieu, et mon doigt s'approcha de la gacbette de ma carabine.
» En ce moment j'entendis an craquement vers ma droite et ce craquement fut suivi d*uu cri terrible de Dominique. Malgré Teffroyable péril qui me menaçait, je tournai involontairement la tète du côté du vieux piqueur. Un cri d'épouvante s'échappa de ma gorge et répondit à son cri d'agonie. Les racines du sapin venaient de se rompre sous son poids, — ses ongles se brisaient sur le roc où ils essayaient de se cramponner et il disparaissait dans l'abîme!..
» Tout ceci se passa en dix fois moins de temps que je n'en ai mis à vous le raconter. L'ours avait franchi le rempart qui m'abritait. Je pressai machinalement les détentes de ma carabine. Les deux coups partirent à la fois. En même temps, une haleine fétide passa sur mon visage, — il me sembla qu'une montagne s'écroulait sur moi, — je me sentis mouiir et je m'évanouis.
L'iiofpttalllé.
Maxime s'interrompit. Il parlait depuis longtemps déjà et il n'était pas fâché de prendre quelques minutes de repos. Du reste, il devait être satisfait de l'impression que produisait son récit sur son auditeur. René écoutait avec une attentipu profonde et avec un intérêt qui croissait d*instant en instant. Le jeune homme était chasseur, et les péripéties de cette partie de chaise faisaient le même effet sur lui que la trompette sur le cheval de bataille, et la vue des cartes et du tapis vert sur le joueur.
— Ahl Monsieur le comte, — s'écria-l-il, -^ de pareils souvenirs ne doivent jamais s'effacer de la mémoire!.. *
— Aussi vous voyez, mon enfant, — répondit Maxime avec un sourire, — qu'ils sont restés gravés fidèlement dans la mienne...
— Je m'attendais peu, je l'avoue, — poursuivit
184 us VIVEURS 0£ PARU.
René, — à entendre un semblable récit!.. — Quelle vie bizarre et accidentée que la vôtre, et quel étrange prologue pour une existence de viveur !..
— En effet, — répondit Maxime d*un ton mélancolique, — il y a loin de la Fosse-au-Loups au boulevard des Italiens, et de la chasse à Tours aux soupers de la belle Âlbine... — Et pourtant vous verrez bientôt par quels liens intimes ma vie d'autrefois se rattache à ma vie d*aujourd*hjii...
— Je vous écoute — dit René.
— Je poursuis — répondit Maxime.
Et il reprit :
— Quand je revins à moi, il me sembla d*abord que j'étais le jouet d'un rêve. La Dent-du-Chien, les ours et l'abîme, tout avait disparu. Mes membres me paraissaient brisés et je ressentais dans chaque partie de mon corps d'intolérables douleurs. Je cherthai à me soulever. Il me fut impossible de faire le moindre mouvement. — *0n eût dit qu'une paralysie foudroyante avait aukilosé toutes mes articulations. Cependant je compris que j'étais dans uue chambre, dans un lit, et que des compresses serraient mon front meurtri et ma poitrine douloureuse. Je crus aussi m'a* percevoir qu'il faisait nuit et qu'une clai'té vacillante, — sans doute celle d'un grand feu, — éclairait seule la pièce dans laquelle je me trouvais. Je fermai les yeux et je m'efforçai de rassembler mes souvenirs. Us ne me servirent que trop fidèlement.
» J'entendis de nouveau retentir à mes oreilles le cri d*appel et d'agonie de Dominique disparaissant dans le gouffre... Je sentis encore sur mou visage le souffle
m BOl DE LA MODE. 485
mteet de labéte féroce. Il me seoibla, comme le matia de ce même jour, qu*an poids immeuse me broyait la poMne et je perdis connaissance pour la seconde fois.
» J*ai su depuis que cet évanouissement avait duré quatorze heures. Lorsqu'il cessa, j'entendis vaguement deax voix qui parlaient tout près de moi. L'une d'elles, évidemment jeune et d'un timbre frais et pur, demandait avec un accent d'intérêt :
» — Eh bien! docteur?..
» Et l'autre voix, — voix mâle et sonore, — répondait :
» — Il y a du mieux.
» — Beaucoup?..
» — Plusquejen'auraisosêlecroireetraltendre... » — Ainsi, vous avez bon espoir?..
» — Oui. — Le visage est calme et je viens de ni*assurer qu'il n'y avait point de fièvre. » — Hier au soir vous étiez inquiet, n'est-ce pas?
> — Que pouviez-vous donc craindre, puisque vous m'aviez dit vous-même qu'aucun organe essentiel tf avait él^ blessé?..
» — Je l'ai dit et je le répète, mathère demoiselle, is%is la commotiiHi générale avait été si violenle, que j'étais en droit de redouter le tétanos, qui ne pardonne guère...
> — • Et aujourd'hui ces inquiétudes sont dissipées?..
» — En partie du moins.
» — Ob 1 tant mieux !
» Ces derniers mots, prononcés par cette voix si
486 LES TITBURS DE PARtô.
doace et si jeune, produisirent sur moi une impression délicieuse. Je me figurai qu'un ange m'avait miraculeusement arraché à la mort qui me menaçait, et que cet ange continuait sa mission protectrice en veillant sur ma guéris on. Alors j'ouvris les yeux.
» La vision ne disparut point. — Seulement elle revêtit un corps. Une jeune fille, debout au chevet de mon lit, penchait sur moi son radieux visage et semblait me regarder avec un intérêt profond. Cette jeune fille avait tout au plus quinze ou seize ans.
» Jamais Raphaël, le peintre des madones, n'a rêvé pour ses Vierges une tête plus chaste et plus idéale. Des cheveux blonds nattés encadraient sa figure presque enfantine. Ses grands yeux d'azur se voilaient sous un double réseau de longs cils qui semblaient en adoucir encore le regard déjà si doux. Sa taille svelte et gracieuse ne perdait rien de sa grâce et de sa beauté sous sa robe de laine brune taillée avec une simplicité toute monacale. Je le répète, cette adorable enfant m'apparut comme une vision du ciel.
> Dès qu'elle vit mes yeux ouverts, elle se recula vivement ainsi qu'une biche effarouchée. Â sa place, un homme tout vêtu de noir, d'un âge mûr et d'un aspect vénérable, s'approcha du lit et me demanda:
» — Comment vous trouvez-vous. Monsieur?..
» — Assez bien, — répondis-je, — sauf un peu d'oppression et une vive douleur de tête.
» — Alors, ~ reprit l'homme vêtu de noir qui venait de me parler et qui était un médecin, — restez bien tranquille dans votre lit, ne parlez pas et tftehez
m ROI 01 LA MODB. 48t
de TOUS endormir. — J'espère que demain matin Toppression et le mal de tète auront disparu.
> Au moment où le médecin venait de prononcer ces dernières paroles, j'entendis une porte s'ouvrir. Dq grand chien se précipita dans la chambre avec une sorte de grognement joyeux ; — il vint jusqu'au lit et flaira bruyamment une de mes mains qui pendait hors des couvertures.
» — Ici, Fidèle! ici, de suite !.. — dit une voix daos le fond de la chambre.
1 Je me souvins aussitôt que ce nom de Fidèle était celui du chien des Âbruzzes que j'avais tant admiré, — et c'est ainsi que j'appris que je me trouvais chez madame Simon. Quelques instants après, je m'endormis et ma nuit fut calme.
> Quand je me réveillai, le lendemain matin, les prévisions du médecin s'étaient réalisées. Je me trouvais si bien, qu'il me fut possible de me soulever de mon lit, de m'appuyer sur mon coude et de regarder autour de moi. Un rayon du soleil d'hiver, brillant quoique un peup&le, entrait par la fenêtre à petits carreaux et s'étalait sur les briques rouges soigneusement cirées qui formaient le carrelage de la chambre. En face du lit y avait une cheminée de pierre commune, dans laquelle se consumaient deux ou trois grosses bûches. Sur cette. cheminée se voyait, en guise de pendule, un enfant Jésus, modelé en cire en enfermé sous un globe de verre. De chaque côté, de flambeaux en cuivre poli, presque aussi grands que des chandeliers d'église, supportaient des bougies intactes et dont le blanc tooruait au jaune.
48< LBS TlTEUllS DB PÀWS.
» Le reste de rameublemeot était d'une irréprochable propreté, mais aus&i d*uiie simplidlé presque pauvre. Autour du lit et devant les deux feaètres se drapaient des rideaux d*indieBne à fond gris, semés de bouquets de grosses fleurs aux couleurs vives. Une table de chêne, à pieds contournés, quatre chaises pareilles, un vieux fauteuil à dossier droit, recouvert en tapisserie extrêmement fanée, et enûa une de ces horloges à gaine, vulgairement iiommées coucous^ qui se fabriquent spécialement dans les montagnes des Vosges et dans celles du Jura, complétaient le mobilier de cette pièce. Quelques gravures, représentant des sujets religieux et encadrées dans des cadres de bois noir, étaient suspendues aux murailles et relevaient la simplicilé du petit papier grisâtre qui les tapissait
» J'achevais à peine ce rapide examen des localités quand le médecin entra dans la chambre. Il vint k moi avec un sourire de satisfaction sur les lèvres.
» — Ah( ah!.. — dit-il eu m'abordant, — il paraît que je ne m'étais point trompé hier au soir, — vous avez passé une nuit excellente, et vous voilà complétenumt hors d'affaire... — Dites-moi, Mœisieur, souffrez-vous encore ?
» — Non; et sauf une grande faiblesse, il me semble que je suis tout à fait dans mon état ordinaire.
:» — Ohl quant à la faiblesse, ne vous en inquiétez point, — elle provient de ce que je vous ai saigné au bras gauche hier matin pendant votre évanouissement, et saigné, je vous jure, d'une façon copieuse.
ON RDI BB lA MOnt. 489
» -— Je vons remercierai d'abord, Monsieur, de (ons vos bons soins, et je vons prierai ensoite de vonloir bien m'expliquer comment il se fait que je me trouve dans cette maison et que j*aie été sauvé d'une mort Imminente.
» — C*est excessivement simple, — me répondit le médecin. — Avant-hier, à trois heures du matin, vous avez quitté la demeure de Jean Nicod, le bûcheron, pour aller avec votre piqueur vous mettre en embuscade sur les bords de la Fosse-aux-Loups, — Or, dans le milieu de la journée, Jean Nicod, ne vous voyant pas revenir, soupçonna quelque malheur et se mit en route pour aller à votre recherche.
» Ses pressentiments fhnestcs ne l'avaient, hélas ! point trompé. En arrivant auprès de l'abîme, il ne vit que deux ours étendus sans vie sur la neige ensanglantée. Il chercha mieux et il aperçut enûn votre eorps inanimé et enseveli sous le cadavre de la béte fauve que vous aviez tuée si qui vous écrasait de son poids. Le choc avait ^té si violent que le canon de votre carabine était tordu et comme broyé.
• Jean Nicod vous dégagea avec toutes sortes de précautions. — Ei>suite, comme vous ne donniez aucun signe de vie et que l'essentiel était de vous transporter en un endroit où il fût possible de vous prodiguer les premiq^s soins, il vous chargea sur ses épaules et il prit le chi^mia de cette maison, sachant bien fu'il alteit frapper à une porte hospitalière qui s'onvçrait pour vous recevoir.
» Hadame Simon, cette providence de tous ceux qû 'souffrdât el (fBà s'adressât à elle, cette vivante
vu
Harsoeriie ec Marie.
— Je n'étais pas encore remis de Timpression douloureuse que je venais d'éprouver, — continua M. de Bracy, — ' quand deux personnes entrèrent dans la chambre. •
» C'était madame Simon et sa fille.
» Madame Simon ne semblait point avoir plas de quarante-deux à quarante-cinq ans. Elle était belle encore, et là plus touchante bonté, la charité la plus évang^ue se lisaient*dans les traits doux et régulier» de son visage. Une robe de laine noire, large et flottante, dissimulait entièrement sa taille. Un bonnet de crêpe noir opuvrait se» cheveux que les chagrins avaient blanchis prématurément. Madame Simon portait encore le deuil de son mari et elle s'était juré de le porter toate sa vie sur ses vêtements comme dans son coeur.
1» Elle parut hésiter avant de franchir le seuil, et du regard elle interrogea le docteur.
un &0I DS U MODE. 493
» — Venez, venez, — lui dit ce deniîer, — notre malade sera très-heureux de pouvoir vous remercier ioi-méme de votre gracieuse hospitalité et de vos soins touchants...
1 Madame Slnion s'approcha du lit. Un céleste sourire illuminait son beau visage. U y avait dans Texpression de son regard une tendresse presque maternelle.
» — Dieu soit béni, Monsieur!.. — fit-elle, — nous ayons eu bien peur!.. — mais nous avons prié pour TOUS du fond de notre âme... nous avons été exaucées et vous voilà hors de péril...
» — Madame, — répondis-je avec une émotion quj faisait trembler ma voix, — Dieu pouvait-il ne point écouter la prière de deux de ses anges?..
» Madame Simon s'inclina en souriant encore. Pais elle se tourna vers le médecin et lui demanda :
» — Monsieur est bien faible, n*e'st-ce pas?
» — Sans doute, — répondit le docteur, — songez donc qu'il a perdu beaucoup de sang et qu'il n'a rien pris depuis plus de quarante-huit heures...
» — Ne pourrait-il manger un peu, maintenant? .
» — Oui, certes, pourvu que les aliments soient
légers...
» — J'ai fait préparer du bouillon de poulet. .. C'est ce qu'il faut. — Une tasse de ce bouillon, s^nspain, fera le plus grand bien à notre malade.
> — Marguerite, — dit alors madame Simon à sa fille, — va donner des ordres à Marie...
• La jeune fille sortit. Je venais d'apprendre qu'elle se nommait Mai'guerite ...
494 LES nvEuRS de paris.
— Comme ma mère... — pensa René.
Après avoir prononcé le nom de Marguerite, Maxime resta silencieux pendant quelques minutes II appuya ses coudes sur la table. Il cacha son visage dans ses deux mains. Son front devint plus pâle, — une large ride se creusa entre ses sourcils contractés, et une larme se suspendit aux cils de ses yeux noirs, si hautains d*habitude et presque toujours si moqueurs Et il répétait en lui-même :
— Oh! Marguerite !.. Marguerite!..
René respecta le silence de Maxime et les pensées douloureuses dans lesquelles il semblait s'absorber. Il choisit un nouveau cigarre, il Talluma à la flamme de la bougie et, tout en aspirant des bouffées régulières de vapeur blanche et odorante, il attendit que son hôte continuât le récit commencé.
Au bout d'un instant, Maxime releva la tête. Son visage était encore pâle, mais ses yeux avaient repris leur sécheresse et leur éclat.
t — Peut-être vous étonnez-vous, mon enfant, — dit-il h René, — que madame Simon conduisît ainsi sa fille avec elle auprès du lit d'un jeune homme?.. Peut-être voyez-vous dans cette action un manque de convenance?.. Vous auriez tort, mon cher René, de former un semblable jugement. Madame Simon était une de ces natures d'élite, une de ces âmes immaculées qui ne connaissant pas le mal, ne le soupçonnent point, et sont, moins que d'autres, esclaves de certaines convenances...
» Dailleurs madame Simon ressemblait à ces saintes femmes qu'on nomme scsurs de charité, qui consa-
09 ROI DB U MODB. 49 >
ereot leur vie entière à veiller au chevet des malades, et pour qui Tbomme qui souffre n*est plus un homme, mais une créature de Dieu qu*il faut secourir et sauver. Elle !^e disait que Tâme de sa fille était faite à Tîmage de la sienne, et, dans sa chaste confiance, elle ne redoutait pas même un péril pour la candeur de Marguerite.
1 Au bout de quelques instants, cette dernière reparut, accompagné d'une jeune fille qui portait sur une assiette de faïence grossière une tasse pleine de bouillon. Cette jeune fille se nommait Marie et elle était l'unique servante de madame Simon.
» Marie avait vingt ans. Elle était née en Suisse, sur les bords du lac de Genève. Elle portait le costume si pittoresque des femmes de son pays, — la jupe de laine bleue, un peu courte, garnie par en bas d'un large ruban de velours; — un corsage noir serrait étroitement sa taille souple et en dessinait les formes arrondies. De longues tresses de cheveux d'un noir d*ébène s'échappaient de son petit bonnet de velours et tombaient presque jusqu'à ses talons. Marguerite et Marie, debout à ^côté l'une de l'autre, formaient le plus délicieux tableau qu'il fût possible d'imaginer. Il y aurait eu là de quoi tenter les pinceaux d'un grand artiste.
1 Marguerite, avec son visage d'enfant, ses yeux d'azur, ses cheveux blonds et sa.douce pâleur, offrait je ne sais quoi de vaporeux et d'aérien . On eût dit une créature toute céleste, — un ange descendu du ciel sur la terre et prêt à remonter dans sa patrie éthérée. U semblait que Marguerite eût des ailes et
4% US VlVECrS DK PARIS.
qvtWXe fût ao moment de les déployer poor prendre S6II essor. A elle pouvait s'appliquer ee vers charmant de Lamartine :
» Même quand Foiscau mwche, on sent qn*il a des ailes ! »
- » Marie, au contraire, était un des plus gracieux types de la beauté féminine dans sa force et dans sa puissance. Rien en elle ne décelait Tinfériorité de sa condition. Ses cheveux d'ébène, ses yenx noirs et ses sourcils bruns faisaient ressortir vigoureusement la blancheur rosée de sa peau. Son regard étincelait quoiqu'il fût modeste et timide. Ses lèvres pourpres témoignaient du sang jeune et vivace qui alimentait ses veines. Son corsage de velours semblait près d'éclater sous les efforts de sa gorge de déesse. Ses moindres mouvements étaient remplis de sève et de verdeur. Une ûUe de haute naissance eût envié la petitesse de sa main, la forme de son pied, et surtout la finesse élégante de sa jambe aristocratique.
» Figurez-vous cette beauté si fraîche, si juvénile et si provoquante, rehaussée encore par ce délicieux costume que vous connaissez; placez Marie à côté de Marguerite, et dites-moi s'il est possible de rêver un ensemble plus enchanteur et plus complet.
» Ces jeunes filles réunissaient à elles deux tontes les perfections. Marguerite était le type accompli de la beauté qui doit parler au cœur, Marie offrait pour les •ens d'irrésistibles séductions; Marguerite était Tesprif, Marie était la matière. On devait aimer Tune é'uB amour infini, immuable, éternel... On devait ado-
mr Rok M LA Uùbt. \%7
rer Vmtee d'ttne passion fougueuse, enivrée de désirs et altérée de volupté.
• Tout ce que je viens de vous répéter aujourd'hui, je me le ^s alors, mais non pas peut-être d'une façon aassi détaillée et aussi logique . . Peut-être n'analysai* je point ainsi que tout à l'heure la double sensation que f éprouvai à l'aspect des deux jeunes filles dont le hasard formait un groupe charmant, une sorte de bouquet parfuwé offert à n>a convalescence ; — mais cette sensation multiple, je l'éprouvai dans toute sa force.
» Je pris d'une main tremblante la tasse que aie * présentait Marie, et j'en vidaû le conlenu jusqu'à la dernière goutte sans pouvoir détacher mes regards de cette jeune servante qui ressemblait à une reine, et de sa jeune maîtresse qui avait l'air d'un ange .
> Le docteur déclara que les deux choses dont j'avais le plus besoin en ce moment étaient le repos et le sommeil Chacun ;iuitta ma chambre.
> Aussitôt que je me retrouvai seul, ma tète retomba sur l'oreiller. — Je fermai les yeux pour me recueillir, — j'interrogeai mon cœur et j'y découvris avec épouvante un sentiment étrange et fatal. Deux femmes m'étaient apparues, et ces deux femmes se partageaient ' mon être. A l'une allait mou âme... à Vautre mes désirs...
» J'aimais tout à la fois Marguerite et Marie!.. »
Ainsi qu'il l'avait fait quelques instants auparavant, M. de Bracy s'arrêta. Le poids de ses souvenirs l'écrasait.
49S us vnrBiiis bb fAKis
Quant k René, qui, malgré la gravité des paroles du comte, De voyait dans le récit commencé que les préliminaires d^ane joyeuse aventure, il ne cherchait guère à dissimuler le sourire à demi libertin qui voltigeait autour de ses lèvres. Il ne réussissait point à se randre compte des remords dont parlait Maxime
« Ces deux filles, — se disait-il, — étaient, à ce qa*il paraît, charmantes, — elles plaisaient au comte, — le comte leur a plu, — c'est bien jouél . . — Double séductim! — double plaisir I — double profit!., où est le mal?.. •
Mais Maxime était trop absorbé dans ses propres pensées pour remarquer le sourire de René et pour en comprendre le sens.
Le départ.
Haximee reprit :
« J'étais jeune alors, mon cœar était encore ouvert aax nobles instincts, aux généreux sentiments... Je n'étais pas le viveur blasé, le libertin insoucieux, le roué sans âme que je suis devenu depuis... La double passion qui venait de s'emparer, de moi effraya mon inexpérience naïve et ma conscience timorée. Cet amour qui se partageait entre deux jeunes filles m'ap* parut comme une monstruosité presque contre-nature, l'eus honte de moi-même et de mes désirs insensés^ Je me dis qu'il serait infâme de payer par une séduction l'hospitalité de cette maison si simple et si pure, où le pauvre blessé, le chasseur inconnu, avait été recueilli comme un fils et comme un frère. . .
> Je résolus de lutter avec courage, et surtout de m'éloigoer au plus tÂt, car il me semblait, — et en cela j'avais raison, — que la seule chance de salut qui me restât, c'était la fuite.
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> Une fois cette résolution prise et bien arrêtée dans mon e<iprit, j'aurais souhaité la mettre à exécution sur le champ, car je comprenais bien que, plus je tarderais, plus le mal aurais progressé et plus il me faudrait souffrir.
■ J'étais seul, je voulus essayer mes forces. Je rejetai mes couvertures et je descendis de mou lit. Mais, à peine étais-je debout, qu'il me fut démontré que, si ma volonté était puissante, ma faiblesse physique était extrême. Les douleurs de pailrkie que je ne ressentais plus depuis le matin et que je croyais disparues frétaient qu'assoupies et se réveillèrent aussitôt avec une intensité nouvelle. Il me sembla que tous mes membres étaient brisés. Un tintement lugubre comme un glas d'agonie retentit dans mes ereiiles, — le parqoet manqua sous mes pieds, — les meubles de la chambre me parurent tournoyer et je n*eus que le temps de me laisser retomber sur le lit. Une minute de plus et j*aaraîs perdu connaissance.
» Ainsi, la fatalité me clouait dans cette demeure d*où l'honneur me chassait! Je me promis an moins, puisqu'il fallait rester, de veiller sur mes rê^rds et sur mes paroles, de commander aux battements de mon cœur et d^ensevelir au plus profond de moi-même mon funeste secret. Je me tins parole.
» Pendant les quelques jours que dura ma convalescence, je pus me glorifier à bon droit de l'empire absolu que je sus prendre sur mes passions. Et Dieu sait ce qu*il me fallut de courage ! . . , » A mesure que les forces me revenaient, — à mesure que le sang circulait en moi avec son énergie ae-
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coQtoiiée, — je seiitaifi grandir et s'irriter le double aflMmr qui ravageait mon être.
» Parfois, assis au coin du feu dans le grand fau*teail en ta(»sserie, je me trouvais pendant de longues beares seul avec Marguerite. La douce enfant, confiaote parce qu'elle était chaste» travaillait auprès de moi C'était toujours une pensée charitable qui guidait ses doigts gracieux. Elle faisait de petits vêtements bien chauds pour les enfants des familles pauvres. Elle cousait de gentilles layettes pour les nouveau-^ liés des bûcherons de la forêt. Elle me racontait les bizarre légendes, les chroniques merveilleuses du pays. Elle me chantait, de sa voix harmonieuse et pore, quelque ballade des montagnes.
» Alors j'oubliais le monde entier, pour ne plus \m que Marguerite. Je la regardais et Técoutais. Mes yeux contemplaient avec extase son angélique et timide bêaulé. Mes oreilles s'enivraient de la mélodie de ses paroles et de ses chants. J'étais ému, ravi, — mon cœur cessait de battre, — il me semblait qu'une force supérieure à la mienne allait me jeter à ses genoux et qae ma voix allait lui crier malgré moi :
» — Ohl Marguerite, je vous aime !.. '
i Et cependant je me taisais!.. Et rien ne décelait pour rinnocente enfant les progrès de mon fol amour!..
> Parfois aussi , le hasard réunissait Marie et moi âaiis on tête-à-tête imprévu, et plus dangereux encore qne ceux dont je viens de vous parler. La jeune ser- ^aiile me rendait ces petits services familiers que nécessilnt ma position de convalescent. Elle m*offra
202 LES riTEDR5 DE PAiJS.
soD bras poar faire quelques pas dans la chambre. Je m'appuyais sur elle et je ressentais une sorte de commotion électrique au contact de cette chair jeune et û'aîche. Mes regards s'égaraient sur sa taille si souple, — sur ses formes si riches, — sur ses cheveux si longs et si doux II me semblait que cette belle fille répandait autour d'elle une atmosphère de volupté. Tout le sang de mon cœur affluait à mon cerveau. Je devenais fou. L'ivresse des désirs s'emparait de moi et me do^ minait, — mon bras devenait tremblant sur celui de ma compagne.
» Marie, alors, se retournait vers moi. Elle attachait sur mon visage l'éclair voilé de ses yeux noirs à moitié clos qui me brûlaient et me charmaient... Puis, du bout de ses lèvres pourpres et avec un petit accent étranger qui donnait un charme infini à ses moindres paroles, elle me demandait :
» Souffrez-vous!..
» Et j'étais au moment de la serrer dans mes bras, de l'attacher à moi par une irrésistible étreinte, — d'unir mes. lèvres à sa bouche, — de fondre mes regards dans les siens, et de lui répondre, au milieu de mes baisers ardents :
y — Oui, je souffre, mais d'un mal qui peut me rendre heureux! — d'un mal qui me vient de toi seule, et que tu vas guérir en le partageant ! . .
» Et cependant je sortais vainqueur de ces luttes terribles, et je respectai Marie comme j'avais respecté Marguerite!..
» Le jour que j'avais fixé pour mon départ arriva. J'attendais ce jour avec impatience el aussi avec effroi. . .
CH ROI DE LA MODt. 203
J'anrais Toalu être d^à parti, ou j'aurais voulu ne partir jamais.
> Un petit paysan, expédié par moi à Bracy dès le sorlendemaÎQ de mon arrivée chez madame Simon, avait prévenu mon cocher de m'amener un de ces cbars-à-bancs légers avec lesquels ont peut s'aventurer dans les plus mauvais chemins des montagnes.
* Grâce à cette voiture, iuélégante mais commode, et en faisant un assez long détour, je pouvais revenir chez moi sans fatigue.
» Le cocher et les chevaux étaient arrivés. — Il fallait partir. L'heure des adieux fut douloureuse. Madame Simon s'était prise pour moi d'une louchante et profonde affection. Elle m'embrassa par deux fois et je Tis des larmes dans ses yeux.
> Marguerite était très-pâle. La gorge de Marie soulevait violemment son corsage de velours et décelait son émotion.
» Marguerite s'approcha de moi et me tendit son front, comme elle aurait fait à son fS*ère. J'appuyai mes lèvres sur ce front. Il était glacé. Je me sentis défaillir et je me soutins à un meuble pour ne pas tomber.
» Et moi, Monsieur, — me dit doucement Marie avec une familiarité qui n'avait rien d'étrange au sein àe cette famille où elle était une amie plutôt qu'une servante, — et moi, ne m'embrasserez-vous pas aussi!..
i» Et, tout en parlant , elle présentait sa joue à mes ttvres.
» Je me penchai vers elle. Je tremblais, je n'y
foi us vffEtms hE pakU.
?oy«s plas. Ao liea de toocher sa joiM, j'embrassai le coin de sa boache. Un frisson de Tolapté courut daas mes vekitfs et je ressentis de nouTean et plas qac jamais Tardente, rinextingoible soif de plaisir que m*inspirait le ceolact de cette cbair savoureuse, de cette peau veloutée, de ces lèvres vermeilles iiui devaient dans un seul baiser vous faire rêver le ciel et mourir de bonbeur t..
» Excité peut-être Marie, personne ne s*aperçiJt de ce qui se passait en moi... Au bout de quelques instants j'étais redevenu calme, an moins en apparence.
• J'aurais désiré laisser à la jeune fille un souvemr lie mon passage dans la maison de ses maîtresses. . . Mais vous comprenez bien que je ne pouvais m ne voulais lui offrir de l'argent. Je détadiai des breloques de ma montre une petite croix d'or, bien simple, et je la lui glissai dans la main en lui disant tout bas :
» — Gardez-la pour l'amour de moi. .
» Le beau visage de Marie devint cramoisi. Elle détourna la tête et je la vis couvrir la croix d'or de baisers ardents et furtifs. ^
» Nous descendîmes dans la cour. Le char-à-bancs, tout attelé attendait devant la porte extâieure. La pâleur de Marguerite avait redoublé. La pauvre enfant pleurait et ne cachait pas ses larmes. Les joues de Marie se marbraient de taches écartâtes. Son regard brillait d'un éclat fiévreux et se fixait sur moi avec une exi>ression étrange.
• FidèlCj le beaujchien noir des Abruzzes, pour lequel j'étais devenu un an», bondiss»t autour de moi
ON noi DE LA MODE. SOo
e( semblait me témoigner par ses caresses et ses doax gémissements le chagrin qu'il éprouvait de me voir partir.
» — Mon enfant, — me dit alors madame Simon, — vous reviendrez nous voir, n'est-ce pas ?..
» — Oui, certes!.. — répondis-je.
• — Bientôt?
» — Oui, bientôt...
» — Monsieur Maxime, — balbutia Marguerite d'une voix que se& larmes rendaieut presque indistinctes, — est-ce bien- sûr?.. — reviendrea-vous ?. .
» — Ob ! je vous le promets !.. — m'écriai-je, — je vous le promets, Mademoiselle!..
» Mais cette promesse que je faisais, j'avais Tintenlion de ne la point tenir. ..Et il me sembla que Marie le comprenait bien, car elle secouait la tête, et le mouvement de sps lèvres voulait dire évidemment :
» — Il ne reviendra pas I . .
» Pourquoi lisait-elle en mon cœur? D'où lui venait cette divination? Qu'un plus habile que moi le comprenne s'il le peut, et l'explique s'il le comprend...
^ le franchis Ja grille. Je montai sur la première l>anqaette de ma rustique voiture. Je pris en main les ï^nes, je fouettai mes chevaux, et je m'éloignai de cette noaison où je laissais dion cœur et où je m'étais iuré d*». ne revenir jamais I . »
Blondine k la rescousse!...
— Ha foi, monsieur le comte, — dit René en voyant que Maxime se taisait, — je ne m'attendais guère, je Favoue, à ce dénoûment ultra-vertueux et platonique pour le premier épisode de l'histoire de vos amoars...
— Que voulez-vous dire, mon enfaut?.. — demanda M. de Bracy.
— Je veux dire que, jusqu'au dernier moment, j'ai douté que l'héroïsme de votre conduite pût se soutenir, et j'ai cru que quelque incident imprévu arriverait tout à point pour vous empêcher de quitter la demeure de madame Simon...
— Vous voyez que vous vous étiez trompé.
— Ainsi, ce départ était hien réel?..
— Mais, sans doute.
— Vous vous éloigniez, sans arrière-pensée, de Marguerite et de Marie?..
— J'avais l'arrière-pensée de ne plus les revoir, — je vous l'ai déjà dit...
V^r âOI DB LA MODB. ?07
— Sans chagrin î. .
— Mon cœur était déchiré.
— Sans espoir?
— Je n'en gardais aucun !
— Monsieur le comte, — dit René en s'inclinant, et d*an ton dont il s'efforçait vainement de dissimuler la légère ironie, — ce que vous avez fait là me paratt une action d*un stoïcisme achevé, et tout à fait digne des beaux temps de la Grèce et de Rome !.. — Comme l'enfant de Lacédémone, vous cachiez un renard sons votre tunique et vous laissiez déchirer vos enti*ailles sans pousser un cri de douleur ! . .
— Mon cher René, — répondit Maxime avec une gravité presque sévère, — j'aime à croire que dans ce moment vous êtes moins réellement vicieux que fanfaron de vice !.. — Je vous parle de choses tristement sérieuses, et vous les écoutez comme s'il s'agissait des aventurss galantes relatées en quelque mauvais livre!.. — Vous raillez des sentiments honorables et généreux, les seuls, hélas! qui se puissent citer dans ma vie déjà si longue!.. — En vérité, je vous le demande, mon enfant, si vous armez votre esprit contre mes paroles, à quoi bon parler plus longtemps?.. — Si vous écoutez mon récit pour en faire dans votre for intérieur un sujet de sarcasmes moqueurs, à quoi bon le continuer?..
René baissa la tète avec confusion sous cette mercuriale si bien méritée. Maxime poursuivit, mais cette fois avec une douceur remplie d'indulgence :
— Je vous parle en tuteur morose, mon pauvre Réué, et j'ai tort!..
fus LBJ^ VIVEURS DE 9ARi$.
• Est-ce donc votre faute, après tout, si voas êtes, ainsi que je l'ai été jadis, l'élève du chevalier de Villiersetsi ses leçons, pour vous comme pour moi, portent leurs fruits fatals?..
— Monsieur le comte, — fit René, — continuez votre récit, je vous en supplie !.. — Je ne saurais vous dire assez à quel point il m'intéresse, et, puisque vous eonsentez à être indulgent pour la faute que j'ai commise tout à l'heure, ne la punissez pas d une feçon trop sévère en cessant de me raconter l'histoire de
votre vie...
— Soit! — répliqua Maxime, — vous êtes mon hôte et je n'ai rien à vous refuser 1 . . — Vous le voulez, je poursuis...
— Merci cent fois?.. — s'écria René.
Maxime allait reprendre la parole quand on entendit heurter légèrement à la porte du fumoir.
— Entrez. — fit M. deBracy.
Un domestique parut. Il apportait une lettre sur un jaateau d'argent. Maxime étendait la main pour prendre cette lettre. Mais le domestique se dirigea vers
René.
Pour moi ?. . — demanda ce dernier avec étonne-
ment.
— Oui, monsieur le baron, — répondit le valet.
René regarda l'adresse du billet qu'on lui présentait. L'écriture lui en était inconnue. La suseription portait ces mots :
« A mocieu, mocieu le barroh Renne de Çavenetj €he% son hami moeieu le compte de Braci, rue Têtebou. •
un KOI DE LA MOOB. 20d
Et un peu plus bas ces deux mots :
• Equecessedvementpraicé,
Le tout, bien entendu, avec Torthograpbe de haute fantaisie dont nous venons de reproduire un échantiUon.
Réoé se mit à rire.
— Comment se fait-il que cette lettre vienne me chercher ici? — demanda-t-il avant d* avoir rompu le cachet de Tenveloppe.
— G*est le domestique de monsieur le baron qui vient de l'apporter de Thôtel des Princes.
— Fort bien.
— Le domestique de monsieur le baron attend la réponse.
~ Je la lui donnerai dans cinq minutes, soit écrite^ soitde vive voix...
Le valet sortit.
— Vous permettez que Je lise? . — demanda René à Maxime en décachetant la lettre.
— Combien de fois, mon enfant, faudra- t-il donc vous répéter que vous êtes ici chez vous?. . — dit M. de Bracy.
René parcourut vivement le billet qu*il venait de recevoir. Ensuite il le tendit à Maxime. Voici ce billet :
t René,
t Si ma laitre ne votis trou ve pas ché votre hamif je croire que vous aite un nain gras, un vol âge, un tronc peur a beau mine able ! — car vous cerié cfîé* %*'Uner%valL.
îlO LES TIVeURS DB PARIS.
' » Vous avé donque (nibliéy Rennéy que vous me mainte diné ce çoir ô fraire Provan sot ?. . » Votre daume es tic vous dirat le raiste, • Si tu n'ai pas mon n, mis, si tu m'ai fi d'elle, je fuime, ci non, non !..
t Ta Blondîne fl d'elle. »
— Diable!.. — fit Mtxime en souriant, -* celte chère Blondîne dame le pion à l'illustre tt. Marie in- Yeuteur de Torlbographe naturelle ou Tart d'écrire les mots comme on les prononce !..
— Comprenez- vous? — demanda Rénë.
— Pas trop.
— Votre daume es tic vous dirai le raiste!.. » — nf écrit Blondîne, — si j'interrogeais mon domestique ?
— Excellente idée I Maxime frappa sur un timbre.
— Envoyez ici le valet de chambre de M. de Savenay, — dit-il au valet qui se présenta.
Au bout d'une minute, le vieux serviteur qui devait être l'intendant de René, quand ce dernier aurait monté sa maison, entra dans le fumoir.
CTétait un homme de soixante ans environ, — au visage et à la tournure respectable. Nous savons déjà qu'il avait été investi de la confiance de (e^ le baron de Savenay et qu'il acompagnait René dans ses voyages. Il ee nommait Jérôme. Malgié son expérience et ses fréquents rapports avec le monde, Jérôme était resté provincial dans toute la force du terme. Il w