‹ Les viveurs de ParisChapitre 17 sur 38 · DN ROI DE LA M0D · texte numérisé non relu

DN ROI DE LA M0D

• — Ce n'est pas pour cela que je suis venu, — murmura-t-il d'une voix gulturale el embellie par cet accent franc-comtois qui est, sans contredit, le plus désagréable de tous les accents.

» — Et pourquoi donc alors es-tu venu, mon gar-» çon? — lui demandai-je avec un peu d'étonnement.

» — Pour parler au Monsieur, — répondit l'enfant.

» — Quel Monsieur?

» — Celui qui est arrivé à ce matin chez madame . Simon. . . — C'est-^il vous?

» — Oui, c'est moi.

1 — Comment que vous vous appelez, alors?

» fe lui dis mon nom; il le répéta deux ou trois fois à demi-voix, comme s'il cherchait à en étudier les consonances, puis il reprit :

» — Dame! oui, c'est bien ce nom-là tout de même.

» — Ainsi, — demandai-je, — c'est moi que lu cherchais?..

» — Oui.

1 — Maintenant que tu m'as trouvé, dis-moi ce que tu me veux?

» — Vous donner quelque chose.

• — Quoi!

» — Un papier.

• — Un papier? — répétai-je.

< — Avec de l'écriture dessus, — poursuivit l'enfaut.

» Et, tout en partant, il me présenta à travers les barreaux une large lettre pliée assez correctement et dont la suscription portait mon nom tracé d'une écriture ferme et hardie.

t76 LES yiVEUHS DE PàRIft.

» Avant de rompre le cachet, je demandai an jeune garçon :

» — Qui t'a chargé de cette lettre pour moi?

» — Pour sûr vous le verrez en ouvrant le papier, — me répondit-il, — regardez tout de suite, parce que, quand vous aurez vu, il faudra me dire quelque chose.

» J'ouvris et je lus.

» Voici ce que Contenait le billet que le petit pâtre avait remis entre mes mains :

« Vous portez. Monsieur, un nom de gentilhomme, et, depuis mon enfance, on m*a accoutumé à cette conviction que la noblesse du cœur accompagnait toujours la noblesse de race. Je pense que vous agirez avec moi*de façon à ne point détruire cette croyance.

» J*éprouve pour vous. Monsieur, une haine profonde, car je sens que vous m*avez fait bien du mal et que j*ai un terrible compte à vous demander. Si j*étais Corse, je guetterais votre passage caché derrière quelque buisson et ma carabine me ferait justice. Mais ce n'est point de cette façon que je comprends la justice et que je la rêve. Je veux une explication franche et loyale, telle qu'il doit y en avoir une entre deux hommes d'honneur qui se haïssent mais qui s'estiment.

» Cette explication. Monsieur, je ne supposa pas que vous me la refusiez. Je vous attendrai jusqu'à six heures au pied du gros chêne qui fait le coin du Bois des NonneSj à un quart de lieue de la maison dans laquelle vous vous trouvez en ce moment. Dites à mon jneaaag^ si vous viendrez, oui ou non. Je croirais

tilt ROI h% LÀ MODE. 27*7

roas faire injure en doutant un seul instant que votre réponse soit affirmative. »

> Cette lettre était signée : Paul Duprat.

» L'enfant s'aperçut que j'avais achevé ma lecture.

» — Qu'est-ce que je dirai? — me demanda-l-il.

» — Vous direz à monsieur Duprat qu'il ne m'attendra pas longtemps, car je me mets en route à l'instant.

» — C'est bon!.. — Je m'en y vas.

» Et il prit sa course.

• Cinq minutes après, je me dirigeais à mon tour vers le gros chêne du Bois des Nonnes.

■ Au moment où je sortaie du jardin, j*entcndis une des fenêtres de la maison qui se refermait vivement.

• Aurait-on écouté ce qui vient de se dire entre cet enfant et moi? — me demandai-je aussitôt.

» Je me retournai, — mais je ne vis personne. Toutes les fenêtres étaient closes et nul visage ne se montrait derrière les vitres de la façade silencieuse,

» Je me remis à marcher en regardant de temps en temps derrière moi. Je n'étais pas suivi.

xvin

L'entrevne.

— Après un quart d'heure de marcbe, j'atteignis l'angle du Bois des N(mne& et le gros chêne dont me parlait la lettre de mon rival.

t Monsieur Paul, absorbé dans une profonde rêverie, ne m'avait pas entendu venir. Il élait assis sur une grosse pierre recouverte de mousse Ses coudes s'appuyaient sur ses genoux et son visage se cachait entre ses deux mains. Sa pose et sa méditation exprimaient tant de douleur et d'accablement, que je me sentis pris à son endroit d'un sentiment de compassion involontaire

» Je m'arrêtai à trois ou quatre pas de lui. Il devina ma présence et releva la tête Sa figure était d'une pâleur effrayante. Un large cercle de bistre entourait ses paupières, et des rides prématurées rayaient son front large et bronzé.

9 Son regard, en s'arrêlant sunnoi, prit une ex-

Uir ftOI f»B %k «0MI. 2^t

pressi(Hi farouebe ^iri mieux qae des menaces me révéla une haine implacable. Mais pres(|ue aussitôt, avec une force de volonté singulière, il imposa silence à cette manifestation de sa pensée secrète, il quitta le fragment de rocher qui lui servait de siège et il me salua avec une froide politesse.

1 — Monsieur, — lui dis-je en lui montrant la ^tre que le petit pâtre m'avait remise, — c'est bien vous qui m*avez écrit, n'est-ce pas?

» Il fit de la tête un sigue af^rmatif.

» — Vous provoquez dans celte lettre une explication entre*nous... — Vous me parlez de la haine que je vous inspire et vous ajoutez que vous avez un compte terrible à me demander. — Qu'est-ce que tout cela signifie?.. — vous me ferez grand plaisir en me Texpliquant, car, en vérité, je ne le comprends pas...

» — Je vous l'expliquerai, — répondit-il froidement.

» — Faites en soi'te que ce soit bientôt.

• — Ce sera tout de suite.

» Il franchit le petit fossé qui côtoyait la lisièi'e du bois et il me fit signe de le suivre.

» — Ou donc voulez-vous aller? — demandais-je.

i — A cent pas d'ici.. . dans l'intérieur de la forêt.

» — Ne nous trouvez-vous pas bien où nous sommes?

n — Non.

» — i?ourquoiî

» — Nous sommes trop eu vue et je ne veux pas

qu'on nous renmrque.

» J'eus un instant l'idée que monsieur Duprat vou-

S80 LU Yimms fti fAMM.

lait m'entratner dans le fourré afin de m*7 assassiner à son aise, et j'hésitai avant de m'y engager derrière Ini. Mais je réfléchis aussitôt qu'exprimer nne pareille crainte, si elle était mal fondée, serait une insulte pour mon rival et pourrait faire planer sur moi-même le soupçon de lâcheté. Je suivis donc monsieur Paul. » Ainsi qu'il m'en avait prévenu, il me conduisit à une centaine de pas de la lisière du bois, dans une sorte de petite clairière. Là il s'arrêta.

> — Maintenant, — me dit-il, — causons. » — Volontiers.

> — Et d'abord, Monsieur, armoz-vous de patience, car ce que j'ai à vous dire est long et il faudra cependant que vous l'entendiez jusqu'au bout.

» — Faites en sorte d'abréger !.. — m'écriaî-je impertinemment.

» Monsieur Duprat me lança un second regard, aussi acéré et aussi menaçant que le premier.

• Puis l'expression de son visage changea de nouveau et il répondit seulement :

» — Je tâcherai.

» — Eh bien! — demandai-je.

» — J'aime mademoiselle Simon, — dit-il.

» — Après?

• — Je devais l'épouser dans un mois.

» — NeTépousez-vousplus?

1 — Non.

» — Pourquoi î

» -^ Pourquoi !.. — s'écria-t-il avec un accent de colère sauvage. — Vous me demandez pourquoi T.. » — Sans doute.

vn sot M u HOM. S84

» — Voos ne te savez pas?..

• — Non.

• — Alors je vais vous le dire.

• — Vous mè ferez plaisir.

> — Je n*épouse plus Marguerite, parce que vous, Mousieur, vous avez su vous faire aimer d'elle, et parce que, en revenant ici, vous m'avez volé ma fiancée, mon avenir et mon bonheur!..

» — Mon cher monsieur, — répondis-je avec ce même ton d^impertinence hautaine que j'affectais depuis le commencement de l'entretien, — vous commettez une erreur assez grave, et je la relève...

» — Une erreur?

• — Oui, — celle-ci : — je vous volCt dites-vous ! — Souvenez-vous, mon cher monsieur,, que je prends quelquefois, mais que je ne vo/e jamais!..

» Évidemment monsieur Paul avait cuirassé son âme avant de venir au rendez-vous qui nous réunissait. — Évidemment il s'était fait la loi de tout supporter et de ne s'irriter de rien, afin d'arriver plus sûrement à son but.

■ — Soit! — me répondit-il avec un étrange sangfroid. — Si l'expression dont je me suis servi vous a déplu, je la relire. — Seulement je maintiens le fond de ma pensée, vous vous êtes fait aimer de celle que j'aime et qui devait être ma femme !..

1 — Où diable avez-vous pris cela?— m'écriai-je. Vous avez rêvé sans doute que j'étais aimé de mademoiselle Marguerite !..

• — Je n'ai rien rèvél. .

^$t LES VfT£UâS B£ nLlOB.

« — Alors, c*est une simple supposition de votre part !..

» — Ce n*est poiut une suppoâtion, c'est aae certitude.

» — Sur quels faits la basez- vous, je vous prie?..

» — Quoi!., murmura monsieur Paul. — Vous niez donc ?

» — Si je nie?.. — Mais, certainement !

» — C'est aller contre l'évidence!..

» — Évidence un peu obscure, selon moi!..

» — Vous voulez les preuves de ce que j'avance? — Soit, Monsieur, je vais vous les donner . — Depuis le jour où j'ai vu mademoiselle Marguerite pour la première fois, il y a déjà plusieurs mois de cela, je l'ai aimée d'un amour profond et infini, d'un amour qui remplit mon âme, qui domine ma vie et qui ne finira qu'avec elle. — Mon père a demandé sa main pour moi à madame Simon, et notre recberche a été agréée et par la mère et par la fille... — Je n'oserais pas dire que mademoiselle Marguerite ressentît alors pour moi une affection égale à celle que je lui avais vouée, et même je ne le crois pas, mais enfin elle consentait à devenir ma femme, et l'amour serait arrivé après le mai*iage, car j'armais trop Margnerite pour ne pas la rendre beureuse, et la reconnaissance du bonbour dispose le cœur à l'amour.... — D'ailleurs, Marguerite était joyeuse et insouciante comme on l'est à son âge, et il était bien facile de voir que si sou amené m'appartenait pas tout entière, au moins elle n'appartenait à personne... — Vous êtes venu, Monsieur, —vous avez passé ici quelques jours et lout a élé cbangé. —

titH Moi Ds U MObE. îi^2

Je me siûs rencontré avec vous chez madame SiBOon» et depuis ce mouient-là, il m'aurait été impossible de reconnaître Marguerite. — Vous avez bien vu sa froideur, vous avez dû la remarquer. — Elle ne me traitait plus comme un fiancé, pas même comme un ami, — elle avait Tair de me regarder comme un étranger dont la présence est gênante... ---Et, quand vous avez été parti, on aurait dit que vous aviez emporté avec vous sa gaieté déjeune fille... Elle devint si triste et si pâle, qu'elle semblait mourante... Enfin, quand je reparlai de notre mariage dont l'époque approchait, elle me déclara nettement qu'elle ne m'aimait pas, qu'elle ne m'aimerait jamais et qu*elle retirait la pa^ rôle qu'elle m'avait donnée jadis... — Or, je vous le demaui'e. Monsieur, par quel motif autre que son amour pour vous est-il possible d'expliquer le changement absolu et le refus étrange de mademoiselle Marguerite?..— Depuis que Marguerite existe, elle n'a connu que deux jeunes gens , ^ ces jeunes gens sont vous et moi, — elle aime l'un des deux. . — Ce n'est pas moi, donc c'est vous!..

1 Paul se tut.

» Sa logique était écrasante, et dans le premier mo« ment, je ne trouvai rien à lui répondre.

» Il prit mon silence ponr une sorte d'aquiescemeni tacite à ce qu'il venait de me dire, et il continua :

■ — J'aime tant Marguerite, que mon amour pour elle peut me donner la force d étouffer ma haine pour vous. — Je l'aime si parfaitement, que je me sens capable de sacrifier mon bonheur pour assurer le sien...

SSi us VKBtJftS DB PARIS.

— - C*est pour cela que je viens à vous, Monsieur, c*est pour cela que je vous dis d'une façon franche et loyale : — Marguerite vous aime et vous raimez... — répouserez-vous ? — la rendrez-vous heureuse?. . — Répondez- moi : Ouil — et demain j*aurai quitté ce pays pour n'y revenir jamais, et vous n'entendrez plus parler de moi!..

> La voix de monsieur Duprat était émue en m'adressant ces dernières paroles , et l'on eût dit que sa main se tendait vers la mienne. J'eus alors une bonne pensée : — La voix de Dieu et la voix de ma conscience me parlèrent distinctement pendant une seconde. Je fus au moment d'ouvrir mes bras à ce noble jeune homme qui accomplissait pour moi, avec une modestie et une résignation sublimes, le plus héroïque de tous les sacrifices!.. Je fus au moment de lui crier : — Marguerite sera ma femme, et vous, soyez mon frère ! . .

» Mais un démon railleur me montx**a l'image sardonique du chevalier Philippe-Emmanuel, riant de ma naïveté crédule. Aussitôt le cours de mes idées changea. Je me dis que tout ce qui se passait depuis le matin était le résultat d'un plan combiné entre madame Simon, Marguerite et monsieur Paul. Seulement ce dernier quittait son humble position de comparse^ et s'élevait à la hauteur d'un premier rôle. Mes lèvres se plissèrent dédaigneusement et je modulai un long éclat de rire rempli d'outrages et de provocations.

» Monsieur Paul croisa ses bras sur sa poitrine et me regarda bien en face.

» — Qu'avez-vous donc à rire?.. — me demandat-il lentement.

UH <Rùl DB LA MODE. S85

> — Tai, mon cher Monsieur, — lui répondis-je en riant toujours, j'ai que je trouTe fort plaisant que des inconnus comme vous veuillent se mêler de mes affaires et me proposent des sacrifices amoureux du genre de celui que vous m'offriez si généreusement tootà l'heure...

» Monsieur Paul était très-pâle ; sa pftleur devint livide.

» — Ah I — balbutia-t-il d'une voix étranglée, — TOUS le prenez ainsi !

» — Mon Dieu, oui.

> — Vous soutenez que vous n'aimez pas Margue«> rite?

» — Je soutiens cela.

» — Vous soutenez qu'elle ne vous aime point? » — A plus forte raison.

» — Alors vous ne l'épouserez pas?..

» — Ai'je donc la missicm d'épouser les jeunes filles qui ne veulent plus de vous ?

• — C'est votre dernier mot?

• — C'est mon dernier mot.

> — Alors, Monsieur, je rentre dans tous les droits qoe madame Simon m'avait donnés sur mademoiselle Harguerite en me la promettant pour femme...

» — Qui songe à vous les contester ?

• .^ C'est à moi qu'il appartient de veiller sur ma fiancée, c'est à moi qu'il appartient d'écarter d'elle tout ce qui pourrait porter atteinte, non point à son honneur, il est inattaquable, mais à sa réputation de

jeune fiUe...

> — Où voulez -vous en venir t -^ demandai -je

S86 LES TIVEUn5 BB PiR'S.

arec on peu d'émotioii, car je devinais instinclÎTement rue le prologue était fini et que le drame allait commencer.

» — J'en veux venir à ceci, — me répondît monsîenr Paul, — j'en veux venir à ceci, que Je vous défends de passer une heure de plus sous le toît de madame Simon...

» — Vous me défendez ?.. — m*écriai-je en faisant un pas vers mon adversaire et en le menaçant du geste.

• — Il resta calme, seulement son regard demeura cloué sur le mien avec une fixité terrible, et il répéta :

» — Oui! je vous le défends !..

B La colère me monta tout à la fois au cœur et au cerveau. Je levai la main et je la laissai retombe sur le visage du jeune montagnard. Mais, avant que cette main eût touché sa joue, il avait saisi mon poignet entre ses doigts crispés et il le serrait comme dans un étau de fer.

• Je me figurai d*abord qu'il allait tirer un couteau de sa poche et me renfoncer dans la poitrine, et certes il eût été dans son droit en agissant ainsi. Il n*en fut rien cependant. Au bout d'une minute, il lâcha mon bras meurtri et il me dit d*une voix presque aussi calme qu'elle était agitée un instant auparavant :

» — Ce soufflet que vous avez voulu me donner, c'est la mort de l'on de nous, Monsieur, et, franchement, j'aime autant cela...

» — Je suis à vos ordres, mnrmurai-je.

» — Oh! je l'entends bien ainsi.. — me réponJitil avec un sourire dont l'expression me fit froid au cœur.

Les coodltlons d'un doel.

— Je venais de perdre toute mon assurance, continua M<ainà"ne.

» J'éprouvais de la honte et du remords de Taclion que la colère m'avait fait commettre et que je considérais maintenant sous son véritable point de vue, c'est-à-dire comme une voie de fait odieuse et d'une kMfsaliêable iMrutalité.

• Maïs Torgaeil qui était au fbnd de ma nature, joint aux excitations des pernicieux conseils de Ptiilippe-Enamanuel, ne me permettait pas de recu'.er.

» Une fois que les passions mauvaises vous ont placé sur quelque pente fatale, on n'est plus le maître âe ralentir sa course et il faut descendre jusqu'au, fond de l'abîme.

» — Vous voulez un duel, — dis-je à monsieur Paul, — j'en accepte d'avance toutes les conditions..;

» — Est-ce une grâce que vous prétendez n^e faire?.. — me demanda-t-il d'un ton fi^.

29$ LU T1TBDB8 DB PABI8.

> — Non, c*est an droit qui vous appartienti car je reconnais que vous ètesTofifensé...

» — Soit! —répondit mon adversaire, — ces conditions seront bien simples, d*ailleurs, et vous conyiefidront comme à moi...

» — Avez-vons de» témoins?*.

» -- Non, et je ne veux point en avoir.

» — Qaoi ! pas de témoins !.. — m*écriai-jè.

9 — Ne pouvons-nous donc nous en rapporter à la loyauté Tun de Tautre?..

» — Nous le pouvons sans doute, mais Tusage...

» — Eh! que nous importe Tusage? . — interrompit vivement monsieur Paul ; — croyez-vous donc que jMrai, par un scandale pareil à celui de notre duel dans ce pays primitif, compromettre à tout jamais Marguerite?..

» — Quel est votre projet!

» — Il faut que les ténèbres de la nuit environnent notre combat, — il faut que celui de nous deux que le sort aura désigné, passe pour avoir été la victime, non point d'un duel ou d'un crime, mais d'un accident...

» — Sera-ce possible?..

• — Non- seulement ce sera possible, mais encore ce sera facile...

» — Expliquez -vous.

» — Vous savez sans doute que, par suite d'une loi physique, loi assez étrange et que je ne me diarge pas d'expliquer, l'homme qui est frappé d'une balle, soit à la tête, soit en pleine poitrine, tombe le visage en avant...

» — Oui, je sais cela. . — après?

tm ROI BB LA MODE. t^%

• — Quand an duel a lieu entre Corses, chacnii des adversaires se place à l'une des extrémités d'une fosse nouvellement ouverte et celui qui succombe rouie dans cette sépulture qu'il a creusée lui-même.. .

> — Nous ne sommes pas en Corse ici...

> -- C'est vrai, mais nous pouvons en imiter les mœurs.

• — Ainsi, vous creuserez une fosse?..

k — La nature s'est chargée de ce soin et elle a fait les choses grandement. — Nous serons en face l'an de l'autre, sur les bords de la Fosse^ux-Loups^ et séparés par Tabime dans l'endroit où il est le moins lai^e, — un de nos corps, — tons deux peut-être, rouleront dans le gouffre, et quand on retrouvera un seul on deux cadavres, personne ne songera à chercher la balle meurtrière parmi ces débris sanglants.

» — Soit.

» — Vous acceptez ce que je vous propose?..

» — Ne vous ai-je pas prévenu d'avance que vos conditions seraient les miennes?..

» Cette réponse parut étonner mon rival.

• Sans doute, dans le premier moment, il avait douté de moi.

» le lus dans son regard que si j'avais sa haine, il m'accordait ausst son estime.

» -^ C'est bien, — dit-il seulement; — quelle arme *pporterez-vous?..

» — Une carabine double.

» — J'en aurai une pareille, — vous avez des balles de calibre?

» — Oui,

290 LES ViTEOltS MS PARTS

» — Notts cliargcpoiis les deax coups, — si le pfemier manque soa effet nous redoublanoiis, et, cela, jiisqu*à la mort de l'un de nous.

9 — Pour quand notre rencontre ?

» — Pour cetle uuit.

» — A quelle faeure?

» — La lune se lève à minuit, — trouvez-vous à minuit sur les bords de la FosseHiux-Lonps...

» — J'y serai.

» Nous nous sépar&mes.

» Je passe rapidement sur les incidents qui remplirent le reste de cette journée et qui furent sans intérêt.

» Marguerite ne parut pas plus au dtner qu'elle n'avait paru au déjeuner...

» A ce repas, comme le matin, je me trouvai donc seul avec madame Simon.

» Cetle dernière était profondément triste, et c'est à peine si, de loin en loin, elle m'adressait la parole.

B Marie, qui nous servait, avait les yeux rougis et gonflés, comme si les larmbs eussent coulé pendant plusieurs heures.

» — Madame, — dis-je tout d'un coup en rompant le morne silence qui régnait entre nous, — je vous demanderai la permission de prcadre congé de TOUS ce soir même, car je n'abuserai pas plus longtemps de votre gracieuse hospitalité ; — je partirai demain matin de très-bonne heure, et saiis doute avant votre réveil...

» Ces mots produisirent un effet magiipif.

m ftot De L\ «tenc t91

» ijk ti'istesse ide «laéaooe Skawa se dtssi(>a commo psrendiaBieiiieiit.

k En même temps disparut Texpression 4e terreur qui assombrissait le eharmant visage de Marie.

> On eût dit <|tt'«fi annonçant mon dépari je venais de soulager d'un fM>ids énorme ces denx femmes.

• Midamte Simon redevint presque ponr moi ee qu'elle avait été lors de mes précédentes visites, et, à na&les reprises, elle m.e parla de Marguerite, ce qa'eHe avait «évité de faire depnis le moment de mon arrivée*

» Vers les<dix beures. Je me retirai dans n» cbamfare.

» Madame Simon me dit adieu, comme on dit «adieu à un voya^ur qui part et ne doit plus revenir.

■ Elle voulut 4&'embi*asser sur le front, et elle mie souhaita une heurçuse chance dans k vie.

» Je me demandai :si ce vœu formé poor moi, dans un pareil moment, n'était pas une dérision du hasard.

» Marie avait disiparu depuis longtemps.

1 Arrivé dans ma ehamhre, je regaràfti ma montre.

• Elle marquait neuf heures et quart.

» Il ne me fallait pas plus de trois quarts-d*heare pour aHer è la Fasse-^ux-Loupg depuis la maison de madame Siason^

» J'avais donc deux heures k attendre avant de ose mettre en roule.

» le chargeai ma carabine avec soin ; — puis j^ailai à la fenètro^ }e Coai^, et en regardant le defl, }e me

292 LU TtTBURS llfi PARIS.

rappelai cette autre nuit où, accoudé sur le rebord de cette même fenêtre, j'attendais Marie qui allait venir pour la première fois.

» Combien la situation me parut différente!

» Au lieu d*ètre étoile et lumineux, le ciel était sombre comme la voûte d'un caveau funèbre. — La nature s'ensevelissait dans un manteau de profondes ténèbres.

» Et, surtout, au lieu d'une jeune et belle fiûé apportant à mon amour voluptueux tous les trésors de sa jeunesse et de son innocence, c'iHait la mort qui m'attendait sans doute, la mort sanglante et impitoyablc.

» Je me mis à réfléchir malgré moi, et mes réflexions, je vous le jure, furent sombres comme la nuit et tristes comme la mort.

» Je compris à quelle extrémité fatale m'avaient entraîné les sophismes du chevalier.

» Il me fut impossible de fermer plus longtemps les yeux à la lumière qui se faisait dans mon esprit, et je ne pus me dissimuler à quel point j'avais été la dupe de mes déâances insensées en croyant que madame Simon cherchait à m'enlacer dans les filets de quelque intrigue matrimoniale.

I» Mais, encore une fois, je ne pouvais plus reculer.

» Je répétai ces mots avec lesquels se sont faites tant de révolutions, ces mots fatals : Il est trop tard! — et je résolus de porter à mes lèvres sans pâlir la coupe amère que j'avais remplie moi-même.

» Quant à mon projet de m'éloigner du pays le lendemain matin, si je vivais encore, il était sincère,

mi ROI DB LA MODB. 293

et je comptais même ne pas remettre les pieds dans la demeare de madame Simon.

1 Je coQSQltai de nouveau ma montre.

» L'heure de partir était arrivée.

• Je mis ma carabine sur mon épaule, j'éteignis ma lumière et je me glissai doucement hors de la chambre.

• La lune ne se levait qu*à minuit et les ténèbres étaient si compactes, que c'est à peine si je trouvais moyen de m'orienter dans Tobscurilé.

» Je franchis la grille et je m'avançai rapidement dans la campagne.

i Je n'avais pas fait cinquante pas, quand je crus entendre derrière moi le bruit d'un pas léger.

• Je m'arrêtai pour écouter.

• Le bruit cessa.

» Je me suis trompé, — pensai-je, — et je me remis en marche.

• Le pas léger retentit de nouveau, plus rapproché et plus distinct.

■ Je m'arrêtai une seconde fois.

• Alors une mam se posa sur mon épaule, et une voix frémissante me demanda :

» — Où allez-vous?..

Deox eoBps ût Garabliis.

— Je me retournai brusquement, — eoatmaa M de Bracy.

» Marie était à côté de moi.

» — Où allez-^vous? — répéta-t-elie pour la seconde fois.

» — Ne le savea-votis pas? — demaiidv^je.

» — Gomment le saurai-}e?..

» — J*ai annoncé moo départ à madame SimoH ce soir au dtner, devant vous, et celte DoaveUe a^ même paru vous causer une joie très-vive.

» — Ainsi vous partez ?

• — Oui.

» — Pour retourner au château de Bracy.

» — Oui.

t 1- Menteur 1.. — murmura la jeune fille.

» — Marie, que dites-vous? — m*écriai-je.

n — Je dis, — reprit-elle avec exaltation, —je dis

Oa ROI DS LA MUBI. S95

qne vous venez de mentir dofublement, car voas ne partez pas, et ee n*est poiot au cbâteau de Bracy que vous allez!., c'est à un rendez-Yous qne monsieur Paul vous a donné, oh il vous attend et où vous devez TOUS battre avec lui!.. — Si vous Tosez, dites que c*estfauxl..

» Je resttu muet d*abord et [»longé dans une s«rte de stupeur, car rien ne peut égaler l'étonnement qui s*était emparé de moi en voyant la jeune ille si complètement instruite de choses que je eroyais cachées.

• — Eh bien ! — répondis-je enfin , — je ne nierai rien! — c'est vrai, je vais me battre avec monsieur Duprat ; — mais, tout ce que vous venez de me dire, comment l'avez-vous su, Marie?..

» — J'ai vu, tantôt, un enfant vous remettre un billet... — ce billet ne pouvait venir que de monsieur Paul... — vous avez quitté la maison à l'instant même et j'ai commencé à soupçonner un malheur... tout le reste du jour j'ai pleuré .. ~ Puis, quand au d|oer vous avez annoncé votre départ, l'espérance est rentrée en moi et j'ai pensé que peut-^tre mes tristes prévisions ne se réaliseraient point.. — cependant j'ai veillé, car je me défiais encore, et vous voyez que j'ai bienfait... — 'Maintenant, où monsieur Paul vous attend-il ?

» ^ Ceci est son secret et le »iien et vous me permettrez de le garder. . . .

» — Vous n'irez pas à ce rendez-vous !..

» — Je n'irai pas!..

> — Non.

> *^ Et qui m*ea empêchera?..

296 LB8 VIYBOBS OB PAEIS.

» — Moi.

» — VoDsl.. VOUS, Marie, — m*écriai-je, — et, de qael droit?..

» — Du droit d'une femme qui peut bien consentir à n'être plas aimée, mais qui ne veut pas que le père de son enfant meure !..

» Ces quelques mots me foudroyèrent.

» — Mon enfant!.. — répétai-je avec accablement.

» — Oui, — répondit Marie, — ma honte sera complète comme mon malheur 1 dans quelques mois je serai mère!.. >^

• Je ne répondis rien.

» — Vous voyez bien, — poursuivit Marie, — que vous ne pouvez pas aller jouer ainsi votre vie... votre vie qui ne vous appartient plus...

* Ces paroles, au lieu de produire l'effet qu'en attendait Marie, me rappelèrent que Paul m'attendait et que je ne voulais pas le faire attendre. La jeune fille comprit que j'étais sourd à sa prière, et elle m'enlaça de ses bras comme pour me retenir malgré moi.

» — Il faut que je parte!.. Marie!., il le faut!.. — murmurais-je ; — mais, sois tranquille, je reviendrai...

» Et, tout en parlant ainsi, je m'efforçais de dénouer le nœud vivanf de sou étreinte.

» — Tu n'iras pas!.. — répéta-t-elle avec une exaltation qui paraissait toucher à la folie et en se cramponnant à mes bras et à mes vêtements, — tu n'iras pas I .. tu n'iras pas I -

1» J'employai toutes mes forces à me dégager, et, redevenu libre de mes mouvements, je m'élançai dans

Page 1