LIS TIVIOES DB PAR
gères parmi lesquelles, si je ne me trompe, mon idole doit être inclase... — le vais gouverner de ce côté, — appuie sur tes avirons et nage ferme !.. — montrons à ces jeunes beautés que nous avons du nerf !
— C'est-à-dire que moi j'en ai... — grommela Cabriol avec mauvaise humeur.
Cependant il fit ce que son compagnon lui demandait. La chaloupe glissa rapidement sur la surface polie de la Seine. Au bout de peu d'instants elle croisa la lourde barque qui portait Aline, Paméla, les autres jeunes filles et les grands parents.
— Eh bien! -*- demanda Cabirol alors,* en abandonnant les rames, tandis que la frêle embarcation continuait à fendre l'eau, grâce à la force de l'impulsion qui lui avait été donnée par le vigoureux poignet de l'imprimeur, — eh bien ! —ta Dulckiée est-elle là?
— ParWcu ! — j'ai Yœil américain, — je ne me tpompe jamais.
Cabirol se retourna curieusement pour regarder la barque qui s'éloignait.
— Laquelle?.. — fit-il.
— Tiens, — dit Achille, — oriente-toi, — là, 4 main gauche, entre une petite blonde et une grosse joufflue, vois-tu cette belle fille brune, aux yeux fripons, à la lèvre amoureuse, qui, sans faire semblant de rien, regarde de notre côté?
— Je la vois.
-^ Eh bienl c'est elle.
— Ton odalisque ?
— Ma sultane.
. — Pas possible !..
— C'est pourtant vrai.
— Eh bien, mon cher, je t'en fais mon complime&l!..
LB CLUB hu nmumtiLÊ», 237
— sî c*dst comiue cela qa*il te ks faut, je m'abonue i ton arémme... — Où as^tu récolté cette houri?..
— Dans la maison où je demeure...
— Ça a ses f>arents?..
— Att grand complet, -^ et nne ftimille soignée !
— tu Texamineras dans Itle. . . — Ça n'*est jamais $orti, c'est jeune et c'est honnête...
— Alors, ça doit parler mariage?.,
— Quotidiennement... — la petite compte sur le sacrement...
-*^ El, queréponds^tu!..
— Tout ce qu'elle veut...
— C'est politique.
— Du Talieyrand tout {«ri., le jour où j'aurai assez de cette chère amie, je lui dirai : zut!., avec accompagnement de clarinette en la mineur.
— Scélérat de roué, va !. .
--* C'est mon caractère. — L'amour, toujours! — le mariage, jamais !.. — La vie est un beau décor dans lequel l'hymen fait des trous !..
Cabirol se mit à chantonner :
C'est aussi mon joyeux refrain £t toute ma philosophie i..
-- Voyons, — reprit Achille, — aimerais-tu une conquête dans les couleurs de la mienne?..
— Mais z' — oui, — répondit Armand, — je m'en offrirais volontiers les gants?..
— Ëhl bien c'est facile.
— Comment cela?
— Examine attentivement les amies démon amante,
— jette ton dévolu sur celle qui sera le plus à ton gré, ç( moi j'arrangerai la chose par le c^nal de PaméU,
83ê us ▼IVBDIIS DE PARIS
— Suffit, — dit Gabirol, — on fera son choix, mon vieux, et il ne sera point piqué des-z-hannetons I ..
Puis, comme la barque de pèche malgré, la lenteur de son allure, avait franchi un espace assez considérable, Gabirol reprit les avirons, — Achille Belavoir appuya sur la barre, la chaloupe vira de bord et poursuivit le bateau des grisettes.
La promenade sur l'eau s'acheva. Les familles réunies abordèrent dans l'île Saint-Ouen. Un déjeuner, composé de fritures de goujons et d'omelettes au lard, fut commandé et mangé gaiement, puis les jeunes filles s'éparpillèrent sur les prés verts et sous les obrages touffus, toujours suivies, hâtons-nous de le dire, par l'œil vigilant de leurs mères. Paméla prit Aline à part.
— Voyons. — lui dit-elle, — franchement, com» ment le trouves-tu?..
— Qui? — demanda Aline.
— Ehl mon Dieu, lui? — Achille?..
— Je le trouve fort beau. . . — balbutia la jeune fille.
— Bien vrai?
— Sans doute.. . — seulement sa barbe me semble un peu longue...
— G* est la grande mode, ma chère,
— C'est possible, — je ne m'y connais pas du tout...
— Et son ami, qu'en penses-tu ?..
— Son ami?..
— Oui.
— Je n'en pense rien...
— Pourquoi donc?..
Aline rougit jus(yi'au blanc des yeui^.
LB CLUB DBS IIRONDBLLBS. 231
— Je ne Tai pas regardé, — dit-elle.
Paméla se mit à rire, puis elle s'écria :
— Je n'en crois pas un mot, — tu es fille d'Eve tout comme moi, — ce qui veut dire que tu l'as regardé, et plus d'une fuis même, et que tu l'as trouvé de ton goût, car sans cela tu me dirais tout uniment qu'il te déplaît, sans rougir jusqu'aux blanc des yeux comme dans ce moment...
Le fait est que, de rose qu'elle était d'abord, Aline devenait pourpre à chacune des paroles qu'ajoutait Paméla.
— Chère petite, — reprit cette. dernière, — mon Dieu, que tu es encore enfant!.. — Tiens, il y a là-bas une balançoire, allons-y!..
Deux ou trois minutes après ce moment, Aline fendait les airs sur une corde légère, vivement balancée par le bras blanc et potelé de Paméla.
A quinze pas de l'endroit où se consommait le déjeuner dont nous avons, quelques lignes plus baut, tracé le menu, Acbille Belavoir et Armand Cabirol, attablés sur Tberbe et les jambes croisées comme des Turcs sur leurs divans ou comme des tailleurs sur leur établi, dégustaient avec une satisfaction évidente un fort joli pain de six livres et un énorme saucisson à rail, — le tout arrosé de quelques litres d'un vin d'Argenteuil aigrelet. Un rideau de petits arbres les masquait aux regards, tout en leur laissant la liberté de voir à merveille la réunion des grisettes et de leurs parents. Pendant tout le commencement du repas, ils gardèrent l'un et l'autre un religieux silence dont leur appétit leur faisait une loi. Mais, aussitôt qu'ils eurent satisfait aux prescriptions impérieuses de cet appétit aiguisé par la jeunesse, par l'exercice et par l'air vif des bords de la Seine, ils tirèrent de leur poche deux étals en bois bien vçrnis, renferniant chacun ^Ile courte
Ht LES yiTBDRâ OB FABI8.
pipe amplement culottée. • — Us chargèrent ces pipes avec un soin religieux. — Ils les allumèrent, et ils savourèrent les premières bouffées de vapeur avec le recueillement oriental de deux vrais enfants du Prophète; puis, entre les aspirations régulières de la fumée blanche et odorante du tabac de régie, vulgairement nommé tabac caporal y la conversation s'engagea.
— As-tu bien vu ? — demanda Belavoir à Gabirol.
— Parfaitement, — répondit ce dernier.
— As-tu fait ton choix?
— Oui.
— Définitif?
— Comme si quatre notaires y avaient passé...
- — Montre-moi l'objet de celte flamme improvisée...
— C'est la petite en robe blanche à pois roses...
— J'en vois trois qui portent des robes de ce ton.. .
— Oui, mais celle-là est bien plus jolie que toutes les -autres... — D'ailleurs, tu ne peux pas t'y tromper... elle se trouve à la droite de ta Circée.*..
— Ah I — s'écria Belavoir, — fort bien !.. — Je la vois maintenant. — Tu n'as pas mauvais goûti.. — elle est très-gentille : — une véritable tête de Madone!..
— N'est-ce pas ?
— Quand vous aurez ensemble franchi le Rubicon, je ferai un croquis du visage de cette petite qui me produit l'effet d'être l'intime amie de Paméla, quoique je ne les aie jamais vues ensemble... — Je lui en parlerai le plus tôt possible, et je serais fort surpris si I4 chose traînait en }on($ueur. , ,
LB CLUB D86 HIROKDBLLBS. S4S
Âpres une saccession déplaisirs de toutes sortes, — après un dîner copieux et succulent dont une matelotte de carpe et d'anguille, deux lapins eu gibelotte et une longe de veau à l'oseille furent les plats de résistance, cette journée si remplie s'acbeva Les parents et les jeunes filles reprirent la route de Paris, — tristes de voir finir si vite cette cliarmante partie, — joyeux de penser que le dimanche suivant offrirait des plaisirs aussi vifs. A la faveur de la nuit descendante, et dans un moment où la surveillance des grands parents se ralentissait, Achille avait trouvé moyen de s'approcher de Paméla, de lui dérober un baiser furtif (style du galant M. de Parny], et de lui dire rapidement :
— Tu as vu mon ami?
— Oui.
— Il est beau garçon, n'est-ce pas?..
— Pas trop mal...
— Je lui fais peut-être tort par la comparaison, mais je t'assure qu'il est très-bien.
— Après?
— Il s'appelle Armand Cabirol, — il est imprimeur de son état, — il gagne de l'argent gros comme lui, — il a de l'esprit comme un singe, — ce qui ne doit pas t'étonner, puisque j'en fais ma société, — enfin, c'est un sujet accompli...
— Pourquoi me dis-tu tout cela?
— Parce qu*il est amoureux d'une de tes amies.
— Vraiment ! . — s'écria Pamélia, qui comprit que 301) d^sir du ifîatiq allait se réaliser,
2 {4 .118 ViT«0R8 DB PARIS.
— Rien n'est plus vrai, — reprit Belavoir, — il es amoureux, j^ le répète, et très-amoureux encore...
— De qui?*.
— De cette jeune fille en robe rose, qui était à côté de toi à déjeuner...
Paméta se frotta Joyeusement les mains.
— Aline I.. — murmura-t-clle... — Je l'aurais parié!..
Pois elle ajouta tout haut :
— Il aura raison de l'aimer, car c'est une éharmante enfant...
En ce moment on entendit une voix aiguë erier*i deux reprises :
— Paméla!.. Paméla!..
— C'est ma mère, — dit la grisette en tressaillant. — Je mesauYe ..
• Et elle se mit à courir du cAlé d'où la Toix était venuç.
Mais, auparavant, elle avait eu le temps de dire à Belavoir en lui tendant la main :
— Que ton ami soit tranquille!.. Il a une alliée qui le servira bien, et cette alliée, c'est moi!..
Que nos lecteurs ne se figurent point que Paméla fût une de ces jeunes filles que de mauvais instincts oa des sens impétueux poussent à la dépravation et à un dévergondage précoce. Si telle est leur appréciation au sujet de Paméla, cette appréciation est fausse de tout ^ point. — La grisette n'était ni corrompue ni dépravée. ^— Elle croyait avec une entière bonne foi à l'innocuité absolue des conseils qu'elle donnait ji Aline. — Elle ftv^it cédé ^ Belavoir par suite d'un çatr^tnenoent irré-
tg CtCft DBS iUMMItlBLLBS. . ii^
fléobit mais elb ne mettait polul ea diMrle que son amaot ne fiott par Tépouser, et cela le jour où il lui conviendrait de dire : — Ja le veux! — Elle s'élait mis en tète» le plus innocemment du monde, de devenir la protectrice d'autres amours qui suivraient une marche semblable à celle qu'avaient suivie les siennes. — Elle avait résolu qu'Aline Girard deviendrait Ja maîtresse d'abord, puis' la femme de l'ami d'Âcbille Belavoir. Et elle se promettait d'agir en conséquence, nous le répétons, sans aucune préméditation de mauvais conseil et sans songer qu'elle jetait dans un cœur vierge encore les germes d'un incendie qui pouvait tout dévorer. Combien ne rençontre-t-on pas'de gens en ce bas monde qui. comme Paméla, font le mal avec une dangereuse et funeste étourderie, — et qui croient ensuite se justifier en disant : — Je ne prévoyais pas cela.., '
Chemin faisant, et jusqu'au moment où Aline fut rendue à sa grand'mère, la grisette ne négligea rien pour inoculer à sa nouvelle amie ce philtre empoisonné qu'on appelle l'amour. — Elle lui dit de brûlantes paroles qui agitèrent la jeune fille. — Elle fit passer devant ses yeux des tableaux enivrants qui, après l'avoir étonnée, la troublèrent. Enfin, elle porta à 4a chaste ignorance d'Aline un coup qui aurait été mortel, sans la candeur angélique de celle à qui Paméla s'adressait. Cependant il est des impressions qui, aussitôt qu'elles ont été reçues, grandissent d'heure eu heure, de minute en minute, de seconde en seconde, et ne peuvent plus s'effacer. Aline, en rentrant chez sa grand'mère, se sentit rougir au moment où elle tendit son front au baiser de la vieille femme. — Elle comprenait bien qu'il y avait quelque chose de changé en elle depuis le moment où elle avait quitté cette demeure, le matin de
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ce jour. Son cœur ne lui semblait plus battre de la même façon ; — ses mouvements lui paraissaient plus vifs, plus violents, plus irréguliers. — Elle se coucha et ne put d*abord s'endormir. — Les souvenirs de cette journée lui revenaient en foule, tantôt confus, tantôt nets et distincts. — Les plus petits détails repassaient devant ses yeux, et son trouble s'augmentait des choses les plus insignifiantes en apparence.
Enfia les yeux d'Aline se fermèrent. — Le sommeil vint s'asseoir au chevet de sa couche. Mais, en même temps que lui, descendirent des rêves qui ne tardèrent pas à prendre un étrange cachet de réalité. Dans chacun de ces rêves revenait une image, — toujours la même, — qu'Aline endormie s'efforçait en vain de chasser. — Cette image était celle d'Armand.
Aline Girard, quoiqu'elle soit l'une des figures de ce livre sur lesquelles se concentre une bonne part de nos sympathies, n'y doit point cependant usurper une place que réclament à bon droit des personnages déjà connus,' et dont le rôle est plus important que le sien dans le récit que nous avons entrepris. Nous devons donc nous contenter de donner ici une analyse pure et simple de ses amours avec Armand Cabirol. — Rien n'est aride et dépourvu d'intérêt comme une sèche et froide analyse. — Hélas ! nous le savons bien. — Mais qu'y faire? — Les détails dans lesquels il nous plairait d'entrer nous entraîneraient beaucoup trop loin — et l'on peut aussi bien se perdre dans des sentiers fleuris que dans des chemins arides.
LB CLUB BBS HIRORfiELLBS. 9i7
Nous savons déjà qu'Armand Cabirol pouvait passer pour un fort joli garçon. Il avait d'ailleurs pour lui une chanoe énornoe et presque certaine. Cette chance, c'est qu'il était le premier homme sur lequel se fût fixé l'attention d'Aline. Or, il est de règle générale qu'une jeune fille aimera, ou tout au moins se figurera qu'elle aime, le premier homme qui sera remarqué par elle. Aline ne fit point exception à cette règle. Au bout de huit jours, en raison du principe que nous venons de poser, — grâce aussi aux excitations de Paméla qui venait la voir chaque jour et qui avait su trouver le moyen de capter entièrement la confiance de madame Girard, — la jeune fille ne pensait plus à Armand sans un violent battement de cœur. Le dimanche suivant elle le revit au bois de Vincennes, lieu choisi pour la promenade. A son aspect elle pâlit d'abord, — puis elle rougit, — puis elle chancela, — elle fut enfin au moment de se trouver mal, et sans doute elle serait tombée sur le gazon, si Paméla triomphante ne se fût élancée à côté d'elle, bien à propos pour la soutenir*. On voit qu'il ne s'agissait de rien moins que d'une belle et bonne passion, dûment conditionnée et qui promettait beaucoup pour l'avenir. — Paméla était au comble de ses vœux. — Quant à Armand Cabirol, il se passait en lui quelque chose de tout à fait inaccoutumé jusqu'à ce jour et dont il ne laissait p£ts de s'étoimer fort et de s'inquiéter un peu. — Cabirol, — le joyeux compagnon, — boute-en-train des atehers,— perdait sa gatté célèbre et tourtiait au sentiment de la
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façoa la plas déplorable. Parfois, il engageait avec laimême le dialogue suivant :
— Est-ce que, par hasard, je deviendrais amoureux ?.. — se demandait-il.
— Amoureux!.. — moi, Armand Gabiroll.. — Allons donc !.. — allons donc ! .
— Dame ! mon pauvre^ami, ça y ressemble un peu, sais-tu bien!
— Si cela était, cependant?..
— Diable l . . diable I . . diable I . . Et Gabirol se grattait Toreille et ne trouvait pas grand' chose à répondre aux railleries et aux lazzis sans fin que son camarade Achille Belavoir se {^rmettait de lui décocher à ce sujet.
Un jour, ce dernier lai apprît une grande nouvelle. — La veille an soir, Aline Girard n'avait pu cacher à Paméla rétat de son cœur.,. — L'heureux Gabirol était aimé. — Gette révélation illumina le cœur et Tesprit du jeune homme. Il comprit clairement que, s'il était aimé, en revanche il était amoureux. Seulement, l'idée qoe cet amour pouvait avoir un but honnête et légitime ne se présenta même pas à lui et il ne songea qu'aune sédoction que la tendresse d'Aline devait rendre facile. — Du raoinâ, tel était son avis. — Gabirol agit en conséquence. — Il prit un logement dans la maison qu'habitaient madame Girard et sa petite-fille, et, une fois devenu leur voisin, les occasions ne lui manquèrent point de se rapprocher d'Aline et d'entreprendre la réalisation de ses beaux projets de séduction. Mais il avait compté sans les fermes principes, sans l'humble et solide vertu de celle qu'il voulait(léshonorer. Aline n'était point deces faibles et lâches natures qui transigent avec leur devoir et pour qui la passion est le chemin du vice. Entre Aline et Paméla, il y avait un abîme. La jeune fille avait douné
Ll GLO» l^ttS IIBONDBLUS. 249
son cœar, e*6st vrai, mais elle était honnête avant lout« et elle aimait mieux souffrir dans son amour que de souffrir dans sa pudeur. Là où Armand Gabirol croyait trouver une faiblesse encourageante, il rencontra donc une résistance d*autaniplus invincible qu'elle était plus calme. Aline resta sourde aux tendres paroles du jeune homme, — sourde à ses supplications passionnées — Elle n'accorda rien. — pas même ces privautés presque innocentes qui, ainsi que le disaient nos aïeux, sont les menus suffrages de l'amour. — Pas même un rendez-vous tacite. — Pas même un serrement de main pris à la dérobée. — La jeune fille conserva religieusement, pour l'époux que lui gardait l'avenir, toutes les virginités de son corps et de son âme. Armand Gabirol comprit 'que ses tentatives resteraient sans résultat. Irrité de cet échec qui le blessait dans spn amour-pVopre et l'humiliait dans sa vanité de roué et d'homme à bonnes fortunes des ateliers et des mansardes, il résolut de briser l'involontaire et irrésistible influence qu'Aline exerçait sur lui ; il cessa absolument de la voir et il se replongea à corps perdu dans les dissipations, un instant abandonnées, de sa vie passée. Aline souffrit cruellement de cet oubli apparent qu'elle croyait sincère, — de cet aibandon immérité qui lui semblait devoir être éternel. l(ais elle souffrait en silence et sans qu'une plainte, sans qu'un murmure lui échappât. Sa grand'mère, qui la voyait pâlir et s'étioler de jour en jour davantage, l'interrogea sur les causes de cette tristesse sombre et profonde. Aline n'avait rien à cacher. Son ange gardien pouvait, sans voiler de ses blanches ^ailes son front humilié; écouter le récit de l'innocent et douloureux amour de la pauvre enfant. Elle raconta tout à'madame Girard et elle éprouva une sorte de soulage-
f 60 LES tlTSUBS M PAUS.
ment à verser dans sou sein ses confidences et ses larmes.
Quelques semaines se passèrent ainsi. La pâleur d*Aline devenait effrayante et une sorte de langueur morbide s*emparait de tout son être. Une aprè.i-midi. elle travaillait a côté de sa grand'mère qui attachait sur elle un regard empreint d'une amertume indicible et désolée. On frappa doucement à la porte. Aline tressaillit et porta la main à sa poitrine comme si elle venait d*ètre touchée en plein cœur par une étincelle échappée de la maphine électrique. En même temps elle laissa tomber son ouvrage et se souleva à demi.
— Entrez 1 . — dit madame Girard.
La porte s'ouvrit. — Gabriol parut sur le senil.
— Lui! . . murmura Aline en poussant un cri étouffé et en retombant presque sans connaissance sur sa chaise; — lui!..
Madame Girard regardait Armand avec stupeur et avec colère. — Elle étendit la main vers lui, — comme pour le chasser. — Elle entr'ouvrit les lèvres — tomme pour le maudire. — Mais lui, courant à elle, saisissant entre les siennes sa main déjà levée, et ne lui laissant pas le temps de prononcer une seule parole, s'écria chaleureusement en désignant Aline :
— Je Taime, et, si vous me la donnez, je jure de la rendre heureuse!... Youléz-vous qu'elle soit ma femme?..
L eVIvenr et la Pédieresie.
Aline entendit ces mots. Une joie surhumaine illumina son pâle et beau visage qu'un léger nuage rose \int aussitôt colorer et embellir encore. Elle joignit les mains et elle tomba à genoux en murmurant :
— Oh! merci, merci,' mon Dieu!..
Cabirol, en proie à une émolion extraordinaire, ne savait s'il devait se rapprocher d'Aline ou rester en face de madame Girard dont il attendait toujours la réponse et qui. muette et tremblante, paraissait incapable d'articuler aucun son. Enfin elle put balbutier ces mots :
— Elle a failli mourir, et c'est par vous qu'elle était Inée.. . La pauvre enfant vous aime... elle vous consacrera la vie que vous allez lui rendre... Vous me promettez qu'elle sera heureuse... tenez votre promesse, mon fils, et Dieu vous bénira... comme je vous bénis. Puis madame Girard mit la main palpitante d'Aline dans celle d'Armand Cabirol.
S5I L88 VlVSOilS OB PARIS.
Voilà de quelle façon avaH été décidé le mariage de l*an des partisans les plus ardents et les plus déclarés du célibat. Seulement,— pour des raisons pécuniaires dans le détail desquelles nous n*ayons point à entrer ici, — Tunion d* Armand et d* Aline avait dû se retarder de quelques mois, et au moment où nous mettons en scène les personnages de ce livre, l'époque n*eu était point encore fixée d'une façon absolue et définitive. A partir du jour où la jeune fille était devenue la dancée de Touvrier, Gabirol avait eu ses grandes entrées cbez madame Girard. Il s'était institué le chevalier d'Aline et de sa grand'mëre pour les promenades du dimancbe, et il ne s'écoulait pas un seul jour delà semaine sans qu'il vînt passer auprès des deux femmes quelques heures de la soirée. Ceci nous reporte au moment où nous l'avons rencontré pour la première foisdansrhumble logis de la rue Saint-Nicolas d'Antin.
Laissons de côté pour un instant, je vous prie, les nouvelles figures introduites par nous dans noire œuvre, et rejoignons nos anciennes connaissances René et Camélia, ces deux types si complets, l'une de dépravation juvénile, l'autre de rouerie féminine. Quelques semaines s'étaient écoulées depuis la conversation à laquelle nous avons fait assister nos lecteurs et qui avait eu lieu dans l'une des baignoires de l'Opéra René se blasait de plus en plus sur les charmes de s^i liaison avec Camélia. Or, nous l'avons déjà dit et nous
le répélons, à mesure qu'arrivait la période décroissaute du violent caprice qu'il avait, dans Torigiue, ressenti pour la pécheresse, et qu'elle avait attisé avec une adresse machiavélique, son amour pour madame de Croï reprenait une intensité nouvelle. Mais, en mène temps qu'augmentait cet amour, la timidité du jeune homme grandissait aussi en face de l'auréole d'impo»saale vertu qui rayonnait comme une égide au-dessus du chaste front de la comtesse. Béné se sentail complétement paralysé. Avant d'avoir engagé te combat, ii désespérait de la victoire. Et, cependant, il contir nuait à se montrer assidu chex madame de Croï, mais sans oser même espérer le moindre résultat de ces ¥isile& joiinialières. Yoilà où en étaient les choses au moment où nous allons retrouver René.-
Trois heures de l'après-midi sonnaient à la pendule de la chambre à coucher de Camélia. La jeune femme venait d'achever sa toilette pour aller au bois. EBc était complètement habillée et prête à partir. — René entra. — Il avait une mine sombre, — un visage allongé. -^ Il mâchait l'exlrémité de son cigare avec une mauvaise humeur évidente et il fouettait sa botte vernie du bout de sa canne, avec une impatience nerveuse manifeste. Il se laissa tomber sur une chauffeuse, — jeta son chapeau sur le tapis et croisa les jambes.
— Tiens! — lui dit Camélia, — c'est toi!..
— Comme tu vois, — répondit-il brusquement.
— Sais-tu, mon cher, que tu a& une façon véritablement gaianle d^eul^er dans la chambre d'une feBime? ^
2S4 LtS VtvfeORS bE PAlltt.
René ne répondit rien et se contenta de hausser leS épaules.
— Sais-tu, mon bon ami, — reprit Camélia, — que tu prends, depuis quelques jours, de bien mauvaises manières?..
~ Tant pis pour ceux à qui elles déplaisent !.. — murmura René.
— Et, — dit la jeune femme^ — si elles me déplaisai^t, à moi?..
— Cela ne me semblerait nullement une raison pour en changer.
— De mieux en mieux !.. — d'impoli tu deviens grossier!..
René haussa silencieusement les épaules pour la seconde fois.
— Oh! mais, — poursuivit Camélia avec le plus grand calme, — grossier comme un portefaix!..
René rougit légèrement. — Il leva la tête et regarda sa matt.esse en face.
— Au fait, — dit-il alors, — est-ce une querelle que tu prétends me chercher?., est-ce une scène que tu veux me faire?.. — Eh bien! tant mieux, après tout!.. Cela me distraira peut-être!.. — Et il croisa ses deux bras sur sa poitrine comme pour attendre Forage et pour le défier.
Mais il se trompait, l'orage ne vint pas. — Camélia, au lieu de s'emporter ainsi que René s'y attendait et ainsi que peut-être elle aurait eu le droit de le faire, le regarda avec une expression de douceur compatissante et presque tendre, et lui dit :
— Mon pauvre ami! tu t'ennuies donc bien?..
— Horriblement, — répondit René.
— Surtout, ici, n'est-ce pas?
René, qui avait mal aux nerfs et qui réellement
Ll CLUB DBS HIII0IIBBLLB8. M5
souhaitait une querelle, voulut pousser sa mattresse à l)OUt et répondit :
— Oui, et surtout ici.
Camélia sourit.
— A la bonne heure, — fit-elle, — c'est de la franchise...
Puis elle ajouta, après une seconde de silence :
— Quand tu es entré, J'allais sortir.
— Eh bien ! — murmura René, — bon voyage ! Camélia sonna. Mariette entr*ouvrit la porte et
montra dans rentrebftiilement son museau de soubrette.
— Faites dételer... — lui dit Camélia.
— Hein?.. — s*écria René.
— Faites dételer... — répéta la pécheresse. Mariette referma la porte.
— Qu'est-ce que cela veut dire? — demanda le jeune homme.
— Cela veut dire que je reste.
— Pourquoi donc?..
— Pour te tenir compagnie.
— En vérité?
— Mon Dieu, oui.
— Eh bien! si c'est un sacrifice de ta part, tu as grand tort de me le faire, car je ne t'en sais aucun grél..
— Peu importe... —D'ailleurs, le plaisir d'être auprès de toi ne peut, dans aucun cas, me sembler un sacrifice.
— C'est charmant, — dit René avec ironie, — mais cependant je te conseille de faire donner contre-ordre à ton cocher, car je ne profiterai pas de ta bienveillance.
— Comment cela?..
SM LKS TlvroBS BB PARU.
— Je m*en vais.
Et, toutenparlaut, Réué se leva, ramassa son chapeau et fit quelques pas vers la porte. — Camélia s'était sans aucuQ doute cuirassée de patience. Elle appuya doucement deux de ses doigts sur le bras de son amant et elle l'arrêta ainsi.
— Qu'est-ce que tu veux?.. — demanda-t-il,
— Je veux que tu restes.
— Ah! tu veux!,, — &*éeria> le jeune homme en saisissant au vol ces deux mots sur lesquels il espérait bâtir les fondements d'une querelle.
— Pardon, — répondit Camélia avec oee douceur angéliqne, — ce n'est point ma volonté que j'impose, c'est un désir que je manifeste. . .
— Impossible! je suis atleudu aiUeurj.
Et René fit un nouveau pas vers la porte.
— Mon ami, — reprit \^ pécheresse, — je ne te demande que cinq minutes. ..
— Qu'en veux-tu faire?
— Causer avec toi.
— De quoi?
— Tu le verras.
René se laissa tomber sur un siége^ en face de Camélia, avec une impatience insolente.
Il regarda sa montre, et U dit en b&illant :
— Tu me demandes cinq minutes?..
— Oui.
— Ëb bien ( je te les donne, mais pas une de plus... Ainsi donc, si tu as réellement quelque chose à ne dire, dépéche-loi .. — tu es avertie.
La pécheresse, en effet, ne perdit pas un instant pour entrer en matière.
— Mon bon amî, — fit-ette, — tu m'as arotié tout à l'heure que lu t'ennuyais horriblement, et, à défaut de tes paroles, ta eontenance et tes façons me l'auraient surabondamment prouvé...
— Plus de quatre minutes... — dit René. Camélia reprit :
— Dis-moi, mon cher, pourquoi donc t'eûnuies-tu tant?
— Ah I — fit le jeune homme, — je n'en sais rien.
— Eh bien, dans ce cas, je suis plus avancée que toi, car ce que tu ne sais pas, je le sais, moi qui (e parle.
— Toi!.. — marmuraRéné d'un ton moqueur, — allons donc!..
— Et la preuve, — s'écria la pécheresse, — la preuve que je le sais, c'est que je vais te le dire.
— Ah! par exemple, ceci pique ma curiosité.
— Je puis la satisfaire.
— J'attends, — dit René.
— Tu t'ennuies, — poursuivit Camélia, — parce que tu es amoureux et malheureux dans tes amours...
René fit un brusque haut-le-corps.
— Tu es folle!.. — s'écria-t-il.
Mais la pécheresse, sans se préoccuper de cette interruption, ajouta aussitôt :
— Tu es amoureux de madame la comtesse Berlhe de Groï, chez laquelle tu vas tous les jours, et ton humeur massacrante vient de ce qu'elle ne t'a pas reçu tout à l'heure...
René regarda GaméUa avec une stupéfaction comique. Le détail qu'elle venait de citer était de tout
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point vrai. Mais comment avait*elle pa s'en trouver si bien et si vite instruite!.. U n'y avait pas une demiheure que René s'était présenté chez la comtesse de Croî, et, de la rue Tronchet, il était devenu droit à la rue de Provence. Si Camélia avait parlé au hasard, il fallait du moins convenir que le hasard la servait étrangement.
Ifoavelles roosrtes.
Ce fut au tour de Camélia de sourire d'un air un peu moqueur. Elle désigna du bout du doigt la pendule, et elle dit :
— Leà cinq minutes que tu avais bien voulu m'accorder sont écoulées. — Mon cher ami, je ne te retiens plus...
— Il me faut une explication; — fit vivement R^né.
— Et à quel propos, mon Dieu?
— A propos des absurdités que tu viens de me dire...
— Sont-ce tes visites à madame de Croï que tu trouves absurdes?.. Sais-tu bien que, dans ce cas, je serais entièrement de ton avis. ..
— Ces visites ne sont, de ta part, qu*une supposition ridicule...
— Ah I — s*écria Camélia en riant.
— Oui, — poursuivit René, — tu mens ou tu te moques de moi...
— Me moquer de toi, bel amoureux transi, peut-
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être, — mais qaand à mentir, boq pas! . ~ Et, tiens, pour éviter des dénégatioos sans Imt et des discussions iuatiles, je Tais te prouver à l'instant même que je suis instruite de tes moindres démarches mieux que tu ne le penses... Tout en parlant. Camélia ou- Trit un petit meuble en bois de rose. Elle y prit un mince cahier relié en chagrin noir, elle le feuilleta pendant une demi-minute et elle lut tout haut :
« Lundi. — René est allé rue ^Tronche! à deux heures. — Il a été reçu.
» Mardi. — A deux heures et quart. — Il n*a pas été reçu.
» Mercredi. — Même heure que la veille. — Reçu. I» Jeudi. — A trois heures. — Porte fermée. » Vendredi. — Même heure. — Reçu. »
Camélia ferma son cahier et reprit :
^ Ceci est l'historique de tes visites de la semaine. — Aujourd'hui, je te le répèle, tu t'es présenté rue TrosDchet à l'heure accoutumée, et tu as trouvé porte close. — Est-ce vrai, oui ou nofi?..
René ne nia pas. — A quoi bon! — D'alUeurs, an fond, peu lui importait que Camélia fût au fait de l'assiduité de ses relations avec le comte et avec la comtesse de Croï. Seulement il était fort intrigué de savoir par quels moyens iiie pouvait se trouxer si complètement renseignée.
— As*tu donc une police secrète à tes ordres? — lui demanda-t-il.
— Oui, mon cher ami, — j'ai à mes ordres une police secrète, — comme tu dis, — et la chose la plus curieuse, c'est que c'est toi qui te charges, avec une complaisance infinie, de m'apporler ses rapports à ton ai^t.. .
— Moil.. — s'écria René.
— Toi-même.
-^ Et comment cela?
— Veux-tu le savoir ?..
— J'en serais fwtaise...
— Eh bieu! ôte ton habit.
— Oter mon habit?.. — répéta le jeune homme avec stupeur. — El pourquoi faire?..
— Ote ton habit ! — répéta Camélia.
René obéit. La pécheresse prit le vêtement qu'elle étala sur le dossier d'une chauffeuse.
— Regarde! — dit-elle ensuite.!
René regarda en effet, et vit au beau milieu du dos de son habit, juste entre les deux épaules, une «rèsjictite croix tracée à la craie blanche,