‹ Les viveurs de ParisChapitre 32 sur 38 · II · texte numérisé non relu

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graad'mamaQ est un pea sourde, et, franchement, j'aurai bien du malheur si je la réveille...

Cabirol, tout en parlant ainsi, prit une chaise, et la jeune fille s'assit, souriante, en face de lui.

Aline Girard — on Ta deviné déjà — était la fiancée du typographe, et c'est elle et sa grand'mëre qu'il avait conduites la veille dîner chez Ramponneaa. Aliue, petite et frêle, gracieuse et mignonne, avait seize ans à peine et n'en paraissait guère plus de quinze. Ses cheveux étaient blonds et abondants. Ses grands yeux bleus exprimaient la candeur et pétillaient cependant de vivacité et d'enjouement. Son costume était celui des plus humbles et des plus pauvres grisettes parisiennes. Mais elle portait sa robe d'indienne avec une grâce et une élégance qui la faisaient trouver charmante -— et sa tète virginale embe 1 ssait son petit bonnet d'ouvrière. Elle tendit sa main à Cabirol, qui la porta à ses lèvres avec l'expression do plus vif et du plus sincère amour.

Aline Girard.

Armand Cabirol, nos lecteurs le savent, et d'ailleurs lui-même ne s-en cachait guère, appartenait à cette classe de joyeux fils du peuple que If^s apôtres socialistes appellent les démérites du bonheur, et pour Icquels, au contraire, la vie est une succession de plaisirs, un peu grossiers peut-être, mais vifs, interrompus par de rares instants d'un travail nécessaire dont l'assujétissement momentané fait paraître meilleures les franches joies qui les remplacent. Dans les étages inférieurs de la société, aussi bien que Maxime de Bracy tout en haut de Téchelle, Armand Cabirol était un type. L'un représentait le viveur de la bohème élé<Q;ante, aristocratique et raffinée ; l'autre était Texpression la plus parfaite du Viveur de la bohème de dixième ordre, qui boit du picton d'Argenteuil au lieu de vin de Champagne, et qui fait.ses galeries de Ramponneau e) de la Courlille. Seulement le mot change en même temps que le type se modifie. L*élégance du personnage a disparu, l'appellation de-

vient triviale, le mot viveur cesse d'exister, celui de noceur le rempiâ( e. Annaiid Cabirol était le roi des noceurs, comme Maxime de Brary était celui des viveurs. Or, aussi bien dans le bas peuple que dans le grand monde, ceux qui portent le sceptre de cette triste royauté, ont de nombreuses amours, mais ne se marient guère, — le temps leur manquant pour les choses sérieuses. Comment se faisait-il qu*Ârmaud Gabiroi abdiquât sa suprématie et vînt humblement plier le getiou devant Fautel conjugal? Voilà ce que nous allons expliquer brièvement.

L'tiistoire d'Aline Girard était simple. Orpheline de père et de mère dès l'âge de trois ans, la pauvre enfant vivait seule a^c sa grand' mère qui, poussait la tendresse pour elle jusqu'à l'adoration, mais qui cependant l'avait élevée sans faiblesse dans les principes de la piété la plus douce, de la vertu la plus pure et la plus solide. Cet humble méuago était pauvre, et il fallait travailler pour vivre. Madame Girard exerçait la pix>fession de raccommodeuse de cachemires. Elle apprit cet état à Aline, qui ne tarda guère à devenir une ouvrière habile, et qui ?e montra laborieuse. C'est ainsi qu'à force de travail ces deux femmes, dont l'une était presque une enfant, parvinrent à introduire et à conserver dans leur intérieur une sorte de confortable et un véritable luxe de propreté. Aline vivait heureuse. Ses distractions n'étaient point fréquentes, mais elle ne souhaitait guère des plaisirs qu'elle ignorait, et une promenade le^dimanche en compagnie de sa grand'njère à Montmorency ou à Romainville, suffisait pour la rendre joyeuse par le souvenir et par

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Tespéranee pendant toul une semaine Aline n'avait d'aulres amies que deux ou trois jeunes filles, ouvrières comme elle, les unes fleuristes, — les autres pepriseuses de dentelles, — dont les parents habitaient la même maison que sa grand'mëre. Ces familles de braves artisans se réunissaient quelquefois à madame Girard pour les promenades du dimanche. Ce jour-là, le plaisir d'Aline prenait des proportions gigantesques. Mais il n'y avait pas d'exemple que la jeune fille fût sortie avec ses amies sans être accompagnée par sa graod'mère.

Un jour, — quatre ou cinq mois environ avant l'é poque où se passent les faits que nous racontons, — madame Girard tomba malade d'une tluxion de poitrine q«i prit bientôt le caractère le plus alarmant. Pendant une semaine, on crut qu'elle allait succomber, et, pendant cette semaine, Aline ne s'adcorda pas un seul instant de repos. Jour et nuit elle veilla auprès du cbe* vet de sa grand^nière agonisante. Enfin, sans doute, Dieu eut pitié de la douleur de cette pauvre enfant innocente qui, si sa seule parente lui était c^ilevée, allait se trouver abandonnée en ce monde. Après une crise terrible, le médecin déclara que madame Girard était hors de péril. Une semaine encore s'écoula, et la convalescence fut en bon train. Mais alors ce fut Aline, écrasée par la fatigue, qui dut se mettre au lit à son tour. Seulement, pour elle, il n'y eut pas de danger, et, au bout de quelques accès d'une fièvre occasionnée par répuisement, Aline se retrouva sur pied, mais si pâle et si amaigrie, que madame Girard, efi'i'ayée, fit revenir pour sa petite-fille le médecin qui l'avait soignée elle-même. Ce médecin déclara qu'il n'y avait d'autres remèdes efficaces que beaucoup de mouvement et de distractions, mais que l'un et l'autre étaient in-

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dispensables. Ceci plongea la grand'mëre d'Aline dans une perplexité profonde. Comment, en effet, accomplir les prescriptions du médecin? Madame Girard était trop faible pour accompagner sa petite-iîHe, et nous savons déjà qu* Aline ne sortait jamais sans elle. — Nécessité n'a pas de loi, — dit un vieux proverbe, qui, dans cette circonstance reçut une fois de plus son application.

Afin de procurer à sa petite^fille quelques-unes de ces distractions que son état de santé réclamait d'une façon si impérieuse, madame Girard se relâcha de son rigorisme accoutumé. Elle abdiqua momentanément la tutelle vigilante de son coup d'oeil expérimenté et maternel, et, un dimanche matin que le soleil se levait radieux, elle pria l'une de ses voisines d'emmener Aline à la promenade avec l'une de ses filles. On devine que cette demande fut accueillie avec un véritable plaisir. La journée s*écoula rapidement, et, le soir, lorsqu'Aline rentra chez sa grand'mère, son visage avait repris en grande partie les fraîches couleurs de la santé. L'effet produit était trop satisfaisant pour que madame Girard ne voulût pas en renouveler les causes. Le dimanche suivant une nouvelle promenade eut lieu, *— promenade à laquelle Aline assista encore. Ce jourlà, une jeune fille qu'Aline ne connaissait point avait été conviée a l'excursion avec ses parents. Cette jeune fille pouvait avoir dix-sept à dix-huit ans ; — elle était grande, brune, très-amplement douée de cette beauté qu'on est convenu d'appeler la beauté du diable, et qui consiste surtout dans la richesse séduisante des formes et dans la fraîcheur veloutée de la première jeunesse. Elle portait avec une joyeuse insouciance l'affreux nom de Paméla. C'était la première fois, nous le répétons, qu'Aline se rencontrait avec Paméla, et cependant

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cette dernière yint à elle sans aucun embarras, lui fit le^plus gracieuses avances, et, au moment du départ pour la promenade, prit son bras avec une familiarité charmante. Aline, un peu étonnée d*abord de cette intimité subite, finit par s'y abandonner sans résistance, et la gaieté expansîve de la nouvelle venue ne tarda pas à déveloj)per chez elle-même une gaieté pareille. Au bout d'un peu moins d*une demi-beure, Aline et Pamêla se tutoyaient. Le but de l'excursion, ce jour-là, était Vtle Saint-Ouen^ ce classique pays du plaisir pour la petite bourgeoisie parisienne. On devait y déjeuner d'une façon cbampètre, — s'y promener eu bateau, ~ y dîner sur Tberbe, — s'y livrer enfin, jusqu'au soir, aux jouissances les plus variées et les plus innocentes. L'air était pur, le soleil doux et tiède, et les familles auxquelles Aline avait été confiée travers saient joyeusement les Batignolles pour gagner les bords de la Seine. Les jeunes filles marchaient en ayant, par petits groupes rieurs et babillards. Les parents fermaient la marche.

— Mesdemoiselles, — dit tout à coup Paméla à ses compagnes en leur faisant signe de se rapprocher, après a^oir jeté un coup d'oeil en arrière et s'être ainsi assurée qu'il y avait au moins quinze ou vingt pas de distance entre elles et les familles réunies.

Les jeunes filles s'empressèrent curieusement au* tour de la jolie brune.

— Eh bien? — demandèrent deux ou trois voix.

— Mesdemoiselles, — reprit Paméla, — une ques* tionl..

— Laquelle?..

— Celle-ci : — Y seront-ILS aujourd'hui? — demanda Paméla avec un jeu intraduisible de physiono-

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mie, et en appuyant sar le mot ILS, de manière à Im donner one expression toute particulière. ^

Mais le sens mystérieux de cette interrogation passa inaperçu de celles à qui elle était adressée. Les jeunes filles regardèrent Paméla avec un étonnement manifeste, et Tune d'elles répéta :

— Y seront-ils? — Que veux-tu dire?

Paméla sourit.

— Vous ne me comprenez pas ? — fit-elle d'un petit air incrédule.

— Non.

— Bien vrai?

— Bien vrai.

— C'est impossiblel

Les jeones filles se questionnèrent mutuellement da regard ; puis, celle qui avait parlé la première reprit :

— Je ne sais si c'est impossible, mais ce dont je suis sûre, c'est que nous ne te comprenons pas.

— Quoil.. — s'écria Paméla vivement, — vous n'avez point deviné que je parlais de vos amoureux!

Ici l'expression d'étonnement se modifia et fit place à une stupeur complète et assez conûque. Le sourire de Paméla devint ironique.

— Âliez-vous me persuader que vous ne savez pas ce que c'est qu'un amoureux? — fit-elle. •

— Ha foi, — dit naïvement Aline, — moi, je ne le sois guère...

— Et vous î — demanda Paméla.

— Nous, — répondit une des jeunes filles, — nous le savons bien, mais...

— Mais, quoi?

-^ Mais nous n'en avons pas...

— Allons donc!

— C'est comme ça.

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— A votre âge?..

-T-^onDieu, oui.

— Eh bien ! mes pauvres amies, — dit alors Paméla avec un petit air de supériorité protectrice, — je vous plains de tout mon cœur. ..

— Pourquoi cela?

— Parce que vous n*avez p^s d*amoureux, et parce que vous Tavouez sans mourir de honte !..

— C'est donc bien gentil, un amoureux?

— Si c'est gentil!., ahl je le crois bien !..

— Est-ce que tu en as un, toi qui parles?..

— Oui, certes, et un charmant, ce dont vous pourrez juger vous-mêmes, car vous le verrez tout à rheure...

Ici il se fit un grand mouvement de surprise et de • curiosité.

Les deux amies.

Cependant la curiosité ne tarda guère à Teroporter sur rétonnement, et, au bout de quelques secondes, une des jeunes filles demanda :

— Ainsi, tu dis que nous le verrons ?..

— Oui, — répondit Paméla.

— Est-ce une plaisanterie, cela, ma chère?

— Non, certes!., rien n'est plus sérieux!

— Mais, où le verrons-nous?

— A Saint Ouen . .

— Dans nie?

— Oui.

— Gomment cela se pourra-t-il faire?

— Ohl mon Dieu, — fit Paméla en souriant, — tout simplement parce qu'il y sera...

— Il y sera !.. — répéta la jeune fille d'un air de doute bien marqué.

— Oui.

— Tu en es sûre?

— Parfaitement.

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— Qui te l'a ditï

— Lui-même.

— Alors tu TaVais prévenu du but de noire promenade? .

— Sans doute... — Je savais depuis hier que nous irions aujourd'hui à Saint-Ouen...

— Tu lui parles donc?

— Tant que je veux. — Il demeure dans la maison de mes parents...

— Et, vient-il chez eux?

— Oui, quand je suis seule...

— Seulement alors?

— Oui.

— Pourquoi cela?

— Parce que mes parents ne sont guère amusants, et que c*est bien plus gentil de causer tous les deoi sans que personne vous dérange... — D'ailleurs il est reconnu qu*il n'y a point d*amour possible sans uu pea de mystère...

— Paméla, Paméla... — fit alors la jeuiie fille en hochant la tête» — prends garde !..

— A quoi ?

— C'est bien dangereux pour nous, à ce qu'on dit, les amoureux...

— Qui est-ce qui dit cela?

— Dam!., ma mère.

— Oh I la mienne aussi, — riposta Paméla.— Tontes les mères en disent autant, et sais-tu pourquoi?

— Non

— Parce qu'elles sont furieuses d'être vieilles cl de n'avoir plus de galants. — Et puis^ d'ailleurs, moi je suis brave et je n'ai pas peur d'un danger... surtout quand il n'existe pas, et c'est bien le cas, car vous verrez Achille, c'est un agneau pour la douceur, et

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il obéit comme à un ordre à la moindre de mes volontés...

— .Ah! — dit alops la jeune fille qni servait d'interlocuteur à Paméla depuis le commencement de Tentrelien, — ah! il se nomme Achille?

— Oui. — Comment trouvez-vous ce nom?..

— Charmant ! — répondirent avec un ensemble parfaic tous les membres de la jeune assemblée.

Ensuite les questions continuèrent :

— Que fait-il, Ion amoureux? — demanda une voix.

— Il est peintre en décors pour le théâtre de TAmbigu-Comique...

— Qu'est-ce que ça veut dire, peintre en décors?..

— Ça veut dire qu'il peint ces beaux tableaux qui représentent des salons, des châteaux, des palais et des forêts, et dans lesquels se jouent les mélodrames.

■— Alors il doit avoir des billets de spectacle autant qn'il en veut?

— Certainement il en a.. — il m^'en oflfre presque tous les jours, mais je ne peux pas les accepter parce qu'il me faudrait dire à mes parents de qui ils viennent, et c'est justement là ce qui est impossible. — Mais, quaiid je serai la femm^ d'Achillt^ je compte bien qu'il me mènera au spectacle tous les soirs... — D'abord il me Ta promis.

— Tous les soirs !.. — muitnurèrent deux ou trois je«ues filles. — Et^t-dle heureuse, cette Paméla!..

Pendant la fin de celle conversation, Paméla avait quitté la place qu'elle occupait au centre du petit groupe. Après avoir prononcé les paroles que nous venons de rapporter en dernier lieu, elle prit le bras de sa nouvelle amie Aline, rt, hâtant le pas avec elle, elle se trouva bientôt avoir distancé les autres grisettes de douze ou quinze pas.

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— Vois-tQ, ma chère petite, — dit-elle alors à sa compagne, d*un ton moitié affectueux, moitié protecteur, — tu m'as plu tout de suite, je crois que je ne t*ai pas déplu, et, si tu veux, nous allons devenir intimes, .

— Oh ! — murmura Aline — je ne demande pas mieux...

Paméla lui serra la main* Puis elle reprit :

— J'ai une idée . . une idée charmante et qui, si elle s'exécute, nous rendra presque sœurs . .

Paméla s'interrompit.

— Eh bien?.. — demanda vivement Aline.

— Eh bieni — poursuivit la grisette, — Achille, en me promettant de venir aujourd'hui, m'a annoncé qu'il ne serait pas seul...

— Ahl.. — fit Aline.

— Devines-tu?

— Non.

— Eh bien ! chère ingénue, écoute donc, puisqu'il faut le mettre les points sur les i. — Achille sera ï Saint-Ouen accompagné d'un de ses amis, unchar^ mant garçon, à ce qu'il prétend, et je l'en crois sur paj rôle, car il s'y connaît... — Il faut faire en sorte qu(| cet ami tombe amoureux de toi, et farranger de fai çon à devenir sa femme, comme je deviendrai cellfl

d'Achille...

— Un amoureux!., moi!.. — s'écria Aline, siupéi faite qu'une idée aussi prodigieusement extravaganW eût pu se faire jour dans le cerveau de Paméla.

— Eh hieni pourquoi donc past — demanda cell(i

dernière.

^- C'est impossible!..

— Nous verrons.

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— Je n'oserais jamais ! . .

— Ça te fait cet effet-là parce que lu n'as pas encore essayé.

— Que dirait ma grand'mère?..

— Pas un mot, je t'cu réponds, — et cela par une raison bien simple.

— Laquelle?..

— C'est qu'elle ne se doutera de rien.

— J^on... non . — balbutia Aline, je ne veux pas... j'aurais trop peur!..

Et comme la pauvre enfant pâlissait à la seule idée du danger auquel il lui semblait être exposée déjà, Paméla qui vit qu'elle était allée trop avant, et surtout trop vite, se bâta de reprendre :

— Sois donc tranquille, ma cbërc petite, et ne te tourmente pas comme cela. . du moment où ce que je te propose ne te convient point, n'en parlons plus, — ' il ne sera question de rien.

— Bien sûr?.. — demanda Aline.

— Je te le promets.

— Mais ce jeune homme?..

— Tu seras libre de ne pas même le regarder, exactement comme si je ne t'avais point parlé de lui ; — tu comprends bien que, du moment où nous sommes avec nos ennuyeuses familles, ni Achille ni son ami ne se permettront de nous adresser la parole ou d'avoir Tair de nous connaître.

— A la bonne heure... — murmura Aline un peu rassurée.

Et la conversation en resta là entre les deux jeunes filles.

Aline pensait avec un involontaire effroi tiu cœur à ce monde encore inconnu dont quelques paroles de sa compagne venaient d'ouvrir devant elle les vastes ho-

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rizoDs. Paméla, elle, songeait à son amoureux qa*elle allait bientôt voir. Et. tout en s'absorbant dans cette tendre rêverie, elle fredonnait da boat des lèvres ta chansonnette si connue :

Oui, je suis griselte, On voit ici-bas rius dVne coquelle Qui ne me vaut pas.

Je suis sans fortune, Je n'ai point d'aïeux, Oui; mais je suis brune Et j'ai les yeux bleus !..

Cependant la petite caravane s'arrêta. Ou était arrivé sur le bord de la Seine. De tous les côtés surgissaient de riantes guinguettes, aux murailles rouges et aux toits de chaume, envoyant aux narines réjouies des promeneurs en appétit les vapeurs nourrissantes et de bon augure des multiples casseroles de leurs fourneaux ardents. Çà et là, des griseltes parisiennes couraient gaiement en compagnie des étudiants du quartier latin et des jeunes commis du faubourg Saint-Denis. Les canotiers passaient, la pipe culottée entre les dents et vêtus de leurs vareuses écarlates. Les ivrognes décrivaient avec leurs jambes tiiubarites des zigzags compliqués et fantastiques, s'appuyaient aux murs et s'offraient l'un à l'autre les sec4>ur8 dooteux d'une ébriosité mutuelle. L^air retentissait de chansons et de cris joyeux auxquels se mêlaient des bruits de crécelles et de mirlitons Bref, c'était un tableau, peut-être un peu trivial, mais plein de joie, de variété et d'animation.

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Il s'agissait, poor nos personnages de traiFcrser la Seine afin de se rendre sous les ombrages toaids et renommés de Ttle. Les mères de famille tinrent con« seil. Il y avait lieu de choisir entre deux moyens de transport : — le bac, ou bien l'une de ces nombreuses embarcations, lourdes barques de pécheurs qui stationnent sans cesse au bord de Tune et de Vauïre rive. Le bac était plus économique, mais un bateau semblait bien autrement amusant. Il fut donc résolu, à la grande joie dés jeunes filles, qu'on prendrait un bateau et qu'on ferait une promeuade sur la rivière avant d'aborder dans l'île. Celte décision, uniî fois arrêtée, fut mise à exécution sur-le-champ. Nos personnages s'installèrent dans une grande barque, et le pêcheur, s'asseyant à l'avant de cette embarcation, fit mouvoir lentement, comme les pattes d'un faucheux, ses pesants avirons. La barque, chargée outre mesure, quitta le rivage lourdement et comme à regret.

A deux ou trois cents pas du bateau, une petite chaloupe de louage, portant glorieusement à l'arrière ce nom significatif : la Rapide, était manœuvrée tant bien que mal par deux canotiers fort novices, dont l'un tenait les rames et.l'autre la barre du gouvernail. Ces canotiers ne se paraient point de la vareuse rouge que nous signalions un peu plus haut comme étant le costume traditionnel de l'emploi Tous les deux, coiffés de • chapeaux de paille à larges bords, étaient vêtus de pantalons de coutil gris, très-amples, — de gilets pareils, — et, vu la chaleur, ils avaient mis bas leurs

jaquettes de même étoffe. L'habillemônt complet

nous offririons de le parier, — sortait des magasins

834 LB8 YIYBtJHS DB PARU.

éeonomiqnes de la Belle Jardinière. Gelai qai tenait la barre était un gros garçon de vingt-cinq à yingthuit ans, trapu et musclé comme les alddes des cirques nomades et les lutteurs marseillais dont les coups de poing retentissaient dans la salle Montesquieu, Une chevelure épaisse et naturellement frisée, d*nn blond roux ardent, encadrait, conjointement avec une barbe touffue et d'un beau ton brique, le visage enluminé et jovial du canolier. Cette grosse figure, insouciante et réjouie, devait mériter à son possesseur le surnom de Roger Bontemps. Ce nouveau personnage n*était autre qu'Alcide Belavoir, — le peintre en décours dont Paméla parlait en des termes si flattears un instant auparavant. Quant à son compagnon, nous le connaissons déjà. — Il se nommait Armand Gabirol.

Cablrol et Bélavoir.

— Ma foi, mon cher Achille, illustre homonyme de l'illustre défunt dont parlent tant les collections de M. Pankouke et les éditions de MM. Didot, — fit tout à coup Cabirol en lâchant les avirons, — sais-tu que nous faisous là un véritable métier de cheval?

— Qu'est-ce à dire? — demanda gravement Bélavoir, — te prélendrais-tu fatigué pour si peu?..

— Si peu !.. — voilJi plus de deux heures que nous sommes sur Teau.

— Je suis frais et dispos, moi, — regarde I

— Parbleu !.. je le crois bien!., tu gouvernes tandis que je rame.

— Cela revient au même.

— Pas du tout!

— D'ailleurs, — reprit le peintre en décors, — cesse tes récrinjinations, jeune insensé, être voluptueux et eflféminé, — les fatigues touchent à leur terme, •— j'entrevois là-bas, dans un grand vieux vilain bateau, une troupe folâtre de nymphes boca^'

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