‹ Les viveurs de ParisChapitre 31 sur 38 · Plaisantez-vous · texte numérisé non relu

Plaisantez-vous

— Pas le moins du monde.

— Ahl çà, mais, quelles raisons pouvez-vous avoir de refuser, ainsi ce que je vous demande ?..

— J'en ai deux. »

— Très-mauvaises, je le parierais...

— Excellentes, au contraire, vous aller en juger. — La première, c'est que je ne soupe plus ; — la seconde, c'est qu'on ne me présente personne... personne du moins qui puisse avoir la moindre prétention à me plaire... — Je me suis tracé cette règle de conduite, et

j e ne m'en départirai pas. ..

Le baron Castelli regarda Camélia bien en face pour voir si elle se moquait de lui.

Jamais elle n'avait paru plus sérieuse.

T- Ah çà ! mon enfant, — lui demanda-t-il, — deviendriez-vous folle, par hasard?

— Je crois, au contraire, que je commence à deve • nirsage...

LB CLUB DBS HlB0lft)BLLB8. U5

— Est-ce que vous vous convertissez ?

— Peut-être bien,. — Où serait le mal?

— Soyez franche, et convenez que vous ne me parlez ainsi que parce que vous avez en ce moment un amant très-jaloux et qui vous surveille de fort près?..

— Vous savez à merveille, mon cher baron, que si j'avais un amant du caractère que vous dites, je ne le garderais pas vingt-quatre heures...

— Alors, vous aimez quelqu'un?..

— Personne, et, bieji plus, je n'ai pas d'amant.

— Excellente raison pour en prendre un.

— Je n'en veux pas.

— Vous changerez d'avis.

— Jamais.

— C'est impossible.

— Je vous répète que ma résolution est parfaitement arrêtée. — Je ne veux plus d'amant.

— Eh bien !.. mais il me semble que le souper que je vous offre ne vous empêcherait nullement de persévérer dans ce beau projet...

— Sans doute, il ne m'en empêcherait pas... si j'acceptais...

— Et vous acceptez?..

— Non, — je refuse.

— C'est bien décidé?. .

- —Oui.

— C'est votre dernier mot?..

— Oui, dix fois oui!.. — s'écria Camélia avec impatience.

— Oh! oh 1 — fil le baron Castelli, — comme vous malmenez ce soir vos amis , ma chère enfant ! . — Si je vous importune si fort, que ne me 4ites-vous de m'en aller!..

Et le baron se leva comme pour sortir.

146 LBft V1VI0R$ DB PARIS.

Camélia \ê retint.

— Yoas Be m*importunez pas le oioîtts da monde, mon cher Castclli, — loi dit-elle, — et voas te savez bien. — Restez aussi longtemps que vous voodrez. vous me ferez le plus grand plaisir. — Parlez-moi de tout ce qui vous passera par la tète, — de la ploie et du beau temps, — de la politique et du cours de la Bourse, — de la pièce qu*on joue ce soir, de celle qu!on jouait hier, de c^Ue qu'on jouera demain. — Parlez-moi de vos chevaux, — parlez-moi de vos mattresses ; — seulement ne m'invitez pcHiit à souper, et ne me tourmentez pas pour me présenter à vos amis... — Voilà tout ce que je vous demande... — Est-ce être trop exigeante?..

Au moment où Camélia achevait cette tirade véhémente et chaleureuse, Torchestre jouait Tintroduction du second acte, et la toile se leviHt. — GasteUi resta encore quelques minutes dans la loge de son ex-maitresse» puis il lui tendit la main pour prendre congé d'elle. Camélia serra cette main, et dit :

— Est-ce que vous m*en voulez?

— A quel propos?

— A propos de mon refus.

— Point du tout.

— Bien vrai?

— Parole d'honneur !

— Eh bien! prouvez -leHoaoi.

— Comment?

— En allant me chercher des bonbons... —répondit Camélia en riant.

— J'y cours.

Et Castelli sortit de l'avant-scène.

Ce viveur, gros, garçon de trente-cinq ans, riche d'une soixantaine de mîUe livres de vente qn'H dé-

Lb club DBS HI&OaDBLUS. 447

ensait aux trois qnarts eo chevaux et en paris, se entait, au fond, beaucoup plus contrarié qu'il ne le ottlait paraître. Il avait dit à René qu'il était Taneien mant et Tun des bons amis de Camélia. U lui avait ffert non-seulement de le présenter à elle, mais enore de le faire souper en sa compagnie le soir même, ilt voici quMl ne pouvait tenir aucune de ses promesses, X qu'il allait passer pour un de ces hâbleurs qui se rantent sans cesse, à propos de toutes les jolies emnaes, déposséder sur elles une influence imagilaire. Donc le baron Gastelli, tout en descendant lentement l'escalier, maudissait en lui-même les inexpli* cables caprices de Camélia, et se demandait ce qu'il allait dire à René, quand ce dernier lui frappa tout à coup sur l'épaule. Castelli tressaillit; dans sa préoccupation, il n'avait point vu venir le jeune homme.

René, dont l'impatience grandissait à mesure que se prolongeait la conversation de René et de la pécbe^ resse, était sorti de l'orchestre au moment où Camélia et son interlocuteur Vêtaient retirés dans le fond de l'avant-seène. Depuis lors, il errait dans les couloirs.

Nous prenons sur nous d'affirmer que la charmante image de Berthe de Cro! était, à cette hemre» bien loin de sa pensée.

— Eh bien?.. -«- demanda-t-il vivement au baron.

— Ma foi, mon cher , — répondit avec un peu de ^mauvaise humeur Castelli, pris au dépourvu, — je ne

connais pas plus les femmes qu'un étudiant en droit I — Camélia se moque de moi, et je ne puis vous tenir aucune de mes promesses.

— Quoil.. — s'écria René, -r- ce souper...

— N'aura pas lieu.

— Cette présentation?..

-> Ne sera pas faite... — du moins par moi.

4iè LKS TITtURS DB MR».

— Que me dites-vous làî

— La vérité, pardieul.. — Elle m'est assez désagréable pour que je ne puisse point être soupçonné é Taltérer en cette circonstance...

— Ainsi, celte jeune femme?..

— Ne soupe plus, — dit-elle, — ne reçoit per sonne, n'a pas d'amant et n'en veut point avoir !

— C'est incroyable I

— Aussi, je ne le crois pas ; — mais que voules' vous que j'y fasse?

En cet instant, les deux hommes se trouvaient en face de la porte des stalles d'orchestre.

— Vous ne rentrez pas î — fit René.

— Non.

— Où allez-vous î

— Acheter des bonbons.

— Pour qui?

— Pour Camélia. — Elle a eu l'aplomb de m'ei demander, et, comme je ne veux pas qu'elle me croi< contrarié, je lui en porte. . .

— Ainsi, vous allez remonter à sa loge?

— Sans doute.

— Eh bien ! j'ai une idée.. •

— Laquelle ?

— Sortons ensemble pour acheter vos bonbons ; j< vous dirai mon idée chemin faisant.

René et le baran quittèrent ensemble le théâtre.

Une algarade.

Camélia avait ressenti un vif mouvement d'orgueil it de joie en voyant le rapide et complet succès de ses )remiëres entreprises contce le cœur de René. Ce mccès avait dépassé ses espérances. Avant même Itt'elle eût a^i d'une façon tiirecte, celui qu'elle voulait mquérir était déjà à ses pieds, "ou du moins ne de mandait pas mieux que de- s'y jeter. L'ambassade du t>aron Gastelli en fournissait la preuve. Or, en agissant et eu parlant ainsi qu'elle venait de le faire avec le baron, Camélia avait joué un coup bardi, un coup âiematlre, — un de ces Coups décisifs qui, sur leS' shamps de bataille, décident de la perte ou du salut des empires. L'impossibilité, absolue en apparence, d'arriver jusqu'à elle, devait attiser comme un soufflet le forge la flamme qui naissait au cœur de René, et métamorphoser son capiîce en une passion de bon acabit. Du moins Camélia le pensait ainsi, et la cbarmaiite jeune femme connaissait bien le cœur bumain. "— Nous ne saurions faire autrement que lui rendre cette justice.

<S2 US TiTBDU M ris».

, Et, apris avoir de nouveaa salué les deux bommes d'ane hautHiiie inclinaison de tête qui les mettait littéralement à la porte, Camélia leur tounia le dos, — s'accouda au rebord de son aïant-scène ei sembla regarder IrÈs-alttnlivement le spectacle.

Le baion et René, fort décontenancés tous les deui, sortirent aussitôt. Au moment où ils rranctilssaient le seuil de la loge, Camélia tourna à demi la tète.

— Monsieur de Gasielli ., -- fit-elle.

Le baron, espérant rentrer en grâce, û> rapidement volte-face.

— Vous oubliez ce sac de bonbons, — lui dit Camélia avec nn sourire ironique, — rcpreoez-le, je vous prie...

Et elle le lui mit dans les mains.

Caslelli, furieux, s'élança hors de la loge bt jeta le sac malenconti'cux sur les genoux d'une ouvi-euse, fort étonnée et surtout fort enchantée de cette boQue aubaine.

Le baron prit le bras de René et il l'entraîna au foyer. Cbemin faisant, ils ne prononc^ent pas un mot. Due fois arrivés, Castelli lâcha le bras de son compagnon et tous les deux se regardèrent. Le baroa fut le premier qui rompit le silence.

— Eb bien ! — demanda-t-il, — qu'en dites-voasî

— le dis que Camélia est charmante... — répondii froidement René.

— Ahîc'esl là votre avisî.,

— Sans doute.

Et que pensez-vous de la façon dont elle vient

13 recevoir?

Elle était dans son droit.

Pardieu, mon cber, TOUS €tes philosophe!.. Hoi,

u çi»uBj>i^ maoifojBi4.Bs. 453

je ne prends pas si facilenient mon «piirti de l'étrange algarade que voas m'avez valuel..

— BagateJie !

— Merci I . . — Cette coqaine m'a tmité cjèmme m laquais !.. et «ela par voire faute !

— Bahl.. N'allez^voas pas me jeter la pierre, à présent?..

— Et quand je le ferais?. .

— Vous auriez tort.

— Vraiment?

— Oubliez-vous doneque tout à Tb^ure, quand je vous ai dit ition idée, vous l'avez adciptée avec em« pressement; en la tro»vaut tout à Cajt ri^jooissante?..

— Est-ce que je pouvais me douter que les choses tourneraient comme cela?

— Sans doute; mais vous voyez bien qu'il ne faut pas me faire des reprocheSi par la raison bien simple que je ne pouvais pas m'en xiouter plus que vous...

— Au fond, vous avez raison.

~ Et <i'#ilteur8, pùestje mal? — p9|irsuiyit René. — Que nous proposions-nous?.. — de we f^ijte.^imettre chez Camélia. — Notre but est aC|ejntj j>uisqu'eUe.we i»ce,vfa.d9mîttn, A4w?^l)PWVBs...

-^ Voas irez donc?

— Quelle question I

— Vous aurez tort.

— Pourquoi ?

— Paroe ,qp!»\h est irritée AOQitre Viws ^^ffktt que contre moi, et qu'eUe vp.ps i^pevra.fivtn^ftl.,.

— Qui sait?..

^ Ainsi, — dew^^da Cçk^t^U, forUtOMnédu mngimi et de l'itplpmb de R^é, — t^insi vaas croyez q»e

— Je Tespère, — répondit M. de Savenay avec un fatuité incomparable.

Le baron sourit dans ses moustaches d*an air in crédule. — René vit ce sourire.

— Mon cher ami, — lui dit-il, — je veux fain votre paix avec Camélia. Je vous invite à souper avei elle pour un jour de la semaine prochaine. .. — Teuez d'aujourd'hui en huit.. .

— D'aujourd'hui en huit?.. — répéta le baron.

— Oui.

— J'accepte volontiers, mais...

— Mais quoi?

— Mais je parie contre vous deux cents louis, si vous voulez, que ce souper n'aura pas lieu...

— Tenu! — fit René en frappant légèrement dan^ la main que lui tendait Castelli.

— Et maintej[iant, — demanda le baron, — yenei vous reprendre votre stalle?

— Non, — répondit René, — je sors.

— Où allez-vous?

— Chez Àlbine, et même je vous prierai de me rendre un service.

Lequel?

— C'est d'entrer dans la loge de Blondine et de dire à cette petite qu'elle vienne me rejoindre après le spectacle si elle veut.

— Votre commission sera faite.

— Merci, mon cher ami, et bonsoir.

Et René quitta le théfttre ; il alluma un cigare et il suivit pédestrement les boulevards jusqu'à la rue de la Chaussée-d'Antin.

On se souvient qu'Albine demeurait dans la rue Meuve-des-Mathurins. — Chemin faisant, il passa en 'evue dans son esprit tous les incidents de la soiréCi

Lfe CfiDB DBS fiIRONDXLLBS. 455

et il se trouva qu*il était beaucoup moins convaiucu de gagner son pari qu'il n'en avait eu l'air devant Castelli. Mais il secoua de son mieux ses inquiétudes, et îl se dit cavalièrement :

— Demain il fera jour, et, mordieu, nous verrons bien!

Cependant le hasard fit qu'au moment de la sortie da spectacle, Blondine et Camélia se rencontrèrent sous le vestibule du théâtre. Blondine, qui se souvenait de la dernière séance du Club des Hirondelles^ ne put s'empêcher de sourire d'une façon moqueuse en fixant Camélia; cette dernière répondit à ce sourrre par un regard de haine et de dédain dont l'expression foudroyante eût effrayé toute autre que Bloudiue, --* mais- Blondine ne fit qu'en rire.

Les roocrtat de Gmciia.

Le lendemain, à l'heure indiquée, René sonnaH à la j)orte du logis de Camélia; Mariette, cette soubrette éveillée que nous connaissons déjà, lui demanda son oom et l'introduisit dans un joli salon tendn d'étoffe perse: là elle le laissa seul en lui disant qu elle allait prévenir sa maîtresse. Soit intention maligne de la [)art de Camélia, soit qu'en effet la jeune femme ne fût |)oiiTt prête, l'attente de René dura près d'une demileure. Pendant ce laps de temps, il se posa sous vingt formes différentes cette question.

— Comment va-t*elle me recevoir?

Et il lui fut impossible de se répondre.

Enfin une porte s'ouvrit et Camélia parut.

Si elle avait formé le projet de se rendre irrésistii)le, nous devons à la vérité d'avouer que son but était complètement atteint.

Sa beauté rayonnait en quelque sorte ; René en fut Ibloui : un peignoir de mousseline blanche, noué à la iaiiie par un ruban de soie» composait tottte la parufe

de la Jeune femme; ses beaax bras nos sorlaientde SCS manches larges et semblaient s* échapper du calice d*une fleur; une torsade de grains de corail s'enroulait autour de chacun de ses poignets dont elle faisait ressortir la finesse et la blancheur ; une torsade pareille serpentait, avec la négligence un peu affectée qui plaît tant aux créoles, parmi les nattes épaisses et soyefi£d6 de ses cheveux noirs. Elle parut à René dix fois plus jolie que la veille au soir, et le fait est que ce déshabillé presque oriental ajoutait encore à la grâce de sa personne et aux séductions de sa beauté.

L'expression de sa figure était sérieuse et même un peu sévère ; ses yeux calmes lançaient un regard froid et empreint de dignité; sa bouche ne souriait point. ~ Sous sa toilette de pécheresse, Camélia avait l'altitude d*une jeune reine «qui va donner audience à Tun de ses sujets, jadis rebelle, aujourd'hui soumis et repentant.

— Ohl oh!.. — se dit René, — tenons-nous bien, car cette femme est forte !.. — Et il la salua avec un respect dont la nuance exagérée n'échappa point à Camélia.

— Monsieur, — dit-elle à René après s'être assise et lui avoir fait signe de prendre place en face d'elle, — je vais au but sans détours et j'y vais sur-le-ehamp, car il importe que vous ne vous mépreniez point sur la nature du rendez-vous que je vous ai donné aujourd'hui. .

René s'inclina sans répondre.

Camélia reprit.

— Hier au soir vous avez été le complice, — complice innocent, je l'espère, — d'une action blessante pour moi... — J'aime à croire que, lorsque vous vous êtes fait amener dans ma loge par le baron de Cas-

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tcllj, VOUS ne sayiez pas qu'il venait me demander la permis&ion de vous pré^nter à moi et que celte permission je la lui avais refusée...

En réponse à cette interrogation indirecte, René balbutia quelques mots qu'il fut Impossible d'entendre.

La jeune femme poursuivit :

— J'étais irritée à bon droit, — dit-elle, — du procédé inqualifiable de monsieur de Gastelli, qui semblait oublier vis-à-vis de moi les plus simples égards que doit à une femme tout bomme qui n'est pas un manant .. — Heureusement pour vous, monsieur de Savenay, heureusement pour les gens de votre monde, ce baron de Castelli n'est ni vraiment Français, ni vraiment gentilhomme; — son père était un charlatan italien qui a gagné sa fortune et son titre en vendant des remèdes secrets... — aussi je ne m'étonne pas le mohis du monde que le fils ne soit qu'une espèce!

René, qui n'ignorait point que le baron avait été l'amant de Camélia , ne put s'empêcher de sourire à cette sévère appréciation de la jeune femme.

Cette dernière continua :

— Dans ma jusie colère, j'ai témoigné à vous, comme à votre ami, tout le mécontentement que je ressentais. — Peut-être ai-je été, à votre égard, un peu trop vive... je tiens à vous en témoigner mes regrets .. je tiens surtout à ce que vous ne voyiez rien de blessant dans mon refus devons recevoir... — Cette exclusion n'est point personnelle, je n'ai pas besoin de vous l'affirmer, elle est pour moi de règle générale; je vais vous en expliquer les motifs...

René écoutait avec une attention profonde ; il était complètement sous le charme de la voix tout à la fois douce et sonore de son interlocutrice.

— Je suis jeune, — poursuivit la pécheresse, —

I6d LBi YIVBUKS DE PABIS*.

mon acte de naissance eii fait foi. — Mes flatteurs prétendent qne je suis joîîe, et il n'y a point en moi assa de modestie ponr leur donner un démenti. — J*ai vécu dans ce monde étrange on l'on court après le bonheur sans l'attendre jamais... — J'ai eu des illusions, je les ai perdues, ou plutôt on me les a brutalement enlevées. — J*ai été trompée, — j'ai trompé à mon tour. — J'ai aimé, — j'ai souffert. — Or, aujourd'hui, j'ai soif de repos, je ne veux plus aimer, je ne yeux plus soufl'rïr... et, pour atteindre ce but, je n'aurai plus d'amant... — C'est chez moi une résolution irré- Tocablement arrêtée. — Je l'ai dit hier au soir à monsieur de Castdli, et il vous l'a répété, n'est-ce pa$?.. -t Oui, — fit René.

— Seulement, — continua Camélia avec un sourire, -« ni l'un ni l'autre vous ne l'avez cru ?

René hésita.

— Soyez franc! — dit la jeune femme.

•^ Eh bienl c'est vrai .. —répondit M. de Savenay, — nous avons douté tous les deux. .

— C'est forl simple. — Vous ignorez l'un et l'autre les circonstances qui me rendent possible la réalisation de ce beau Tè\e de calme et de repos, et il doit YCfùs sembler que, pour moi, renoncer à l'amour, c'est renoncer à la vie. — Vous vous trompez cependant, \àid pourquoi et voici comment: — L'année dernière j'ai été aiUiée, beaucoup aimée, par un étranger, unf beaxt et bon jeune homme, — héritier d'un nom illustre et d'une grande fortune. — Ce que le pauvre garçon éprouvait pour moi, c'était véritablement de l'amour, et, si je lui avais dit de se jeter par la fenêtre, il l'aurait fait à l'instant même et sans compter le nombre des étages*. — Cependant il avait pour sa famille aûtatft de crainte et de respect qUe de tendresse

LE GCUB DES HIR0I9DBLLBS. 464

pour moi, et, lejoirr où il fut rappelé par son père, ii partit. — Il s'agissait pour lui d'un magnifique mariage, et j'étais assez son amie pour ne point l'en détourner.

» La veille de son départ il pleura tonte la nuit comme un enfant, puis, le matin venu, il me dit à travers ses larmes :

» Après que tu as été à moi, Camélia, je veux que tu ne sois plus à personne... Je neveux pas,' du moins, que les nécessités de la vie te poussent, malgré toi-même, dans les bras de quelqu'un que tu n'aimerais pas... — Je prends donc l'engagement de te faire remettre chaque mois par mon notaire- une somme de mille francs, jusqu'au moment où tu cesseras d*être fidèle à mon souvenir... — Je sais que tu es franetie et loyale. Camélia, — c'est donc à toi seule que je m'en rapporterai... — Le jour où tu aimeras quelqu'un, le jour où tu m'auras donné un successeur, tu ue te présenteras plus pour toucher l'argent que je te promets, et, ce jour-là aussi, je comprendrai que je suis ouh^lié... »

» Or, depuis ce moment-là, je mène une vie charmante, — je touche régulièrement et religieusement mes mille francs, — je suis libre, — je suis heureuse, r- j'ai tons les plaisirs de la vie galante sans en avoir les assujétissements et les corvées, — je comprends le bonheur de ma position, et je n'irai pas, d6 gaieté de cœur, la compromettre par quelque folie . . — Voilà pourquoi vous ne devez plus vous étonner maintenant de ma résolution immuable de fermer ma porte à tout le monde...

— Mais, — répondit René, — je ne vois là-dedans aucune bonne raison de refuser de me recevoir...

— Peul-étrey aurais-je consenti, en eflfet, si le ba-

462 us TITBDRS DE PÀBU.

roD de Castelli ne vous avait posé tout d^abord en adorateur...

— Mais, puisque c'était vrai... .

— Raison de plus pour vous exclure.. .

— Comment?..

— Vous prétendez m'ahner...

— Je ne prétends pas. .. je vous aime réellement. ..

— Soit. — Alors, vous me Tauriez dit?..

— Sans doute...

— Vous êtes jeune et charmant, monsieur de Savenay, et, qui sait, j'aurais peut-être, moi aussi, fini par vous aimer...

— Eh bien ! tant mieux cent fois !..

— Cent fois, tant pis, au contraire!.. — s'écria Camélia — En vous aimant, je perdais non-seulement mon cœur, mais encore mon indépendance, car mon ancien amant me connaissait bien, et, le jour où je me donnerais à quelqu'un, je dirais adieu en même temps à mes dorze mille livres de rente...

Et la jeune femme se mit à rire.

— Chère madame, — fit alors René, — il y a dans vos paroles une chose qui m'étonne beaucoup et qui me blesse un peu...

— Quoi donc?

— . Je viens de vous entendre faire allusion à ce revenu de douze mille francs que vous perdriez en m'aimant...

— Eh bien?..

— Je croyais que le baron Castelli vous avait parlé

de moi...

— En effet.

— Ne vous a-t-il donc pas dit que j'étais riche?..

— Il me l'a dit, mais que m'importe?..

— Sans doute, mais il m'importe à moi que vous

LE CLUB DBS HIBORDBLLBS. 16S

soyez bien coQvaincue qae ce qu'an autre a pu faire je le ferais aussi, et plus largement encore, et qu'aucune femme ne pojirrait dire qu'en me donnant son sœur elle a conclu un marché de dupe...

Le sourire amer de la fierté blessée vint plisser les lèvres de Camélia; elle se renversa en arrière, appuyant sa tète cbarmante au dossier de sa chauffeuse, — elle mit son poing sur sa hanche, — elle regarda René dans le blanc des yeux et elle s'écria d'une voix nette et d'un ton mqqueur :

— Il me semble, monsieur de Savenay, que vous ôtes en train de me proposer un marché... — J'ai ou l'honneur de vous dire lout à l'heure que je n'étais point k prendre^ — permettez-moi d'ajouter que je ne suis point à vendre,

René demeura pendant un instant comme abasourdi sous le coup de cette phrase à double tranchant, puis il répliqua de son mieux et la conversation continua : Nous ne suivrons pas les deux interlocuteurs au milieu des méandres de leur dialogue, toutes les pages de ce volume n'y suffiraient point, car ce dialogue dura près de trois heures ; nous allons seulement l'analyser en quelques mots. Après de longs débats et d'interminables tergiversations dans lesquelles Camélia fit scintiller toutes les facéties de son esprit, il fut conveuu que, comme elle et René paraissaient éprouver et éprouvaient en effet un vif plaisir à être ensemble, le logis de la rue de Provence serait ouvert ehaque jour au jeune homme de midi à deux heures, mais à cette condition expresse qu'il viendrait à titre d'ami et que jamais, ni par un mot, ni par un geste, il lie témoignerait le désir et l'intention de quitter le terrain neutre de l'amitié pour braconner sur celui de l'amour. La plus légère infraction au présent traité de-

lefi LU YIVIVRS OB PAmiS.

y ait motiver une exfnalsion inmédlai» et sans app^. René . se soumit à ton! ce que Camélia juge8<xmv6nable d'exiger, pais il quitta l'adroite pécheresse, tout radieux de satisfaction intime et ccmyaincu qu'il avait fait un grand pas.

Aussitôt après son départ, Camélia se frotta les mains, — persuadée, et aye<^ raise>n, qu'elle en avait fait un bien plus grand encore. René en "effet ne lui avait-il pas proposé, dès sa première visite et après cinq minutes de convorsation, un contrat de douze mille livres de rentes pour remplacer les subsides imaginaires de ce jeune et noble étrcmger qui n^avait jamais existé que dans l'imagination de Camélia, — personnage de pure et simple fantai^e inventé par les besoins de la circonstance? La jeune femme avait refusé; elle n'ignorait point que le pêcheur qui retire trop vite sa ligne perd souveiit le poisson qui mordait à l'hameçon et que quelques secondes de patience lui auraient livré D'ailleurs Camélia était insatiable, et puisque René s'offrait à elle comme une proie facile et complaisante, il fallait commencer par endormir en lui toute possibilité de méfiance et de soupçon, afin de le dépouiller mieux.

A partir du lendemain^ René profita amplement de la permission qu'il avait obtenue de Camélia : Chaque jour, à midi, il arrivait chez la jeune femme, et le plus souvent ces visites dépassaient beaucoup la limite de deux heures qui leur avait été assignée. Était-ce de l'amour que M. de Savenay éprouvait pour la pé- ' cheresse ! Nous ne le croyons pas. René n^était guère susceptible de ressentir ce sentiment divin, et d'ailleurs la partie la moins matérielle de ses désirs allait à Berthe de Croï, dont l'image lointaine et presque eflfeeée occupait cependant une place en son âme lors-

ut <ILUB «DIS II30N0BLLB8. 465

quMi n'>élait point sans le^harme inaïuédiat de la réelle faseûiftliop jqu'exejit^it sur lui Camélia. Le phéuomëae noral ique Maxime de Bracy avait constaté en racontant à &éné rbistoire de son double amour pour Marguerite et pour Marie se reproduisit en quelque sorte.

fi{on,'M.4e Saveaay n'aimait pas Camélia, maisilladésirait éperdument, et chaque jour la jeune femme, avec une infernale habileté, et sous le prétexte de chercher à réteindre, attisait cette flamme qu'elle avait fait naître et dont elle étudiait avidement et curieusement les progrès. Ain^i, elle tenait à Béné la bride haute, •eomme on dit vulgairement, et elle ne lui permettait point de s'écarter du cerck éuoit dans lequel elle l'avait enfermé. D'un mot, d'un geste, d'un regret» elle impo^it silence aux élans passionnés du jeune homme, et, s'il essayait de se cabrer, s'il cherchait à jeter le masque d'une trompeuse et respectueuse amilié, sa figure exprimait soudain^ un chagrin si réel, que René courbait la tête, et, docile, se remettait sous le joug. < AvonS'^nous besoin de dire que la première semaine s'éeojala sans que Ml de Savenay eût osé seulement prononcer le nom du baron de Castelli, que, par conséquent, le souper promis n'eut pas lieu , et que le pari de cents deux louis fut perdu ?

Au bout de quinze jours, Camélia, pensa qu'il était temps de donner à son rôle une couleur nouvelle et de pousser au dénouement de cette comédie dont elle était l'incomparable actrice. Peu à peu, et par gradations insensibles, l'expression habituelle de sa physio* nomie se modifia; une -mélancolie un peu rêveuse remplaça sur son visage la gatlé et l'enjouement ; son esprit moins vif et moins chatoyant, sembla devenir plus tendre ; parfois elle attachait sur René, comme gMissant4uneattraetiou.irrésistible, de longs regards

466 LU vnrmms vè paris.

qai peignaient le troable de son âme. Puis, quand Réoé la regardait, elle détournait vivement les yeux et elle rougissait d'une pudique confusion. Bref, il ne tint qVau jeune homme de se persuader que Tamour faisait invasion dans le cœur si bien défendu de Camélia, et il ne se fit point faute de savourer cette charmante illusion.

Un matin, trois semaines environ après la présentation de M. de Savenay dans Tavaut-scène du théâtre des Variétés, la pécheresse s'enveloppa dans un grand châle, envoya chercher une voiture et sortit. La voiture qui le transportait s'arrêta en face du n^ â2 de la rue de la Chaussée-d'Ântin ; là. Camélia descendit, elle entra dans la maison, elle y resta une heure, puis elle se (it reconduire chez elle. Deux heures après René arrivait.

— Mon ami, — flb dit la pécheresse après quelques minutes de causerie, — croyez -vous au magnétisme et au somnambulisme?..

^- En vérité, — fit M. de Savenay, — je serais fort embarrassé de vous répondre...

— Pourquoi?

— Parce que je n'ai aucune idée arrêtée à Tendroit des sciences occultes, mais, vous-mêmC) avez-vous un but en m'interrogeant à ce sujet?..

— Sans doute.

— Lequel?

— Je suis femme, par conséquent curieuse, et je voudrais satisfaire un caprice de curiosité. . .

— Qui vous en empêche î. .

— Rien, — mais j'ai compté sur vous pour cela...

LB CLUB 0B8 OIftOHDBLLBa. 467

— Mille fois merci!.. — s'écria René radieux. — Enfio, je vais donc pouvoir vous être bon à quelque chose!.. — Voyons, de quoi s'agit-il?..

-— De la chose du monde la plus simple.

— Tant pis, car alors je n'aurai nulle mérite à vous venir en aide...

— Vous aurez celui de ne point rire de ma faiblesse et de ma superstition.. .

— Chère Camélia, de quoi s'agit-il ?, .

— On parle beaucoup depuis quelque temps d'une somnambule très-célèbre qui s'appelle mademoiselle Hermangarde...

— Eh bien?..

— Elle est, dit-on, étrangement lucide dans le sommeil magnétique, elle «»nnaît le passé, le présent et l'avenir, et elle révèle à ceux qui la consultent les choses du monde les plus mystérieuses et les plus surprenantes...

René ne put retenir un sourire.

— Ah 1 — fit Camélia, — voilà déjà que vous vous moquez de moi!..

— Nullement !.. tout au plus me moquerais-je de la somnambule...

r— Vous auriez tort, car, moi, je crois à sa science. — Je veux la consulter, et comme je n'oserais aller chez elle toute seule, j'ai compté sur vous pour m'y conduire...

— Quel tonheurl.. — s'écria le jeune homme avec un redoublement de joie.

— Ainsi, vous voulez bien être mon cavalier?..

— C'est le plus vif de mes désirs, et vous ne l'ignorez pas... — Quand voulez-vous que nous partions?

— Tout de suite.

I6S lES YiVRUnS DB PAIUS>

— J'ai ma voiture à la porte. — Où demeure ma demoiselle Harai^ngarde ?..

— Fort près d*ici, rue de la Chaas&ée-d^Aatui, n® 22. — Je vais mettre mon châle et mon chapeau et je suis à vous...

Camélia sortit et elle revint au bout de trois minutes, entièrement vêtue et prête à sortir.

— Venez, — dit^elle.

— Prenez garde I — fit René en souriant.

— A quoi ?

— Vous m!avez défendu de vous parler d'amour. .

— Oui, certes.

— Eh bien! si vous interrogez la somnambule, et si elle lit réellement dans les cœurs, elle.vous dira qO'e Je v^us aime...

Camélia ne répondit ^s.

-— Venez !.. — dit-elle pour la seconde fois. — Et elle prit le bras de René qu'elle entraîna.

Le coupé du jeune homme s'arrêta.aumèmeeiidfeoit où, le matin m&ne, s'était arrêtée la vokiire de Camélia. Tous les deux descendirent : la maison était belle, — l'escalier large et bien tenu : Camélia s'adressa à une portière assez gracieuse et lui dit :

-^ A quel étage demeure mademoiselle Hermangarde, je vous prie ? ^

«— Au second, — Madame. -^ Il est imposable de se tromper, il n'y a qu'une seule porte...

— Fort bien.

# René et Camélia montèrent.

Uu domestique nègre, en livrée, vint leur ouvrir la porte et les introduisit silencieusement dans un salon

LB CLOB DBS HIRONDELLES. 469

d'attente où ne se trouvait personne. An milieu de ce salon il y avait une table ronde, couverte de journaux, de brochures, d*albuais, destinés à tromper l'impatience des clients de la somïiambule dans les moments de grande presse. Le nègre ne tarda pas à reparaître. Il fit signe Rénéet à Camélia de le suivre, et il les guida à travers un couloir assez long jusqu'à un cabinet spacieux, tendu de damas vert et qui n'avait d'autre ameublemont qu'un tapis très- épais, un large divan et un grand fauteuil.

Dans ce cabinet se trouvaient déjà deux personnes : une jeune femme de vingt à vingt-cinq ans, et un homme de quarante-cinq à cinquante, très-grand et prodigieusement maigre ; la jeune femme portait une robe blanche, l'homme âgé gprtait un habit noir, une cravatte blanche, une perruque grise et des lunettes d'or; la jeune femme était mademoiselle Hermangarde, l'homme vêtu de noir était son magnétiseur. La somnambule pouvait passer pour jolie, malgré son extrême pâleur, ses traits fatigués et le large cercle de bistre qui se dessinait autour de ses yeux. Une double natte de cheveux noirs encadrait son visage doux et régulier, mais flétri. Le magnétiseur avait ce que l'on est convenu d'appeler une mauvaise figure : son nez long et crochu se recourbait en forme de bec d'oiseau de proie ; sous ses lunettes d'or clignotaient ses petits yeux gris et faux. On eût dit que sa bouche avait été fendue par un coup de couteau, car les lèvres-ne se voyaient pas. Somme toute, ce visage exprimait l'astuce, Tavidité et une foule de mauvaises passions.

La somnainbiile*

Le Tieax disciple de Mesmer dont nous venons de tracer à la fin du chapitre précédent le disgracieux portrait, était un empirique d^origine allemande qui se nommait le docteur Brunner. Toute sa vie il avait couru après la renommée et après l'argent sans jamais parvenir à atteindre ni Tune ni l'autre ; il ne manquait pc^ittt d'un certain mérite et peut-être serait-il venu à bout de sortir de l'obscurité qui lui pesait, s'il ne s'était trouvé compromis à deux reprises dans d'abo-^ minables afilures d'avortement qui avaient trouvé leur dénoûment en cour d'assises. Deux acquittements étaient survenus en faveor du docteur Brunner, mais des soupçons flétrissants ne s'en attachaient pas moins à loi et épouvantaient la clientèle que la science réelle du médecin aurait pu conquérir. Bref, pour vivre, le doeteor Brunuer en avait été réduit, ainsi que nous le voyous, à se faire le cornac d'une somnambule et h tcceplcr les maigres émoluioents qu'elle Kiî aoeordall chaque mois*

472 LBS VIVBUKS DB PARIS.

Mademoiselle Hermangarde s'inclina profondément devant les nouvean-veniis, sur lesquels elle parât jeter un regard curieux et investigateur. Le docteur salua avec la raideur impassible d*un automate. Il sembla à René qu'il entendait craquer les os de ce squelette ambulant.

— Mademoiselle, — dit Camélia à Hermangarde, — l)pus désirons vous consulter...

— Je suis à vos ordres, Madame, — répondit la somnambule Et, après avoir fait un signe au docteur, elle s'assit dans le grand fauteuil qui se trouvait an milieu du cabinet.

Camélia s'étendit à demi sur le large divan dont nous avons parlé. René resta debout, fort attentif à tout ce qui allait se passer et très-peu disposé à ajouter foi à la lucidité de la somnambule et à ses révélations, si elle en faisait.

Le docteur commença les passes magnétiques.

Il n'est sans doute aucun de nos lecleurs qui n'ait assisté à quelque opération de ce genre, — nous négligerons donc d'entrer dans des détails trop étendus qui pourraient sembler insignifiants. Disons seulement qu'à mesure que les mains du docteur semblaient décharger le fluide magnétique en se promenant à quelques lignes du* visage et de la poitrine de mademoiselle Hermangarde, cette dernière éprouvait de petites secousses et l'on voyait des tremblements nerveux courir dans tous ses membres. Peu à peu ces secousses et ces tressaillements s'arrêtèrent. L*expression d'un calme parfait et d'une sorte de béatitude remplaça la fatigue sur le visage de la somnambule, puis sa tête roula pendant un instant à droite et à gauche et finit par s'arrêter sur son épayle droite. Le docteur prit un air de triomphe modeste et discontinua ses passes.

LE triOB DBS amONDKLLBS. 473

— Eh bien?.. — demanda René.

— Elle dort, r— répondit Brunner.

— En êtes- vous sûrî

— Vous lui traverseriez la chair avec une épingle qu'elle ne le sentirait pas. ..

— Oh!., oh!..

— Étes-vous curieux d'en faire Texpérienccî..

— Ma foi, oui...

— Rien n'est plus facile...

Et, tout «en parlant, le docteur détacha du revers de son habit une aiguille d'acier, longue de deux pouces et bien affilée. .

— Tenez, Monsieur, — dit-il en tendant cette aiguille à René, — essayez...

René souleva la main blanche et diaphane de la somnambule, ensuite il enfonça l'aiguille dans la paume de cette main à une profondeur de trois ou quatre ligneB. Camélia poussa un cri, mais mademoiselle' Hermangarde ne sourcilla pas. René retira l'aiguille, une petite goutte de sang vint empourprer la peau, et le jeune homme lâcha la main qui retoniba, inerte, au côté de la somnambule.

— Qu'en dites- vous? — fit le docteur,

— Je dis que l'insensibilité de mademoiselle est réelle, ou que son courage est surnaturel..,

— Soit, monsieur, doutez tant qu'il vous plaira, il vous faudra bien, tout à l'heure, vous rendre à l'évidence.

— Ainsi, — demanda René; — mademoiselle peut parler malgré le sommeil dans lequel elle est plongée?

— Je le pense.

— N'en êtes- vous pas certain ?

— Non. — Pour le mocnent du moins.

— Comment vous en assurer?. .

t74 Lit ^TBIHW M Pàms.

— En la questionnaot, '^ ce que je vais faire.

' Le doctear s*approe)ia de mademoiselle Hermangarde.

Il fit deux ou trois passes sur son front avec la main droite, et il dit :

. — Dormez-vous?..

— « Oui, — répondit la somnambule au bout d*an instant et iVune voix étrange.

— Étes-vous lucide f..

— Oui.

— Un peu, ou beaucoup?

— Beaucoup.

— Ainsi, vous vù^ezt..

— Je verraiy si vous m'ordonnes de voir..,

— Et si Ton vous adresse quelques questions, voas y répondrez?..

— Qu'on m'interroge.

Le docteur se tourna vers René et vers Camélia

— En vérité, — leur dit-il, — la chance vous favorise d'une manière inouïe... — Je n'ai jamais vu Hermangarde aussi prodigieusement lucide... — Lequel de vous. Monsieur ou Madame, veut l'interroger?..

Camélia quitta le divan et elle s'avança.

— Moi, —dit-elle.

— Donuez*moi votre main, — fit le docteur, — je vais vous mettre, en rapport avec Hermangarde, et vous pourrez interroger vous-même... Et il mit la main droite de Camélia dans la main gauche d'Hermangarde.

— Maintenant, — reprit le docteur, — parlez, elle répondra...

Camélia sembla réfléchir pendant une minute, puis elle (l'a :

'-^ Savea-vousce que je veux vous demauder?..

— Oui.

^^ Po«vez*vmis me le dire ?

— Sans doute. — Vous voulez me qaestioRner au sujet de quelqu'un.,»

— Un borame, oa une femme?..

— Un homme.

— Le voyeft^vovs?

— Mettez dans ma main droite une mèebe de ses cheveux, o», tout au moins» quelque diose qui lui appartienne, et je le verrai. . .

Camélia prit lestement la bagne amoriëe que René portait au doigt annulaire de la ifiatii gaûobe^ et elle fit ce que lui demandait la somftanibule.

— Je vois... je vois... — s'éeria presque Aussitôt cette dernière.

— Vous le v^ez?

— Oui.

— Pouvez-vous me le décrire ?.#

— Parfaitement.. . --• Il est jeune, -*• ft est blond, — il a des yeux bleus et des moustaches qui naissent à peine, — il ressemble à un chérubin...

Camélia se tourna vers René en sourianf .

— Pardieu 1 — pensa le jeune homme, — comme c'est difûcile de faire mon portrait !.. — elle m*a regardé tout à rhcure pendant cinq minutes I..

Camélia poursuivit :

— Puisque vous le connaissez, vous est-^il possible de lire dans son esprit et dans son cœur ?. .

— Parfaitement.

— Qu'y voyez-vous T..

— Par exemple!.. — se dit le jeune homme, — voici qui va devenir curieux !..

175 iks vivBims m faris.

^ Hadetnoiselle Hermaogarde ne répondit pas d'abord . Géméiia répéta sa question.

— J'aimerais mieux que vous ne me demandiez pas cela, — murmura la somnambule.

— Pourquoi donc?

— Parce que je crains que ma réponse ne yoos fasse de la peine...

— Oh ! — s'écria Camélia en souriant, — je crois que vous vous trompez. . .

Mademoiselle Hermangarde secoua la tète, puis elle répondit :

— Non t.. nonl.. je ne me trompe jamais, moi...

— Alors, parlez...

— Vous le voulez?

— Oui, je le veux.

— Alors, — dit lentement la somnambule, — vous ne vous en prendrez qu*à vous si mes paroles voas blessent au cœur?..

— Eh! sans doute!., mais mon cœur n'a rien à voir danMout cela, ainsi, parlez !..

René prêtait l'oreille avec une attention croissante et un extrême intérêt, mêlé d'un commencement d'inquiétude ; Camélia sembla remarquer son trouble et jeta sur lui un regard perçant qu'il soutînt de son mieux en s'efforçant de sourire. La somnambule commença.

CDe lettre d'amour.

— Celui que je vois,. — dit mademoiselle Hermangarde, — sait murmurer de trompeuses paroles à l'oreille de toutes les femmes...

René fil un geste de dénégation.

— Chut I . . — murmura Camélia, — écoulez. .. La somnambule poursuivit :

— En ce moment son cœur se partage . . sa voix et ses regards sont doublement menteurs... «

Mademoiselle Hermangard se tut.

— Ceci est vague, — dit Camélia, — je voudrais des détails...

— Que voulez-vous savoir î... — Précisez, — Je répondrai...

— - le jeune homme dont il s'agit, — puisqu'il est bien convenu qu'il s'agit d'un jeune homme, — vient chaque jour chez une femme qui lui a défendu de lui parier d'amour, — aime-t-il réellement cette femme?..

— Il Taime, sans doute, mais...

— Mais quoi?..

— Il la trompe.

— C'est faux ! — s'écria René.

— Chut ! — fit Camélia pour la seconde fois. Puis elle reprit :

— Il la trompe, dites-vous ?

— Comment?

— Il a une mattresse.

— Qu'il aime?..

— Â qui il le dit, du moins...

— Qu'est-ce que c'est que cette maîtresse ?

— Une figurante de l'Opéra.

— Jolie?

— Oui.

— Plus joUjS que l'autre femme ?

— Non.

— Pouvez-vous la décrire?..

— Elle est grande et mince, avec des jones roses et des cheveux blonds...

 mesure que MademcMselle Hermangarde parlait, la situation de René se faisait de plus en plus fausse; son embarras redoublait, -« de grosses gouttes de sueur perlaient à la racine de ses cheveux et il loi semblait qu'il marchait sur des charbons ardente.

Quant à Camélia, à chaque réponse de la somnambule son front s'assombrissait et l'expression de son visage devenait triste et douloureuse. CependaiU elle continua à interroger, d*une voix dont elle déguisait mal l'ironique amertume :

— Y a-t-il longtemps , — demanda-t-elle , — qo^ dure cette charmante liaison ?

— Plus de deux mois. ..

— Durera- t-elle longtemps encore?..

— Je ne vois pas dans l'avenir...

— Et, ce jeune homme est-il aimé par cette femme blonde?

— Non.

— En êtes-TOUS sûre ?

— Oui,

— Elle le lai dit, ce{àendant ?. .

— * Elle le Ini dit parce qu*il est riche et qa*il lui donne beaucoup d'argent.

— Est-ce qu'elle le trompe?..

— Beaucoup et souvent.

Camélia regarda René. Il était au moment d'éclater et ne se contenait qu'à grand'peine. La pécheresse pensa sans doute qu'elle était allée assez loin pour cette première épreuve, car elle s'écria aussitôt :

— Allons, en voilà assez I.. — Décidément, mon cher René, vous aviez raison, le somnambulisme n'a l»as le sens commun..*, et je ne crois pas un mot de tontes ces folies I . .-^Je me trouve un peu souffrante. . . reconduisez-moi, je vous prie...

René, enchanté de se voir enfin délivré du supplice qu'il endurait depuis quelques minutes, ne se fit pas répéter cette prière; il glissa deux louis dans la main du docteur Brunner et ne remarqua point que Camélia laissait tomber un billet de cent francs sur les genoux de la somnambule. Cette dernière, quoique toujours endormie^ fit disparaître prestement ce billet dans sa poche.

Les deux jeunes gens remontèrent dans le coupé qui les attendait. Durant le court trajet de la rue de la Chaussée-d'Antin à la rue de Provence pas un seul mot ne fut échangé entre eux. Camélia était sous le coup d'une évidente préoccupation. René, extrêmement embarrassé, ne savait de quelle façon entamer l'entretien. On arriva à la porte de la pécheresse.

4tO LKS VIVBDR8 OB l*ARI5

— Puîs-je monter avec vousî.. — demanda René.

— Je préfère être seule aujourd'hui, — je vous répète que je suis très-souffrante et que j*ai besoin de me reposer un peu...

— Alors, à demain. . et il attendit la réponse. Mais Camélia ne répondît pas et elle disparut dans

rintérieur de sa maison avec la légèreté d'une gazelle.

Deux heures après, monsieur de Savenay recevait la lettre suivante :

» Vous allez me trouver, mon ami, bien folle et bien ridicule, — vous allez rire de moi peut-être, et je Taurai mérité sans doute. Je n*ai sur votre cœur ancoo droit, aussi je ne me plains de rien, — pas même de tout ce que j'ai souffert aujourd'hui ; je vous avais défendu de m'aimer, — vous m'avez obéi. — C'est bien... Je m'étais juré, moi, de ne vous point aimer.— Je n'ai pas pu me tenir parole... — C'est ma faute, — pourquoi vous ai-je reçu?.. — pourquoi ai-je troïp présanîé de ma force?..

» Toutes les séductions se trouvent réunies en vous, René. . vous avez la jeunesse. . . vous avez la beauté. .. yous avez la fortune... vos yeux savent mentir, et vos lèvres aussi, liélasi.. vous possédez ce don fatal qui commande l'amour aux cœurs les plus rebelles... Je le savais... Je le sentais... Et cependant j'ai été assez folle, moi qui ne voulais plus aimer, pour vous laisser un libre accès auprès de moi, — pour vous recevoir chaque jour...

> Je suis tombée dans le piège que je me tendais... Je suis punie par où j'ai péché !.. J'avais fait un beau

LB CLUB DBS HIRONBBLLBS. 111

rêve. J*avais cro à cet amour dont je vous avais défendu de me parler et que vos yeux me disaient si bien...

» Mon cœur, qui jusque-là me semblait si bien mort, s*ëtait à mon insu ranimé, réveillé, — il était redevenu vivant et jeune.

» — Peut-être, — m'étais-je dit, — y a-t-il encore pour moi un avenir d'amour, — un avenir de bonheur...

» Et voici que le rêve s'efface, — voici que l'illusion disparaît!.. Oh! ces paroles de la somnambule, — ces paroles fatales que j'écoatais en feignant de sourire, mais- avec la mort et le désespoir au fond de l'âme, je ne les oublierai jamais!.. Vous aimez une autre femme!... Vous avez une maîtresse!.. La somnambule ne mentait point !.. — je viens de m'informer, — j'ai tout appris... — je sais tout...

» Elle se nomme Blondine — je la connais — elle est jolie. . . Plus jolie que moi sans doute.!. Je ne lui en veux pas, René, ce n'est pas sa faute si vous l'aimez... Mais pourquoi m'avoirdit, à moi, que vous m'aimiez? Vous m'avez fait bien du mal, et cependant je vous pardonne.. . Ne cherchez pas à me revoir... — je vous le demande par pilié, — je vous le demande à genoux!.. D'ailleurs, je vais partir, — quitter Paris... — m'éloigner pour ne plus revenir. . vous voir auprès d'une autre... auprès d'elle... ce serait trop souffrir, et, comme je ne veux point que la haine entre dans mon cœur, je pars.. . soyez heureux . . Je vous aimais. .. Adieu... > Camélia. »

Il est facile de comprendre ce qui se passa dans l'esprit du roué naïf, après avoir achevé la lecture de cette longue épttre, qui, nous n'hésitons pas à le dé-

182 LES TITBOaS DE PAHlS.

clarer, nous paratt on chef-d'œuvre du genre, eu égard an personnage i qui elle était adressée. L'adroite pécheresse attaquait à la fois René par tous ses côtés faibles, — et Dieu sait s*ils étaient nombreux! . . Aussi l'effet produit fut prompt comme la foudre : Réoé prit une feuille de papier à lettre sur laquelle il traça rapidement quelques lignes et qu'il glissa sous enveloppe avec trois billets de mille francs, puis il écrivit sur l'enveloppe l'adresse de Bitndine.

Les quelques lignes renfermaient un acte de séparation pur et simple ; il rendait à Blondine sa liberté toute entière et lui souhaitait mille prospérités. Une fois cette lettre expédiée, René courut chez Camélia. Le concierge avait reçu des ordres formels et ne le laissa point monter ; -- il devint comme fou, et, dans la même soirée, il écrivit trois ou quatre lettres qu'il envoya successivement et qui lui revinrent non décachetées.

Camélia triomphait dans son avidité, dans son orgueil, et dans sa soif de vengeance à l'endroit de Blondine ; toutes ses prévisions, toutes ses espérances se réalisaient une à une : elle venait d'écrasej* sa rivale I elle venait de prendre sa revanche 4e la dernière séance du Club des Hirondelles !

René, le lendemain matin, séduisit à prix d'or le concierge, dont la consigne- était modifiée et qui avait reçu Tautorisation de se montrer moins intraitable ; il franchit en quatre bonds les marches de l'escalier, et, le cœur palpitant et la main tremblante, il sonna chez Camélia.

vni

Camélia ec BlODdIne.

Mariette vint ouvrir; elle parut trës-surprise en voyant le jeune homme.

— Madame n'y est pas!.. — lui dit-elle d'un air effaré.

Mais René, sans tenir le moindre compte de cette affirmation de la soubrette, qui faisait mine de vouloir lui barrer le passage, Técarta vivement et se précipita dans l'intérieur ; il trouva Camélia, en peignoir blanc, les cheveux épars, étendue sur un divan dans le petit salon où elle avait l'habitude de le recevoir ; elle semblait très-émue et elle cachait sa tête dans ses mains.

René se précipita à ses pieds, elle le repoussa, mais doucement , il entreprit de se justifier et de plaider sa propre cause ; elle voulut lui fermer la bouche, mais elle ne put en venir à bout.

René s'obstinait à parler, et, — bon gré malgré, — force fut à la pécheresse de lui prêter l'oreille. Sans doute l'éloquence de IQ. de Savenay empruntait à la

484 LB5 TlYEURS DE PARIS.

circonstance un accent de persuasion irrésistible. Tonjours est il qu'an bout de trois heures de tète-à-tète il sortit de chez Camélia, le front haut, la lèvre souriante et le regard empreint d*uue*laugueur humide.

Rentré chez lui, René passa assez longtemps à écrire sur des feuilles de papier timbré quelques mots, au bas desquels il mettait sa signature. Puis, quand il eut achevé, il traça les lignes suivantes :

« Chère Camélia,

» Je connais tout le désintéressement de votre noble cœur. Permettez-moi cependant d'aborder aujourd'hui une question sur laquelle je ne reviendrai plus : quoi qu'il arrive, et votre vie durant, l'équivalent de cette rente de douze mille francs à laquelle vous renoncez pour moi vous sera servi chaque année. Comme garantie du payement de cette pension, je vous envoie sous ce pli des acceptations en blanc pour une somme de deux cent quarante mille francs. Ceci vous rend maîtresse de ma liberté, — car, avec ces petits papiers, il ne tiendrait qu'à vous de refermer sur moi les portes de la prison pour dettes Mais je ne puis remettre ma liberté en de meilleures et en de plus charmantes mains que celles qui tiennent déjà mon cœur et ma vie... Vous m'attendrez ce soir, n'est-ce pas?.. Vous me permettrez d'aller vous remercier à genoux de tout le bonheur que vous m'avez promis, — et aussi de tout le bonheur que vous m'avez donné...

» À ce soir donc, ma Camélia bien-aimée.

» Votre René. »

LB GLUB t>BS HiRORDBLLBS. 1^5

M. de Savenay envoya le tout à la pécheresse et ensuite il alla dîner avec Maxime, auprès duquel il ne se vanta point de sa bonne fortune, car, sans trop savoir pourquoi, il redoutait les railleries du gentilhomme et ses révélations au sujet du passé de Camélia. Vers les dix heures du soir, il courut à la rue de Provence. Camélia Tattendait, pelotonnée frileusement dans une chauffeuse, auprès d*un grand feu qui s'accordait mal avec la chaleur de Tatmospbère. — René s'assit à ses pieds sur un tabouret et il appuya sa tête blonde contre ses genoux, la regardant de bas en haut, dans une pose charmante. M. de Savenay était assez jeune et assez beau pour que ces petites mignardises, presque enfantines, ne parussent nullement ridicules.

Camélia prit sur la^ cheminée une enveloppe entr*ouverte. René reconnut celle qu'il avait envoyée à sa maîtresse; elle était, comme au moment de renvoi, bourrée de papiers timbrés. Avec cette enveloppe. Camélia donna deux on trois petits coups sur la joue de René, en lui disant d'une voix douce et tendre :

— Enfant!.. — Puis elle la jeta dans le brasier où le contenant et le contenu se consumèrent aussitôt.

— Que faites-vous?.. — s'écria René.

Camélia so^pencha vers lui et lui répondit dans un baiser :

— Ami, j'ai ton amour... c'est tout ce qu'il me fautl..

Hfttons-nous d'ajouter, pour expliquer à nos lecteurs ce désintéressement si beau, que les papiers timbrés qui venaient ^ie brûler étaient vierges de toute signature, et que les acceptations de René auraient

186 US nninis m pakis.

pu se reinmver, intactes et parfaitement empaquetées, dans Tarmoire à glace de Camélia. René s*avooa à lui-même qae la pécheresse était un ange et méritait d'être adorée.

Blondine. en recevant le billet de rupture dont nous ayons parlé plus haat, en prit d'abord très-pbîlosopbiquem^t son parti. René l'avait mise à la mode, — René lui avait donné un mobilier, des bijoux, une nombreuse garde-robe, — tout ceci la consolait fort de l'abandon immérité du jeune bomme. Nous disons immérité, car, malgré les insinuations perfides de la somnambule, docile auxiliaire des plans de Camélia, il est de fait que Blondine avait pratiqué à l'endroit de son amant une fidélité qui n'est pas dans les mœurs habituelles de ces demoiselles de l'Opéra.

— Babl... — pensait-elle, — il reviendra!... et puis, d'ailleurs, un de perdu, dix de retrouvés!... Et elle ne s'en préoccupa point davantage.

Mais, au bout d'une semaine, la liaison de René et de Camélia ne fut plus un mystère pour personne dan& la bohème élégante des viveurs et des pécheresses. Les bonnes amies de la gentille iBlondiue, et Albine avant toutes les autres, vinrent lui faire, l'une après l'autre, ces hypocrites compliments de condoléance, où, sous les formules banales d'un affectueux intérêt, se cachent si mal les griffes acérées d'une satisfaction ironique. .

— Il faut, en vérité, que ce petit fat de René n'ait pas beaucoup de goût, pour vous sacrifier à une Camélia ! • . — lui disait-on sur tous les tons, — on prétend q^'.il en est foi^^^ — qu'il fait poar elle des dé-

LE CLBE Dl* ■m^MMLtiM. 487

penses inoreyables, et qu*il Ventretient sur un pied quasi-royal I.. — Pauvre Blondine» ce n'est pas tous qu'on accusera de l'avoir ruiné !.. — Vous êtes un cœur d'or!.. — Vous ne savez jamais tirer parti de vos amants!..

Toutes ces choses, et bien d'autres encore que nous passons sous silence, aigrirent la jeune femme; elle se souvint de ce qui s'était passé au Club des Hirondelles ; elle se souvint de ce regard haineux que Camélia lui avait lancé sous le vestibule du théâtre des Variétés, et elle se dit qu'à coup siir sa rivale heureuse avait agi dans un but de vengeance, et avait mis en œuvre, pour ]ui enlever son amant, quelque manège odieux et quelque rouerie déloyale; cette pensée l'exaspéra, elle résolut de se venger à son tour, — non point de René, — duquel, après tout, elle n'avait pas à se plaindre, mais de Camélia en qui elle devinait bien une ennemie implacable. Seulement, de quelle façon s'y prendre pour arriver à celte vengeance?.. Blondine n'en savait pas le premier mot. A force de chercher dans ses souvenirs, Blondine se souvint que jadis elle avait lu un roman et vu représenter un vaudeville. Dans le roman, mesdames de Nesles et de Polignac se disputaient, l'épée à la main, le cœur du duc de Richelieu. Dans le vaudeville, deux femmes plus ou moins historiques (nous ne savons trop bsquelles) se battaient pour un amant à coups de pistolet. L'idée du duel sourit à Blondine qui avait, — ainsi qu'on le dit vulgairement, — la tête assez près du bonnet; elle envoya proposer à Camélia un cartel dans toutes les règles*

Camélia n'était nullement belliqueuse ; elle trouva la provocation bouffonne, — elle en rit beaucoup et

die refusa, de la Caçoo la plas absolue, d*aUer sur le tiaraiu.

— Âhl c'est ainsi!.. — s'écria l'ex-maîtresse de René. — Eh bien ! je loi proaYeraî, moi, à cette créature, qu'on ne se moque pas impunément de Blondine!.. — Et séance tenante, la jeune femme envoya chercher un tailleur.

Elle se fit prendre mesure du costume d'homme le plus mignon et le plus coquet qu'il fut possible d'imaginer : pantalon gris perle, gilet blanc, redingote noire ; elle exigea que tout lui fût livré sous troîs^ jours, et, pendant ces trois jours, elle passa chaque matin quatre ou cinq heures au manège de la rue da Faubourg-Montmartre Le tailleur fut exact ; Blondins se revêtit de sa toilette masculine qu'elle compléta par un étroite cravate noire, un chapeau gris, des bottines à éperons, et, en se regardant dans une glace, il lui fut impossible de ne pas convenir qu'elle était le plus charmant cavalier du monde, — un cavalier à faire tourner les têtes de toutes les filles d'Eve. Deux heures après, la jeune femme, métamorphosée en joli garçon ainsi que nous venons de le voir, et armée d'une cravache à pommeau d'argent, montait à cheval et prenait au grand trot le chemin des Champs-Elysées. Il faisait un temps magnifique et la grande avenue qui monte à rArc-de-l'Etoile était presque aussi encombrée de monde que le jour, où, pour la première fois, nous y avons conduit nos lecteurs. — Or, parmi tous les cavaliers, Blondine faisait sensation; elle maniait son cheval avec grâce et dextérité. — On la trouvait trop jeune et trop jolie pour un homme, — on soupçonnait bien qu'elle était une fenlme, mais personne ne la connaissait. Les promeneurs des contre-allées montaient sur des chaises pour la voir passer^ Blon-

LE CLUB DBS HIBOifOBliLBS. 489

dine allait toujours, — s'inquiétant fort peu de l'effet produit par elle, et cherchaat quelqu'un qu'elle ne trouvait pas. Ce quelqu'un, c'était Camélia. Enfin elle l'aperçut, étendue avec une nonchalance affectée dans une merveilleuse calèche découverte de Herler, que M. de Savenay lui avait donnée avec un attelage de chevaux anglais gris pommelés. Elle aussi faisait sensation par sa beauté, — et surtout par le luxe de son équipage, — par l'éclat de sa toilette, par sa pose prétentieuse — et par l'imperiinence audacieuse de son lorgnon. René l'escortait à cheval. Blondine les laissa passer, et les suivit à une distance de quelques pas. Elle attendait que M. de Savenay s'éloignât de sa mattresse, ce qui, du reste, ne tarda pas beaucoup. Il rencontra trois ou quatre de ses amis avec lesquels il se mit à causer, et il demeura un, peu en arrière. Blondine alors éperonna son cheval, — rejoignit la calèche et prit la place que René venait de quitter. Camélia la regarda avec élonnement. Blondine se penéha vers l'intérieur de la calèche.

— Me reconnaissez-vous ? — demanda-t elle à sa rivale.

— Non, — répondit sèchement Camélia.

— Alors, je vais vous dire naon nom...

— Je n'en ai que faire. . . • >

— Je suis Blondine.

— Ah! vous êtes Blondine... — eh bienl après î..

— Nous avons un compte à régler ensemble, Ma-> dame...

— Je ne crois pas... — murmura la pécheresse peu rassurée.

Et en même temps elle cria à son cocher : -^ Jean, tournez bride et brûlez le pavé. ,

4fO ttS tlVIttns AB^AWS.

Hais, arant qae le cocher ait eu le temps d'obéir, Blondine avait répliqué :

— Yoas m*avez débarrassée d*an amant qui m'ennuyait, je vous^ dois de la reconnaissance et je veux m'acquitter , — tenez , maintenant nous sommes quittes I.. Et Blondine, après avoir cinglé d'un coup de cravache la figure de Camélia, lança son cheval au galop et disparut dans la foule.

Camélia poussa un grand cri; elle porta sou mouchoir à son visage et elle.lq retira ensanglanté, elle se crut défigurée et elle s'évanouit.

René arriva, — il fit revenir sa mattresse à elle- ^ème en lui mouillant les tempes avec quelques gouttes de vinaigre qu'il alla chercher dans un des cabarets qui bordent l'avenue de l'autre côté du rond-point. Le coup de cravache n'avait fait qu'entamer l^èrement le menton. Camélia se sentit un peu consolée en l'apprenant. Cependant elle porta plainte.

Lorsque l'affaire se jugea en police correctionnelle, Blondine était en Allemagne avec un riche Anglais; elle fut condamnée, par défaut, à huit jours de prison et cinquante francs d'amende. Nous la retrouverons plus tard.

Quant à René, il était enchanté de tout cela. Deux rivales se disputant son cœur à coups de cravache offraient à son orgueil un triomphe bien doux et donnaient un éclat magique aux rayons de son auréole.

L'Opéra.

Nous voici revenus, après un détour peut-être trop long, au point de départ de cette seconde partie, c'està-dire à la fin du mois d'octobre de Tan de grâce 1849. René était toujours l'amant de Camélia. — Mais cette flamme si vive dont nous Tavons vu brûler semblait depui» longtemps près de s'éteindre. Et, de fait, elle n'avait guère survécu aux premiers enivrements de la lune de miel Le jeune homme, inconstant par tempérament et par caractère, s'était blasé bien vite sur les bonheurs de cette possession tant souhaitée. Maintenant il ne tenait plus à Camélia que par ces mêmes liens de l'habitude qui l'avaient, dans l'origine, attaché à Ëlondine. Et puis, comme dans les premiers jours de sa fougue amoureuse il avait dépensé énormément d'argent pour sa aouvelle maîtresse, son orgueil trouvait une agréable pâture dans le luxe dont il l'avait entourée et il était bien aise de jouir des bénéfices de ce luxe, aussi ne pensait-il point à se séparer de Ounélia; mais chaque jour il s'applaudissait in-

192 * LIS TIVEimS M PARIS.

tériearement d'avoir va réduire en cendres, sous ses propres yeux, les deax cent quarante mille francs de traites qu'il avait si imprudemment souscrites. Camélia, de son côté, s'apercevait bien que son empire sur René diminuait à vue d'œil, et elle s'en irritait sourdement; elle s'en irritait d'autant plus, qu'il lai avait fallu déployer des prodiges de rouerie transcendante pour amener dans ses filets cette belle proie qui allait lui échapper, — non i>as, toutefois, sans laisser entre ses mains, comme nous le savons, une forte plume de son aile. Cependant elle ne désespérait point, et, — pour remettre René sous le joug, — elle comptait sur son habileté, — sur le hasard et sur son étoile. Ses deux amies et alliées, — jusqu'à cette heure inutiles, — Esther et Sydonie, — lui disaient souvent avec une impatience croissante et mal dissimulée :

— Enfin, Camélia, quand feras-tu pour nous tout ce que tu nous as promis?.. Et toujours elle leur' répondait :

— Patience!..

Cependant il s'opérait dans les sentiments de René un revirement naturel et facile ii prévoir, — un véritable mouvement de bascule — qu'on nous pardonne cette expression. — A mesure que l'image de Camélia s'effaçait dans son cœur, celle de Berthe de Croî y reparaissait plus lumineuse. A mesure qu'il était moins assidu au logis de la rue de Provence, il se montrait davantage chez madame de Luzy, où il entendait souvent parler de la jeune comtesse. Henry de Cro! et sa femme i*evinrent à Paris.

René, dev^tt en quelque sorte le commensal de la

us CCOB DBS HIBONDBLLBS. 49S

sœur du marquis d'Aadival, fat admis à voir Berthe presque dès le jour de son arrivée, car il se trèuvait chez Henriette de Luzy le jour où madame de Croï lui vint rendre sa première visite. •

Berthç, toujours radieuse de bonheur et d'amour, était plus jolie encore que lors du voyage k Paris pendant lequel elle avait assisté à la fête de la duchesse de Chaumont-Landry.

Henriette présenta René à son amie.

Cette dernière ne contint qu'à grand pehie un léger sourire qui vint plisser sa lèvre en reconnaissant son timide et muet danseur du bal de Tété précédent. Et quand Henriette lui eut dit tout bas que ce même jeune homme étonnait Paris par le faste de ses dépenses et par le scandale de ses amours, elle ne put s'empêcher de le regarder avec de grands yeux étonnés. Du reste, elle se montra charmante, elle le pria de considérer sa maison comme lui étant ouverte et elle l'invita, une fois pour toutes, aux' soirées qu'elle donnerait. Monsieur de Savenay rayonnait de plaisir et d'enthousiasme. Cet enthousiasme, d'ailleurs, ne t^rda guère à se modifier quand notre héros eut vu de près ce couple charmant qu'il s'était juré de désunir. Chacune dé ses visites au comte de Croï et à sa femme, — et elles furent fréquentes, — faisait éprouver au jeune homme le supplice de Tantale.

Henry et Berthe s'aimaient tant, — ils s'aimaient d'un amour si naïf, — si profond, — si exclusif, — si ingénu, — qu'ils ressemblaient bien plus à deux amants follement épris l'un^ de l'autre qu'à des époux dont l'amour remontait à deux ans bientôt. Cette tendresse mutuelle, cet amour partagé, établissaient autour de la jeune femme une barrière qui devait sembler et qui semblait en effet infranchissable à René. Or, il est

49i us TITBimS DE PARIS.

vraisembltible qu*il aurait renoncé, non-senleitient à condaire à bien, mais même à tenter une entreprise hérissée de tant d*impossibilités, si Tintervention d'im mauvais génie n'était venue lui ouvrir tout d'aa coap de nouveaux horizons. Voici ce qui se passa :

C'était un soir, — à l'Opéra. — On jouait le Prophète et la salle était comble. — Rien, par parenthèse, n*est plus curieux à observer que la salle de rOpéra un jour de brillante représentation. Bien souvent ce n'est pas sur la scène qu'est tout l'intérêt du spectacle. Que de drames d'amour, — aux dénoûments joyeux ou sombres, s'ébauchent ou se poursuivent dans ses loges, qui resplendissent du triple éclat du gaz, des diamants et des beaux yeux ! Que de frissons de plaisir ou d'angoisse passent sur de blanches épaules, à propos de deux regards qui se croisent ou de deux sourires qui s'échaugenl. Enfin, ainsi que Ta chanté monsieur Scribe dans . Tun de ses opéras-comiques :

Que ces murs coquets, S'ils n'étaient discrets, Diraient de secrets !..

Les indifférents, — les gens superficiels, et ceux qui jouissent du bonheur de n'être pas, comme nous, observateurs par état, — ignorent-les mille et une significations de la télégraphie par gestes, si fort usitée dans les salles de spectacle dé Paris en général, et dans celle de l'Opéra eu particulier^ Combien s'établissent ainsi de muettes correspondances entre les loges et l'orchestre, sous les yeux des maris et des jaloux qui n'y voient littéralement que du feu. Je ferais cinquante volumes avec la moitié des petis mystères dont j'ai> mol qui vous parle, saisi la clef^a

IM CLOB DBS HIBONOBLLBS. 495

Eassage, et ces volumes seraient charmants. — Je les 3 rai peut-être un jour. — Un bouquet posé sur le rebord d'une loge, — un gant été et remis, — *un éventail ouvert et fermé deux fois de suite, -^ une main blanche et fine caressant des cheveux blonds ou bruns, sous le prétexte menteur de réparer un désordre qui n*existe pas, contiennent bien de tendres serments,

— bien d'amoureuses paroles, — bien des promesses de bonheur. Enfin, nous le répétons, ce n'est pas toujours sur la scène qu'il faut, à l'Opéra, chercher l'intérêt du spectacle. Tout ce qui précède est destiné par nous à servir en quelque sorte d'introduction à ce qui va suivre.

Ce soir-là, nous l'avons dit, on jouait le Prophète,

— La musique de Meyerbeer et le talent de ses interprètes attiraient la foule, et l'immense vaisseau de l'Opéra était rempli à déborder. A différents endroits de la salle,^t parfaitement isolés les uns des autres, se trouvaient placés quelques-uns des principaux personnages de notre récit. Dans une baij^noire du côté gauche, ou voyait ou plutôt on devinait Camélia, fort contrariée de se sentir si ' peu en vue et d'être condamnée à une demi-obscurité. Mais, quand elle avait envoyé au bureau de location, il ne restait de disponible que cette baignoire. Force lui avait donc«élé de s'en contenter. René occupait à l'orchestre son fauteuil habituel. Et, enfin, dans une loge de la galerie, du côté droit et au premier rang, se trouvaient le comte de Croï et sa femme. L'éblouissante beauté de Bertbe servait de point de mire à toutes les lorgnettes, et chacun se demandait le nom de cette merveille encore inconnue.

L'inlerr oratoire.

La jeune femme portait ce soîr-là une toilette délicieuse de simplicité et de bon goût. Cette toilette consistait en une robe de gros de Naples blanc, dont le corsage un peu décolleté laissait entrevoir la naissance de seft épaules fermes et satinées et de sa gorge de marbre grec Les longues boucles de ses cheveux blonds semblaient caresser amoureusement les contours de cette gorge charmante. Â côté d'elle, mais uiu peu en arrière, était son mari; qui la regardait avec une adoration passionnée. Presque à chaque minute, Berlhe se retournait pour sourire à Henry, et, par instants, elle lui tendait furtivement sa main qu*il serrait à la dérobée. Le chaste et saint amour de ces heureux époux goûtait ainsi sans scrupule et sans remords tous les plaisirs de Tamour clandestin.

Nous avons dit déjà que madame de Croï, avec sa beauté si jeune, si fraîche, si éclatante et en quelque sorte si naïve, servait de point de mire à toutes les lorgnettes de la salle. Mais, parmi cette multitude de

498 LES ▼tTB0RS M PÂMS.

spectateurs dont les yeax se toamaieot iDcessammeut da cAté de sa loge, il y avait sartoat deux personnes qui, de deux points différents, la regardaient avec une fixité pareille, mais avec une expression bien dissemblable. — L'une de ces personnes était René. — Nos lecteurs Tout déjà deviné sans doute. — Sa pensée et sou regard ne se détachaient point de Bertbe, et, certes, son attention était bien loin des harmonies on peu sauvages de Topera de Heyerbeer. — L'autre personne était Camélia.

A partir du moment où la comtesse de Croî était entrée dans sa loge, la pécheresse, qui avait tressailli à son aspect, et dont la jumelle d'ivoire ne s'était plus détournée du radieux visage de la jeune femme, semblait en proie à une émotion violente et indéfinissable. On eût dit que sa main tremblait et que des éclairs jaillissaient de ses yeux à travers les doubles canofls de sa lorgnette.

Aussitôt après la fin du second acte, René, sans s'occuper de Camélia, quitta sa stalle, gagna le couloir du premier étage et se fit ouvrir la porte de la loge de Berthe. Henry de Croî lui tendit cordialement la main. Il salua la jeune comtesse, échangea avec elle et avec son mari quelques-uns de ces lieux -communs insignifiants qui $(ont la menue monnaie des conversations da monde; puis, après cinq minutes ainsi employées, il se retira.

Camélia, en le voyant entrer dans cette loge, n'avait pu contenir un mouvement de surprise manifeste. L'expression de son visage changea de nouveau ; — elle parut presque joyeuse. On eût dit qu'elle se sentait soulagée et qu'elle allait enfin savoir le mot d'une énigme longtemps et vainement cherché. Pour la première fois depuis le commencement du spectacle,

VB CUm DSS BlIOniLUt. 499

le replaça sa lorgnette sur le rebord de la baignoire i elle approcha de ses narines roses son bouquet de imélias rouges et blancs. Quelques minutes se pas- ^rent ainsi. La jeune fenune se retourjiait fréquemlent et elle ne tarda pas à donner des signes non qnivoques d'impatience. Sans doute elle attendait nelqa'un qui ne venait pas, et Camélia n*aimait point attendre. En6n la porte de la baignoire s'ouvrit et léné entra.

— Bonsoir, ma chère, — dit-il d'un ton léger et caalier. — El il s'assit derrière sa maîtresse.

Camélia lui répondit par une petite moue.

— Qu'est-ce que vous avezdo^c? — demanda René.

— Qu'est-ce que vous voulez que j'aie?

— - Si je le savais, je ne vous le demanderais pas.

— Eb bien! je n'ai rien.

— Alors, lant mieux. — En vous voyant l'air si maussade, je craignais que vous ne fussiez souffrante.

— J'ai donc l'air maussade?

— Dame! un peu...

— Ce que vous me diles-là est d'autant moins gracieux que je suis souffrante en effet, et que c'est vous qui eu êtes cause.

— Moi!..

— Vous-même.

— Par exemple!

— lilon cher René, croyez-vous que vous me fassiez Que vie bien gaie, maintenant ?

— Mais il me semble... — commença René. Camélia l'interrompit :

— Aujourd'hui, par exemple, — dit-elle, — pensezvous que j'aie beaucoup à me louer de vous ?

^Qu'ai-jefaitî

200 LIS yiVBURS DE f JIIIIS.

— Voas ne vous en doutez pas?

— Non, en vérité.

— D*aboi*d, vous m'aviez promis de venir me prendre pour me conduire au bois...

— J'en ai été empêché.

— Par quoi?

— Maxime de Bracy m'a mené voir des chevaux qu'on veut lui vendre.

— C'est cela, vos amis passent avant moi!

— Vous ne le croyez pas. . .

— Je fais mieux que le croire, j'en suis parfaitement sûre !.. et, ce soilr encore, vous me laissez toute seule dans'ma loge et vous allez faire des visites dans la salle, sans être seulement venu me dire deux paroles ..

— De quelles visites parlez- vous? t- demanda

René.

— Oh ! mon Dieu, tout bonnement de ces gens qui sont là, en face de moi.. .

Et Camélia désigna Henry de Croï et Berlhe.

— Bon! j'y suis!.. — pensa René, — Camélia est jalouse de m'avoir vu parler à une femme plus jolie qu'elle, et voilà pourquoi elle me reçoit si mal.. .

Nous ne tarderons pas beaucoup à savoir combien le pauvre garçon se trompait.

La pécheresse reprit :

— Je croyais presque que vous ne me feriez pas l'honneur aujourd'hui de me venir souhaiter le bonsoir.

— Vous voyez bien que vous vous étiez trompée.

— C'est vrai, et je vous en remercie.

11 y eut un moment de silence. Camélia le rompit.

LE CLUB DBS HIRORDBLLBS. 204

— Est-ce que ce monsieur auquel vous parliez tout à rheure est le mari de cette jeune femme ?..

— Oui.

— Comment se nomme-t-li?

— Le comte de Croï.

— Est-ce un de vos amis intimes ?

— Non, — c'est tout bonnement une de mes connaissances.

— Comment trouvez- vous sa femme?..

— Je ne la trouve pas mal, — répondit René avec une indifférence affectée.

— Pas mal!., s'écria vivement Camélia —Vous êtes difficile, mon cher !.. elle est ravissante et je n'ai jamais rencontré aucune femme qui lui puisse être comparée!..

— Pas même vous ? — demanda René en riant.

— Pas même moi.

— Quel enthousiasme ! . .

— Ce n'est pas de l'enthousiasme, c'est de la bonne foi, et je suis assez jolie pour pouvoir rendre justice à la beauté des autres... — La laideur seule, mon cher ami, a le droit de se montrer jalouse...

— Alors, — répliqua le jeune homme, — vous n'avez jamais dû l'être et vous ne le serez jamais !..

■^ Assez de compliments comme cela... — Revenons à cette jeune femme. . .

— Je ne m'explique point votre préoccupation à son endroit...

— Ma foi, ni moi non plus, mais, sans que je puisse deviner pourquoi, je m'intéresse vivement à elle et je me sens curieuse de tout ce qui la concerne... — Comment s'appelait-elle avant son mariage?..

— Mademoiselle de Lespar^ ...

uttntr.

i\x^qu*k ce moment nous nous sommes renfermés, en écrivant ce livre, dans les bornes à peu près strictes de la classique unité d'action. — Ce qui veut dire que l'intérêt de notre œuvre (en admettant toutefois qu'elle renferme un intérêt quelconque ) s'est concentré sur un petit nombre de personnages principaux. — Maxime de Bracy , — René de Savenay , — Marguerite, — Marie, — Blondine, — Camélia et Berthe de Croï ont acca* paré tous les rôles et n'ont guère laissé que des comparses graviter autour d'eux. — Mais maintenant il importe d'introduire dans notre récit de nouvelles figures, et ces figures nous allons les présenter à nos lecteurs sans préambule et sans périphrases.

Il existe sur le boulevard Pigale une imprimerie dont nous taisons le nom, pour des raisons faciles à comprendre. Cette imprimerie est une sorte de repu-

S06 LES VIVEURS DB fÀRIS.

bliqae. Des compositeurs babiles, ouvriers laborieux pour la plupart, y travaillent pour leur compte, ne recevant aucun salaire du titulaire de l'imprimerie auquel ils payent une redevance par chaque feuille imprimée qui sort des presses qui lui appartiennent. Ces ouvriers réalisent ainsi un bénéfice un peu plus considérable que s'ils étaient à la solde du patron.— Quelques petits journaux littéraires, — quelques revues , — quelques romans , — un petit nombre de pièces de tbéfttre, tels sont les travaux qui alimentent Tactif labeur de ces typographes.

Nous demandons à nos lecteurs la permission de les introduire dans cette imprimerie.

C'est un lundi. — Cinq ou six travailleurs seulement sont à leur poste, car les ouvriers de Paris ne dérogent guère à la vieille coutume de fêter la Saint- Lmidi, comme ils disent dans leur langage toujours coloré et souvent spirituel. Les typographes modèles présents à l'atelier sont vêtus de blouses bleues, toutes maculées de taches d'encre grasse et noire. Quelquesuns ont les manches retroussées jusqu'au coude. Trois ou quatre portent des bonnets de police, très-habilement fabriqués en papier, et posés sur l'oreille droite d'un air crâne et tapageur.

Disons en passant que presque tous le^ typographes ont reçu quelque instruction, et que leur contact incessant, sinon avec les écrivains, du moins avec les manuscrits, en fait des êtres quasi-littéraires.

Nous devons ajouter, pour être dans le vrai, que ceux qui travaillent habituellement pour les grands journaux quotidiens deviennent assez souvent d'insupportables politiqueurs et donnent volontiers leur petit coup de main à toutes les révolutions naissantes. — Que les émeutes leur soient légères ! —

tZ CLUB DIS HIRONilBLLfcil. 307

Dans un coin ^ l'imprimerie, un apprenti d'une douzaine d'années, qu'on appelait indifféremment Clampin ou le Môme, était en train de trier des caractères épars sur un large marbre. Un des ouvriers leva la tète et dit, en secouant les cendres de sa pipe :

— Y a-t-ii encore de la copie du roman T..

— Non, — répondit une voix, — le dernier feuillet est en main...

— L'auteur n'en a donc pas donné ce matin î. .

— Il s'en est privé.

— Nom d'une pipe I.. s'écria le premier interlocuteur, — voilà un auteur qui ne va pas vite !.. — il ne lui faut que dix minutes pour faire un chapitre, mais il n'a pas souvent le temps de trouver ces dix minutes...

— Qu'est-ce que tu veux, ces auteurs, ça r%g0le toujours?., ca ne songe qu'à s'amuser!..

— Pourtant celui-là en fait joliment, des livres!..

— C'est possible I mais toujours est-il que nous n'javons pas de copie, et que dans un quart d'heure il ne nous restera qu'à tourner les pouces et à nous regarder dans le blanc des yeux..

— Ça, c'est bien vrai!,.

— Eh ! Clampinî. .

— M'sieu Dulourg?.. — répondit l'apprenti en levant vivement la tète.

— Joue des guiboleSy mon garçon, — prends tes échalas à ton cou, file chez l'auteur et demande-lui de la cepie. — S'il n'y en a pas, tu lui diras que tu vas attendre un moment et il en fera. . . — surtout va comme le vent et reviens pareillement... — Allons, le Môme, pousse-toi de Vair!..

L'enfant, enchanté de l'occasion de flânerie qui s'offrait à lui, saisit sa casquette et s'élança hors de l'a-

telier. Aossitôt tprès le àé^àri de Clampin, VoiiYner qa'oQ uouunait Daboorg se mit à diaoter à tae-tète le fameux refram da Chevalier de Maison-Rouge :

Mourir pour la patrie^ Mourir pour la patrie, Cest le sort le plus beau, Le plus digne d'envie, (Test le sort le plus beau, Etc., etc., etc...

Tandis qu'an antre typographe entonnait avec non moins d*ardear l'air patriotique de Charles VI :

Non, non, jamais.

Jamais en France, Jamais l'Anglais ne régénérai...

Et qu!enfin un troisième fredonnait sur un ton moitié grivois, moitié sentimental, un couplet de Béraoger.

Avons-nous besoin d'ajouter qu'une effroyable cacophonie devait résulter et résultait en effet du cboc de ces trois dissonances.

Après une .lutte de quelques minutes ^tre ces poumons robustes et ces gosiers de fer, les chanteurs assourdis se turent presque en même temps les uns qae les autres.

— A propos, — demanda Dubourg, — Quelqu'un a-t-il rencontré Cabirol, hier ?. .

— Moi, — répondit un compositeur.

— Toi, Folichon?

— Moi-même, en personne véritable et naturelle.

— Et où donc ça, que tu l'as vu ?

— Chez Ramponneau.

LB CLUB DBS ttIRONDBLLBS. 209

— ExcasezI.. — plus que ça de chic!.. — tu te pales Ramponnean le dimanche!..

— Mais z'-oui, un peu que je me le paie !..

— Dieu de Dieu! est-il sur sa houche, ce Folichon!

— Qu'est-ce que tu veux? — J*adore la bombance! . . — le lapin sauté me subjugue et le fricandeau a pour moi des attraits irrésistibles... — Tous les goûts sont dans la nature, — il y a des particuliers qui feraient des folies pour le beau sesque, — moi je préfère le I>etit bleu!. .

— Et tu as, ma foi, bien raison, mon ami Folichon I — c'est plus sûr et moins trompeur !..

— Je Tai toujours pensé ! — la bouteille est l'amie de l'homme!..

— Bravo 1 Folichon ! . . t'as mon estime !.. — tu n'es pas comme ce farceur de Gabirol !.. nom d*une pipe!... en voilà un que le cotillon subjugue!..

— Âhl oui!., quel être amoureux que ce particulier-là!..

— Est-ce qu'il était tout seul, hier, chez Ramponnean?

— Plus souvent...

— Il se trouvait en sodlliéié?,.

— Parbleu!

— Dusesque?

— Et du soigné!.. — une jeunesse entre quinze et seize, qui ne m'a point paru piquée des-z-hannetons... — un vrai bouton de rose, quoi"!, .

— Voyez-vousça!.. scélérat de Gabirol!..

— Du reste, faut tout dire, — il y avait à cété de cette jeunesse une femme d'âge en bonnet vertueux, laquelle m'a fait diautremeht Teffet d'une tante ou d'une grand'mère légititne...

— Tiens! tiens ! tiens!.-, est-ce que par hasard Ga-

210 LBS yivtims m piris.

birol toornerait au conjogal et soupirerait pour le boa motif?

— Ça serait drôle!..

-r- Loi qui était toujours à se moquer des maris!. ..

— Bah ! on a beau être flâneur, noceur, goùapeur et gobichonneur, enfin un viveur fini, comme ils disent dans la haute, faut toujours en finir par récbarpe de monsieur le maire et le surplis de monsieur le curé. — Et nous y passerons comme les autres, moD ami Dubourg...

— Tu crois ça, Folichon?..

— J'en suis atteint et convaincu. . .

— Dame ! faudra voir !..

— Vois-tu, rétat de célibataire, c'est pas une position sociale! le conjugal a ses charmes. .

— Le fait est que ça doit être bien gentil, quand on rentre après sa journée, de trouver une soupe chaude et des mioches à qui on donne le fouet...

— Sans compter qu'une épouse est très-utile dans un ménage. — Quand on est un peu en colère, on tape dessus et ça vous calme tout de suite. . .

— Oui, ma foi, et peut-être bien que si Gabiroi pense à Fhymen, Gabiroi a raison...

En ce moment la porte de Timprimerie s'ouvrit et un nouveau personnage y fit son entrée en s'écriant 1 joyeusement :

-«- Qui est-ce qui parle "de Cabirol? voilà le Gabiroi demandé... Vive la joie et les pommes de terre!.. — ! Bonjour, mes vieux... — ça va bien?., merci, — pas j mal, — et vous?

Et après avoir débité ce speech burlesque, le nonveau venu prit une pose comique et fit un salut mili- | taire.

Un éclat de rire universel lui prouva surabondam-

Ll CLUB MS BIBOlfBSLLSS. 144

-ment que sa turlupinade n'avair point manqué son effet. Cabirol, — car c'est bien lui que nous venons de voir, — était un jeune homme de vingt-cinq ans, — fort joli garçon, — et son extérieur n'aurait point manqué d*une distinction réelle s'il n'eût affecté, dans sa tenue et dans son langage, une allure excentrique et de mauvais goût dont les quelques mots que nous venons de reproduire ont déjà pu donner une idée. Sa taille moyenne et bien prise avait quelque chose de militaire et de dégagé; — il le savait, et comme, dans son amour-propre, il trouvait extrêmement flatteur de pouvoir être pris pour un sous-lieutenant vêtu en bourgeois, il ne négligeait rien de ce qui pouvait contribuer à lui donner l'air martial. Ses petites moustaches noires se retroussaient en crocs formidables sur ses joues presque aussi bronzées que celtes d'un spahis. Il portait ses cheveux très-courts et taillés en brosse. Ses pantalons, démesurément larges, affectaient cette courbe hardie, dite à la houzarde, que les militaires en congé affectionnent plus que toute autre. Enfin, son chapeau, placé tellement de côté qu'il ne semblait tenir sur sa tête que par un miracle d'équilibre, ne contribuait pas peu à lui donner une apparence tapageuse et soldatesque.

Caklrol.

Malgré les petits ridicules q\ie nous venons de mettre eu évfdence à la fin du précédent chapitre, et dans lesquels le jeune homme se coiùplaisait, le visage de Cabiroh n*en exprimait pas moins la loyauté, la franchise et un intarissable fonds de joyeuse humeur. Dans tous les ateliers où l'avaient conduit les hasards de sa vie inconstante et un peu bohémienne, Cabirol avait été adoré. Partout, en effet, il amenait avec lui Tentrain le plus irrésistible et une gaieté communicative. Par sa faconde, ses lazzis, ses calembours et ses chansons, il faisait paraître moins longues les heures du iravail. Il n'y avait pas un typographe dans Paris qui ne le connût de réputation, et sa venue dans un atelier était accueillie comme un heureux événement.

Cabirol pouvait passer pour un excellent ouvrier. Quand il voulait travailler, personne n'égalait la prestesse merveilleuse avec laquelle il faisait passer les lettres métalliques de la casse dans le composteur ; I seulemenr ne voulait pas souvent, noius savons

su LBS flVBUaS DB PAHIS.

déjà pourquoi. — Nous avons entendu ses camarades déclarer qu'il était noceur, — rigoleur, — bambocheur, etc. — C'était, en outre, un véritable Don Juan, un Lovelace au petit pied. — Il ne trouvait guère de cruelles. — Les plieuses de journaux reconnaissaient son empire; — les brocheuses ne lui résistaient que pour la forme. — Enfin, il avait laissé des Ârianes dans tous les quartiers de Paris, — depuis les hauteurs du pays latin jusqu'à celles des buttes Montmartre.

Cabirol, aussitôt entré dans l'atelier du boulevard Pigale, se disposa à se mettre à l'œuvre : il éteignit un cigarre à bout coupé qu'il fumait en arrivant ; — il suspendit son chapeau à un clou ; il Ôta sa redingote et la plia soigneusement. €e jour-là, Cabirol était venu à l'imprimerie dans sa grande tenue des dimanches et fêtes. En voyant les préparatifs que nous venons de décrire, il y eut parmi les ouvriers un murmure d'étonnement et presque d'incrédulité. La chose était, en effet, si surprenante, qu'au premier coup d'oeil elle pouvait paraître douteuse.^ — Dubourg se fit l'interprète de la stupeur générale.

^ — Comment!.. — s'écria-t-il, — tu vas travailler, Cabirol?.. tu vas travailler, un lundi?..

— Ma foi! mon garçon, — ça me fait assez cet effet-là... à moins toutefois que je ne sois noctambule et que je ne rêve tout éveillé I

^- Mais, explique-nous...

— Comment ça se fait que je me dispose à piocher?

— Tout juste.

— Eh I mon Dieu, mon pauvre vieux, toat bonne-

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ment parce que je suis dans la panne... Crédit est moi^t, les Cabirol l'ont occis!.. — Ma poche est veuve de toute espèce de monnaie. .. iVifr dé braise!.. Débine et coippagnie I . . pas un monaco !.. et c'est gênant. — J'ai fait hier des dépenses exagérées.

— Chez Ramponneaul.. — hasarda Dubourg eu clignant de l'œil d'une façon quf'il voulait rendre significative et spirituelle.

— Tiens I . . — s'écria vivement Cabirol,— tu sais.. .

— Comme tu vois.

— Tu y étais donc aussi, toi, chez Ramponneau?

— Non; mais Folichon t'a coudoyé.

— Même, — ajouta Folichon, — que tu étais dans une socilliété assez rupe, et que ça ^absorbait au point de t'empêcher de reconnaître les amis.

— Farceur!.. — reprit Dubourg d'un ton jovial et en donnant un grand coup de coude à Cabirol, — il paratt qu'elle est un peu soignée, la petite?

— Ohl — appuya Folichon, — il est bien connu que mossieu se paye des bonnes amies dans le grand chic!.. — Volupeté nnmévo 1 !..

— Silence dans les rangs, vieux vicieux! — s'écria Cabirol avec une gravité qui ne lui était point habituelle.— La personne auprès de laquelle je me trouvais hier n'est pas au nombre de celles dont on peut parler en plaisantant. .. — c'est une honnête fille, mes compères, et je l'épouserai dans trois mois.

— C'est-il vrai, ça? — demanda Dubourg.

— Vrai coname la vérité.

— Tu te maries!...

— A un arrondissement sérieux, — oui, mes vieux

— Toi, Cabirol?

— Moi, Cabirol...

t46 LES VIVEUBS OB PARIS*

— Oh! par exemple; j*ea sais si stupéfait, que je n'en peux pas revenir.

— G*est pourtant comme çal.. Je suis las de la noce et de la bamboche!.. — je me retire de la circa* lation ! — je me range des» voitures, — j'épouse 1 . . — Faut bien faire une fin, — vois-tu, — et puis j'ai rencontré un ange, et c'est rare, les anges, sur le pavé de ce galopin de Paris!.. Bref, je serai très-heureux et j'aurai beaucoup d'enfants.

— Tiens, — dit Dubourg, — ça fera des petits compositeurs!

— Parbleu! — répondit Gabirol en riant, — ils n'auront pas encore dix-huit mois qu'ils sauront distinguer le cicéro du petit-romain, et Vitalique de la gaillarde, — A trois ans et demi, ils seront ferré? sur la mise en pages, et à sept ans ils entreront comme correcteurs chez messieurs Didot.

— N'empêche, — poursuivit Dubourg, — le diable m'emporte ! si je m'attendais à te voir entrer sitôt dans la grande confrérie.

' — Ma foi, mon vieux, — répliqua Gabirol, — je ne m'y attendais pas non plus ; — mais je suis piucé, — le cœur est pris, je dirai le oui solennel.

Cette conversation fut interrompue par le retour de Clampin qui rapportait de la copie. Les ouvriers se partagèrent aussitôt les feuillets du romancier, et une activité prodigieuse régua dans l'atelier jusqu'au soir.

Une fois son travail achevé, Gabirol revêtit le luxueux habit dont il s'était dépouillé en arrivant. — Il ralluma son cigarre, et il alla s'attabler dans une des gargottes infimes qui pullulent sur les boulevards

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extérieurs, et oA on lui servit, moyennant quelques sous, une nourriture imuséabonde et peu abondante. Ainsi restauré tant bien que ma(, Cabirol se dirigea d'un pas leste et joyeux vers la rue Saint-Nicolas, cette artère toujours sale et mal habitée qui dépare le beau quartier de la Chaussée-d*Antin. — Il s'arrêta en face du n^ 16. — La maison était vieille et laide.

— Il n'y avait pas de portier, et une allée noire et puante conduisait à un escalier vermoulu. Gabriel franchit l'allée, s'engagea dans l'escalier et monta jusqu'au quatrième étage. Là, il frappa légèrement deux ou trois petits coups contre une porte qui s'ouvrit presque aussitôt.

— Est-ce vous, Armand? demanda une voix jeune et fraîche.

— Oui, ma chère Aline, — =- répondit le jeune homme,

— c'est moi. Et il suivit sa conductrice à travers l'obscurité, car, depuis une heure, la nuit était venue et il n'y avait aucune lumière dans la première pièce.

La personne que Cabirol venait de nommer Aline, introduisit Touvrier dans une seconde chambre à coucber qui était meublée très-simplement, mais avec la plus scrupuleuse propreté. — Sur une table de bois de noyer se trouvait posée une petite lampe à réflecteur. A côté de cette table, et à demi-couchée dans un grand fauteuil de forme très -ancienne, sommeillait une femme âgée, de l'aspect le plus respectable.

— Ne faites point de bruit, — dit Aline d'une voix très- basse, au moment où Cabirol franchissait le seuil de la porte, - graiid'maman dort, — il ne faut pas réveiller...

— Soyez paisible, — murmura le jeune homme, — je serai léger comme un papillon et silencieux comme une carpe!.. — Ajoutez à cela que votre

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