‹ Les viveurs de ParisChapitre 35 sur 38 · LB CLUB DS8 UIROHBBLLBS · texte numérisé non relu

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amie. — Tu m*as aimée, — je me suis donnée à toi. — Ta aimes une autre femme, — je te la donnerai. René tressaillit.

— Je ne te comprends pas... — murmura-t-il.

— Je vais m*exptiquer mieux. Madame la comtesse Berthe de Croî\ dont tu es amoureux comme un fou ou plutôt comme un enfant, et dont, à l'heure qu*ii est, tu n'oserais pas seulement toucher le bout du doigt, t'appartiendra dici à trois mois si tu veux te confier à nioi. . — J'espère que ceci est clair?..

— Camélia, — dit alors René, il me semble que tu me tends un piège...

— Dans quel intérêt le ferais -je? — répliqua la jeune femme.

— Je ne sais, mais, moi aussi, je puis te demander dans quel intérêt tu fais assez bon marché de ton amour-propre de femme pour servir auprès d'une ririvale celui qui a été ton amant, et qui, par le fait, Test encore?..

— Tu me demandes cela?...

— Oui.

— Ma réponse est facile : — Je suis ce qu'on nomme une pécheresse^ c'est-à-dire une femme qu'entoure le mépris public et dont personne ne tient compte en ce monde, pas même ceux qui prétendent l'aimer... — La comtesse de Croï, au contraire, sans autre mérite de sa part que de s'être donné la peine de naître au sommet des degrés de l'échelle sociale, est environnée de l'estime et du respect de tous, même du tien, roué imberbe qui ne crois pas à la vertu... — Ëb bien! je yeux que cette grande dame descende à mon niveau et qu'elle accepte, après moi, les restes de tOJi amour... — Toutes les fois que l'occasion m'en est offerte, je me venge ainsi d'une société qui me pa-

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ratt infâme, parce qu'elle est injuste et cmeHe. — La \ chute de la comtesse Bertbe fait partie de cette Yengeance...

René ne s'étonna point de tant de perversité. — La , pécheresse connaissait bien le jeune homrae. — Elle savait qu'en lui parlant ainsi qu'elle venait de le faire, avec rimpudence d'un cynisme éhonté, il ne douterait plus de sa parole. — Réiié et elle étaient dignes ' de se comprendre.

Camélia, — dit-il en souriant, — lu es «n démon, ma chère ! . .

— Eh bien! -7- répondit-elle du m6me ton, — le métier des démons n'est-il pas de faire trébucher les anges?..

— C'est juste»

— Ainsi, lu me crois maintenant?

— D'une façon aveugle.

— Tu t'abandonnes à moi ?

— Corps et âme.

— - C'est bien. — Je tiendrai ma promesse.

— Quand?

— Je te le répète : bientôt. — Seulement, il y a des choses qu'il faut que je sactife...

— Lesquelles?..

— Raconte-moi, avec les plus grands détails, tout ce que tu sais relativement à madame de Groî et à son mari, et ce qui s'est passé entre eux et toi depuis le jour où tu les as vus pour la premlèi^e fois...

— Ce ne sera pas long... — dil René — Et il recommença pour Camélia le récit que nous avons fait dans les pages de ce livre, à partir de la fête donnée par le duc de Chaumont-Landry dans son h^tel du faubourg Saint-Honoré. Camélia écouta avec recueille-

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ment, et plas d'une fois elle sonrit pendant qne René parlait.

— Ainsi, — demanda-t-elle quand il eut achevé — la comtesse aime son mari?..

— Elle Taime passionnément — nSpondf t-il — je te l'ai déjà dit à i*Opéra, lorsque ta me questionnais à son sujet..-

— Cet amour est heureux pour toi, sais-tu bien î. . '-r Plaisantes-tu?

— Non, certes !..

— Que veux-tu dire?

— Je veux dire que sans cet amour excessif, ta bien-aimée serait complètement invulnérable...

— Prétendrais-tu que, parce qu'elle aime ardemment et exclusivement son mari, elle cessera de lui être fidèle?..

— Je prétends cela...

— Ce n'est pas soulenable !..

— Cependant je le prouverai.

— Mais comment?..

— Je te le répète, cette femme est inattaquable par tous les côtés, excepté par un seul (celui justement qui te paraît le mieux défendu). — C'est par ce côté-là que nous l'attaquerons et c'est la jalousie qui te la livrera...

— La jalousie?..

— Oui.

— Mais elle n'est pas jalouse...

— Elle le deviendra.

— C'est impossible — le comte Henry ne vit que pour elle et ne peut pas même être soupçonné...

Camélia frappa du pied avec impatience.

— Mais qu'as-tu donc fait de ton esprit?. . — s'écria-t-elie. — Ne comprends-tu donc pas qu'il faut

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que cette femme soit jalouse ? ; — qa*a faut qu'elle ait sujet de Tètre ?.. — Ne comprends-tu pas que les r61es changent aiyourd'hui et que, si tu veux devenir ramant de la comtesse Berthe, ce n*est plus elle, c'est le comte Henry, sou mari bien-aimé, qu'il s'agit de séduire?..

René écoutait Camélia, et, tout eu l'écoutant, il ouvrait de grands yeux étonnés.

FeaUlets déUcbés.

La conversation dont nous avons rapporté le début dans le précédent chapitre se prolongea pendant longtemps encore entre Camélia et René. Durant plus de deux heures, la pécheresse illumina des lueurs de sa rouerie infernale Tesprit profondément vicieux mais peu clairvoyant de Rêne, et lui donna des conseils diaboliques qu*il ne devait, hélas I suivre que trop fidèlement. Les résultats de la fatale docilité du jeune homme ne se firent pas longtemps attendre. Ces résultats nous allons les cbnnattre.

Ici nous devons quitter notre rôle d'historien, pour remplir pendant un instant, remploi plus humble, mais aussi plus facile de simple copiste. Berthe de Croï avait pris rhabitude, qu'elle partageait du reste bien avec d'autres jeunes femmes, de tenir note, jour par jour, des principaux incidents qui marquaient dans son existence, jusque alors si calme et si douce. Nous allons

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mettre sous les yeux de nos lecteurs quelques p^es empruntées par nous à ces souvenirs commencés le lendemain de son mariage. Il sera facile de voir que ces emprunts remontent à une date de peu de jours postérieure à l'entretien de René et de Camélia.

c Mardi. — Huit heures du soir.

» Pour la prèmiërafoiSf d^oi^.queje suis la femme heureuse et fière de mon Henry bien-aimé, il se passe en moi quelque chose d'étrange et que je ne puis pas définir... On dirait qu'un léger nuage va passer sur le ciel de mon bonbeur... Ce nuage, je ne le vois pas, mais il me semble que je devine. Sans doute c'est ant superstition absurde, — ssm doule je dois rire de ma faiblesse et me raiUer moi-même, — Je me le dis, je me le répète et, cependiiint, malgré im& mes efforts, je ne viens pas à bi^ttt de mue persuader! . « — Un triale pressenjtin^Qt m'obsède sans rel4di«. -^ Ce pressentiment est insensé ! .. — Qu'ai-je à craawire? — Rien.

— Que me maaque-t-ilî — Rieo. — Quel malheur pourrait m' atteindre?.. — Aucun. — Ou plutdt, un seul, — rindifférence de Henry succédant à son amour,

— sa trahison, — son infidélité... — Mais il est impossible qu'Henry cesse de m'aimer, — qu'il me trahisse, — qu il me soit infidèle 1 — Cela esl; aussi impcTssible qu'à l'oiseau de vivre sans air, -*- à la, fleur sans soleil, -^ à mon cœur sans am^ur.,.. — Je sois toute la vie de H^ry, comme Eenry esA toute ia mienae. — Aussi longtemps que battront nos coaurs nous vivrons l'un pour l'autre, et Dieu, qui est infiniment boa, ne nous séparera pas dans la mort et nous

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permettra âe mms aimer eaeore par-delà le tombeau I . . ^-^ Tout cela est lumineux et inconteslable comme la vérité, et je suis folle d'avoir peur ! . .

» Pourquoi done atons-nous quitté les douces solitudes de notre vieux château!.. — Nous étions si bien }à, seuls tous les deux, au milieu d'une nature agreste et radieuse qui semblait se faire belle et coquette exprès pour nous !.. — Pourquoi donc avoir abandonné, pour les boues et pour les fumées de ce bruyant Paris, cette agreste demeure dont notre amour avait su faire un nid!..

» Durant les premières semaines de notre séjour à Paris, je m'étais laissé étourdir par ce mouvement, par cette agitation qui ressemblent à du plaisir et auxquels on en a donné le nom. Certes, je n*aimais pas le inonde, mais le monde ne m'ennuyait point. Parfois, au milieu du tumulte brillant d'une fête, — en présence des splendeurs éblouissantes de l'Opéra, — je m'abandonnais à une sorte d'enivrement fiévreux, causé par ces harmonies, ces lumières, ces parfums. — Aujourd'hui, ce n'est plus cela. — Un crêpe semble s'être étendu entre moi et toutes ces joies. — Non- seulement je ne les partage pas, mais encore je ne les comprends plus. — Pourquoi?.. — Je l'ignore, et quand je m'interroge à ce sujet, il m'est impossible de me répondre...

Jeudi. — Dix heures du matin,

9 Combien il me tarde que l'hiver soit fini et que nous puissions retourner à Croï. Je suis étrangement fotiguée de cette vie parisienne. Nous recevons beau-

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coup de monde; — mon salon est sans cesse eneombré de gens qui me sont parfaitement indifférents. Il faut causer avec eux, — les écouter, — leur répondre, — faire en sorte d'avoir de l'esprit pour leur parler, sourire aux saillies de celui qu'ils ont ou du moins qu'ils croient avoir. — Tout cela m'excède. — Je n'ai plus le temps de lire, — plus le temps de penser, — plus le temps de vivre!.. L'heure du dîner arrive, il est bien rare que je me trouve seule avec Henry, — puis, ensuite, il faut s'habiller et sortir... — il faut assister à quelqu'un de ces bals éternels qui, de jour en jour, me deviennent plus odieux. Il y a des femmes pour lesquelles tout cela est le bonheur! — Je ne sais pas si je dois les envier ou les plaindre, -r- L'existence qu'il me faut, à moi, c'est la vie à deux, au fondd'mie province et d'un vieux château, parmi des bois, des prairies, des fleurs et des chants d'oiseaux. Cette vielà, avec Henry, c'est le seul, c'est le vrai bonheur. Certes, si je disais à mon mari :

» — Je veux partir... — Il me répondrait : » — Partons... Mais ce désir je ne le témoignerai même pas, car, à mesure qu'augmente mon involontaire répulsion pour la grande ville, Henry semble, au contraire, s'y plaire et s'y attacher davantage. Hélas I c'est la première fois qu'il y a entre lui et moi un manque de sympathie si absolu!.. C'est la première fois qu'un de mes désirs n'est pas deviné, — n'est pas prévenu par Henry... — Ma tristesse augmente... — Aies pressentiments deviennent de plus en plus sombres... — J'ai peur!., j'ai peur de l'avenir!..

Samedi. — Dix heures du matin.

» Parmi les gens que nous recevons le plus habi-

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tuellement, se trouve un jeune homme qui nons témoigne une véritable affection. — Ce jeune homme s'appelle René de Savenay. — C'est le même dont la timidité excessive m'avait paru si originale lors d'une contredanse que j'ai dansée avec lui au bal de la duchesse de Chaumont-Landry, — la première fête à laquelle j'aie assisté à Paris. Combien 11 est changé depuis ce temps-là, — à mes yeux du moins I — Je l'avais pris alors pour un enfant naïf et expérimenté, et il parait que c'est au contraire un de ces jeunes gens sans principes et. sans frein, — faisant bon marché des lois de la morale, — se souciant peu des strictes convenances, — courant partout après le plaisir qu'ils poursuivent avec une ardeur digne d'un meilleur but et qu'ils cherchent à atteindre par tous les moyens, — un de ces jeunes gens, enfin, qu'on nomme les VIVEURS... — J'ai demandé à Henry s'il trouvait bien convenable dans sa maison la présence presque quotidienne de ce monsieur de Savenay, qu'un tel renom rendait peu recommandable à mes yeux. — Il m'a répondu qu'il faudrait fermer sa porte à tous les jeunes gens du monde, si, avant de les recevoir, il était de rigueur de soumettre leur conduite au creuset d'une enquête approfondie. Henry connaît la vie mieux que moi; — j'ai fait ce qu'il a voulu, et maintenant je ne le regrette pas, car, après tout, monsieur de Savenay me semble valoir mieux que sa réputation. — Auprès de nons, il est doux et modeste, et pas beaucoup moins timide avec moi que par le passé.

» Pendant un moment j'ai été souverainement injuste envers ce pauvre garçon. A le voir venir che? moi, chaque jour, paraissant choisir de préférence les moments où il était à peu près sûr de me trouver seule, n avais-je point imaginé qu'il songeait à me faire la

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cour, guoique, cerles, pas un mot de lui n'eoi autarisé une supposition semblable I.. Aussitôt que ce soupçon ab3ur4e eut pénétré dans mon esprit, je reçss plus rarement H. de Savenay. Sur trois visites, il était certain de tiK)uyer au moins deux fois la porte fermée. Sans doute il ne crut point k une exclusion blessante, car il revint comme par le passé, et je ne tardai guère à lui rendre ses grandes entrées. — J*avais réfléchi.— Me faire la cour !.. à moil.. à moi, Berthe de Gro!!.. à moi, la femme de Henry !.. j'étais folle de le supposer, car, à coup sûr, il était impossible qu^aoe idée aussi extravagante pût venir à qui que ce fût !.. A rheure qu*il est, je n'y peux plus penser sans me moquer beaucoup 4e moi-même.

Dimanche, ~ 9 heures du soir.

» Les façons de M. de Savenay se sont singulièrement modifiées à mon égard. Je ne le vois presque plus, ou, tout au moins, si je le rencontre dsez moi, co n'est guère qu'à ma table ou dans mon salon, le soii\ lorsque je reçois. Ce ti'est plus à moi qu'il fait des visites assidues, — c*est à mon mari. — Henry m'en parle souvent et avec éloge. — Il en fait un très-grand cas. — Selon lui, M. de Savenay est un garçon qui a l'esprit plus sérieux et mieux cultivé qu'on ne serait en droit de le supposer d'après l'extrême légèreté de son existence extérieure.

» Il a beaucoup vu, — dit Henry, t- il a l'Ame honnête, et son jugement, maintenant faussé, redeviendrait droit facilement. Mon mari ne désespère point de rectifier peu à peu ce qu'il y a de défectueux dans les idées de son nouvel ami et dans f» manière

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d'exfvîMger ie Ymt ^ la râ. U aUritme les écarts de M. de &i^enay à son ^extrême jeunesse, à raèsence de tooie direetion morale et surtout à la grande fortune dont il jouit et qui lui permet de satisfaire toutes ses fantaisies avec une facilité déplorable. »

Entre les feuillets que nous allons reproduire et les derniers, que nous avons empruntés eux Souvenirs intimes de la comtesse de Croï, nous laissons une lacune d*ttn peu plus d*un mois. L'intelligence de nos lecteurs suppléera facilement à ce qu*il est tout à fait iuutile de rapporter ici.

Lundi matin.

« Je souiire d'un mal terrible et qse j'espérais ne jamais connaître !.. — Je suis jalouse !.. — Non pas d'une f^snme cependant, Dieu merci!.. — SMl me fallait soupçonner seulement que le cosur de mon Henry n'est plus à moi tout entier, je ne survivrais pas une heure à cette dévorante pensée!.. — Non, Henry m'appartient comme autrefois, -*- comme il m'appartiendra toujours, — mais j*espérats que son amour po«ir moi était trop exclusif pour lui permettre de vouer à qui que ce fût une amitié Wen vive, — et je m'étais trompée... Je ne suffis plus à mon mari!.. Sa pensée se partage... Il a un ami, — un ami intime, — un compagnon inséparable -- Cet ami, ce compagnon, c'est Rà)é de Savenay. La présence de ce jeune homme lui est deveuue à ce point nécessaire que, même auprès de moi, il s'aperçoit de son absence, et que quelquefois il me quitte pour aller le rejoindre... Mon Dieu I si l'on m'eût dit cela il y a trois mois, j'aurais refusé de le croire !.. — Je souffre beaucoup ! — je le répète, je suis jalouse, et j'ai pris ce jeune homme eu haine!.. C'est ujie chose étrange, inexplicable, incom-

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préhensible, que cette sympathie si vive et si soudaine de mon mari pour M. de Savenay I Jamais, sans doute, deux natures plus dissemblables ne se sont rencontrées en ce monde!. Jamais, ce me semble, deux intelligences moins pareilles ne se sont ainsi rapprochées!.. Comment donc se peut-ii faire que Henry, le gentilhomme un peu sauvage, — le fils de la nature et de rélude, — l'homme grave, le penseur austère, ait choisi pour se lier à lui Tadoleseent débauché, le jeune et scandaleux viveur, Têtre frivole et superficiel, qu'il n'aurait envisagé naguère qu'avec une compassion dédaigneuse? — Encore une fois, mon esprit s'y perd! — Henry croit à son influence sur M. de Savenay... Il se flatte de ramener ce jeune homme à des pensées sérieuses, à une vie régulière... — Y réussirat-il? — Lui qui est sans défiance parce qu!il ne croit guère au mal, — lui qui est faible parce qu'il est bon, •— ne se laissera-t-il pas au contraire dominer par ce funeste ami?.. — ne perdra-t-il point dans une fréquentation déplorable cette candeur virginale de son ftme, que j'aimais tant en lui ?. . — Peut-être mon chagrin et mes inquiétudes m'exagèrent-ils la gravité de ce qui se passe, mais il me semble qu'en ce moment une lutte est engagée entre le génie du bien et celui du mal, représentés l'un par mon mari, l'autre par H. de Savenay... Lequel des deux sera vainqueur? — Je ne vois presque plus Henry... — Lui qui ne sortait jamais sans moi, maintenant il est sans cesse absent... Que je soufi're!.. — mon Dieu! que je souffre!.. — Il est impossible que cette vie continue plus longtemps. Il faut en finir, — il faut en finir dès aujourd'hui...— Ce soir, je dirai à Henry que je veux partir. — Il est bon, — il m'aime toujours, — il ne me refusera point.

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Lundi soir.

« Oh ! mon Dieu ! — mon Dieu ! vous en qui je crois de toutes les forces de mon âme, — vous en qui je mets ma confiance et mon espoir, -<- pourquoi donc m*avez-vous abandonnée, — pourquoi permettez-vous que je sois si malheureuse, et qu*ai'jc fait pour mériter celte imnfiense douleur dont le fardeau m'accable?.. Mes larmes coulent sur ce papier, — elles eflfecent les caractères que je trace... — ainsi s'est effacé mon bonheur !.. Ce matin j'écrivis ces lignes :

» Il faut en finir, il faut en finir dès aujourd'hui. . . Ce soir, je dirai à Henry que je veux partir. Il est bon, — il m'aime toujours, —il ne me refusera point.,.

Voici ce qui vient de se passer ;

•f Depuis le déjeuner, je n'avais pas vu Henry. Toute sa journée s'était écoulée au bois avec M. de Savenay, qui a, dit-on, les plus beaux chevaux de selle de Paris, et qui, connaissant le goût de mon mari pour réquitation, met à sa disposition son écurie entière. Les heures avaient passé pour moi longues, tristes, désolantes, car Henry devait être de retour dans l'après-midi, — j'en avais reçu de lui la promesse positive, — et, malgré cette promesse, il ne revenait pas. L'heure du dîner arriva. Henry n'était point de retour. À la tristesse que je ressentais de me voir ainsi négligée pour un motif aussi futile qu'une promenade à cheval, se joignait un commencement d'inquiétude. Je tremblais' que quelque accident ne fût la cause de ce retard inaccoutumé. — Heureusement je me trompais. -*- Au moment où sonnaient six heu*

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res. j'entendis résonner des sabots de chevaox sur le pavé de la cour. — Je m*élançai vers la fedStre. — Henry mettait pied à terre. La robe brillante de la jameut noire qa'il montait était toute marbrée d'écume.

» — Au moins, — me dis-je, — il est revenu vite pour se retrouver plus tôt auprès de moi. .. C'est boa signe .. Cette pensée apporta un peu de soulagement à ma tristesse et je me hâtai, d'essuyer les larmes qui, d^Miis longtemps déjà, coulaient le long de mes joues. £n même temps Henry entra dans le salon. Sa physionomie était animée et joyeuse. Il viut à moi et il m'embrassa, mais sans s'apercevoir dans le premier moment gnemes yeux étaient rougis et gonflés. J'en fus bien aise et affligé tout à la fois.

» — Berthe, ma chère enfant, — me dît-il, — faites servir sans retard, je vous en prie, car je me meurs de faim. — Telles fureut ses premières paroles. — Je sonnai. — Tout était prêt. — Nous passâmes dans la salle k manger.

» — Mon ami, — demandai-je à Henry, — qu'avez-vous donc fait aujourd'hui?

» — Beaucoup de chemin, — me répondit-il. — J*arrive de Satory où avaient lieu des courses qui ont été excessivement brillantes ...

• — Des courses, — répétai-je, — pourquoi ne m'en avez- vous pas prévenue î — J'aurais pu y aller en voiture et me trouver ainsi près de vous...

s — Je ne vous ai pas prévenue, ma chère Berthe, parce que je l'ignorais moi*même. — René' et moi nous ne Tavons appris qu'au bois par des jeunes gens de nos amis qui allaient i Satory et qui Doas y ont emmenés avec eux.

» Tou8 6tes*Toitsauiu»é8?..

» — Bmioquin. — La jouimée m'a para trop courte.

n — HEn vérité !.. — Bjt bku 1 tant mieux !.. — m*ée»iairjl9 afecuu^JojrolMUiDe amertiiiB^,dont Henry ne s'ap^rçu| pa&.

au bout ;d'un instant, — qu'ayez-voas fait de v^tre journée?..

j^ — iU^n, — réfMHMjis-ie, — et je vous assure que ces heures qui voh^ ont pim si oQurles-, m'OKt semblé àjwoi bien Iwi^nes!

p -^ N<m nîôtô* paô sortie U -^ fit Henry- i^vee élônn^meot.

• ^.Ii(«9,;9iOQ<apj.

» — Bit pQurquoi ©ekf 9. .

A -rr- Voa^ me le dqmamJe^ Henry ?

» -n- Itf^ijs sans doute, je:VQiis> le demande...

» --*» Uib bien 1 jfi ne suia pas sortie, parce que je vous aUerid^is.

» — Est-ce que je vous avais promis de reveniir de bonoe b^ure?

H — Voi|$ voyez bien que vo^sh m v^ous en. sou venez même, pa»!

9 — .Et c>3tià cause de cola^ue ¥ou$ ôte^ «e^tée. à la maison?

9 — Mais sans doute...

» — Vous avez eu le plus ^and torfl. — Il y a certaines promesses vagues, faites à pnopos de eboses sans impoi'tancû, sur raccomplissemeot desquelles il ne faut jamais compter d'une max^èce a(^soiue... — Vous auriez dû ne, pas» plus vous étonner de mon inexactitude, que je ne me serais étomié.de votre absence si j'étais revenu de bonne heure eA si je ne vous avais pasreneoatrée...

378 IMS TlflOflS M PA&M.

» Je regardai Henry avec ane stapenr manifeste et je ne trouvai^pas un senl mot à répondre à ce qa*il tenait de me dire... — Il reprit :

» — Gomment ne comprenez-vous pas, ma chère Berthe, qu'un mari ne doit pas plus être l'esclave de sa femme qu'une femme ne doit se faire l'esclave de j5on mari?..

• Je ne pus que balbutier :

» — Est-ce donc un esclavage, selon vous, mon ami, que de me sacrifier un plaisir?..

» — Non certes, — répondit-il, — et toutes les fois que vous me demanderez un sacrifice de ce genre, vous me trouverez prêt à le faire. — Mais ce qui serait un véritable esclavage, c'est de ne pouvoir se dire le mattre de* son temps ni de ses actions ; c'est l'assujétissement absurde d'être de retour à heare fixe, de se sentir attendu avec inquiétude on avec impatience, et la certitude, en cas de retard, de trouver au logis une femme au coeur triste et au regard chagrin...

» Tout en parlant ainsi, Henry me regardait avec plus d'attention qu'il ne l'avait fait jusqu'alors. Soudain son sourcil se fronça et je vis un nuage passer sur son front. Je baissai les yeux, comme lû j'avais été coupable de quelque faute, mais je sentais bien qu'Henry me regardait toujours.

» — Berthe, — me dit-il tout à coup, — Bcrthc, vous avez pleuré ?. .

» Je ne répondis pas d'abord. — Henry répéta sa question aveo une sorte de sévérité.

» — Eh bien t oui, — répondis-je enfin, — c'est vrai, — oui, j'ai pleuré...

• Nous étions seuls en ce moment dans la salle à manger. — Henry se leva de table, frappa du- pied

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avec colère et fit à grands pas deux ou trois tours dans la chambre, puis il se calma tout à coup, •— U vint à moi, — " il souleva doucement ma tète inclinée et il m'embrassa sur le front avec une sorte d'indulgence railleuse, en me disant :

9 — Enfant, vous ,ètes comme tous les êtres dont le bonheur est trop complet dans ce monde et qui trouvent moyen de se créer à eux-mêmes les soucis et les chagrins que Dieu ne leur envoyait pas! Et il se rassit en ajoutant :

» *- Dites-moi, ma chère Berthe, quels sont vos projets pour ce soir?. .

» Ce fut dit d'un ton qui signifiait clairement :

• — En voilà assez sur ce chapitre ; occuponsnous, s'il vous platt, d'autre chose.

» En entendant Henry me parler de cette façon, un sentlnient nouveau et plus pénible encore s'adjoignit à la douleur que je ressentais déjà. — Sans le savoir et sans le vouloir, mon mari meurtrissait mon âme et lui faisait des blessures profondes et saignantes. Il semble qu'un coup de couteau fasse souffrir davantage quand il est donné avec une légèreté souriante. Mon cœur débordé se révolta. Je sentis un sanglot monter jusqu'à mes lèvres. Cependant je me contins et j'eus assez de force pour prendre sur moi-même, et pour répondre^an bout d'un instant, d'une voix dont l'agitation fébrile passa inaperçue de Henry :

» — Mou projet n'est pas de sortir...

» — Ainsi, vous comptez passer la soirée ici?..

B — Mon Dieu, oui»

» — Attendez- vous du monde?..

» — Personne.

9 «- Quoi, vous resterez seule?.*

280 us nvïïCMB wm paus.

• -^ Gdadépettdde¥oiis,BiODami, — Hnumiirai-je

> — GonuDeat c^?

» — Je Toolaîs vous pner de me oonsftcrereette soirée... Et je regardai Heory aveeone expressmtqDi ne devait pas démentir celle qa'aYail ma yoîx on lustant auparavant.

» Il y a deux mois, en me voyant Le reffoieM ainsi, Heory tai tombé i mes genooxl..

» — « Ce que vous me demandez lin, ma ch&re Berthe, — me réponditrilp — est bien difficile,. — pour ne pas dire impossible...

» — Impossible!.. — répétai-je.

» — A peu près.

» — Pourquoi donc?

> — ' J'ai donné un rendez-vou» auquel il serait sonverûnemant impoli de manquer*..

» Mon eceur- battit.

» — Un rendez- vous. .» — demondai^ja, -*>- à qui ?

» — A Réfké.

» — Encore ce monsieur de Sa^enay î -*« m'é* ci\iai^e avec amertume.

» •«- Ahl çà, mais, me dit Henry d*u& air étonné, — je me figurais qu'il était de vos bons amis...

» *-> Moil.. je le déteste!..

» — Et à quel propos, s'il vous platt?. .

»* — Depuis qu'il est devenu votre oompagmea în» séparabie, je ne suis plus rieu pourvous !..

» — Plus rien pour moi I.. — murauira Henry avec une surprise pleine de tristesse dont je lui sus un gré infini ; — il est impossible, ma chère Bertbe, que vous pensiez ce que vous dites !

» — Je vous jure que non-seulement je le pense, mais encore que j'en soulSTra crueUemeat,

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• — Est-ce croyable?.. — Récria monoian. » — C^est croyable, puisque c'est vrai.

» — Mais ceci est une folie qui n'a pas de nom !.. Voyons, enfant, calmez-vous, et ne doutez pas de mon eœur, qui est à vous comme par le passé et qui ne changera jamais...

« Je quittai ma place, j'allai jeter mes deux bras autour du cou de mon mari, — je l'embrassai et je lui dis tout bas :

• — Eh bien! mon ami, si comme autrefois je suis tout pour vous, vous ne refuserez pas de me le prouver...

» — De quelle manière?..

» — Faites-moi un sacrifice...

» — Lequel?

, » — N'allez pas à votre rendez-vous avec monsieur de Savenay et passez cette soirée avec moi.

» Je vis Henry froncer de nouveau le sourcil. — J'eus peur. — Il me sembla qu'il allait repousser ma demande avec une dureté qu'il ne m'avait point accoutumée à subir. Cependant je me trompais. Le sourire revint à ses lèvres presque aussitôt et il me répondit gracieusement :

» — Allons, soit!... — mais au moins vous ne douterez plus de mon cœur?

» — Oh I jamais ! . .

» — Vous serez convaincue, non-seulement que vous y tenez la première place, mais encore que vous roccupez tout entier!..

» — Je serai trop heureuse de le croire, pour en douter encore.

» Henry tira sa montre.

» — U est sept heures et demie, — 4lt-il ensuite, — filou rendez- vous avec René ^lôit pour

282 LES V1VBDA8 D£ PARIS.

neuf heures... — Je lai écrirai un mot dans mi instant afin qu'il ne in*attende pas, et mon valet de chambre le lai portera an café Anglais, où il dîne eu compagnie de messieurs de Ghazelies et d*Àudival... et où j'aurais diné avec eux si je n'avais la crainte de vous laisser seule, injuste et charmant tyran que TOUS êtes...

« — Merci, — répondis-je en saisissant la main de mon mari et en l'approchant de mes lèvres.

» Il retira vivement cette main, et il me serra sur son cœur. Tout mon bonheur disparu me sembla revivre dans cette étreinte.

» — Passons au salon, — me dit Henry.

» — Je pris son bras et nous quittâmes la salle à manger. — J'étais consolée, — j'étais confiante et presque gaie. — Mon mari venait de me céder une première fois, — je ne doutais point qu'il ne cédât de même à la requête que je me proposais de lui présenter. Henry prit un carré de papier sur lequel il traça quelques ligues. Ensuite il mit ce carré de papier sous enveloppe, — il éci'ivit l'adresse de monsieur de Savenay et il posa ce billet sur la cheminée. Ceci fait, il s'assit auprès de moi sur un large tète à tête qui se trouvait en face du foyer, — il passa l'un de ses bras autour de ma taille, — il appuya ma tète sur son épaule et il me dit :

» — Maintenant, causons...

» — N'envoyez-vous point d'abord la lettre qae vous avez écrite?.. — demandai-je.

» — Oh ! j'ai tout le temps, — me répondit-il ; — en ce moment Baptiste dîne, je le sonnerai dans une demi-heure... — Heni7 tira de sa poche un portecigares.,.

» — Est-ce que VOUS avez défendu votre porte î — me dcmanda-t-il.

, » — Oui, — et la consigne est tellement rigoureuse que personne ne la franchira, je vous en réponds...

» — En ce cas, me permettrez-vous de fumer?...

* — Oui, certes...

» Et je me penchai moi-même vers le foyer, pour présenter à Henry une allumette enflammée : Il me remercia d'un regard, puis il s'enveloppa silencieusement dans des bouffées de vapeur blanche et odorante et il sembla s'absorber dans une muette rêverie. Deux ou trois minutes se passèrent ainsi. J'avais hftte d'en finir avec une incertitude qui me faisait mal, je m'armai de tout mon courage et je dis :

» — Mon ami...

» — Ha chère Berlhe.. . — me répondît Henry avec un petit tressaillement qui me prouva que je venais de l'arracher à Timproviste à une distraction profonde.

» — Regardez-moi bien en face...

» — De cette façon?..

» — Oui. — Comment me trouvez- vous ?

» — Charmante, — comme toujours...

9 — Ce ne sont pas des compliments que je vous demande, mon ami, c'est l'expression de votre pensée... N'apercevez-vous donc aucun changement dans mon visage?..

» — Aucun... — peut-être seulement me scmblez-vous ce soir un peu plus pâle que de coutume... — Hais cette pâleur est presque insensible et c'est tout ce que je remarque. . .

, — Je dois être pâle en effet, Henry, car je souffre beaucoup...

n ^ Vous souffrez I . . — s'écria mon mari, — mais,

2S4 Lss nfsns m paus.

aa nom dn del, comnieot et ponrqnm soulFres-Toas !

» — Je souffre d*an malaise indéfinissable par lequel mon âme et mon corps sont égalemrat atteints. .. je suis en proie à une tristesse vague que je cherche* Tainement à combattre et qui me domine et m'accahle .. une sorte d*atonie s'est emparée de moi et me mine lentement...

» Henry m'interrompit :

» — Je sais ce que c'est, — dit-il» — je veux être votre seul médecin et mes ordonnances seront uu sou* verain remède...

• — Que voulez- vous dire, mon ami?.,

» — Je yeux dire, ma chère Berlhe, que ce mal secret dont vous me parlez^ c'est l'ennui... — je suis inexcusable de l'avoir laissé s'approcher de vous, mais, soyez tranquille, si je n'ai pas su le prévenir, je saurai du moins le chasser, et, à partir d'aujourd'hui, vos distractions seront si nombreuses et si variées, que cet hôte odieux, trouvant, quand il reviendra, sa place prise pai* le plaisir, s'enfuira pour toujours...

» La tristesse qui m'avait accablée au commencement de cet entretien me revint subitement. — Mon Dieu, comme Henry me comprenait peu !..

» — Ce n'est point cela, mon ami, — murmuraije, — mon mal n'est pas Tennui, et le remède que vous me proposez n'en serait point un pour moi...

» — Ah I — fit Henry, — alors, puisque vous ne voulez pas du mien, c'est que vous en connaissez un autre?..

» — Sans doute...

» — Ëhbien! parlez... le moindre de vos désirs, vous le savez d'avance, sera regai*dé par moi comme nn ordre. . J

IB CLUB BBS HTBOimBLLBS. S85

> Henry prononça ces mots d'an ton si doux et si tendre, que je me sentis enconragée à formuler ma requête...

» — Je voudrais quitter Paris... — dis-je résolument.

» — Quitter Paris! — répéta mon mari, avec une telle expMession de surprise qu'on eût dit qu'il ne comprenait pas bien le sens des paroles que je venais de prononcer.

» — • Oui, — répondis-je.

» — Et pour où aller, grand Dieu!.. — s'écria-t-il.

» — A Groî.

B — Maintenant? *

» — Dès demain, s'il se peut.

» — Au mois d'avril?..

1 — Qu'importe l'époque?..

1 — Au moment où Paris est encore aussi brillant qu'en plein hiver?..

» — C'est justement pour fuir ces fêtes qui m'excèdent que je voudrais partir...

» — Vous n'y pensez pas, ma chère Berlhe I

» — J'y pense au contraire, mon ami, — j'y pense sans cesse et depuis longtemps déjà... — retournera Croï, y retourner sur-le-champ, voilà le plus vif de mes désirs, et je compte sur la promesse que vous m'avez faite tout à l'heure de considérer ces désirs comme des ordres...

» Henry secoua la tête.

» — Non, — dit-il» — non, ma chère enfant, ne comptez pas là-dessus...

9 — Quoi!.. — m'écriai-je, vous refusez?..

» — Demandez-moi toute autre chose, — répliqua-t-il, — maïs ne me demandez pas cela.. .•

B — Pourquoi donc?

286 LBS TITOIRS M PABIS.

> — Parce que, si je cédais à une fantaisie aussi irréfléchie et aussi déraisonnable que la vôtre, dans huit jours vous me sauriez le plus mauvais gré de vous avoir obéi, et vous auriez bien raison...

» — Que voulez-vous dire?. .

» — Je veux dire qu*à peine serions-nous ensevelis au milieu des glaciales solitudes de Groï, — à peine entendriez-vous la bise siffler dans les longs corridors et dans les grandes salles du vieux château, que vous regretteriez amèrement les confortables tapis de votre appartement bien chaud et les musiques des orchestres de bal jouant de joyeux airs de polkas, et vous me diriez qu'il fallait que je fusse encore plus fou que vous pour céder à votre folie...

» — Henry, je vous jure que je ne dirais pas cela!

» — Vous vous le figurez.

» — Faites-en rexpérience...

n — Non pas!..

» — Je vous en prie...

t — Encore une fois, ma chère Berthe, tout ce que vous voudrez, excepté cela...

» — Je vous en supplie...

» — N'insistez plus, — il m'en coûte de vous résister, et pourtant je dois le faire et je le ferai jusqu'au bout...

» Henry, vous êtes dur!..

— Non, — mais j'ai du bon sens, et je m'en sers pour votre bien...

9 — Quels liens si forts vous retiennent donc à Paris?..

» — Quels motifs si puissants vous poussent donc à vous en éloigner?..

* -* Je vous ai déjà dit qu'ici je languis et que je souffre...

LE CI.OB DBS inK0:(DHLUC5. 287

>* Et moi je vous répète que je vous guérirai à force déplaisirs...

» — Henry, je ne veux pas rester...

n — Il le faudra pourtant bien, ma chère Berthe, car, moi, je ne partirai pas.«.

» — Mon Dieu I vous ne m'auriez pas parlé ainsi autrefois!.. — C'est qu'autrefois vous m'aimiez...

, » — Je vous aime comme à ce temps dont vous évoquez le souvenir ; mais pas plus alors qu'aujourd'hui, je n'aurais cédé à un caprice aussi déraisonnable, car ce n'eût plus été de l'amour, c'eût été une impardonnable faiblesse...

» — Henry, au nom de notre tendresse, au nom de mon repos, au nom de mon bonheur, partons !..

» — Mon mari frappa du pied avec impatience.

» — Encore!.. — s'écria-t-il.

» — Oui, — balbutiai-je — encore et toujours,..

» — Une pareille insistance! — Décidément c'est à n'y pas croire!. — Je vous ai dit non, ma chère amie, et c'est noriy cent fois non!,, — N'insistez donc plus, je vous en conjure, car, vraiment, vous lasseriez la patience d'un saint !..

» Je ne saurais décrire ce que je ressentis en entendant ces paroles presque brutales prononcées d'un ton colère auquel j'avais été si peu accoutumée par mon mari jusqu'alors. Je cachai ma tôle dans mes deux mains et mes larmes ruisselèrent à travers mes doigts.

» — Lien!.. — s'écria- Henry, — des larmes maintenant!.. — il ne manquait plus que cela!.. Puis il y eut un moment de silence qui ne fut interrompu que par le bruit de mes sanglots.

» J'aurais donné la nioitié de ma vie pour arrêter ces pleurs, qui, je le comprenais à merveille, ne fat-

9S% m vvrmm$ w paiis.

saieut qa*aagmenier L'irritation démon mari contre moi. Mais mes efforts étaient impuissants, et mes sanglots, devenus en quelque sorte nerveux , redoublaient de minute en minute. Henry marchait rapidement dans le salon, et spn pas brusque et saccadé m*annonçait sa colère croissante. Enfin il s'arrêta.

« Je compris qu'il était debout et immobile en face de moi. — Je fis un dernier effort, — un effort surhumain, — je parvins à comprimer les convulsions de mon coBur, •-- je levai la tète, et j'attachai sur Henry mon regard noyé de pleurs.

» — Berthe, — me dit-il d'une voix brève et saccadée, bien différente de sa voix habituellement si douce et si caressante, — nous avons été jtt3qu*à ce jour parfaitement heureux, n'est-ce pas?..

» — Oui... oh! oui... — murmurai-je.

» — n parait, — reprit mon oiari, — il paraît que vous êtes lasse de ce bonheur et que vous avez juré de le compromettre !.. — Autant que cela dépendra de moi, cependant, j'empêcherai ce naufrage où se perdrait d'une manière infaillible tout l'avenir de notre jeunesse. Je vous connaissais mal, ma chère Berthe, je vous avais jugée intelligente et bonne, et bien supérieure à la plus grande partie des fournies, qui ne sont que des poupées gracieuses dont la raison tourne à tout vent... — Je m'étais trompé! — Ce qui se passe en ce moment est une leçon pour moi et une preuve que, tout comme les autres, vous jouez de gaieté de osur le repos de votre ménage contre la réalisation du flus insensé de tous les caprices I .. — Cest un malhev, un grand malheur, mais je saurai le oom* battre par ma fermeté, et de même que je ne vous ai point cédé ce soir» de même je ne vous céderai jamais, soytZf^n bien convaincue, quand vous m^adies-

LB CLUB DM ntOmiBLLBS. t89

serez quelques-unes de ces folles prières qui ne méritent pas même de réponse...

Eh achevant cette phrase dédaigneuse, Henry saisit la lettre écrite par lui quelques instants auparavant à M. de Savenay et qui était restée sur un meuble, — il la déchira en plusieurs morceaux et il en jet.a les fragments au feu. Ensuite il prit son chapeau, .qu'il avait en entrant placé sur un fauteuil, et il se dirigea vers la porte.

» Je me jetai au-devant de lui. Il s'arrêta et me regarda fixement.

> — Où allez-vousî. . m'écriai-je.

» — Que vous importe î.. — me demanda-t-il.

» — Henry, ne sortez pas! . au, nom du ciel, ne sortez pas!.. Et je me mis pour ainsi dire à genoux à ses pieds. Il fit un geste pour m'écarter et il répliqua froidement à ma prière suppliante : Assez de scènes comme cela, ma chère amie... il est près de neuf heures, M. de Savenay m'attend, et, franchement, vos façons de ce soir à mon égard ne m'encouragent point à vous sacrifier mes plaisirs. Puis Henry quitta le salou, me laissant seule et désespérée. .

» Tout est fini pour moi ! je n'espère plus. .. je n'attends plus rien... Adieu mes rêves I.. adieu mes beaux l'êves d'étemelle tendresse et d'éternel bonheur !.. — Henry ne m'aime plus !.. — Henry me trompera bientôt!.. »

290 LES VITBiniS 01 PARIS.

Laissons de côté pour nn instant les tristes pages de CCS souvenirs, toutes trempées des larmes amè* res de la jeune femme, et voyons comment, grâce aux conseils de Camélia, René avait conquis ce pre* micr résultat qui devait, pensa-t-ii, le conduire au but odieux qu'il se proposait d'atteindre. H. de Savenay, «avec une habileté machiavélique dont il n'aurait point trouvé le secret en lui-même s'il eût été abandonné à ses propres forces, avait tout simplement exploité à son profit l'un de ces sentiments généreux qui se trouvent dans les cœurs bien doués. — Nous voulons parler de ce noble instinct qui pousse rhoniiète homme à s'efforcer de rendre les autres meilleurs. — Henri de Croî, dont nous connaissons la vie si pure et les antécédants irréprochables, avait résolu d'entreprendre et de mener à bien la guérison morale de René de Savenay. devenu son ami.

Nous savons déjà que Maxime de Bracy avait complètement échoué dans cette entreprise impossible. Mais pour Maxime la non-réussite était un insuccès, — voilà tout, — tandis que pour Henry il y avait, à entreprendre cette cure, un danger d'autant plus sérieux, que ne connaissant pas ce danger, il ne pouvait s'en méfier. Un fabliau du temps passé raconte qu'on dévot ermite essaya de convertir le diable, et que, tout au contraire, il se laissa séduire et débaucher par lai. Cette légende allégorique rencontre de fréquentes applications dans la vie réelle. Sans doute il n'y avait aucun risque que M. de Croî pût être corrompu par son jeune tentateur, — il trouvait dans ses principes une cuirasse solide contre les mauvais conseils et les

LB CLUB DM HIRONDBLLBS. ^91

mauvais exemples, et rien ne devait le pervertir, dans le sens absolu du mot, mais il était homme après tout, — Vesprit est fort et la chair est faible^ ce sont les livres saints qui le disent, et Henry pouvait subir les fatales conséquences d'un entraînement passager. C'est là-dessus que Tamant de Camélia comptait. M.* de Groî, qui ressentait pour René une affection vive et siitcëre, déplorait de voir ce jeune homme engagé si profondément dans une voie si déplorable, et il avait pris fort à propos son rôle de moraliste. Seulement il s'était dit que, pour ne point effrayer René, il fallait avant toute chose lui faire trouver la morale attrayante, et il était devenu te compagnon, sinon de ses orgies, du moins de sa vie de dissipation et de plaisirs excentriques et bruyants. C'est ainsi que chaque jour on les rencontrait ensemble au bois de Boulogne, aux courses, et dans les couloirs de l'Opéra.

René avait entouré Henry de ses amis les viveurs. Uq peu dépaysé d'abord dans cette société dont les mœurs et le langage étaient pour lui des anomalies, M. de Croï avait fini cependant par s'y habituer et par y trouver un certain charme. Peu à peu l'élégante corruption de cette bohème dorée avait déteint, non pas sans doute sur le cœur, mais au moins sur l'esprit du mari de Berthe. Les paradoxes brillants et immoraux qu'il entendait sans cesse retentir à ses oreilles lui semblaient moins odieux que par le passé. — Le vice spirituel et ingénieux ne lui inspirait plus la même salutaire horreur. •— La virginité de son âme se déflorait de jour en jour davantage. — On n'aurait pu reconnaître en lui le gentilhomme naïf et presque sauvage que nous avons présenté à nos lecteurs dans l'un des précédents chapitres de ce livre. — Son élégance allait maintenant de pair avec celle du plus élé-

293 LBS VfTB9IIS M PARU.

gant de ses compagnons habituels. — Il venait de se faire recevoir membre du Jockey-Club, et enfin Texistence vraiment parisienne, c'est-à-dire inutile, iooccupée et tout en dehors, le séduisait autant qu'elle Tanrait épouvanté autrefois. On voit combien avaient élé justes tous les calcnls de Camélia.

Telle était la disposition d'esprit de Henry quand Berthe, douce et suppliante, lui avait demandé de quitter Paris brusquement, pour s'en aller vivre en tête-à-tête avec elle au fond d'une province.

Nous savons déjà combien fut triste pour la pauvre enfant le résultat de cette demande. La scène que nous avons décrite avait donné un premier et fatal ébranlement à l'édifice du bonheur de ces jeunes époux. De plus terribles chocs devaient bientôt succéder à celuilà. jusqu'à cette heure, Henry n'avait eu vis-à-vis de Berthe aucun tort bien réel et surtout bien grave à se reprocher. Mais il était dans des mains qui devaient le mener vite et loin.

Quinze jours environ après la scène dont nous avons emprunté le récit aux souvenirs de Berthe de Croî, René, vers les deux heures de l'après-midi, entra diez Camélia. — Il avait l'air triomphant. — La pécheresse, étendue devant la cheminée de sa chambre à coucher, sur une peau de panthère aux ongles d'or, lisait un roman nouveau et bâillait à demi en tournant chaque feuillel. Elle leva la tête, et, voyant la mine joyeuse de René, elle lui demanda vivement :

-^ Eh bien?..

— Eh bien, — répondit le jeune homme, — U y a du nouveau...

LB CLUB BIS IIIU^SBRLLIS. 293

— Beaucoup!

— Oui.

— Bon oa mauvais!..

— Excellent !.. — Est-ce que j'ai la mine d'un porteur de mauvaises nouvelles!..

— C'est juste 1.. — Enfin, voyons, qu'est-ce que c'est?..

— Tu donnes ce soir à souper.

— A qui?

— Eh ! mon Dieu ! h qui serait-ce, si ce n'est à mon ami le comte Henry de Croï?

Camélia fit un bond sur sa peau de panthère. On eût dit qu'elle était mue par un ressort caché, tant elle se trouva vite debout sur ses petits pieds chaussés de babouches arabes.

— Est-ce bien vrai! — s'écria-t-elle.

— Il n^ a rien au monde de plus vrai.

— Il ne changera pas d'avis!..

— J'en réponds. — Esther et Sydonie n'ont qu'à se mettre sous les armes...

— Sois tranquille, elles y seront. — Mais, dis-moi donc, mon cher René, comment diable as-tu fait pour obtenir cela de ton rigide ami!..

— J'ai été adroit — voilà tout. .

Camélia fit une petite mine qui prouvait qu'elle n'accordait point une confiance aveugle à l'adresse de Réué. Naturellement cette petite moue passa inaperçue aux yeux de ce dernier, et d'ailleurs, s'il l'avait remarquée, il était pourvu d'une dose de vanité qui l'eût emp^hé sans aucun doute d'en comprendre le sens.

— Je réclame des détails, — dit la pécheresse.

— A quel sujet? — demanda René.

— Au sujet des roueries diplomatiques qu'il t'a fallu déployer^ sans aucun doute, pour décider le comte à

venir souper chez ta mattresse... — ^Je tiens à admti*er avec connaissance de cause.

— Soit, — fit René en se rengorgeant. — Je ?ais te dire ce qui s*est passé entre nous, et ce sera court, car les affaires difficiles sont celles que je traite le plus rondement.

Camélia prit une pose attentive.

— J'écoute, — dit-elle.

Une lettre «nonyme.

Nous ne suivrons point René à travers les méandres de son récit à Camélia, récit qui fut long, quoiqu'il en ait dit à Tavauce. Nous nous contenterons de donner Taualyse des faits qu'il lui raconta, ou plutdt de laconversation qu'il lui détailla d'une façon minutieuse.

Le matin de ce même jour, Henry se trouvant seul avec René avait repris son thème de moraiiseur, et c'est à l'endroit des femmes qu'il s'était efforcé de ramener son jeune ami à des sentiments honnêtes et à une conduite régulière. Il lui avait prouvé, ou tout au moins il avait entrepris de lui démontrer par mille arguments tous plus sérieux les uns que les autres, que^ bien loin de trouver le bonheur dans des liaisons coupables et indignes de lui, il n'y pouvait pas même trouver le plaisir. Et son éloquence s'était longuement donné carrière sur le compte de ces pécheresses, créatures flétries et banales, passant de main en main, — sans amour comme sans pudeur, — prostituant leurs lèvres à tous les baisers et n'offrant d'autres se-

896 LU nTBims di pibis.

ducUons que celles du vice le plas éhonté. Ici, René a?ait interrompu Henry en lui disant :

— Mon cher comte, pardonnez-moi de vous arrêter, mais vous parlez des femmes, c'est-à-dire des femmes galantes, comme un aveugle des couleurs... — Vous en parlez d'après les autres, ou plutôt d'après ridée complètement fausse que vous vous en êtes faite eu les voyant de loin, à travers la lorgnette de votre austère moralité... — Ces pauvres filles, auxquelles vous jetez la pierre et que vous écrasez sous le fardeau de vos anathèmes, vous ne les connaissez pas...

— Ni ne veux les counattfe!.. — s'était écrié Henry.

— Vous avez raison sans. doute à votre point de vue, et je vous approuve, mais au moins, alors, n'ayez point la prétention de les juger. .. — Elles ont du bon, je vous assure, beaucoup plus que vous ne le pjsnsez. •*- Au milieu de leurs désordres, que je ne prétends

«pas justifier, elles conservent souvent le plus excellent cœur, et presque toujours elles réunissent les séductions de l'esprit à celles de la jeunesse et de la beauté. . .

— A vous entendre, mon cher ami, ces pauvres filles, — comme vous dites, — seraient des créatures accomplies!..

— Accomplies, non, — mais charmantes et dignes d'être aimées.

— Vous vous faites là, mon pauvre René, l'avocat d'une bien mauvaise cause.

Je ne fais que la défendre de mon mieux contre vos préventions injustes...

— Oh! injustes!..

— Oui, sans doute, puisque vous condamnez au hasard et sans counattre les pièces du procès.

tB GUm 018 »Mllt)BLttt« 297

-»- Je ne sttis qoe Tiaterpi*^ de la fais^D et 4e la vérité..,

--^ Yoiie êtes 'oeloi ^de l'intoléranee et àe l'erreor. . . — et je puis vous le prouver. . .

— Je serais curieux, je l'avoue, de voir eomoient vous vous y prendriez...

— Rien n*est plus facile. — Je vous dounerai les moyens de juger avec connaissance de cause, et comme j'ai la oonâance la plus absolue en la droiture de votre esprit et la rectitude de vos appréciations, |je vous promets, après cette expérience faite, de suivre vos conseils et de renoncer pour toujours à ces liaisons que vous trouvez coupabtes, si votre opinion ne s'est point modifiée. .

— Ce qui veut dire? .

— Ce qui veut dire que ce soir je vous mène avec moi souper chez une charmante personne qui se nomme Camélia, et à laquelle je m'intéresse vivement...

En entendant ces mots, Henry avait fait un brusque haut-le-corps.

— Ah! par exemple, non I — s'était-il écrié.

— Pourquoi donc?..

— Aller chez une femme de cette sorte I . .

— Qui vous en empêcherait?..

— Les convenances !..

— Qu'ont-elles à voir là-dedans, s'il vous platt?..

— Songez donc que je suis marié...

— Qu'importe votre mariage î. . — avait répondu René en riant. — Soyez tranquille, mon cher ami, Camélia professera poor vos mœurs farouches le plus profond respect. — Votre vertu n'a rien à craindre. .

— Ce n'est pas là ce que je veux dire ; mais si madame de Crd savait que je me suis laissé ainsi entraîner..,

— Eh ! ^i diable Teolez-voas qui le loi apprenne?.. Et d'ailleurs, je ne yoîs pas trop quel mal elle y pourrait trouver.. — H n'est point question d'une orgie :

— il s*agit tout simplement d'un souper que je vous offre, souper auquel ma maîtresse assistera... par hasard... — Vous ne pouvez pas refuser, ma conversion en dépend peutrétre..

L'entretien se continua sur ce ton pendant près d'uneheure. Enfin Henry, finit par céder, — et, — non sans beaucoup d'bésitation et un peu de remords,

— il promit d'accompagner René le soir même.

. Nous avons déjà vu le jeune homme venir annoncer à Camélia cette grande nouvelle Le gain de la partie dont Berthe était Tenjeu, semblait assuré désormais à M. de Savenay et à la pécheresse son alliée.

René, en quittant Camélia, se dirigea vers la place du Carrousel. Les alentours du Musée, — complètement dégagés depuis le printemps de la présente année 1853, — étaient, à cette époque, obstrués par une foule de hideuses baraques et d'abominables constructions en bois. Là s'exerçaient des commerces et des industries de toute nature. Certaines échoppes servaient au débit d'une étrange mixture, composée d'eau, d'alcool et de teinture de bois de campêche, qui se vendait, sous le nom fallacieux de vin, aux commissionnaires et aux portefaix. — Des liqueurs inouïes et de la bière frelatée complétaient l'approvisionnement de ces cabarets borgnes.

Tout à côté, s'étalaient des bouquins dépareillés parmi lesquels furetaient incessamment des bibliophiles en habit gras, rêvant la découverte de quelque

Ehétnn égaré en mauvaise compagnie. Un peu plus loin, des gravures quasi obscènes se balançaient au vent, retenues à de longues ficelles par de petits morceaux de bois fabriqués pour s^ï usage. Puis venaient les marchands d'oiseaux, dont les vastes cages, peuplées d'hôtes bariolés au plumage multicolore, étaient une véritable ruche de cris confus et dç discordantes harmonies. Puis les magasins de bric-à-brac encombrés de vieux tableaux troués et poudreux — de vieilles armes en piteux état — d'anciens m.eut)les détraqués — de curiosités fort peu curieuses. Et, enfin, à gauche et presque en face de la porte du Musée» se voyait la baraque d'un écrivain public.

Au dessus de la porte de cette baraque se lisaient . en gros caractères ces mots :

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