DN ROI DE U MODE
beaneoiipd'inquiétude. Je lut rendis son salut avec une hauteur presque impertinente. Sans doute il ne s'aperçut pas de cette nuance qui échappa également à madame Simon.
» — Mon cher Paul, — dit-elle au jeune étranger d'un ton affectueux, — monsieur, qoeroici, est notre aari Maxime de Bracy dont vous nous avez entendu parler si souvent...
• Puis elle ajouta en s'adressant à moi :
• — Mon cher Maxime, permettez-moi de vous présenter Tun de nos bons voisins, Paul Duprat... — .Vous êtes jeunes tous les deux, -^ chasseurs tous les deux, — vous avez l'un comme Tautre un noble cœur et une belle intelligence... J*espère que vous deviendrez amis...
» Je saluai de nouveau.
» — Donnez -vous donc la main I. s'écria madame Simon, — mon Dieu, Messieurs, ètes-vous assez cérémonieux!..
» Monsieur Paul Duprat étendit sa main vers moi. Je lui présentai la mienne qu'il serra avec une extrême froideur. J'éprouvais à l'endroit de ce jeune homme un sentiment d'involontaire et instinctive répulsion. Il était évident que, de son côlé, il éprouvait pour moi un sentiment analogue : — Chacun de nous devinait dans l'autre un adversaire et un ennemi. Cependant nous sûmes prendre assez sur nous-mêmes pour que cette hostilité n'éclatât point dans nos regards.
» — Blon eber Paul, -* reprit madame Simon en
s*adressant au nouveau- venu, — vous nous consacrez toute votre journtSe, n'est-ce pas ?
,» — C'était mon projet, — répondît le jeune homme, — mais...
» Il hésita et n'acheva point sa phrase.
» — Hais, quoi?.. — demanda madame Simon.
» — Vous avez du monde et je crains de vous déranger. .
» — Ce qui veut dire qu'une nouvelle connaissance TOUS effraye!.. — Ah ! je vous reconnais bien là, sauvage montagnard!.. IHettez-vous donc dans l'esprit que vous ne pouviez arriver mieux à propos, mon enfant ; — que, si vous n'étiez pas venu, j'allais vous écrire pour vous engager à venir nous joindre, — et que, grâce à. vous, notre ami Maxime va passer une journée charmante, tandis que le tète-à-tête avec deux femmes lui eût peut-être paru Bien long!..
» — Monsieur Duprat ne répondit pas.
» — Madame Simon poursuivit :
» — Enfin c'est convenu, nous vous gardons à dîner et vous ne repartirez qu'à la tombée de la nuit. Après cette conversation, madame Simon et Marguerite allèrent au jar(An où nous les suivîmes, Paul et moi. Derrière la maison se trouvait un berceau de verdure sous lequel on avait disposé quelques chaises rustiques. Les chèvrefeuilles et les églantiers qui formaient ce berceau embaumaient l'atmosphère du parfum pénétrant de leurs fleurs. — C'était un endroit charmant pour y travailler pendant la chaleur du du jour.
» Nous nous y assîmes. Madame Simon et Margue-
ON aot DE LA HODfi. 3i3
rite prirent leur ouvrage et i*oa causa. 11 m'était impossible, sans une affectation ridicule et de mauvais ' goût, de ne point adresser la parole à Paul Duprat. Ce jeune homme me déplaisait, c'est vrai, mais il ne m'avait rien fait, après tout, et il m*eût été bien difficile d'expliquer le motif de l'antipathie qu'il m'inspirait.
» La conversation devint donc générale. On parla de la chasse et aussi des périls que bravent souvent les chasseurs avec une témérité insouciante. Madame Simon me fit répéter les détails de la tragique expédition de la Fosse-aux-Loups.
« Paul, de son côté, racx)nta plusieurs aventures dans lesquelles il s'effaçait avec une modestie que je ne pus ni'empêcher de reconnaître; malgré toutes mes préventions contre le narrateur. Mais, en dépit de cette modestie, il était facile de voir que Paul avait fait preuve, en maintes occasions, d'un grand courage et d*ane merveilleuse adresse.
• Madame Simon applaudissait vivement, et pressait le jeune homme de questions. A coup sûr, elle cherchait toutes les occasions de le faire paraître à mes yeux' sous le jour le plus favorable.
•• Pendant ces récits, je regardais Marguerite. Marguerite n'écoutait pas. Cette indifférence si peu cachée me remplissait de joie. ~ M. Duprat, au contraire, en semblait ému et douloureusement affecté. Par insti^its les sourcils de madame Simon se fronçaient légèrement, quand son regard s'arrêtait sur sa fille, — mais ces nuages n'étaient que passagers.
» L'après-midi arriva. Marguerite et sa mère nous
14 i LIS YI SORS DE PAnift
quittèrent afin d'aller donner nn coup d*œîl aux préparatifs da repas Je restai seul arec le montagnard.
» Nos masques tombèrent aussitôt, — il devenait inuttto de nous containdi^e, et, à partir du moment où les deux femmes eurent disparu, nous n'échangeftmes plus une parole. Je détachai quelques fleurs du chèvrefeuille et j'en respirai la douce senteur, pour me donner une contenance. M. Duprat tira de sa poche une eoui»te pipe, la bourra de tabac de contrebande et se mit à la (amev avec une gravité digne d*un Flamand buveur de bière. C'est ainsi qcie bmis atteignîmes l'heure du ditier.
» Enfin, cette journée s'acheva ! — Cette journée étemelle dont la longueur et la monotonie étaient devenues peu à peu pour Bioi un véritable supplice!.. — La nuit descendit lentement du ciel. Paul prit congé de ces dames. -^ Sur la demande de madame Siofion, j'échangeai avec lui une nouvelle poignée de main aussi froide que celle du matin. Le jeune homme s'engagea dans un chemin qui conduisait à la montagne, et, à mesure qu'il s'éloignait, je respirais plus à l'aise, et je me sentais débarrassé du lourd fardeau qui pesait sur mon cœur.
XIY
Flaneée I
— AassUôt qae Paul Duprat eut disparu dans les ténèbres naissantes, — continua M. deBracy, — madame Simon ât un signe à Marguerite, qui se dirigea du côté de la maison, — puis elle-même prit mon bras et me conduisit vers le fond du jardin, sous ce bereeau ou nous aviohs passé une grande partie de la journée.
» — Maxime, — me dit-elle alors, -^ vous êtes no!re ami, n'est-ce pas?..
» — Est-ce que vous en doutez?.. — ra'écriai-je.
» — Non, mon enfant, et je vais vous le prouver. ..
» — Gomment?
» — En vous montrant ma confiance en vous... — Mais, d*abord, promettez-moi de me répondre avec une parfaite franchise.
» — Je vous le promets.
9 — Vous me direz votre pensée toute entière?..
246 LES VIVEUKS ÙE PARIS.
. » Ce début m*inquiétait, et mon cœur se mit à battre fortement. Cependant je répondis pour la seconde fois :
» — Oui, je vous le promets...
» — Je vous ai présenté aujourd'hui un jeune homme, M. Paul Duprat, — poursuivit madame Simon; — vous avez causé ensemble, — vous êtes resté seul avec lui pendant près de deux heures, — vous avez eu le temps, sinon de le juger tout à fait, au moins de vous former une idée de sa personne et de son caractère...
n Madame Simon s'interrompit.
» — Eh bien ? — demandai-je.
» — Eh bien I que penseï-vous de lui?
» — Pourquoi celle question, chère madame?..
» — Je vous le dirai tout à Theure, mais répondez-moi d*abord, et franchement surtout, vous me l'avez promis...
t — Mais...
» — Il n'y a pas de mais... — Que pensez- vous de Paul Dupnat?.. —répondez.
» — Vous l'exigez?..
» . — Je vous en prie.
» — Alors, j'obéis. — M. Duprat me déplatt souverainement.
9 Je sentis le bras de madame Simon tressaillir sur le mien.
» — Il vous déplatt souverainement!.. — répétat-elle d'un air étonné.
» — Mon Dieu, oui.
• — Et pourquoi donc ?
on ROI DE LA MO0B. Si 47
• — Je ne saurais le dire. . . je l'ignope moi-même. . seulement, dès le premier moment où j*ai vu ce jeune homme, j*ai senli à son endroit dans mon cœur une antipathie soudaine qui ne s*cst point modifiée. .
» — Voilà qui est étrange!..
» — Pas plus étrange que ces sympathies innées qui n'ont aucun motif sérieux et contre lesquelles on ne peut point se défendre...
> — Cependant Paul est d'un extérieur agréable... — il peut même passer pour un forl beau garçon. ..
• — Sans doute.
» — Paul est franc et loyal...
• — J'en suis convaincu.
» — Il est fort et courageux...
» — Cela ne fait nul doute.
» — Vous a-t-il blessé en quelque chose?., sans le vouloir, sans le savoir peut-être?..
» — En aucune façon.
• — Bien vrai ?
T — Je vous le jure.
» — Mais alofs, voyons, Maxime, c'est donc sans aucune raison, bonne ou mauvaise, minime ou grave, que vous le détesrtez ainsi ?..
» — Oui, — sans aucune raison, — je vous le
répète...
» — Je ne saurais* vOuç témoigner assez, mon enfant, combien ce que vous me dites la m'afflige!.. — murmura madame Simon.
» — Mais, mon Dieu!.. — m'écriaî-je, — de quel intérêt peut-il être pour vous que je sois ou non bien disposé pour ce jeune homme, que je n'ai vu qu'en
fié m vimis M PAAis.
passant cl «fueje ne rcTerrai peul-èlre jamais?..
• — Ce jeune homme, — me répcmdit madame Simon d*unc voix lente et grave, — ce jeune homme sera bientôt mon 61s . .
1 — Votre fils? — répélai-je soardement, en tremblant d'avoir compris les paroles que je venais d'entendre prononcer
» — Il est le fiancé de Marguerite... — continua la mère de celle que j'aimais.
» Il me sembla que je venais d'être frappé d'une balle en pleine poitrine. Je chancelai sur ma chaise. Heureusement il faisait nuit, sans cela madame Simon n'eut p«int manqué de remanfuer ma pftiear mortelle et mon visage décomposé. Le choc avait été si violent que j'eus besoin d'un instant pour me remettre. Au bout de deui ou trois minutes, mes lèvres répétèi*ent, presque à mon insu et comiherics lèvres d'un somnambule, ces mots qui avaient frappé mes oreilles et brisé mon cœur :
» — Le fiancé de Marguerite!..
> — Oui, — dit madame Simon, le mariage se fera dans quatre mois, et j'aurais donné beaucoup pour que mon gendre devînt votre ami.
» Il y eut alors un instant de silence. Je rompis ce silence en demandant d'une voix dont i'acCent brisé aurait dû me trahir :
» — Hais, enfin, qu'est-il donc cet homme, pour que vous lui donniez votre fille ?. .
9 — Ce qu'il est? — répondit la mère de Marguerite. — Il est le fils unique du maire de Gornuei, un
Xm ROI DE LA MOI». ^49
des plus rifhes propriétaires de ce pays-ci. — Son père a plus de huit mille livret de rentes...
» — Belle fortune en vérité!.. — m'écriai-je avec un dédain manifeste et une colère haineuse. .
• — Oui, — reprit madame Simon, — c'est bien peu de chose, j'en conviens, pour vous qui avez «ne fortune immense, — mais, pour nous qui ne possédons rien, c'est énorme !.. — Ajoutez à cela que Paul est an garçon bien élevé d'une excellente conduite,
— doux comme un agneau, malgré sa force, et doué da meilleur caractère. .. — Il n*a jamais vu le monde, e'est vrai, — il est timide et même sauvage, mais c'est un brave jeune homme, sincère et dévoué, un cœar d'or !.. — Jamais nous n*aurions osé espérer un mariage comme celui-là... oh ! jamais !..
» Le coup était porté!,. — J« pouvais tout entendre et je trouvais une sorte d*amère volupté dans l'excès même de ma souffrance, Je questionnai madame Simon, retournant ainsi sans pitié le couteau dans ma blessure sanglante.
» — Comment, — lui demandai-*je, — comn^nt ce mariage i 'est-il fait?.. — Il y a quelques mois, ce me semble, vous ne connaissiez pas ce M. Duprat ?..
» — C'est vrai, — Paul a vu IMarguerite, un jour, à la grand'messe, à Valleboy, il en est devenu amoureux et il a déclaré à son père qu'il la voulait pouf femme. — M. Duprat le père a répondu à son fils que, quoiqu'il fiit riche et que nous fussions pauvres, le nom sans tache que ifôus portions et beauté de Marguerite valaient bien la fortune que nous n'avions pas,
— et il a consenti...
250 LES TIVBCiS DE PARIS.
M — Y a-l-il longtemps de cela?..
» — Trois mois.
» — Pourquoi le mariage n'a-t-il pas été célébré sur-le-champ?..
» — J'ai demandé qu'il fût reculé jusqu'au moment où Marguerite aurait atteint sa seizième année.
» — Et ce sera bientôt ?..
» — Je vous le répète, ce sera dans quatre mois... — Vous serez de la noce, n'est-ce pas, mon cher enfant?..— Je compte sur vous comme garçon d'honneur... — D'abord, sans vous, la fête ne serait pas complète... — D'ici là, vous aurez plus que le temps de vous réconcilier avec ce pauvre Paul, qui, lui, j'en suis sûre, vous aime de tout son cœur.
» Je ne répondis rien. Des feux follets passaient devant mes yeux, — des bruissements étranges emplissaient mes oreilles. Ha tête était lourde et douloureuse. Il me semblait que j'allais devenir fou.
» Enfin, je demandai d'une voix toujours tremblante et à peine distincte :
• — Et Marguerite?..
» — Eh bien?..
■ — Marguerite .. l'aimc-t-elle?..
» Ces mots jaillirent de ma gorge en déchirant mon cœur. A travers les ténèbres, je crus voir que madame Simon secouait la tête en signe de doute.
» — L'aime-t-elle, — répétai-je d'un ton plus affermi, car ce doute me rendait l'espoir.
» — • Non, — répondit la mère.
» — Ah !.. — m'écriai-je joyeusement.
» — Elle a pour lui de l'estime, j'en suis sûre, et
vif BOI DE LÀ HODB. 25 1
beaacoop â*amîUé, je le crois, — poursuivit madame Simon,- — mais elle ne Taime pas d*amour.
» — Alors pourquoi la donner à cet homme?..
» — Enfant !.. — répondit la mère de Marguerite avec un sourire que je devinai, — Tamour viendra après le mariage. — Bien souvent c'est le plus solide qui commence un peu tard... — D'ailleurs, s*il avait fallu attendre pour marier ma pauvre Marguerite qu'elle devînt éprise de quelqu'un, elle aurait grandement couru risque de mourir fille dans ce désert où elle n*a jamais vu et où elle ne verra jamais per* sonne... *
» Madame Simon ne se figurait certes pas qu'il lui fût possible de me blesser en parlant ainsi. Ma position sociale lui semblait tellement au-dessus de la sienne (matériellement parlant, bien entendu), que pour elle je ne comptais point, — je n'étais pas quelqu'un. L'idée que sa fille, — la fille d'un pauvre petit officier de gendarmerie sans fortune, — pouvait jeter les yeux sur le comte Maxime de Bracy, riche de près de cinquante mille livres de rente, ne se serait jamais présentée à son esprit.
1 En apprenant que Marguerite n'éprouvait pour Paul Duprat que de l'estime et tout au plus de l'amitié, je m'étais un peu ranimé.
» — Chère midame, — hasardai-je, — il m'a semblé que mademoiselle votre fille était bien triste aujourd'hui...
» — Ah 1 vous avez remarqué celaî..'
> — Et vous aussi, sans doute?..
» — Oui, mais sans m'en inquiéter le moins du
252 LBf TTTEtrikS DE PARIS.
monde.. . — Ce sont de purs enfantillages, — de véritables caprices de jeune fille, — des nuages qui passent sans qu'on sache d'où ils viennent et que le premier souffle emporte. — Tenez, hier encore, avant votre arrivée , Marguerite était aussi gaie que les petits oiseaux des bois, et je me souviens qu'ein revenant de réglise elle chantait comme une alouette nne espèce de chansonnette dont elle a tout composé, les paroles et la musique.. .
* — Je rai entendue... — murmurai «^je.
• — Et, qu'en pensez-vous?
» — C'est charmant.
>» — N'est-ce pas?.. — Je suis fort aise que ce soit aussi votre avis. — Eh bien ! cinq minutes après votre arrivée, Marguerite, sans aucun motif, devenait triste à faire peur, et depuis ce moment sa tristesse n'a fait que croître et embellirl.. — Peut-être demain laatin redeviendrait-elle gaie et joyeuse... vous verrez !.. — Dans tous les cas, ne dites pas un mot devant elle de mes confidences de ce soir;. — rien n'est embarrassant pour une jeune fille, voyez^vous, comme d'entendre parler d'un futur mari..'
» — Oh! soyez tranquille!.. — répondis-jc avec amertume.
■ — Voici qu'il se fait tard, et la nuit est fratcbè .. — rentrcz-vcMis ?
0 — Dans quelques minutes je vous rejoindrai, chère madame...
» — Quand vous voudrez, — nous alloRS vDus attendre à la maison ...
» Et madame Sioion s'éloigna.
DN ROI DB Là MODE. 53
• Après son départ, je restai plongé dans une méditation profonde, dont il n*est guère besoin, je crois, de vous expliquer la nature. J*en fus tiré soudain par une main brûlante qui saisissait la mienne, et par une voix haletante qui murmurait à mon oreille :
» — Laissez votre porte ouverte — il faut que je vous parle cette nuit.
> Je me retournai brusquement : c*était Marie qui Tenait de s'approcher ainsi de moi et qui s'enfuyait déjà.
La nuit.
« Ces paroles de Marie, — conlinna Maxime, — me causèrent une impression indéfinissable.
» La jeune fille avait déjà disparu et le son de sa voix résonnait encore à mes oreilles. Mon esprit cherchaii le sens des roots que je venais d*entendrc. Marie voulait me parler. Qu'avait-elle donc à me dire? La nuit suivante elle viendrait me trouver dans ma chambre. Quel motif impérieux pourrait lui faire oublier ainsi sa pudeur habituellle et sa timidité déjeune vierge? Je me demandais tout cela et je ne pouvais pas me répondre.
» J'allai rejoindre madame Simon et Marguerite qui m'attendaient dans une petite pièce du rez-dechaussée. Ma préoccupation était extrême et mes distractions devinrent bientôt tellement manifestes que madame Simon me demanda si j'étais souffrant,
» Je saisis le prétexte que m'offrait l'excellente
m ROI DB LA HODB. 255
femme, je répondis qne j'étais en effet très-fatigué, et je me retirai dans ma chambre. H était en ce moment ^ heures et demie du soir. L'attente pouvait être longue jusqu'à l'arrivée de Marie, et je ne savais comment faire poui" tromper mon impatience et ma dévorante curiosité. J'ouvris la fenêtre et j'appuyai mes coudes sur le rebord qui se trouvait à hauteur d'appui. La nuit était magnifique et en quelque sorte lumineuse. Des myriades d'étoiles scintillaient au firmament et répandaient leur clarté bleuâtre sur les horizons lointains, baignés d'une brume vaporeuse. Tous les bruits s'étaient éteints l'un après l'autre, excepté rappel d'amour de l'insecte caché sous l'herbe, et l'hymne passionné du rossignol abrité dans le feuillage. La température, douce et tiède, ressemblait à celle du midi de la France. Une faible brise, toute chargée du parfum des fleurs et des senteurs embaumées des résines des bois, venait me caresser le visage comme un souffle de femme. C'était une de ces Duits qui semblent prédestinées aux mystères de l'amour et delà volupté... Une de ces nuits presque orientales, pareille à celle dont le poète a pu dire :
> Parfois on entendait, vaguement, dans les plaines,
> S'élouffer des baisers, se mêler des haleines,
> Et les deux villes sœurs, lasses des feux da joar,
> Soupiraient mollement d*une étreinte d'amour,
> Et le vent qui passait sous le frais sycomore,
* Allait tout parfumé de Sodome a Gomorrhe... >
» Un temps assez long s'écoula ainsi. J'entendis souner minuit à l'horloge lointaine du clocher de Yal-
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leboy. Quelques minutes se saccédèrertt encore, puis la porte de ma cfaamt)re, ^)e j*av:ais laissée enlr*ouvarie selon la recommandation de la jeune fîUe, tourna doucement sur ses gonds, et Marie entra d'un air timide et embarrassé. Elle était très-pâle et elle semblait cbaneelante. L*indécision de sa démai'die s'accordait mal avec la hardiesse de la résolution qu'il lui avait fallu prendre pour venir me trouver.
» Je courus refermer la porte derrière elle, puis je pris sa main que je sentis trembler dans la mienne et je la cMiduisis jusqu'à un siège sur lequel elle se laissa tombi^r, plulèt qu'elle ne s'assit. Je me bâtai de lâcher la main que je tenais, car je sentais que l'électricité amoureuse que dégageait pour moi le conta'^t de la jeune fille commençait à produire son effet hakntuel, et je comprenais bien qu'une minute encore et je ne serais plus maître de moi.
» Marie s'aperçut de ce mouvement brusque, et peut-être en devina-t-elle la cause, car elle rougit extrêmement. Cette nuance pourpre qui colora soudain ses joues agrandit encore sa beauté qui devint plus rayonnante, — plus ardente, si j'ose ainsi parler, — et les embrasements de mon cœur et de mes sens redoublèrent.
» Déjà je ployais le genou pour me prosterner de* vaut Marie et pour balbutier à ses pieds cette prière indistincte et entrecoupée qui est le plus beau langage de l'amour qui demande. En ce moment elle leva les yeux sur moi, et l'expression de mon visage révéla à son instinct pudique ce qui se passait dans mou eceor.