HOMME. DE LOI, ANCIEN MAGISTRAT
Se charge de toutes correspondances, pétitions, réclamations, demandes de brevets et de réduction d'impôts ;
Donne des consultations pour offaires litigieuses et autres; rédige des Mémoires à mettre sous les yeux de l'autorité; fait des traductions de toutes langues mortes et vivantes. — Célérité et discrétion. — On fait son courrier soi-même.
René s'arrêta devant l'échoppe en question. Il lut les phrases que nous venons de mettre textuellement sous les yeux de nos lecteurs ; il souleva le loquet de la porte et il entra.
Mîtouflet, l'homme de toi, ancien magistrat, était
Irrésolatteni.
Un rendez-yoas avait été pris entre René de Savenay et le comte de Groï; ils devaient se retrouver à six heures du soir sur le boulevard des Italiens, en face du café de Parie. René se proposait de dtner avec Henry, de raccompagner à TOpéra, de ne pas le quitter un seul instant pendant la soirée, enfin de ravoir sans cesse sous la main et d'éviter ainsi tout changement de résolution de sa part. Henry fut exact. Les deux jeunes gens s'installèrent dans un des cabinets de la maison Dorée. René, voyant que tout semblait réussir au gré de ses espérances, était de la plus joyeuse humeur. Henry s*effbrçait de paraître gai, mais il n'y réussissait que très-imparfaitement. Malgré Ini il retombait presque sans cesse dans une rêverie taciturne, et il était facile de voir qu'il se faisait violence pour soutenir l'allure vive et gaie donnée à la conversation par René. D'instant en instant, malgré la contrainte manifeste qu'il s'imposait, il devenait plus sombre et plus absorbé. M. de Savenay appuya ses coudes sur Ja
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table, — r^arda son convive bien en ùnce ^ lui dit :
— Mon cher comte...
— Mon cher René?.. — répondit Henry.
— Depuis que nous sommes assis dans ce cabinet, vis-à-vis l*an de l'autre et en tiers avec les bouteilles de ce charmant vin de Saaterne, votre physionomie, permettez-moi de vous en faire l'observation, est la plus lugubre qu'il soit possible d'imaginer. . . vous vous ennuyez donc bien avec moi ?..
— Vous ne le croyez pas!.. — s'écria vivement Henry.
— Alors, depuis le moment où je vous ai quitté tantdt, il vous est arrivé quelque grand malheur !..
— Pas le moins du monde...
— Enfin, qu'avez-vous ?..
— Moi? rien...
— Allons doncl.. je connais votre visage habituel, et, grâce à Dieu, ce n'est point celui-là...
— Eh bieu I mon cher ami, voulez-vous que je vous paile franchement?..
— Je vous en supplie...
— Quelque chose me tourmente en effet. .
— Vous voyez bien !
— J'ai un regret très-vif...
— Lequel?
— Celui de vous avoir fait une promesse dont je vous prie instamment de ne point réclamer l'exécution.
— Diable !.. diable L. — pensa René, — moi qui croyais la partie gagnée !.. il paratt que je me trompais...
Puis il ajouta tout haut :
— En vérité, mon cher comte, je ne devine pas de quM voua vottlee parler. ^
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fc veux parler du souper dé ee Mir^-^ v^xmdit Henry.
-^Ehbfeâ?..
-^ DispenseE^moi d'y assister.
— ' Pourquoi donc?
-^ A quoi bim répéter des raisons qaî me paraissent excdtentes, mais qui vous semblent mauvaises?.. — Trouvez-moi ridicule, — soit. — Moquez-vous de mof,
— j'y consens, — mais rendez-moi mô liberté. — - Vous connaissez ma femme^ René ; vous savez aussi bien que moi qu'elle mérite tous ines respects et toute mou adoration ; eh bien I à tort ou à raison, il me seœble qu'en vous ae«ompagnaiit œ soir j'offenserais grièvement ma noble Bertbe....
René fit un geste, comme pour interrompre le comte, mais ce dernier continua, sans laisser au jeune homme le temps de prononcer un seul mot :
-* Oh! je sais ce que vous allez me dire; vous voulez mel répéter que Berlhe ignorera toujours ma présence à ce souper... — Qu'importe? — en serai-je moins coupable parce que ma faute restera cachée?..
— Une mauvaise action n'a pas besoin, pour être odieuse, de devenir publique. . . — la conscience parle, et sa voix se charge de faire ent^dre les reproches que le monde n'adresse pmnt au coupable inconnu.. «
René, en intendant le comte lui parler ainsi, comprit qu'il lui fallait frapper un grand coup pour avoir une chance de regagner le terrain qu'il avait perdu. L'expression de sa figure changea'soudainement. Elle revêtit, si nous pouvons ainsi parler, le masque d'une ironique amertume. Puis il dit, d'une voix qui s'accordait on ne peut mieux avec la brusque transformation de sa physionomie :
-^ Oh l pardo&neii*mei, mon cher comte^ de n'avoir
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point cateaié tout d'abord U portée YéritablemeDt effrayante de la proposition que j'avais eu l'impnidenee de vous adresser !.. — L'idée ne m'était point venue, je l'avone, qu'en vous conduisant dans une maison on je suis chez moi, je vous menais dans un mauvais lieu... — Je n'avais point songé qu'en vous menant chez une femme que j'aime, c'était vous rapprocher d'une créature tellement perdue que sa présence est une souillure!..— Pardon, mille fois pardon!... je suis un grand coupable, c'est vrai, mais je péchais par ignorance !.. — Je vous rends voire promesse, — vous êtes libre...
Henry regardait René avec un étonnenent pldn de tristesse.
— Est-ce que réellement je vous ai blessé, mon ami ?. . — lui demanda-t-il, aussitôt que M. de Savenay eut achevé sa dernière phrase
— Pourquoi vous le cacherai-jet — répondit le jeune homme, — oui, vous m*avez blessé, et blessé profondément...
— Dieu m'est témoin que rien n'était aussi loin de ma pensée et que rien ne pouvait me causer un chagrin plus vif!.. René, je vous demande pardon de celui qoe je vous ai fait. . — donnez-moi votre main en gage de sincère et complet oubli... — Vous venez de me faire comprendre que j'avais quelques torts et que mes scrupules étaient mal fondés... — je vous accompagnerai ce soir. .
— A la bonne heure!.. — s'écria René, — maintenant je vous reconnais !..
Et il serra chaleureusement et à plusieurs reprises la main que lui tendait* Henry. Le dtner, un instant interrompu par la petite discussion que nous venons de mettre sous les yeux de nos lecteurs, s'acheva plas
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gatmeul qu'il d6 s'était commencé. Réué et Henry allèrent ensuite à TOpéra et ils atteignirent ainsi Theure de minuit, à laquelle Camélia devait les attendre. Plus d'une fois, pendant le cours de cette soirée, M. de Croî fut repris de ce même effroi instinctif qui n'était peut-être qu'un pressentiment. Mais il en éloigna sa pensée et il fit en sorte que René ne s'aperçût de rien. Plus d'une fois encore, il se demanda quel prétexte il pourrait donner à Berthe le lendemain, pour avoir ainsi passé hors de chez lui une partie de la nuit. Mais il se répondit qu'il ferait en sorte d'être de retour vers les deux ou trois heures du matin, et qu'alors le prétexte nécessaire deviendrait bien facile à trouver. Quelques rots de wisth^ prolongés un peu plus lard que de coutume, suffiraient à défaut d'autre chose. Pauvre Henry !.. Sa faiblesse allait le conduire dans la fatale voie du mensonge !.. et il se l'avouait à lui-même !.. Quel progrès terribles avaient déjà faits dans son ftme et dans son esprit les menées diaboliques de Camélia et de René II..
Il était minuit et quelques minutes quand les deux jeunes gens sonnèrent à la porte du logis de Camélia.
Depuis que la pécheresse était la maîtresse de René, elle avait une maison montée, et ce n'était plus Mariette qui venait ouvrir aux visiteurs, mais un grand diable de valet de pied, en bas blancs bien tirés sur un mollet robuste, — en culotte de panne, — en souliers à boucle», — en gilet cramoisi et en habit vert, orné sur l'épaule d'une aiguillette verte et or. Cette livrée était, comme on le voit, de haute fantaisie, et il eût été singulièrement difficile d'en blasonner les couleurs.
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René avait mis de cdté, p<mr ^ soir^là, le tcn tani- Ker de Tamant qui vient sociper eUez une mâtti^sse n laxe de laquelle il sofment, et qui parte a«x domestiques comme à des gens qui sont à lui, puisque c'est son argent qui les paie. Il prit Tallnre discrète et polie d'un gentilhomme de bonne maison reçu chez une femnoe du mondé, et il accompagna Henry, précédé ainsi que lui par le valet de pied qui leur montrait le chemin, tout comme si aucun des deuTC visiteurs n'eût conmi les êtres du logis. En traversant un salon éclairé, mais désert, Henry ne put s'empêcher d'admirer les somptuosités luxueuses de l'ameublement et de s'avouer à lui-même qu'il n'avait point rassemblé autant de richesses éclatantes auttmr de sa Bertlie diérie. D s'en fit un reproche à lui-même et se promit de réparer ce tort dès le lendemain Le valet souleva une portière de la(ppas qui masquait l'entrée du boudoir dans lequel se trouvait Camélia et ri annonça snccessivement :
— Monsieur le comte Henry de Croî...
— Monsieur le baron René de Savenay...
Xîl
Diplomatie.
Le boudoir de la pécheresse était teadu en étoffe de âoie d'elle nuance paille, bcocbéede fleurs éclatantes. -^ Le t8|âs d'Aabusson eût été digne d*être foulé par les |>etils pieds de la Dubarry. — Une pendule et des coupes 'en vieax Sèvres* — charmant pêle-mêle de branches verdoyantes, de fleurs, 'd*oiseaux et de papillons, — faisait le plus délicieux effet sur une cbeoiinée de Btyle rocaille. -^ Des sièges pareils à la tenture et quelque&chinoiseries d'un grand prix placées sur des étagères en bois doré complétaient l'ameublement de ce gracieux réduit. — Henry apprécia du premier coup d*œil, le bon goût, la parfaite harmonie et la dispositk)n vraiment artistique de toute chose. — Mais, ce qui le frappa le plus vivement , ce fut la mattresse du logis.
Qu'il nous soit permis de répéter ici quelques Ugnes, écrites par nous dans les premières pages de ce volume, alors que nous tracions le portrait de la pécheresse. — Ces quelques lignes sont indispensables à
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l*intelligence parfaite de ce qui va suivre. — « Le visage de Camélia, — disions-nous, — était tout à la fois aristocratiqdeet provoquant, chaste et voluptueux, — ce qui veut dire qu'il changeait d'expression avec une facilité prestigieuse. — Camélia aurait été, sans aucun doute, une actrice de premier ordre et d'un mérite hors ligne. — Elle pouvait passer, à son gré et tour à tour, pour une grisette jolie et gracieuse, — pour une belle et hautaine duchesse, — pour une vierge timide, — pour une courtisane ardente. — Son front était haut et l'intelligence se lisait dans ses lignes hardieset développées. — Ses yeux, très-grand, d'une forme orientale et d'un noir de velours, tantôt lançaient de vives étincelles, tantôt se voilaient d'un nuage de mélancolie rêveuse. — Comme le visage, ils savaient exprimer tous les sentiments, refléter tontes les passions. — Comme le vis^e, ils avaient appris à mentir. — La bouche avait des sourires à damner un saint, et de petites moues coquettes de l'effet le plus séduisant. » Ce soir-là, Camélia avait appelé à «on aide toutes les ressources de ce talent inné de comédienne que nous constations un peu plus haut. — Elle s'était composé un visage, un regard, une attitude, une toilette, tout un ensemble enfin de la plus surprenante habileté. — Il ne restait rien-^n elle de la courtisane, — aucun indice, si faible fût-il, n^urait pu révéler à l'œil le mieux observateur et le plus expérimenté qu'elle appartînt à la bohème des prêtresses du plaisir. — Une sorte de candeur rayonnait aur son frunt charmant que ses beaux cheveux noirs, brillants et veloutés, encadraient de leurs bandeaux modestes. — Sa figuré fraîche et reposée, — ses lèvres roses, — ses grands yeux doux et presque timides, donnaient à sa physionomie enchanteresse je ne
LE CLUB DIS naONDILLIS. 3 H
sais quoi de TirginaK — Heiiri fut ébloui. — René, à qai jamais sa maîtresse n'était apparae sous cet aspect, se sentit étonné lui-même. — Camélia portait une robe ûe soie grise extrêmement simple et dont la coupe gracieuse mettait en relief, mais sans immodestie, toute réiégance de son corsage. — Camélia accueillit ses visiteurs avec Taisance aristocratique d*uHe femme du monde, et du meilleur monde. — Elle n*eut pour René aucun de ces sourires significatifs qui devaient déceler leur intimité et que M. de Croï eût pu trouver de mauvais goût en sa présence. — Elle témoigna à Henry une sorte de déférence presque respectueuse, nuance exquise qui disait mieux que des paroles combien elle le tenait enbaute estime et combien aussi elle se sentait peu digne de Thonneur qu*il voulait bien lui faire par sa présence dans son logis. — Toutes les idées du comte de Croï se trouvaient bouleversées. — Il commençait à comprendre les irrésistibles séductions de ces sirènes, dont, jusqu'à cette heure, il avait nié la puissance. — La conversation s'engagea entre Camélia et Henry. - - La surprise de ce dernier augmenta eu s'apercevant que l'esprit de la jeune femme était brillant, étendu, cultivé et que chacune de ses paroles décelait les résultats d'une éducation^îxcellente. — Peu à peu Henry oublia complètement où Use trouvait — Il ne se souvint plus que son interlocutrice était une de ces pécheresses qu'il chargeait une heure auparavant de tant d'anathëmes*. — Il se sentit à son aise en face d'une vive et lumineuse intelligence qui sympathisait avec la sienne. — Son esprit se dépfoya, — à son tour il fut étincelant, — et René triomphait en voyant ce changement si subit et si complet.
— Mon dieu, monsieur le comte* — s^écria tout à
3fl iBB vrrsims db pèim$,
ooap Gamâia, — c'est une si charmante chose de eau* ser arec tms que tous me foites oublier qœ j'ai ftounenr de vous offrir à souper ce soôr... — îl^est faientâC une heure, ?oiis devez avoir faim, — permettea^moi d'aRer donner qaelques ordres qui, je l'espère, abré* geront Tattcule...
Et 1 1 pécheresse sortit du boudoir. — Henry la suivit des yeux jusqu'à ce que les plis flottarrts de la portière la lui eussent cachée en retombant sur eUe
— Eb bien ! — lui demanda vivement mousieur de Saveuay, — eh bien! comment la trouvezr^vous?..
Henry ne répondit pas d'abord.
René pétata sa question.
— (Charmante!., trop charmante!.. — murmura le comte ^rès un silence. —Pourquoi donc Dieu permet-il que les démons ressemblent aux anges?..
Et la pensée de Henry, se reportant auprès de Berthe, il éprouva un remords d'autant plus poignant, qu'il éprouvait un plaisir plus vif à se trouver chez la pécheresse.
Camélia rentra. ^ Sur ses pas marchait le valel de pied qui, la seviette traditionnelle à ia main, annonça:
— Madame est servie...
— ^ Allons, — dit Camélia.
Henry, toujours absorbé par la rêverie dont nous venons de rapporter le motif, ne fit aucun mouvement. — Camélia s'approcha de lui.
•^ Monsieur le omute, — murmurait-elle d^one
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voix douce, — - permettez-moi de vous demander votre bras...
Henry tressaillit, — il s'excusa vivement de sa distraction, — il tendit son bras à la pécheresse, et tons deux, suivis par René qui assistait avec un indicible plaisir à la comédie de Camélia, passèrent dans la salle à manger. Une chaleur tiède et douce régnait dans cette pièce où le confortable avait été poussé aussi loin qu*il est possible de Tètre. — Quoiqu'on fût encore pour ainsi dire en hiver, de grandes jardinières placées devant les fenêtres étaient remplies des âeurs les plus rares et les plus embaumées, de telle sorte que le parfum des roses se mêlait au parfum des truffes et chatouillait doublement l'odorat du voluptueux et celui du gourmet, comme eût dit ce gastronome épicurien qu'on nomme Brillât-Savarin. Cette atmosphère, tiède et saturée de senteurs^ enivrantes, portait violemment à la tête et devait prédisposer les convives de Camélia à une ivresse rapide et complète. — La table, autour de laquelle ne se voyaient que trois couverts, était grande et chargée des mets les plus recherchés et les plus exquis. — Les vins choisis pour le repas et dont quelques-uns reposaient dans les rafratchissoirs remplis de glace, tandis que d'autres perdaient leur frigidité grftce à l'eau attiédie qui les entourait, étaient tous de ces crûs capiteux qui versent dans les veines une flamme inextinguible en même temps qu'une savoureuse liqueur. — Henry ne remarqua rien de tout cela. — Camélia le fit placer à côté d'elle et le souper commença — Les trois convives étaient à table depuis dix minutes à peu près et la conversation languissante d'abord s'animait par degrés, quand on entendit sonner à la porte d'enlrée de l'appartement*