II
92 • tBS VIVEURS Dl PARIS.
voyages à Tétranger et quelques rares apparition! Paris.
» Il est un peu sauvage, et le monde ne lui pi guère.
» Sa belle intelligenoe s*est encore développée | un travail assidu, car Tétude était la compagne ché de sa solitude ; et sa science est si prorlonde, que si vent elle me fait éprouver une sorte de respectuei admiration, mêlée d'un peu de frayeur. — Il me sem parfois qu*un homme qui sait tant est plus qu* homme...
» Henri, élevé par une mère profondément piei qui est mojrte trop tôt, possède des principes soli( qui sont, je crois, bien rares aujourd'hui. — Il est i ligieux au fond du cœur, sans ostentation et sans natisme.
n Que le dirai-je de plus?.. — Il faut que je m'q réte, car Henri, à mes yeux, réunit toutes les qualité tous les mérites, et, si je voulais te les détailler je qu'au bout, il n'y aurait pas de raison pour en av< jamais fini.
» Pendant les six semaines dont je te parlais ia^i
l'heure, on avait publié les bans. |
» Notre mariage fut célébré. i
» Je devins madame de Groï, et chaque jour f remercie Dieu autant de fois qu'il y a de perles à \ couronne de comtesse.
» Nous partîmes pour l'Italie, où nous pass» un an. |
» Il y eut dans cette année plus de bonheur n'en faudrait pour suffire à l'existence entière de autres femmes.
» C'est alors, seulement alors, qu'il me fut doi
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bien connattre mon Henri et de Tapprécier à sa lie valeur.
» C*est alors que mon affection poar lui devint un lonr ardent, infini, immortel, qui durera plus que ma e, car il fait partie de mon âme et ne s'éteindra pas as qu'elle.
» A Florence, où nous nous fixâmes pendant quatre ois, nous rencontrâmes quelques Français. V Ces Français étaient des hommes du monde, -* js Parisiens.
B Ils étaient élégants et chariâ'ants, — disait-on; — ifin; ils avaient beaucoup de succès.
» Auprès d'eux, Henri paraissait simj[de; — tranlons le mot,' — ils l'effaçaient par leur aisance et par I ne sais quoi de hardi et de cavalier dans leurs manières.
> Oh I combien je l'en aimais davantage, moi qui avais de quelle hauteur infinie il les dominait par la ensée, par l'esprit, par le cœur!..
» Combien je bénissais la vie presque sauvage» — I jeunesse studieuse et solitaire de mon Henri I — iràce à ses goûts de retraite et d'isolement, il m'aportait une âme immaculée, — une pensée qui n'avait loint encore appris à se cacher, — un cœur qui n'avait «s battu...
» Car, — ajouta Berthe en baissant ses grands eux et en devenant toute rose, — non-seulement ienri m'aime, m.)is encore il n'a jamais aimé que noi...
— Oh ! s'écria Henriette, beaucoup plus Parisienne (ue son amie, et croyant difficilement à ces mœurs de 'âge d'or.
— Tu doutes! — demanda Berthe.
— Damel.. un-peu
94 LES TIYBURS QB PARIS.
— - Et pourquoi ?
— Parce que ce que tu me dis là est étonnant.
— Mais, — reprit madame deCroï, -—il me semble que toi et moi nous n'avons jamais aimé que nos maris...
— Eh bien?
— Eh bien I qui empêche que nos maris n*aient jamais aimé que nous?
Henriette se mit à rire.
— C'est bien différent!.. — répondit-elle.
— En quoi?
—Nous sommes des femmes etils sontdes hommes.. .
— C'est incontestable, mais qu'est-ce que cela prouve ?
— Cela prouve... cela prouve... — Ma foi, ma chère Berthe, tu m'en demandes un peu trop long... Je me comj^ends mieuxque jene m'explique. — Toujours estil, — ajouta-t-elle en riant,— que je fais amende honorable 1 -7 Je déclare que j'ai eu tort de douter de ce que tu me disais tout à l'heure , et je déclare que tu as bien réellement épousé le phénix !..
— Raille si tu veux, — répliqua Berthe, — mon bonheur e^t trop grand pour être compris, je le sais bien, et je ne m'en étonne point...
— Tu ne m'as pas encore expliqué, — dit Henriette, — r comment il se fait que tu sois à Paris, et si tu dois y rester longtemps ?
-^ Tout le temps que je voudrai.
— Que veux-*ii direft.
— Je veux dire que, peu après notre retour à Croï, mon mari m'a'demandé quels étaient mes projets pour l'avenir — Je lui ai naturellement répondu que je n'en avais point d'autres que les siens. . — Alors, cher-
cbons ensemble, — a-t-il repris, — et formons des plans à nous deux.
» — Une femme de votre âge, ma chère Berihe, ne peut et ne doit point passer l'hiver dans un vieux château, au fond d'une province. — Vous êtes belle, vous devez être admirée; vous êtes jeune, il vous faut votre part de plaisir : le plaisir, d'ailleurs, a cela de bon qu'il repose du bonheur et qu'il le fait trouver plus doux... Donc, à moins que cela ne vous déplaise, bous passerons chaque année quatre ou cinq mois d'hiver à Paris.
V Je pensai aussitôt à toi, ma chère Henriette, — à la joie que j'éprouverais en te voyant, — et je rép(mdis à mon mari que sa proposition me souriait beaucoup. •• » — Nous avons à peu près cinquante mille livres de rente, — reprit-il ; — avec cette fortune, nous pouvons mener un train de maison convenable. — Si vous le voulez bien, nous irons prochainement à Paris passer quelques jours, afin d*y chercher un appartement et d'y faire les acquisitions indispensablesrpour l'hiver prochain.
9 Je ne demandais pas mieux.
» La seiftaine suivante, nous nous mtmes en route. » Nous sommes arrivés depuis huit jours. > Cette semaine a été employée à visiter des appartements et à courir chez les tapissiers... — Nous avons trouvé ce qu'il nous faut. — Nous demeurerons rue Tronchet. — J'aurai, chaque semaine, un jour de réception, et je compte sVir toi...
— Tu as bien raison, — répondit madame de Luzy. — Pour un empire, je ne manquerais pas à une de tes soirées. — Mais, dis-moi, pourquoi depuis huit jours n'es-tu pas venue me voir, ou, du moins, ne m'as^tu pas écrit un mot pour me prévenir de ton arriyée?..
96 LES nysims de paris.
— Mon Dieu I tout bonnement parce qu'on m'aTait affirmé que tu étais à la campagne.
— C'est une excuse...
— Du reste, mon mari devait passer chez toi demain pour s'assurer de l'époque de ton retour.
— Je suis toute revenue ; mais qu'il vienne et qu'il t'amène avec lui.
— Oui, certes, nous irons demain*; et tu verras comme il est bon et comme j*ai raison de l'aimer I
René et MM. de Ghazelles et d'Audi val avaient assisté, cachés derrière une touffe de lauriers-roses, à toute la conversation que nous venons de mettre sous les yeux de nos lecteurs.
— Ma foi ! — dit M. de Ghazelles tout bas à roreille du marquis d'Âudival, — il y a deux choses qui me consolent d'avoir perdu mon pari...
— Quelles sont ces choses î — demanda son interlocuteur.
— La première, c'est d'avoir vu la plus jolie personne de Paris ; '— la seconde, c'est de savoir qu'il existe en ce bas monde une femme qui aime bien réellement son mari (ce que je n'aurais jamais cru). — Tu connais mon opinion à l'endroit du mariage, mon cher marquis ; — eh bien ! qu'on me déterre quelque part une femme pareille à celle-là, et, foi de comte de Ghazelles, je renie mon passé, — je brise avec mes goûts, mes habitudes et mes plaisirs ; — je prononce le oui solennel par devant monsieur le maire et monsieur le curé, Tun en surplis, l'autre en écharpe ; — enfin, le serpent fait peau neuve, — le loup se change
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en agneaot ^t le viveur devient bon époni et bon père!..
— Amen!., — murmura M. d'Audi val avec une intonation comique.
— Crois-tu que ce monsieur de Croï soit digne de son bonheur? reprit le comte de Ghazelles.
— Je n'en sais rien, mais j'en doute.
— Pourquoi î
— Eh I tu sais comme moi qu'il est rare que les femmes placent bien leurs affections. .
— Cependant, celle-ci...
— Celle-ci est une fille d'Eve, ni plus ni mqins que tontes les autres...
— Grois-tu, — poursuivit M. de Ghazelles; — que cet amour doive être éternel?..
— Deviens-tu fou?.. — Personne n'Ignore que les feux qui sont les plus ardents sont aussi ceux qui s'éteignent le plus vite... — Crois-moi, la comtesse de Croï ne fera pas exception à la règle générale...
— C'est là ton avis ?
— Sans doute, et ce doit être le tien si tu veux réfléchir... — N'est-ce pas aussi le vôtre, monsieur de Savenay? .
René ne répondit point à cette question.
Il regardait madame de Croï à travers une éclaircie des feuillages acérés des lauriers-roses, et il s'absorbait tout entier dans celte contemplation éperdue.
Ses prunelles flamboyantes témoignaient énergiquement delà violence de ses sensations.
Le marquis d'Audival poussa légèrement le coude de monsieur de Ghazelles, et, lui montrant René, lui dit tout bas :
— Regarde.
— Je vois.
— Qu'en dis-tu?
— Le papillon se brûle à la chandelle.
— Il y laissera ses ailes,..
— Qui sait?..
— Quoil tu supposerais?..
— Je ne suppose rien, mais j'admets que tout est possible!.. — Ce jeune homme est bien beau, et il y a dans son regard une ardeur qui m'épouvanterait si j*étaisle mari...
En ce moment, la comtesse de Crca se souleva à demi sur son siège rustique et poussa un petit cri joyeux
— Qu'as-lu donc? — lui demanda Henriette.
— Voici mon mari, — répondit Berthe, — et je vais te le présenter...
Henri.
En ce moment, en effet, un nouveau personnage venait de franchir le seuil de la serre et s'avançait du côté des deux femmes.
C'était lïn jeune homme d'une trentaine d'années^ offrant dans sa personne et dans ses manières quelque chose de caractéristique et d'inusité qui attirait d'abord le regard et fixait l'attention»-
Les traits de son visage étaient beaux et réguliers et ils exprimaient une fierté sans morgue, et la froideur prudente d'un homme qui sait ce qu'il vaut et ne veut prodiguer ni son amitié, ni même les apparences de ce sentiment.
Cependant ses grands yeux bleus, remplis de flammes, démentaient cette froideur apparente et permettaient de deviner une âme tendre et poétique, facile à enthousiasmer pour tout .ce qui était grand et beau, noble et généreux
Des cheveux noirs, très-épais et naturellement ondulés, couronnaient un front large et rêveur.
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n porUdt ses cheveax.beaQcoop plus lougs que la mode ne semblait Tantoriser, et sa coiffure rappelait celle qui est attribuée à Rapbaël par les portraits contemporains.
Sa barbe était également très-longue et soignée admirablement. ^
Ses lèvres touriaient sous ses moustaches brunes et laissaient voir une double rangée de dents éblouissantes.
, Ce personnage, nos lecteurs le savent déjà, n^était autre que le comte Henri de Crol, le mari de Berthe.
M. de Groï était habillé avec élégance et il portait ses vêtements sans gaucherie, mais point avec Faisance un peu débraillée des viveurs.
Il était facile de voir que la«jacquette de coutil du gentilhomme campagnard et la veste rustique du chasseur devaient lui convenir davantage que l'habit de bal, ta cravate blanche, et l'étiquette inséparable deçecosiume officiel.
Somme toute, et pour ceux-là même qui ne faisaient que l'entrevoir, monsieur de Croi était bien, et le violent amour de Berthe pour son mari s'expliquait de la ftçon du monde la plus simple.
Le comte arriva auprès des jeunes femmes.
A mesure qu'il s'était approché, le cœur de Berthe avait battu plu^ vite, — ses joues étaient devenues plus roses, et elle avait éprouvé cette émotion que doit ressentir une jeune fille à l'aspect de celui qu'elle aime.
Il y eut entre elle et Henri l'échange d'un regard rempli d'une ineffable et profonde tendresse.
Puis elle lui tettdit la main et, le montrant en quelque sorfe à Henriette avec un ges^e rempli d'un doux orgueil et d'une joie surhumaine, elle lui dit :
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— Mon mari...
Et elle ajouta aassitAt, en désignant sa compagne An comte :
— Henriette d'Âodival, aujourd'hui madame la vicomtesse de Luzy, — la compagne de liiôn enfance et ma meilleure amie...
— Madame, — dit M. de Groî en s'inclinant devant Henriette , avec cette gr&ce native et cette exquise galanterie dont un gentilhomme de bonne race trouve en lui-même les traditions, — je suis d'autant plus heureux de vous être présenté aujourd'hui, que je vous connais depuis longtemps. — Bien souvent ma chère Berthe ma parlé de vous, et toujours avec une tendresse qui me rendait presque jaloux...
Le comte prononça ces quelques mots d'une voix douce et sonore, d*une voix qui allait 4 l'âme et dont la magie était toute-pHJssante.
fi' Tandis qu'il parlait, il y avait dans son regard et dans son sourire des séductions infinies et irrésistibles.
— Berthe a raison, — pensa Henriette, — son mari est plus que beau, et, quand on Ta aimé une fois, on doit l'aimer toujours... — Que ne reste-t-elle au fond de sa province et de son vieux château à garder son bonheur !.. — Qui sait si à Paris on ne le lui volera pas ?..
Une conversation sans'^ intérêt pour nos lecteurs s'engagea entre monsieur de Groï et les deux jeunes femmes.
Ensuite Berthe prit le bras d'Henriette.
Henri offrit le sien à cette dernière, et tous les Irois quittèrent la serre pour rentrer dans les salons où l'on dansait.
René et les deux viveurs restèrent seuls et quitta
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tèrent Tabri protecteur da massif de lauriers-roses.
— Gomment troaves-tu le mari?.. — demanda monsieur de Ghazelles au marq^iis d'Audival.
— C'est bien Thomme que sa femme décrivait tout à l'heure à ma sœur, — c'est bien le paysan du Danube, — le savant naïf, le gentilhomme des forêts... II a la raideur et la mine pédante d'un maître d'école
. de village; — assez beau garçon, du reste, et, si Paris le forme, il pourra devenir présentable...
— Moi, — dit le comte de Ghazelles, — il ne me déplatt point, et je comprends qu'on l'aime. ..
— Quand on sort du couvent, comme sa femme, oui, sans doute, — mais plus tard?..
— Eh I mon Dieu , lorque ce provincial aura vécu trois mois dans le monde et sera notre ami, — car il a une trop jolie femme pour que nous ne devenions pas ses amis, — il perdra sa raideur, — il saura porter un habit et il sera beaucoup mieux que npus...
— Tu es modeste!..
— Mon cher, je dis ce que je pense...
— Et vous, Rénéj — demanda M. d'Audival, — quelle est votre opinion sur le comte de Groî?
— Oh ! — répondit vivement René, — ne me parlez pas de lui, je le déteste de tout mon cœur.
— Bah!:. — s'écria le marquis, — vous le détestez tant que cela!..
— Oui.
— Est-ce que vous le connaissiez avant ce soir?..
— Pas même de nom, — répliqua M. de Savenay.
— Hais alors, que vous a-t-ildonc fait, et pourquoi le détestez-vous?
René se tut.
H. de Ghazelles se mit à rire et répondit pour loi :
— Pardien, il lui a fait quMl est le mari de sa femme. . •
René devint rouge jusqu'aux oreilles.
— Pourquoi diable devenez-vous donc écarlatc, mon cher?.. — demanda le marquis. — Vous êtes amoureux, — où est le mal?.. — Nous qui vous parlons, nous l'avons bien été jadis, quand nous étions très-jeunes. . . — C'est une maladie qui vous passera. . . L'amour ressemble à la rougeole, il faut l'avoir, mais on ne Ta qu'une seule fois... et c'est presque toujours sur les enfants que cela tombe...
René ne savait trop s'il devait rire ou se fâcher des paroles à moitié sympathiques, à moitié railleuses du viveur.
Ce dernier poursuivit : ' *
— D'ailleurs la spontanéité de votre flamme naissante (comme on disait du temps de nos grand'mères) prouve que votre cœur se connaît en beauté, et qu'il n'attendait pour battre qu'une occasion digne de lui... — La comtesse de Croï mérite sans aucun doute un chevalier de votre valeur, et voici notre ami Cfaazelles qui, tout blasé qu'il soit, n'est point fort éloigné de devenir votre rival et de se mettre sur les rangs pour vous disputer la palme ,du triomphe, autrement dit les mystères galants de^Cythère.,, (toujours dans le style de nos aïeules aimables...)
— Mais, — balbutia René, — je vous assure que vous vous trompez et que je suis tout à fait indifférent à l'endroit de madame de Croï...
Monsieur d'Âudival lui ferma la bouche.
— A quoi bon nier l'évidence? — s'écria-t-îl gaiement;— tout vous a trahi, vos regards, votre silence, — vos distractions, — votre trouble, — votre rougeur!.. D'ailleurs, s'il y a quelqu'un que vous r
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deviez point chercher à tromper à ce sajet, c'est moi... René le regarda d'un air étonné.
M. d*Audival poursuivit :
— Vous ne nie comprenez point, je le vois, — C*est pourtant bien simple. — Ne puis-je pas deveniï pour vous le plus utile de tous les alliés, ne puis-je pas vous ouvrir les portes de la citadelle ?
— Comment cela? — demanda vivement René.
— N'avez-vous donc pas entendu tout à l'heure madame de Croî elle-même annoncer qu'elle passerait désormais les hivers à Paris ?
— J'ai entendu cela à merveille.
— N'a-t-elle pas ajouté qu'elle aurait un jour de réception par semaine?..
— Sans doute.
— Ma sœur n'est-elle pas l'intime amie de la comtesse, et ne fera-t-elle point chez elle la pluie et le beau temps?..
— Je commence à comprendre. . , — murmura René.
— Il est clair comme le jour, — continua M. d'Audival, — que je n'aurais qu*à vous présenter à ma sœur pour qu'à son tour ells vous présentât à madame de Croï, et qu'alors il ne tiendrait qu'à vous de devenir un des familiers de fa maison...
— Et, — demanda René, tout haletant d'émotion et d'espérance, — et, ferez-vous cela?..
— Pourquoi non, si vous le désirez?
— Ohl je le désire ardemment.
— Eh bieni je le ferai, et dès demain, oiais à me condition.
— Laquelle?
— C'est que vous conviendrez franchement de celle passion subite que vous aviez la prétention de nier tout à l'heure...
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— Je ne sais pas si j'aime madame de Croï, — répondit René, — mais je sais bien qa*en la voyant il m*a semblé que quelque ebose s*éveillait en moi, et qae maintenant je souffrirais fort s'il fallait ne plus la revoir...
— Ceci est de la franchise, — dit M. d'Audival, — et je suis content de vous... — Demain nous irons chez ma sœur...
René lui prit la main et murmura :
— Merci!..
Le jeune homme poursuivit :
— A présent, voulez-vous me permettre de vous donner un bon conseil?..
— J'écoute.
— Pour réussir auprès de toutes les femmes, il ne faut que deux choses, beaucoup d'argent on beaucoup d'esprit. — Or, la comtesse de Croï n'est point de celles qui s'achètent, et ce n'est que par l'esprit que vous avez la chance d'arriver à son cœur, — ou, ce qui récrient parfaitement au même, — de parler à son
. esprit et à ses sen»».
— Eh bien? — demanda René.
— Eh bien ! mon cher, l'amour qui, dit-on, donne de l'esprit aux filles, sert d'éteignoir à celui des garçons. — L'essentiel n'est pas d'avoir de l'amour, c'est de faire croire qu'on en a... — Vous aimez beaucoup trop la comtesse pour avoir la chance de lui plaire ; — si vous voulez réussir auprès d'elle , commencez par l'aimer moins... — En même temps qu'augmentera votre indifférence, vos chances de succès grandiront...
Et, après avoir débité ces paradoxes avec un aplomb étourdissant, monsieur d'Audival ajouta :
— Maintenant, vous connaissez ma manière devoir ; elle m'a souvent réussi, — profitez-en si vous pou-
f 06 I.Bft YifWnS M fAll6.
vez... -««Il se fait ce me semble on certain monvemeDt là*bas et voilà deax heures qui sonnent» — ûr ions souper^ car j'ai grand faim. ..
Les jeunes gens quittèrent la serre.
Monsieur d*Audival ne se trompait point.
Déjà la plupart des femmes avaient pris plaoe sous la tente chinoise disposée dans le jardin.
René et ses compagnons se dirigèrent de ce côté.
La eotttteâmuH'
la tente ebinoise dressée dans le jardin était vaste» noas rayons déjà dit, et les tables auxquelles elle servait d'abri avaient.été disposées de telle sorte que U)us les hâtes du duc et de la duchesse de Ghautnont^ Landry pouvaient s*y asseoir en mèffle temps.
René, au grand détriment de l'étiquette, qu1l blessa plus d'une fois par Timpétuosité intempestive avec laquelle il s*empara d'une place à sa convenance, trouva moyen de s'installer précisément en face de la com* tesse de Croi.
Pendant tout le temps du repas, les regards du jeune homme s'enivrèrent de la vue de Berthe, et, par cette contemplation muette et ardente, il attisa la flamme de sa passion naissante et la poussa jusqu'au délire.
A droite et à gauche de monsieur de Savenay se trouvaient deux jeunes femmes que l'on citait parmi les plus jolies du monde aristocratique.
Eh bien ! qui le croirait? — René, — René, l'élève du chevalier Philippe-Emmanuel, de ce vieux débris
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d*an siècle qui joignait à une détestable rouerie les traditions d'une galanterie parfaite et d*une politesse raffinée, — René, disons-nous, n'adressa pas une seule fois la parole à ses charmantes voisines, et dut passer à leurs yeux pour un jouvenceau parfaitement mal élevé, ou pour un être insociabie poussant fa timidité jusqu'à la balourdise.
A moins cependant que les deux jeunes femmes ne comprissent que René s'absorbait dans une pensée d'amour, — auquel cas leur indulgence et peut-être aussi leur sympathie lui étaient d'avance acquises. — Les filles d'Eve pardonnent de si bon cœur les fautes que l'amour fait commettre !
Nous n'étonnerons personne en ajoutant que madame de Groî ne remarqua même pas l'étrange fixité et l'ardeur contagieuse du regard que René attachait sur elle.
Monsieur de Groï était placé assez loin de sa femme, et les yeux de Berthe cherchaient sans cesse ceux de son mari, et lui disaient :
— Je t'aime I — dans le plus beau et dans le plus expresssif de tous les langages.
Le souper s'acheva.
Les salons, un. instant déserts, se repeuplèrent de nouveau, et on reprit avec une fougue joyeuse le bal interrompu.
La première partie de la nuit avait été consacrée par la comtesse à ces causeries et à ses confidences auxquelles nous avons assisté.
Mais, à dix-huit ans, quelle femme n'aime point la danse?
Aux premières mesures d'un quadrille les pieds de Berthe devinrent impatients de glisser à leur tour sur le parquet ciré, ils s'agitèrent comme si le diablotin
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de la Tarentelle les avait piqués, et Ton eût dit que des ailes de sylphide s'attachaient à' ses blanches épaules.
Ce qui veut dire que Berthe se mit à danser.
En dépit du classique usage dont se moquent les cœurs bien épris, la première contredanse de la jeune femme fut pour son mari.
Puis ensuite, comme peu lui importaient les danseurs, da moment où Henri n'était plus du nombre, et que la danse seule avait des charmes pour elle, — elle accepta toutes les iuvitations, et Dieu sait si elles forent nombreuses 1
En consultant son carnet d'ivoire, le lendemain matin, Berthe s'aperçut en souriant qu'elle avait promis vingt-huit contredanses, quinze valses et quelques galops.
Or, au moment où elle prenait tous ces engagements, il était un peu plus de qautre heures dn matin, et les premières lueurs de l'aube n'allaient guère tardera paf altre au-dessus des grands arbres des Champs- Elysées.
Donc, s'il y avait beaucoup d'appelés, il devait y avoir peu d'élus.
René fut du nombre de ces favorisés du hasard.
Il s'était fait inscrire tout des premiers, et il avait obtenu de la comtesse la troisième contredanse.
Son tour arriva.
Il prit la main de Berthe et la conduisit au quadrille.
Monsieur de Croï et Henriette leur faisaient visà-vis.
René, nous le savons depuis longtemps, ne péchait point par excès de timidité.
D'ailleurs il avait la jeunesse, l'esprit, la beauté, la
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fortane, — enfin toat ce qui peut et doit donner la confiance en soi-même.
Cette confiance, René la poussait habituellement jnsqu^àla fatuité.
Ses conquêtes de province et ses faciles succès parisiens avaient achevé de le gâter.
Eh bien! en présence de cette radieuse jeune femme à qui son innocence servait d'égide et sa beauté de diadème, René devint aussi gauche et aussi timide qu'un élève de réthorique qui fait son premier pas dans le monde et qui se sent ridicule avec son habit noir trop large, — son pantalon trop court, — ses bas de coton blanc et ses souliers lacés.
René ne trouva même pas dans son esprit ces banalités élastiques qui font partie inhérente de la contredanse, et qui sont stéréotypées sur les lèvres des plus naïfs de tous les danseurs, comme un aoeompa* gnement obligé aux figures du Pantalon^ -r de la Pastourelle^ de VÉté, delà Trénis, etc. ., elc...
Tandis que les doigts charmants de Berthe s'ap*puyaient sur sa main, il ne sut point nmrmurer ies phrases dans le genre de celles-ci :
— Ne trouvez-vous pas. Madame, qu'il ^t bien chaud ce soir?..
Ou bien :
— Ce bal est vraiment délicieux !..
Ou bien :
— Tous avez là, Madame, une robe d'une conleor charmante!..
Ou bien :
— Ce quadrille est tiré des motifs de la Fée aux roses.
Ou bien encore :
— Il y avait aujoardlmi un monde fon ftux Champs-
LE «LVB DBS inilO!ll>BI«U8 411
Ëlysées, Madame la ânoliesse de **\ et madame la princesse de"** y étaient en voiture à quatre cbe« vaux...
Toutes phrases qui, aiusi qu'on vient de le voîri n'exigent point, chez celui qui les prononce, de grands efforts d'imagination et de grandes ressources d*in* telligence.
Hélas !.. René se sentit incapable de s'élever à celte hauteur ! ! !
Toutes ses facultés étaient paralysées à la fois, excepté celle de se mouvoir à droite ou à gauche, en avant ou en arrière, ainsi que l'exigeaient les figures de la contre danse.
Sa poitrine était haletante, son gosier serré, ses lèvres muettes.
S'il avait voulu parler ( mais il n'avait pas seulement la force de le vouloir) nous prenons sur nous d'affirmer qu'il lui aurait été tout à fait impossible de prononcer un seul mot.
A plus d'une reprise, Berlhe, — quoique la pensée d'une raillerie, même innocente, fût bien loin de son âme douce et tendre, — ne put s'empêcher de sourire à demi du mutisme obstiné de son danseur.
René s'aperçut de ces sourires, et son amour-propre en ressentit une cuisante blessure.
Urfe autre circonstance encore ne contribua pas4)eu à augmenter son embarras déjà si grand.
En se retournant il vit que M. de Bracy était debout derrière lui, immobile, et le considérant avec une attention triste et inquiète.
Maxime s'apercevait à merveille de ce qui se passait, — René ne pouvait pas en douter, — et quelle ffteheuse idée l'élégant gentilhomme n'allait-il point prendre de lui en voyant qu'il n'avait de hardiesse
que vis*à-Tis de3 filles de Ihéàtre et des antres pécheresses de mœurs plus que faciles, et que, une fois sorti de ce monde équivoque, 11 se trouvait dépaysé et annulé d'une façon complète?
Toutes ces choses furent des coups d'épingle, sans doute, mais les coups d'épingle blessent quelquefois plus douloureusement que les coups de poignard.
René se courrouça contre luinnème et s'accabla mentalement des injures les plus énergiques et des malédictions les plus sincères.
L'effet immédiat de ces petites humiliations fut d'aiileli^s de redoubler l'amour de M de Savenay pour madame de Groî, dans ce sens que le jeune homme se dit et se répéta que le seul moyen de se réhabiliter à ses propres yeux, aux yeux de Maxime et à ceux de Berthe elle-même, était de conduire à un dénoûmeut rapide et glorieux cet amour qui débutait si maladroitement.
Et il se jura de nouveau de ne rien négliger pour arriver à ce dénoûment.
Enfin, la contredanse s'acheva, et le supplice de René eut un terme.
Il reconduisit madame de Croî à la place qu'elle occupait auprès de son amie Henriette de Luzy, puis il s'éloigna de quelques pas et il se cacha derrire un groupe d'hommes, dans un endroit d'où il pouvait voir les deux femmes.
Berthe approcha ses lèvres roses de l'oreille d'Henriette et lui dit en riant quelques mots tout bas.
Henriette répondit par un signe de tète négatif.
Puis elle se mit à rire à son tour.
René comprit, ou plutôt il devina quelles phrases venaient d'être échangées entre les deux amies.
LE CLUB 9BS lIR0!fraLLB8t 443
Berthe avait demandé à Henriette si elle connaissait ce taciturne et sombre danseur.
Henriette avait répondu que non.
Et la gaucherie étrange du malheureux René avait provoqué leur hilarité quelque peu moqueuse.
La rougeur de la confusion et de la colère monta au TÎsage du jeune homme.
Certes, en ce moment, il aurait donné beaucoup pour pouvoir faire retomber sur quelqu'un Taccës de rage muette et concentrée qui venait de s'emparer de lui.
Une querelle l'aurait réjoui.
L'idée d'un duel pour le lendemain lui aurait rafraîchi le f ang.
Il fît quelques pas dans les salons en heurtant du coude les gens inoffensifs qui passaient à côté de lui.
Il* toisa d'un air insolent et provocateur les graves diplomates et les vénérables académiciens au milieu desquels il se trouvait.
Mais personne ne prêta la moindre attention à l'air batailleur et courroucé du jeune homme.
Ses regards agressifs passèrent inaperçus et il n'eut pas même la consolation de se dire qu'il donnerait ou recevrait un joli /oup d'épé le lendemain matin.
En ce moment il vit s'avancer de son côté MM . d'Âudival et de Chazelles.
Il ne, se sentait nullement soucieux d'entamer avec qui que ce fût une conversation pacifique et, comme il eût été parfaitement impolitique de chercher querelle à ses propres alliés, il s'esquiva dans la foule, quitta les salons et sortit de l'hôtel.
Le jour naissait.
444 m vrmu m puw.
René allnma un eigore 61 regagna pédestrement et
mélancoliquement son logis.
L'air froid du matin mit nu peu d'ordre dans ses idées et apaisa les ébullitions fougueuses de son sang fouetté par trop d'émotions.
Quand il arriva chez l«i, il était aussi amoureux, mais beaucoup plus calme.
Il se mit au lit etv quoique une grande passion ne soit -^ assure-t-on — point compatible avec les p(wots du dieu Motyhée ( comme eiit dit i*abbé Delilie ), il ne tarda pas beaucoup à s'endormir.
Les songes les plus charmants et du meilleur aa gure vinrent visiter son sommeil.
Il lui sembla que, comme la nuit précédente, il dansait avec madame de Croï.
Hais, cette fois, son esprit ne lui faisait point défaut, sa langue ne restait pas muette.
Tout ce qui se peut imaginer de joli, de coquet, de scintillant, de passionné, il le disait avec des formes de langage inusitées, brillantes, pittoresques, chaleureuses, irrésistibles.
Berthe l'écoutait avec un trouble et avec un enivrement manifestes.
Elle lui souriait.
Elle attachait sur lui les longs et doux regards de ses yeux de sirène.
Et, enfin, elle murmurait, en baissant les yeux et en devenant toute rose, quelques mois que René entendait quoiqu'elle les eût prononcés bien bas.
Car ces mots qu'un amant devine, même quand ils sont indistincts, étaient ceux-ci :
— levons aime!..
Et les orcheslres accompagnaient ce doux aveu de
LE CLVB DBS HIBOHDBLLBS.
lears mélodies magiques qui semblaient se charger de voluptueuses langueurs.
Les mille bougies des girandoles jetaient une lueur plus douce et en quelque sorte voilée.
Les fleurs répandaient, comme des cassolettes embaumées, leurs parfums suaves et pénétrants.
Et tous les échos répétaient avec une mollesse amoureuse ces trois mots charmants :
— Je vous aime!..
Lorsque René se réveilla, vers les deux heures de l'après-midi, il était de la plus agréable humeur.
Maxime et lénC*
René se réveilla, avons-noas dit, soas Tinfluence d'on rêve de bon augure.
Ce n'est pas que le jeune homme fût superstitieux, — tant s'en faut.
Mais, pour lui comme pour tout le monde, l'impression bonne ou mauvaise des illusions, filles du sommeil, subsistait alors même que le rêve s'était effacé, que l'illusion avait disparu.
Il se leva gaiement et il venait d'achever sa toilette, quand Jérôme, son vieux valet de chambre, lui annonça la visite du comte Maxime de Bracy.
— Eh pardieu!.. s'écria ^Réné, — qu'il- entre... il sera le bienvenu I . .
Maxime avait le visage sérieux, et sa physionomie soucieuse était à peu près la même qu'au moment où, pendant la nuit précédente, René s'était aperçu qu'il le regardait fixement.
— Ah ça! cher comte, — dit avec vivacité le jeune homme en allant à monsieur de Bracy et en lui serrant
148 LSS inVBUBS M FABIS.
la main, — comme tous voilà sombre !.. qD*a?ez-voas donc?..
— Mon cher enfant, je n'ai rien, je vous assure,— répondit Maxime d'an ton qui sembli^t peu d'accord avec ses paroles.
René n'insista pas.
li y eut un instant de ^iteoce, puis le comte reprit : — Qu'ètes-Yous donc devenu, cette nuit, ou plutôt ^ ce matin ?;. — je vous ai perdu de vue tout d'un coup...
— Ha foi, — répliqua René, — j'avais assez du bal et je suis parti...
— A pied?
— Oui. •
— Vous vous ennuyiez donc î ,
— Non, mais, je vous le répète, j'en avais assez.
— Gomment avez-vous trouvé la fête?
— Fort belle.
— , Il y avait de jolies fenunes, n'est-ce pas?..
— Charmantes.
— En avez-vous distingué quelqu'une d'une façon particulière?..
— Non, en vérité.
— J'aurais cru le contraire...
— Pourquoi cela?
— Parce qu'il m'avait semblé remarquer... Le comte s'interrompit.
— Eh bien ! — dit René, — achevez donc...
— Il m'avait semble remarquer, — poursuivit Maxime, — que votre attention se fixait très-spécialement sur une jeune femme merveilleusement belle, avec laquelle je vous ai vu danser. . *
René s'efforça de ne point changer de visage, et il répondit avec un sourire qu'il voulait rendre naturel, mais qui n'était que contraint :
-^ Àh! vraimezkt, mon cher comte, il vous aYab semblé cela?..
— Mon IMett, oui.
— Eh bien! vous vous étiez trompé...
— René, à quoi bon mentir?.. ^ interrompit le comte d'un ton presqii^ sévère.
— Mentir?.. — répéta René avec un peu d'étonner ment, mais sans la moindre irrUationi car la gravité quasi paternelle de M. de Bracy loi en imposait.
Maxime,, qui jusqu'à ce moment était re$té debout, prit un siège, 3'assit, et d*une voix redevenoô douce et bienveillante il dit :
— Dussiez-fous m'en vouloir de ma franchise, mon enfant. . *— àussiez-vous me traiter de censeur impertinent et morose, — dussiez-vous me répondre que je me mêle mal à propos des choses qui ne me regardent point, — dussiez-vôus enfin me retirer pour quelque temps votre affection qui m'est cent fois plus précieuse que vous ne le croyez, — il faut que je vous dise ma pensée tout entière, il faut que je vous donne un conseil, il faut que je vous supplie de le suivre...
Après ces paroles il y eut un temps d'arrêt René, fort surpris de ce débat, attendait la suite avec un peu d'impatience et beaucoup d'inquiétude. Le comte reprit :
— J'ai plus du double de votre âge, mou enfant, -^ je pourrais être votre père, — j'ai acquis à mes dé* pens l'expérience du mondeet de la vie, — je sais lire dans votre cœur et dans votre pensée, et j'y vois clai^ rement des choses qui m'affligent et qui m'épouvantent... — René, vous avez remarqué une femme, — cette femme, c'est votre danseuse de la nuit passée, — c'est cçUe dont je vous parlais tout à l'heure... — c'est madame la comtesse de Croï... — vous l'avez re^
4S0 L8t yt?E0M M PARIS.
marquée, et vous roos êtes dit que tous deyienâriez son amant...
— Vous vous trompez, mon cher comte, — interrompit vivement le jeune homme, — je vous affirme que vous vous trompez. . . — J'ai été frappé en effet de
^ la beauté de madame de Groî, mais voilà tout, absolument tout...
— Donnez-m'en votre parole d'honneur, et je vous croirai, — dit Maxime.
René garda le silence.
— Vous voyez, — fit monsieur de Bracy. Mais René prit aussitôt son parti et répliqua :
— Eh bien! après tout, puisque vous m'interrogez, pourquoi le nieràis-je? — Oui, j'aime la comtesse.
— Non, s'écria le comte, — non, vous ne Taimez pas... — Ce que vous ressentez pour elle, c'est un caprice, c'est une fantaisie... c'est moins encore que cela peut-%tre, c'est cet instant de désir passager que fait éprouver la vue d'un beau tableau, d'un cheval de race ou d'une jolie femme...
— Non, — fit René pour la seconde fois, — je l'aime.
— ÂlorSj si vous l'aimez comme vous le dites, vous comprendrez que pour son bonheur vous devez la fuir, car, quelle que soit l'issue de votre amour funeste, il ne peut renfermer pour elle que des malheurs et du désespoir... i
— Je dois comprendre' cela, dites-vous?.. — Vous vous trompez, mon cher comte, car, en vérité, je ne le comprends pas I 1
— Savez-vous, René, ce que c'est que madame U comtesse deCroî?
— Je sais que c'est une femme ravissante^ — adorable, — divine !
Lr CLOl^ DÉd HIRONDSLLÉS. ^H
— SaVez-vDus aussi que la candeur de son ftme égalé' la beauté de iSon visage? — savez^vous qu'elle aime son mari d'une chaste et profonde tendresse? — saVez-YOus que jamais couple plus charmant n'a goûté les bonheurs d'un amour légitime?..
•*— Je sais tout cela...
— Telle est la femme que tous roulez poursuirre de votre passion adultère ! — tels sont les liens doux et sacrés que vous voulez essayer de rompre!. • — René, vous avez un cœur, — un cœur jeune et qui doit être ouvert à tous les sentiments généreux !.. — Eh bien I réfléchissez à la profondeur de l'abtme que vons voulez creuser!., réfléchissez, mon cher enfant, . et vous reculerez, j'en suis sûr... je n'en veux pas douter !.. — 5i la comtesse de Croï, — ce que je ne saurais admettre, — en arrivait à oublier ses devoirs d'épouse pour écouter vos trompeuses paroles, quel avenir lui oflririez-vous qui la puisse dédommager de celai que vous lui auriez enlevé, et que lui répondriezvous quand elle vous demanderait compte de son bonheur perdu, et perdu par votre faute?..
René courba la tète et ne répondit pas.
Maxime continua :
— Supposons maintenant, — dit-il, — et à coup sûr c'est cela qui arriverait... — supposons que madame de Groî repousse avec indignation vos poursuites,
— d'abord vous subirez la honte d'un échec éclatant;
— puis, même en ne réussissant pas, vous aurez encore compromis le bonheur de celle que vous prétendez aimer. — Il y aura une tache sur sa réputation, jusque-là immaculée ; car le monde est injuste et léger dans ses jugements, et il n'admet guère qu'on ose ' déclarer à une femme un amour qu'elle n'a point en^
422 LfeS VtVBORS DB PARIS. .
courage par une imprudence... — Ce n'o^t pas toot : — l'inquiétude, les soupçons jaloux naîtront peut-être dans l'esprit du comte ; — sa douce et légitime confiance disparaîtra pour ne plus revenir. — Adieu la paix dans ce pauvre ménage, dont le ciel, grâce à vous, sera devenu un enfer l — Adieu la joie!.. — adiea l'avenir 1 — vous aurez tout empoisonné!.. — Sans compter qu'il vous faudra sans doute jouer votre vie dans un duel el verser le sang de cet honnête homme que vous aurez vainement voulu déshonorer...
Maxime s'arrêta et il attendit la réponse de M. de Savenay.
Ge* dernier releva la tête.
— Vous avez cent fois raison, — dit-il, — et je le s as bien, — mais je Taime!..
— Ëh bien I étouffez votre i^mour I
— Impossible !
— Tout est possible lorsqu'on le veut...
— Excepté d'étouffer l'amour ; et vous le savez 4iussii)ien que moi, mon cher comte.
— Que voulez-vous dire ?..
— Je veux dire que toute cette morale que vous venez de me faire, vous vous Tétiez faite à vous-même,
* il y a vingt ans, et que vous n'en êtes pas moins devenu l'amant de Marie et de Marguerite. . . Maxime pâlit et se leva.
— Ahl — murmura-t-il, — ce reproche est cruel, René, quoiqu'il soit juste, et je ne l'attendais pas de vous!..
Puis, sans ajouter une parole et sans serrer la main que lui tendait le j^une hiftome, il sortit de la chambre et quitta la maison.
Lt CtUft DBS ilRONDBLtBS. 423
M. de Savenay, resté seul, haassa les épaules.
«- Ce cher comte est foui... — pensa-t-il.
Pais il ajouta aussitôt, et joyeusement :
— C'est aujourd'hui que monsieur d'Audival doit me présenter à sa sœur Henriette, l'intime amie de la comtesse Berthe!.. — Allons, René, bon courage !.. — bon courage et bon espoir I ..
DBIJXiriHB «OJHNB.
LES FILETS i)Ë GAlffiLIA.
La ealMhe-fcicoe.
Qaelques'.mois. se sont écouiés, ' ce qui Yeut-i^re iqaenous sommes à la fia du mois d'octobre de i-4in- .Qée 1849.
Différents changemeDts< s(Mit survenus da^s la position de Tan de nos principaux personflages, — René .de Savenay.
Nous allons tenir nos lecteurs au courant de «ces changements.
Lelend^KUÛn du bal splendide donné par le duc et par la duchesse de Cbaumont-Landry dans leur^hAtel du faubourg Saini-Honoré, bal auquel nous avons «assisté dans les derniers chapitres de la première partie
426 LIS TITBUilS W PARIS.
de 06 YOlome, M. d'Aadîval, accomplissant ainsi la promesse faite par lui la nuit précédente, avait présenté René & la vicomtesse Henriette de Luzy, Tamie intime de Berlhe de Croï.
Cette présentation, on s'en souvient, devait ouvrir à M. de Savenay les portes du salon de Berthe, et ce salon (du moins le jeune homme l'espérait ainsi dans sa fatuité audacieuse) lui servirait d'antichambre pour arriver à la chambre à coucher de la charmante comtesse.
Mais la réalisation de cet espoir, — en la supposant possible, — devait être indéfiniment reculée, «ar, au bout d'une semaine, Henri de Croï et sa femme, après avoir terminé leurs principales acquisitions et ordonné l'ameublement du logis retenu par eux dans un hôtel de la rueTronchet, repartirent ensemble pour le vieux château de Croï, où les appelaient les douces extases de leur inépuisable lune de miel.
Le retour à Paris du jeune ménage ne devait s'effectuer que vers les derniers jours d'octobre.
René s'affligea et surtout s'irrita de ce départ qui contrariait tous ses plans, et rejetait dans les brumes de l'avenir ses projets de séduction.
Maxiipe de Bracy, au contraire, s'en réjouit du plus profond de son âme, et s'applaudit de ce que les événements se faisaient les auxiliaires des sages conseils si mal écoutés qu'il avait donnés à René.
Ce dernier, nous le savons déjà, n'était ni de caract^e ni de tempérament à s absorber en de mélancoliques élégies à propos des chagrins de l'absence.
La corde sentimentale de l'amour manquait absolument dans le cœur du jeune homme.
René rie pouvait aimer qu'avec sa tète et avec ses sens.
LB GLOB DBS HiRONDBLUS. 427
L'amour, selon lui, n'avait pas d'autre but que la posses^ion.
Aussi, à peine la chaise de poste qui entraînait Berthe de Groï loin de Paris avait-elle disparu dans un tourbillon de poussière, que René cherchait déjà à se distraire du chagrin que lui causait le départ de la belle fugitive.
Ce qui vent dire qu'il se montra plus que jamais au bois de Boulogne, à cheval, en compagnie de Blondine, qui était une amazone d'une assez jolie force, et que, chaque soir, après avoir lorgné de sa stalle d'orchestre les actrices du Vaudeville, «des Variétés ou du Palais- Royal, il achevait sa nuit, soit chez Albine, soit à la Maison-Dorée, soit enfin autour d'une table de lansquenet.
Ajoutons, qu'une fois par semaine, il faisait une visite à madame de Luzy, qui l'accueillait fort bien et lui parlait de Berthe le plus innocemment du monde.
Le moment est venu de rappeltT.à nos lecteurs la conversation des trois pécheresses : Camélia, Esther et Sydonie, — autrement dit 2^$ trois hirondelles.
On se souvient, — du moins nous l'espérons, — qu'elles avaient tiré au sort pour savoir laquelle se chargerait d'enlever à la gentille Blondine son amant René de Savenay, et que le hasard complaisant s'était montré bien avisé en désignant Camélia.
La pécheresse ne perdit point de temps.
Elle tendit ses batteries et se mit à l'œuvre.
Notons en passant que l'entreprise était moins aisée qu'elle ne peut le paraître au premier coup d'œil.
Certes, rien ne semblait plus facile à une femme
128 LU TlYBI^BS PB^ TAfilB.
jeune et jolie comme Ç«\q[iélia, que d'inspirer un caprice à René et de l'attacber pour quelques vingtquatre heures à son char.
René n'était que trës-médiocrement épris de Bloitdine et il ne se piquait pas le moins dû monde de lui être fidèle.
Hais les liens naissants de Thabitude commençsûent à rattacher à elle.
Il la troppait à peu ,près quotidiennement, et il lui revenait toujours.
Sa beauté jeune et fratche flattait ses instincts sen- . suels.
Son esprit vif et original, et parfois hardi jusqu'à la licence, l'amusait.
Enfin, — et nous l'avons entendu précédemment le dire luirmême à M. de Bracy, — il se croyait idolâtré de sa maîtresse, et elle l'entourait à tout propos d'adorations,câlines et îd' adulations adroites dont il ne se serait passé que difficilement.
Or, ce sont ces liens que Camélia aspirait à rompre.
Elle ne voulait point devenir la rivale momentanée , de Blondine.
Elle s'était juré de la détrôner et de régner à sa place.
Ceci, nous le répétons, n'était rien moins que facile.
Mais Camélia, — comme Napoléon, — pensait que le moi impossible n'est pas français.
Il est de règle, en bonne stratégie, avant de com* mencer le siège d*une place, de chercher à savoir quelles sont les ressources et les dispositions intérieures de la place assiégée.
Camélia s'informa avec le soin le plus minutieux, des habitudes, des goûts, des occupations de René. ,:Elle sut quelle^.étaient ses heures, de promeafule,—
elle eut la liste de tous ses amis intimes, — Elle connut les numéros des stalles qu'il louait d'ordinaire, soit aux Variétés, soit au Vaudeville ; — énfin^ grftce à un espionnage pratiqué avec intelligence, aucun des détails de Texisteuce de René ne lui demeura étranger.
Une fois parfaitement au fait de ce qu'elle voulait savoir, elle se dit qu'il était temps d'agir.
Et, en effet, elle ne perdit pas un instant.
Plusieurs de ses amis se trouvaient également au pombre des amis de René.
La pécheresse aurait pu recourir à l'un d'eux pour ^ se faire présenter à H. de Savenay.
Sans doute c'est par là qu'it faudrait, finir, — mais ce n*est point par là que Camélia voulait commencer,
Le moyen eût été vulgaire, en «ffet, et bon tout au plus à amener un de ces caprices dont nous parlions il n'y a qu'un instant.
Il fallait faire en sorte que cette présentation f!ût spubaitée par René lui-même, et que Camélia, en le recevant chez elle, parût accorder une faveur et/Uon point satisfaireoin désir personnel. *
Or, voici de quelle façon elle manœuvra pour arriver à ce but.
Nous donnons sa façon d'agir comme un petit code assez complet de rouerie féminine et de coquetterie transcendante.
D'abord, elle loua chez Byron une calèche découverte fort jolie, qui jouait à s'y méprendre là yoiture de mettre, et, chaque jour, elle se fir conduire au bois, juste à l'heure oii M de Savenay avait coutume de s'y rendre.
Quand elle l'y voyait venir en compagnie de Blondine, elle donnait l'ordre à son qocher de tQU|ner bride; ou da,9['f;|[ffp;[^çe]^ds^^^^^ <IVLfl<^u6 allée l{^(ér(\le.
Lorsqu'au contraire René était seul, elle le croisait à deux ou trois reprises, mais en ayant soin de ne le jamais regarder, et en attachant les yeux avec une modestie de pensionnaire sur un gros bouquet de camélias rouges et blancs qu'elle tenait toujours à la main et dans les touffes duquel elle cachait la moitié de son visage.
Ces rencontres quotidiennes intriguaient assez vivement René.
Au bout d'une semaine, il avait pris l'habitude de cr(Mser dans ses promenades la calèche mystérieuse et la belle inconnue, qu'il appelait plaisamment la Dame aux Camélias, faisant ainsi allusion à i'héroïne bien connue du roman de mon ami Dumas fils.
Quinze jours s'étaient à pehie écoulés, et René avait déjà remarqué qu'il ne rencontrait la jeune femme que quand il était seul, et jamais lorsque Blondlne l'accompagnait.
Seulement, était-ce hasard ou dessein prémédité?
Voilà ce que René ne savait pas encore, — mais ce qu'il se promit de découvrir bientôt. *
Il se promit, — disons-nous, — mais il ne se tint pas parole, par cette raison bien simple qu'au bout de quinze jours Camélia devint invisible.
Elle ne se montra plus au bois.
Bien mieux, — elle ne sortit pas une seule fois de chez elle.
Pourquoi cette réclusion absolue et inaccoutumée ? . Mon JDieu, parce que l'adroite pécheresse ne doutait guère de l'effet qu'elle avait produit, et qu'elle n'ignorait point que sa disparition subite décuplerait cet effet.
Elle ne se trompait point.
A partir du jour où René cessa de rencontrer Camélia
LE CLUB DBS BIRONDBLLIS. 431
aa bois, il y pensa beaucoup plus qu'il ne Tavait fait jusque-là.
Il y pensa de telle sorte que, dans les rêves de son imagination, à côté du profil d'ange et des cheveux blonds et vaporeux de madame de Croï, il entrevit une seconde figure, — le visage frais et piquant de son inconnue, encadré dans les bandeaux brillants de ses cheveux d'un noir d'ébène, et disparaissant à demi* sous les touffes de ses camélias.
Pendant trois jours, René espéra.
Le quatrième jour, il s'irrita.
Puis, cette irritation fit place à une sorte dlnquiétude, aussi vive que la nature égoïste de René pouvait la ressentir.
Et le jeune homme se demandait avec anxiété si la charmante inconnue à la calèche bleue était malade, morte, ou partie!
Il se repentit fort de n'avoir point suivicette voiture.
Du moins, il aurait su le nom et l'adresse de cette Dame aux Camélias qui le préoccupait outre mesure.
Mais il n'était plus temps.
Ces démarches restèrent sans résultat, — avonsnous besoin de le dire ? ,
Seulement, pendant qu'il se livrait avec ardeur à des recherches infructueuses, René négligeait presque absolument Blondine ; — el Camélia, instruite de tous ces détails par un espion habile qu'elle avait attaché aux pas du jeune homme, se réjouissait du 'succès déjà obtenu, et se promettait un triomphe assuré dans l'avenir.
Au bout de quelques jours ainsi employés. Camélia pensa que le moment était venu de frapper un grand coup.
Voici de quelle façon elle agit.
L*«VMii«fl«aM «M-YwMMt.-
Le théâtre des Variétés annonçait k grand renfort le réclames, ponr le samedi suivant, la première re- ' présentation d'nne pièce nouvelle.
Celle pièce était en cinq actes.
Tout le personnel féminin de la troupe y devait faire aMbition de ses épaules et de ses mollets.
Bref, on promettait au public de véritables Ta^ fléaux vivants, entremêlés de dialogues, de calent i)ourgs et de eouplets, par deux vaudevillistes à chelirons.
Ceci ne pouvfliit t&anquer d'attirer un public choisi w théâtre des Panoramas, et les viveurs de Paris, ces luges en dernier ressort de tout vaudeville un peu bien situé, devaient occuper en hombre les fauteuils d'orehestre "d'où ils renctent leurs arrêts indulgents ou ttoqueups.
La stalle de Réné,'-^ Camélia ne Fignolait point, — était située au côté gauche de Forchestre, — troisième Ifang, — tout à côté de la btfPè de sépàf^tion; '
La jolie pécheresse fît louer ravant-scëne d'enlre- Bol, — eélé droit.
De !»• stalle de TA. de Savenay, oa voyait à merveille tout ce qui se passait dans cette avant-scène.
Le soir de la première représentation arriva.
Camélia se mit sous les armes.
Ce qui veut dire qu'elle se composa une toilette savante, et fort habilement combinée pour mettre sa beauté en relief et en doubler en quelque sorte la valeur.
Cette toilette réalisait le problème d'être à la fois ' très-riche, très-simple et de très-bon goût.
Voici en quoi elle consistait :
Une robe de velours noir, montante, dessinait le corsage svelte et hardi de la jeune femme.
Sur ses épaules, elle avait jeté un petit chftie des Indes, à fond noir, brodé d*or.
Une capote blanche, sans ornements et si légère qu'elle ressemblait à un nuage, encadrait sa tête mignonne et ses cheveux noirs plus veloutés que le velours lui-même.
Elle ne portait pas de bijoux.
Son coLet ses manchettes étaient plats et sans broderies.
Sa main gauche, charmante de forme et merveilleusement gantée, jouait avec un éventail chinois en ivoire, si ûnement ciselé qu'il ressemblait à une véri^ table dentelle. — Quant à sa main droite, elle portait, comme toujours, une véritable gerbe de camélias rouges et blancs.
Cette toilette achevée, Camélia partit pour les Y«riétés.
U était huit heures et demie.
LB OLUB BBS HlR01fBBLI.B8. 435
L'affiche du ttiéfttre annonçait la pièce nouvelle pour huit heures.
C'est assez dire que le rideau était levé depuis longtemps au moment où la jeune femme prit possession de son avant-scène.
L'entrée de Camélia ne fut point bruyante.
Quoique pécheresse, notre héroïne avait le hon goût de ne pas vouloir se faire remarquer outre me* sure. *
Nous avons dit d'ailleurs, dans ce même volume, qu'elle avait été bien élevée.
Nous expliquerons ultérieurement de quelle façon cela s'était fait et quelles circonstances Tavaient poussée fatalement sur la route banale de la galanterie.
Elle entra sans bruit, nous le répéton3.
Elle s'installa commodément. .
Elle posa sur le bord de sa loge son éventail et son bouquet, elle prit sa lorgnette d'ivoire et elle en braqua le double canon vers cette partie de l'orchestre où elle savait que René devait se trouver.
Camélia ne se trompait point.
Le jeune homme occupait sa stalle, en effet, et il regardait la scène où mesdames Ozy et Boisgonthier débitaient des gaudrioles effrontées.
Âussitdt qu'elle eut constaté la présence de M. de Savenay, la pécheresse cessa de s'occuper de lui, et parut accorder toute son attention aux incidents plus ou moins comiques qui se déroulaient sur le théâtre.
Nous disŒis parut, car il y a longtemps déjà que le grand Balzac, notre maître à tous, nous. autres gens de plume, a écrit cet aphorisme qui sera toujours vrai et dont voici la pensée, sinon le texte : — ^ « Les fem- » mes w)ient aveô leurs épaules, avec leur dos, avec » leurs cheveux» avec n'importe quoi... »
4 36 LES Viveurs de pàri's.
Or, Cam'élia voyait René à merveille, qdoîqa'elle ne le regard&t pas.
Le premier acte touchait à sa fin, et il y avait déjà près de dix minutes que la jeune femme était arrivée, quand M. de Savenay leva pour la première fois les yeux vers l'avaiit-scène.
Il reconnut aussitôt le délicieux profil de l'inconnue à la calèche bleue, et il tressaillit.
Camélia prit bonne note de ce tressaillement.
Presque en même temps, Réhé poussa le coude du baron de Castelli, viveur émérite à côté duquel il se trouvait.
— Qu'est-ce que vous voulez, mon cher? — lui d«manda-t-il.
— Regardez... — répondit René.
— Quoi?
— L'avanf-scène du côté droit.
Le baron lorgna.'
— Eh bien!.. — fit-il ensuite.
— Vous voyez cette jeune femme? — poursuivit René.
— La robe de velours hoir?..
— Oui.
— La connaissez-vous f
— Sans doute.
— Beaucoup?
-^ On ne peut pas plus.
— C'est-à-dire que vous avez été son amant?
— Un peu. — Elle est éharmante, n'est-ce pas?
— Oui, — fit René, — charmante. — Comment se nomme-t-elle?
— Camélia.
— Et c'est une pécheresse?
— Aussi pécheresse (Jue la Madeleine avant sa con-
LS CLUB DES HiaOMDEI.UES. 437
versioii — Excellente fille, du reste, et aussi bonne enfant que jolie.
— La voyez-vous encore? ,
— Quelquefois.
— Comme ami ou cofhme amant?
— Ohl comme ami, rien que comme ami, -— la plus fraternelle amitié.
— Mon cher baron, mademoiselle Camélia me plaît beaucoup... — Je l'ai rencontrée souvent au bois, mais sans savoir qui elle était,
René s'interrompit.
— Et, maintenant que vous le savez, — fit le baron en souriant, — vous ne seriez point fâché de lui d'ire toute la sympathie qu'elle vous inspire?..
— Vous devinez juste.
— Eh bien! dites-le-lui. — Qui vous en empêche?.,
— Mon cher baron, vous allez vous moquer de moi...
-^ A quel propos?
— A celui-ci : — Je n'aime pas beaucoup me présenter moi-même, et je me sens fort gauche quand il s'agit de décliner mon nom à une femme.
— Je comprends... vous voudriez me charger de la présentation?
— Si ce n'était pas trop attendre de votre obligeance?
— Je suis entièrement à vos ordres.
' — Merci d'avance.
' — Savez- vous ce que je vais faire?
— Dites.
— Je vais monter à la loge de Camélia et l'inviter à souper avec vous et moi après le spectacle.
— Mon cher baron, vous êtes charmant.
— Ainsi, vous acceptez?
Il, 40
438 LES VITBtlHS DS PABIS.
Sans doate, et avec une reconnaissance infinie.
L'acte s'acheva.
Camélia déploya le programme et parut s'absorber
dans sa lecture.
Le baron Castelli quitta l'orchestre.
Au bout d'une demi-minute, il entrait dans l'avant-