‹ Les viveurs de ParisChapitre 6 sur 38 · LES DÉBUTS D^DN VÏVÎIUL · texte numérisé non relu

LES DÉBUTS D^DN VÏVÎIUL

BiM TaUfeont

Dès le letvdemtlîn •de wft «i* Hvée <et vers ks dnze bnrres 4vl tnMix^ ^^è n^nta dtiifi un de ces pi^tits €Oilpéi Y)«ii «RCôfDbl^ent la cour 4b Vhôtei des Prmte^ et H se fit ^doire à ia rue Tuitboilt.

L'bevre choisie |Mar le jeune tiomoM pom* fàrrë sà preitfifere visite i M^xiitfô Mus ^T«uve jûsqu^à l'évf*dence qu'il était encore provincial jusqu'au lyMt ilefi en^es, malgré les savanls eonaeils ilt& M. )Ae Vtiiters, et que son éducation élégante était notawlAent intconlplète...

Itaos àTMA i^t OHi <roftuateteiiBignt ds ce v^SKie que

78 lE» Yl? BORS DB PARU.

Maxime de Bracy occupait an appartement au second étage. René sonna.

— Monsieur le comte est-il chez lui? — demandat-ilau valet de chambre qui vint lui ouvrir la porte.

Ce dernier regarda de la tète aux pieds ce visiteur matinal qu*il n'avait jamais vu venir chez son maître. Et comme cet examen le convainquit que René était à coup sûr un homme du monde, il répondit poliment :

— Oui, Monsieur, monsieur le comte est chez lui, mais il est rentré Irës-tardcette.nuitet jenecrois pas qu'il soit visible...

— Remettez-lui, je vous prie, ceci, — fit René en présentant au domestique une carte de visite et la lettre du chevalier, — vous lui direz en même temps que je reviendrai à une heure plus convenable...

— Monsieur le comte sort rarement avant deux heures — répondit le valet de chambre.

— Alors veuillez le prévenir que je me présenterai chez lui, demain, à une heure.

— Oui, Monsieur.

Tout ce qui précède s*était dit dans Tantichambre.

René sortit et le valet referma la [^rte. Monsieur de Savenay descendit lentement. Il atteignait la dernière marche de Fescalier quand il entendit derrière lut le bruit d'un pas rapide et d'une respiration haletante. Il se retourna. Le valet de chambre était sm* ses talons.

— Est-ce à moi que vous en avez, mon ami? — demanda René.

— Oui, Monsieur...' — répondit le domestique en s'efforçant de reprendre baleine ; — mopsieor lecomte,

un ROI DE Ul MOBI. 79

à qui j*ai remis sar-le-ehamp votre carte et la lettre que vous apportiez, m'a enjoint de coarir après vous et de vous dire que si vous vouliez bien vous donner la peine de remonter, il aurait Tbonneur de vous recevoir immédiatement. •

— Boni — pensa René, — le cbevalier ne s'était point trompé sur l'effet que sa lettre devait produire...

Et il ajouta tout baut :

— C'est bien, — je vous suis...

Un instant après, il entrait dans un petit salon où l'attendait Maxime, qui venait de se jeter en bas de son lit et qui n'avait pris que le temps de passer une légère robe de chambre et un pantalon du matin.

Ce petit salon, d'un goût exquis et d'une simplicité merveilleuse, était tendu en velours brun et n'avait pour tout ornement que deux ou trois tableaux de prix et quatre statuettes de marbre blanc soutenues par des socles d'ébène. Quelques cbauffeuses et un large divan recouverts en velours pareil à celui de la tenture formaient tout le mobilier de ce salon. Mais le tapis sortait de la manufacture royale d'Âubusson, et Barye avait fouillé de son burin magistral le bronze verdâtre de la pendule et des candélabres.

Du premier coup d'œil, René comprit ce luxe si grandiose et si peu voyant qui le remplit d'admiration.

Les draperies de velours, abaissées à demi devant Tunique fenêtre, ne laissaient pénétrer qu'une lumière affaiblie et voilée, et dans le premier moment, René

ne distingua pas bien le visage de son bote.

A peine avait-il franchi .le seuil du petit salon que

moMiMir de Braey alla à hii, lui prit la mida et lai dil dtt ton de la plas cordiale bienveillance :

«^ Soytt te bienvenu, MoDsieor, et peraietlez-noi de vous serrer la main, comme a un ami qne voas -serez ponr moi, j'espère...

'— Un pareil titre me sera bien précieux, odOnsienr le eooite) si vous me faites Tbonneor de me r«e* corder... — répondit René.

— Il vous est acquis, — dit Maxime, — et dès ce moment, je vous en supplie, regurdez-vous ici comme chez vous.

— Monsieur le comte, — fit le jeune homme, mis complètement à son aise par ce charmant accueil, ^* voulez-vous me permettre de vous adresser mie prière?...

* — Dix plutôt qu'une.

— Eh bien! parleznnoi firattchement.». «

— Je vous le promets... — rétxmdit Maxime ttn peu étcvmé de œ début.

— Convenez avec moi — poursuivît René — que je suis venn beaucoup trop matSn, que vous vous êtes levé fort uval à propos ponr me recevoii', et que je vous dérange éwMrmément?...

— le ne conviendrai de rien de tout cela — répondît Maxiftie en sotirianl^

— Pourquiôi donc?

— * tarée que rtett de te que vous stippose^ n*est vrai.

— Je mt levais qaand on m'a remis la lettre du diBvafïer, fàctk vieil amî, — je suis enchaùté de vous

UN KOI DB U MODR. 81

avoir reçu et mon seul regret est que vous vous soyez donné la peine de monter deux fois...

René s'inclina.

— Ainsi, cette lettre de monsieur de Viiliera, vous l'ayez lue? — demanda-t-il.

— Très-imparfaitement, — dit Maxime; — à peine ai-je eu le temps de la parcourir; — mais il me suffisait de savoir votre nom pour que ma porte vous fût ouverte et pour que ma main se tendît vers la vôtre.

— En vérité, monsieur le comte, je ne sais comment vous remercier... — balbutia René.

— Me remercier I — dit Maxime, — y pensezvou§?., — est-ce qu'il n'y a pas une véritable parenté morale entre deux gentilshommes enfants de la même provipce," car vous savez sans doute que je suis Franc- Comtois comme vous? — Est-ce qu'un Savénay et un Bracy ne doivent pas, quand ils se rencontrent, s'appuyer l'un sur l'autre?.. — Nous sommes frères, Monsieor, ou plutôt, comme j'ai par malheur plus du double de votre âge, nous sommes le père et le fils...

René écoutait ces chaleureuses paroles qui décelaient l'homme de cœur autant que l'homme du monde, et il s'étonnait de rencontrer chez un viveur aussi célèbre que l'était Maxime de Bracy de pareils sentiment exprimés d'une semblable façon.

Le comte changea de ion et ajouta pî^esque aussitôt :

— Voulez-vous me permettriB d'achever de lire la lettre de notre ami commun?..

Et il montrait l'enveloppe carrée qu'il tenait à la main.

— Vous gênez-vous donc avec moi ? — demanda RéHé — il me semble que ce serait mal...

— Vous avez raison — répondit Haxfme, — à partir de cette minute agissons Tun avec l'autre sans façon. ^ — jQ vais vous eu donner l'exeHiple.

Le comte s'approcha de la lenfttre. Il fit glisser sur \^v \>â^oa d'éb^nç les anneaux 4^ Ift ^!t fyporiç de veiQurs^ et w^ vive clarté pénétra d^ns, le s^lof.

^iif^ jusq^*à ce moo(ieut, n'avait fait q^*entre,voir Maxippiei s^s qu'il lui fût possible de bleu (]|istingu^r ses trait?*

Il profita de ce que le comte lisait a^ës 4e la fenètr^A Jf^W ^^j^^^^^K ^^^^ attention les traits vigoureusement éçlOiWés 4ç cette Icl.le, tête de gentilhoçame. L'ioit^m^ety^ çt la distinction se lisaient sur ce visage énergique, çj ^fe^^ier, et René cpjofiprit ^ naerveille la s.uj[)ério/iié. P[I^^1,Ç dç cet boam\p et l'asçencjtap-t qu'il devait ejei^cer sur tous ceux qui l'açpi^Qehaiçnt.

Gep^jn^^f^t M^^i^.Ç acheva sa lecture. Il r^mU la Içttrç. d^i\^ s£^ poche et se tourna ver^ René dont, li^ aussi, yç^^it çiistiijictement le visage pour la preipière fois.

li'e%t du regard qu'il jeta sur le jeune homme fut subit et en quelque sorte foudroyant. Il ouvrit la bour che pour p?irler. Mais ses lèvres tremblantes ne. purent articuler aucun son. Unç sorte d'égareqdenl se pei^it dans son regard.

Il devint très-pftle/ — pftle comme un homme qui va mourir, ••- et h serait tombé à la renverse si René ne s'était élancé près de lui pour le soutenir et ne l'avait conduit au divaut suvlequel ilTassit.Jlg

Cette défaill^n(;^. ne 4ijri^ qu'a,a iu^tftftt. Pw à peu la pâlQur dQ M. de Bracy dii|[iii\ua, Soq regard devint plus calme, mais ne ces3a point de s'attacheip avec m^e fixité étrange sur le visage de René,

— Mon Dieiil.. — s'^ria c^b demieç avec inquiétude, — mqnDieu, monsieur le com(ej^ ^u'aveyt-vousî

Les lèvres 4e Maxime §*entr*oavrireDt dans un pAl^ sourire.

— Ob n^est rien, — répondit-il, — riep nbsolument...

— Cependant^ — poursuivit le jeune hommç, ypus souffrez ?

— Un peu... — murmura Maxime, — mais voici que cela se passe...

Eb effet, toute pâleur avait presque disparu, et la figure du comte reprenait son expression habituelle. Il qoitta le divan et fit à grands pas deux ou trois toups^dans le salon.

— Est-ce que vous êtes sujet à ces défaillances, monsieiir le comte *^.. — demanda René.

— Heureusement non, — répliqua Maxime.

— Pardonnez-moi, je vous en prie, une question peutrâtpe iodiserète, — poiM*sulvlt le jeune homme, — mais il m'a semblé, tout à Fbeupe, que votts aviez clt^^g^ d^ vissiije ^ «la r«g9.rd«ut. . .

-n C'^t \mt --T, ^i oiQAaieur de Braoy avec une sofie f eflEpft.

— Âurais-je eu le malheur de vous dàpl*ir^ à œ point?. . — s'écria Réaé,

~ Voi^s nç le pensez p^j» — répOia.(jlit le coflite avçc un sourire presque ^V.5si tçi§l€i ^^% le jr^lPteFi

•4 LIS TIVBUR8 Dl PARIS.

— Mais, alors, pourquoi ce trouble?..

— Vos traits m'ont douloureusement frappé... — Une étrange ressemblance entre vous et une personne. . . qui n'est plus .. est venue remuer dans mon cœur des souvenirs... des regrets... des remords... — Je n'ai pas été le mattre de mon émotion... — Il m*a semblé... j*ai cru... — Mais à quoi bon vous dire toutes les idées folles, toiles les visions insensées qui, pendant un instant, ont traversé mon cerveau troublé?. . — C'est fini... bien fini... n'en parlons plus.

Maxime appuya sa main sur son front et il ajouta en lui-même :

— Et surtout, tâchons de n'y plus penser I.. — Mais sera-ce possible maintenant?.. — Que n'ai-je pas fait pour chasser cette pensée amène? . — J'avais presque réussi... et voici que ce souvenir implacable, ce souvenir qui me tue, prend une forme vivante et vient se placer en face de moi!..

Maxime s'était laissé retomber sur le divan. Il avait oublié la présence de son visiteur, et sa tète se cachait dans ses deux mains.

René crut comprendre que sa visite en ce moment était complètement inopportune.

— Monsieur le comte, — dit-il presque à voix basse, — vous souffrez encore, je le vois... permettezmoi de me retirer... J'aurai l'honneur de vous revoir un peu plus tard...

Et René se dirigea vers la porte.

En entendant sa voix, Maxime tressaillit. Il se leva vivement et, allant au jeune homme, il lui prit la

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main et il lai dit en le retenant ; avec un ton d*ane doacear tonte paternelle :

— Restez, je vous en prie, mon enfant, — je vous assnre que je suis tout à fait bien et que nous pou- Tons causer.

Ensuite il conduisit René jusqu'auprès de la fenêtre, — il le posa en quelque sorte sous un large rayon lamineux, comme un peintre le fait^gquaud il veut éclairer son modèle, et après l'avoir regardé longtemps, il ajouta avec une sorte d'attendrissement :

— Le chevalier ne se trompe pas, René, vous êtes beau!..

Et tout bas il murmura :

— Aussi beau que serait le fil§ de Marguerite !..

ït

ffcnt toi n'ont «ne Mtaumte mille livres «e rente.

— Ainsi donc, — dit Maxime en souriant, — vous voulez devenir un viveur ?..

. — Oui, répondit René, — je me suis demandé quel était le but de la vie, et la voix de mes vingt ans m'a répondu : — C'est le plaisir I..

— Peut-être cette opinion est-elle un peu paradoxale, — fit M. de Bracy avec un nouveau sourire, — mais ce n'est point le moment de la discuter. — Tous avez compté sur moi, — je ne vous ferai pas défaut...

— Merci d'avance — répliqua le jeune homme.

— Monsieur de Yillisrs vous a dit — poursuivit Maxime — que personne ne pouvait mieux que moi vous ouvrir les portes des salons et des boudoirs de Paris. — Le chevalier ne s'est pas trompé. — Je suis bien accueilli, grftce à mon nom, dans le monde aristocratique du faubourg Saint-Germain et du faubourg

UrV ROI DE L\ MODE. 87

Saiiit-Honorë. — Je ne dédaigné poiht les hôtels ânaaciërs àe la tibaussëe-d'Âtitin, et je passe la moitié de ma vie dans ce monde interlope, élégamment vicieux, qiii n'est pTus là bonne cômt)agnie, qui n'est pas tout à tait Ta mauvaise, et qu'on est certain de rencontrer partout ou se 'présenta ùile occasion de plaisir, — k la Crôix-dé-Èerhy et à C!hàntii)y,~ aux àvant-scènes dé nos théâtres et au foyer de l'Opéra, — chez les pécheresses en renom, — chez ces actrices qui recherchent les succès dé la ville béanboup plus que ceux de la sc^hè, — autour des tapis verts des tables àe lansquenet, et dans les joyeuses orgies de ces cabarets dor^s qiu remplacent pdnr nous, viVeûrs dégénérés et mesquins, lëspetftes maisons de nosp^^es...

ttàtÎBiè s1hterroml)rt un ihs'tàht. tl regarda René bien éh face. Puis il lui dëmanâa :

— Par lequel àe ces deux mondés vtoulèz-vdus commencer?..

— t^âi* le dèraiét* — répondit Rénë.

— Tè ni*ën doutais — • fit le cdinte.

Et il murmura à demi-voix :

— Ohl jëùnesàe!.. jeunesse!.,

René crut apercevoir un nuage fugitif sur le visage de son intérlôciiWur.

— Me blâmez-vous! — demanda-t-il.

— froit., — s'ècrîâ Ifàiime, — hôrt paàl., — et de quel droit vous blâmerais-je, s'il vous plattî.. Vous voulez suivre l'ekémple que je vous donne, est-ce un mal!.. -- J^ai fait jadis éè que vous allez faire, et, puisque je continue, c^ëst que sans doute je m'en suis

88 us TtYlORS ht PARtS.

René ne remarqua point la profonde amertume avec laquelle M. de Bracy prononça ces dernières paroles. Maxime reprit :

— Donc^ c*est décidé, je vons lance, et cela sans retard. — Maintenant, s'il vous plaît, causons un peu de vos affaires... il est bon que je les connaisse puisque je yais ê^re en quelque sorte votre tuteur officieux.

— Interrogez — dit René.

— Vous avez, n'est-ce pas, soixante mille livres de rente ? — du moins c*est le chiffre que me pose monsieur de Villiers...

— Oai, — répondit le jeune homme, — et c'est bien peu, je le crains, pour vivre largement à Paris.

— Je n'en ai que quarante-cinq, moi qui vous parle, — dit Maxime, — et Ton cite mon luxe !.. — Si vous êtes assez sage pour suivre mes conseils, vous brillerez au premier rang...

— J'en accepte l'augure. .. s'écria joyensement René.

— Combien de temps comptez-vous passer à Paris chaque année?

— Le plus longtemps possible, — j'ai la campagne en horreur.

— Vous conserverez cependant votre terre de Savenayî

— Oui, — j'en porte le nom, et l'habitation est magnifique.

— Avez- vous des chasses là-bas T..

— Immenses et très-giboyeuses. — Mon père était grand venenr de son département.

— Eh bien, tous les automnes, vous emmènerez à

tm ROt DB LÀ HOfoft. 19

^venay pour la saison des chasses une demi-douzaine de nos amis, quelques jolies femmes et un excellent caisinier, et vous verrez que vous vous ennuierez beaucoDp moins que vous ne le craignez...

— Oh I comme cela, je n'en doute pas, — répondit René, — vous avez une si charmante façon d'arranger les choses.

— Il faudra monter votre maison à Pai'is...

— Sans doute.

— Vous en rapporterez-vous à moi pour cela?..

— Est' ce sérieusement que vous m'adressez cette question, mon cher comte?

— Quel quartier désirez-vous habiter?..

— Je n'en sais rien.

— Gomment, vous n'en savez rien?..

— Non, — je ne connais point Paris, où je viens pour la première fois.

— Eh bien I nous visiterons ensemble un quartier nouvellement bâti où nous trouverons sans doute à louer, dans la rue d'Aumale ou la rue de Berlin, un hôtel entre cour et jardin. — Vous occuperez cet hôtel en totalité, et ce sera pour vous beaucoup plus commode et beaucoup plus élégant qu'un appartement.

— Un hôtel tout entier!.. — s'éria René.

— C'est du meilleur goût.

^ Hais, ne sera-ce point affreusement cher?..

— Beaucoup moins que vous ne le croyez. — Laissez-moi faire et ayez confiance en mon économie.

— Vous avez pleins pouvoirs.

— J'en userai.

— Et, ensuite?

. — Ensuite nous sougerons à votre ameublement.

— Votre tapissier s'en chargera.

— Mon tapissier? — répéta Maxime d'un air étonné.

— Est-ce que vous n'en avez pas? — ^ demanda le jeune bommô.

•^ tïon certainement, je n'en ai pas !.. Vous croyez donc encore aux tapissiers, vous, René?..

— Mais... il mé sémbïe...

— Erreur! mon cher amil.. grande erreur!., impardonnable ëri^eùr!.. — Les tapissiers de notre époque ont été inventés pour organiser des appartements de bourgeois, de banquiers et de filles entretenues, mal entretefuies...— Je vous ferai visiter tout ài*heure mon humble gîte, et vous y verrez que nos tapissiers, à nous autres gehtils&ôinmès, sont ceux qui triavaillaieiit {mùi^ Aos àleûx dU temps dé Hèhri lit et pour nos aïeules du temps de Louis XV. — fiôri de là, pbihtdës&lht!..

-^ A là bônûè héùï^èt.. — fit fténè; — maïs vous réVe2 des tnétveiUeà qui né mé àémbiènt gnërè faciles àmiifeèi».;.

— Ehî pàrdieu ! — s'ëcriâ Maxime, — §i c'était facile, où îâèfaft ie Wérîtél.. D y a un vieux vers de tragédie qui dit, s! je né îne ti*oinpé :

« A vaincre sans périls on triomphe sans gloire 1...»

— Enfin, Vous vous chargez de tout?..

— Ottî.

— Alors, je suis tranquille.

— Merci de cette confiance... — Partons ihàinlenant de vos équipages.

m ROI DB LA MobÈ. %\

— Monsieur de Villiers m*à cité lés VÀlres comme. les modèles, — interrompit Rénè.

— Le chevalier est trop bon et ceux qui lui ont parlé dé moi sont trop indulgents... vous aurez mieux que cela. ..

— Est-ce possiM^t^;

-^ O'èst liseHe. "^ Vous aimez tea i^rmix? ^

— Passionnément.

— C'est ôàturel. — Il vous en faiU cià^.

— Aussi peu?

•^ C'est bien assez. — Trois pour l'attelage, deux pour la seUc; — Si la fantaisie vous prenait de faire eouriTi vous augmenteriez vos écuries ; mais je ne vous le eonseilleraî jamais^ car îl f a quatre-vuigt-dix-neuf contre un à parier que cela vous coûtei*ait an aident fou.

— Je me rends.

— t^assons aux voitures.

— Combien en avez-vous, vous, monsieur le comte?..

— Ob ! moi, j'en ai deux, — un coupé et une américaine. — ïi vous en faut une, de plus, un tilbury, — je Yoas le ferai venir de Londres. — J'en arrive aux domestiques. . il doit y en avoir une quantité, là-bas, àSavenay?..

— Quelque chose comme quinze oïl vingt.

— Fort bien, — qu'ils y restent!.. — Oui avezvous amené avec vous?

— tin vieux valet de chambre de mon p^rè.

— Brave homme, à coup sûr?

J- l'a \)VoMtè eh perst)ùhè, — îè dévouèoAènt in-

92 LES TIVKURf DE PÂRtS.

— Il sera votre homme de confiance et surveillerai les deux ou trois drôles que vous allez être obligé de| prendre à votre service et qui passeront la moitié de.

leur vie à vous voler, et Tautre à dire de vous mille: horreurs! ■

— Quelle charmante perspective!..

— Résignez-vous, mon cher René, — c'est un mai sans remède I

— Combien de ces coquins-là devrai-je attacher à ma personne?..

— Le moins possible : — un cocher anglais (j'en connais un, justement, qui quitte la maison de lord Normanby), — un valet de chscmbre, — un petit groom de quinze à seize ans pour vous accompagner au bois, — et, enfin, une cuisinière...

— J'aimerais mieux un cuisinier — fit René.

— A quoi bon? — vous ne dtnerez presque jamais chez vous. — Si vous teniez un véritable état de maison, répandu comme vous allez l'être, vous auriez tous les jours quinze personnes à dtner, et cela vous entraînerait à des dépenses telles, qu'avant trois ans d'ici vous seriez obligé d'hypothéquer vos terres de Franche-Comté. — Or, une cuisinière est plus que suffisante pour préparer un déjeuner de garçon... — Pour le reste, vous ferez comme moi, vous dtnerez au cabaret.

— Maintenant, monsieur le comte, il me semble que tout est prévu...

— Tout !.. — allons donc!.. — Nous n'avons pas encore dit un mot du chapitre le plus important de

UN HOl DE U MODI. 93

Totre existence, — de la plus lourde charge de votre badget ..

— De quoi voulez-vous parler?..

— Ehl pardieul.. je veux parler des femmes!.. — Prenez garde aux femmes, mon enfant, c*est par elles que les plus belles fortunes s'amoindrissent et dispa-: raissent!..

— Vous me conseillerez...

— Sans doute, mais quand on reçoit des conseils de cette nature-là, on a bien soin de ne les suivre jamais... — Cependant, je puis vous exposer mes théories, et vous en ferez votre profit si vous voulez...

— Pécoute... çt avec une singulière attention...

— Du caractère que je vous suppose, mon cher enfant, ei avec cette rage de plaisir qui vous domine en ce moment, vous êtes tout à fait incapable, d*ici à quelques années du moins, de rechercher et d'éprouver une passion sérieuse...

— C'est aussi mon avis — répondit René.

— Donc, — poursuivit Maxime, — vous ne vous attacherez pas au char d'une femme du monde, d'une ft-oime mariée, d'une de ces femmes enfin qu'on décore du beau nom de femmes honnêtes, parce qu'au lieu de tromper dix amants, elle trompent dix amants et un mari. — Il faudrait qu'une de ces dames vous eût jeté sur le cœur les grappins d'abordage d'un amour bien invraisemblable pour que vous vous résignassiez à subir la série de corvées, de tribulations et de désappointements que des myriades d'albums et de vaudevilles ont représentés, pour votre gouverne, sous le titre assez spirituel des Petits malheurs d'un

94 LIS yiYBURS Dl PAR!«.

amant heureux!,. — Restent donc les faciles beanlës qui sont les prêtresses de Vénus de notre mondç dç viveurs... — Oh! garmi celles-là, vous n*aure/ qu'à choisir. — Elles sont jeunes, elles sont chçtrmantes, ou du moins elles le paraissent, ce qui, au fond, esj( l'essentiel ; — et soyez tranquille, mon enfant, elles ont rame compatissante, et la pensée ne leur viendra point de vous faire languir trop longtemps.

Un éclair de volupté jaillit des prunelles arde.9tes de René. Maxime continua :

— Au milieu de ce harem de séduisantes odalisques que les coulisses et les boudoirs offriront à votre juvénile appétit, à vos vingt et un ans et à vos soixante mille livres de rente, comme un marchand de Sjnyrne offre au sultan de Constantinople des Africaines brunes et de blanches Géorgiennes, que ferez--vpus, mon enfant?..

René ne répondit point, mais son regard signifia :

— Je les prendrai toutes.

Maxime comprît l'expression de ce regard. Ui[i nouveau sourire se dessina sur ses lèvres et il poursuivit :

— Vous aurez raispn. — Croyez-moi, ne clioiçissez pas ! ^ Une maîtresse en titre,, à votre âge, es^ une chose fatale. — Si vous aviez \e malhei^* de vous attacher à l'une de ces femmes dont je vous parlai^ il n'y a qu'un instant, s! enfin vous commenciez une liaison,

' vous auriez tout à craindre ! — La créature ^ont vous auriez fait votre propriété deviendrait pour vous une chose de luxe, un objet de parade, — vous niettrîez un amom'-propre insepé à ce que cette femme dis-

un ROI DB Là MODE. t)5

tmgoée par vous, entretenue par vous, ée^asiât ses compagnes par son foste insolent ; — vous vous serviriez d'elle comme' d*one exhibition vivante de votre fortune et de votre générosité, et vous vous rqinericz, sans profit comme sans plaisir, pour une drôlesçe effroDtëe qui n'aurait jamais cessé de vous tropiper de; toQt son cœur avec les histrions de son théfttre qui lui débitent é%s obscénités dans les coulisses t^t se nio* qaeraient de vous avee elle...

— Oh 1 monsieur le comte, — fit René, — n'assombrissez-vous pas un peu les couleui^sT

— Vous verrez ces dames, — répondit Matiniie, — TOUS les verrez et vous les jugerez !.. — Groyai-moi, mon cher ami, ie les connais bien, — je les coupais tropl...

— Alors, dftes-mioi, je vous prie, de quelle façon je devrai me conduire avec elles?..

— C'est bien simple. — Il faut que toutes vous appartiennent, et que vous n'apparteniez à aucune... — Gomme le sultan dont je vous parlais tout à l'heure, jetez le mouchoir au hasard, *- ayez celle-ci aujourd'hui, — ayez cette autre demain... —Soyez généreux... soyez grand seigneur... vous le pourrez impunément, car dans notre époque de ladrerie et de mf- 8ère le commerce de la galanterie est tombé si bas que la moindre largesse étonnera ces pauvres filles !.. — Yoas aurez des plaisirs nombreux, un peu frelatés, c^t vrai, mais toujours nouveaux, et dix femmes, je vous en réponds, vous coûteront moins cher qu'une sealel..

La morale du comte de Braey plaisait énormément

96 LBS TITBORS DE PABIS.

à René. Non point que le jeune homme calculât, ainsi qae le faisait Maxime, ce qui porterait à sa bourse une atteinte plus ou moins rude. Une idée pareille était, nous l'affirmons, bien loin de son esprit. Mais il souriait à la pensée de se faire un sérail dont toutes les jolies pécheresses de Paris seraient les odalisques.

La Qonversation continua quelque temps encore, puis Maxîme invita M. de S^venay à dîner pour le ' même jour «u café de Paris, et, à ce dtner, il lui donna rendez-vous pour 4a imit suivante, à une {teure du matin, sur le boulevard des Italiei^. Il devait le conduire^à un aouper qui 'réunissait une 'partie des illus-* trations ^ la bohème élégante.

Nous avons assisté, dans le second chapitre de ce Yolune, à la rencontre de Maxime Qt d^ Rénâ Maii^ tenant nous allons les suivre.

AAIiie.

Maxime et René suivirent le boulevard jusqu'à la rue de la chaussée d'Ântin. Là ils tournèrent à droite, puis à gauche, et s'engagèrent dans la rue Neuve-des- Mathurins.

— Mon cher comte, — dit alors René, — je ne TOUS ai pas encore demandé chez qui vous me conduisiez...

— Soyez tranquille, — répondit Maxime, — je vous conduis chez une jolie femme.

— Qui s'appelle?..

— Âlbine de Pragues.

— C'est un nom de guerre, cela, n'est-ce pas? -

— Parbleu!

— Et cette jolie femme, que fait-elle?

— Peu de chose, — elle est princesse.

— Princesse I..

^ Mon Dieu oui, — de la main gauche, bien entendu... — Son protecteur est le fils d'un homme tri-

98 LIS TITBURi DB niM.

plement célèbre, comme diplomate, — comme grand seigneur, — et enfin comme causeur et comme écrivain spirituel... -

— Le prince de... n'est-ce pas? — demanda Réué.

— Justement.

— Hais il me semble que ce protecteur ne doit plus être de 1» première jeunesse, car enfin il y a déjà longtemps que son père est mort....

— Je le crois bien, qu'il n'est plus jeune I.. — Il protége^Albine depuis plus ^e vingt ausl

René fit un brusque haut-le-corps.

— Ab çàl.. s*écria-t-il — quelle ftge a-t-elledonc votre cbarmante Aibine?..

— Eh!*, eh!.. — fit Maxime, — vous m*adressez là une de ces questions auxquelles il est bien difficile de répondre... Cependant, en interri^eant mes souvenirs, il me semble pouvoir affirmer qu'Albîne a quelque chose comme trente-sept ou trente-huit ans.

— Alors, c'est une vieille femme?..

— Pas le moins du monde. — C'est une charmante personne qui se donne trente ans et né pkratt' pas les avoir... quand elle est en grande toilette... — D^ailleurs, ce n'est point pour elle que nous allons chez elle, ainsi que vous importe son ftge et sa beauté !..

— Elle reçoit beaucoup?..

— Oui. — On rencontre chez elle ce qu'il y a de mieux en viveurs, et de plus joli en coquines.

— Il faut qu'elle soit riche...

— Je ue sais pas si elle est rîehe -^ ced- regarde son notaire et son agent de change. •-* Hais ce que je

sais c*est que le prince Ifti 'donne bl^ancollp <rargent. ..

— Le verroftsifite^ ctoez ^le, tce'sdirî..

-s Non. — li ^tii sdn ambassade,- je ne sais oè, eu Allemagne.

— Bt/tnalgré son afertice, iltnJùve îion ({tie sa Éàttl^s^ s'amuse 'aiii^i?. .

— PïbbàMemeiït; j^ui^é cer ïMa de vie ite !se i&bâifle jamais..

— Il n'est pas Jaloux?..

— ^aàvre p^tieei . . ir ittràit trop à fidre '■ sMi fallait qu'nicftel..

— Albine est légère?..

— De t^lle, nbn, —de côhdahe, ôtii. — Elledoûne aa prince autant' de rivaux ^àe l'IstAnée com)[>te de jours. — C^la aide la ])aùv!*é'fllle à soutenir' Ison lûxe, qui, comme' ious le verrez, est étbdrdîssairt. —Elle a chez elle une peUtepersbnhe de 7]uiaze ans, fort gentille, qu'elle apffene sa ulëee, ibiais à latjùêlle je la soupçonne fort de tedir par des* liens plus étMts. — Elle fea èti^rehe le pfaeémeiit, pfréhcz garde à vous, René. — Vous savez ce que je vous disais* à l'éndroît fes liaisons...

— Soyez tranquille, mon cher comte.

— Enfin; tei»ez-touS sûr vus gardes. -^ Nous voici vrivés...

Au moment où Maxime prononçait ces plarolés, les ^eiix interloèliteurs ie trouvaient devant la porte coûhère d'ime très^belle maison de la rue Neave^des- Maihtirtns.

Une douzaine de voitures de maître stationnaient le long du trottoir.

400 tB«' VlVEtlIlS M PÀRIt.

— Entrons, — dit Maxime.

René et son mentor s'engagèrent dans un large escalier brillamment éclairé, et s'arrêtèrent au premier étage.

Monsieur de Bracy sonna. Un yalet de pied leur ouvrit la porte et les introduisit dans une antichambre où se trouvaient déjà deux autres domestiques. Tous les trois portaient une livrée princière. — Habits bleus à la française, galonnés sur toutes les tailles, aiguillettes bleu et or, culottes blanches, — souliers à boucles d'argent, — larges boutons armoriés, et perruques poudrées amplement.

Un de ces valets s'approcha de Maxime avec un empressement respectueux et lui demanda :

— Faut-il annoncer monsieur le comte!..

— Non, non, Saint-Jean, — répondit Maxime d'un air sans façon, — c'est inutile, nous nous annoncerons nous-mêmes... — Y a-t-ilce soir beaucoup de monde chez votre maîtresse, Saint-Jean ?

— Mais oui, monsieur le comte, la société habituelle de madame.

— On n'est pas encore à table?

— Oh! non, monsieur le comte, — 'on danse...

— Fort bien! — Alors faites-nous passer par le boudoir, afin que nous puissions entrer sans déranger les polkcurs...

Saint-Jean ouvrit une porte devant Maxime et devant René, qui traversèrent d'abord un immense et somptueux salon , lequel ne servait que les jours de bal et de grandissime réception.

Une petite porte, masquée par }es tentures de ce

un nOI DB U MOBI. 404

salon, donnait accès dans nu charmant boudoir blanc et jaunC) lequel communiquait lui-même avec le salon habituel. Dans ce boudoir il n'y avait personne. Seulement la porte du salon était ouverte et Ton entendait la mélodie entraînante d*une valse à trois temps, joaée sur le piano et entrecoupée par de joyeux éclats de rire.

René et M. de Bracy entrèrent sans bruit dans le salon.

Il s'y trouvait une quinzaine d'hommes et une dizaine de femmes.

Un jeune homme touchait du piano.

Deux ou trois couples valsaient.

Les autres riaient ou causaient.

Au moment où les deux nouveau-venus franchissaient le seuil de cette pièce, une femme grande et belle les aperçut et vint à eux.

— C'est la maîtresse de la maison, — dit tout bas Maxime à René.

Et tout haut il ajouta :

-— Bonsoir, Âlbine, — en tendant la main à celle i qui il venait de parler.

— Bonsoir, mon cher comte, — répondit Albine en serrant à la mode anglaise la main de Maxime; — vous arrivez tard aujourd'hui...

Et, tout en parlant, elle regardait curieusement René qu'elle ne connaissait pas.

— Ma chère enfant, — dit M. de Bracy, — je vous présente mon ami, le baron René de Savenay, boa gentilhomme, je m'en porte garant, — beau comme le Bacchus indien, vos ^eux vous l'affirment,

galérien, a'esl-ee^pas?..

René s'indina.

— MoQsieor le ba^pi^ — Ici dit AlbUie.en riaz^t, — je TOUS conseille dç jeter TOtre anneau dans 1^ Sçin^. la prenuëre f(|^s que tous passer^ siyrle pont dos .Saints- Pères, car, en Térité, vous avez trop de bonheur l.. Aé^é altait répondre. Mais trcm^ <w quatre . jei^es femmes, qui s'étaient formées en groupe à l'autce extrémité du salqa et qui ne perdaiei^t pas de Yup monsieur de Savenay, appelèrent madame de Ptag^es qui fit quelques pas pour, aller Içs r^oiudre^ Cependant, avant de quitter les deux tiçmmes. elfe approçba ses lèvres de l'oreille de Maxime et lui dit tout bas :

— Il est bien genlU, votre petit baron... — Est-ce que, vraiment, ii est aussi riebç que vous le prétendez?

— Soixante mille livres de rentes.

— Parole d'honneur?

— Merci.

Et Albine s'enfuit.

— Qu'est-ce qu'elle vous disait? — fit René.

— Elle me demandait si vous étiez vriument riche. — Je lui ai répondu que oui, — elle va le répéter à ces dames qui l'appelaient, et qui n'ont, pas d'autre question à lui adresser que ceile-là, et, ce soir, vous allez être assailli...

— : Ohl — dit René avec un sourire, — je ferai une défense héroïque !..

— Gomment trQuvez-yous Albine?

'^^ Très-belle, — Je ne lui aurais guère donné, plus

Cl 1^01 h^ LÀ uùn, 403

âe fûisgt-huit ans si voas ne m'àviçz pas préy^u de son âge...

— Ainsi vous comprenez qu'elle plaise?

— Je le comprends si bien que, dans le cas où elle ^rouverjMt par hasard un caprice pour moi, je ne me montrerai}^ pas cruel!..

A^ïfïXie d§ P^ague|s était grande, nous l'avons dit. Sou visage, d'qne pâ^çur mate et uniforme, ne semblait fatigué que Iç matin. Le jeu des lumières et une imperceptible qpantjl|é dç rouge trë;s-h2d)ilement placé, loi donnaient, le soir, un éçlfit merveilleux.

Ses cheveux, bruf^s et brillants, semblaient magnifiques, — mais lui appartenaient-ils bleu légitimement? Voilà ce qu'on se demandait. Quelques femmes feignaient d'eu douter... des rivales sans doute... Toujours est-il que le coiffeur d'Albine aurait pu, seul, éclairer ces dçutes mystérieux. Mais ce coiffeur était impénétrable comme un prophète et silencieux comme Me tombe I,.

Albiue avait des yeux noirs et des lèvres rouges. Peut-être les lèvres étaient7elles légèrement carminées. Mais quant aux yeux, ils avaient l'éclat du diamant et la douceur du velours.

Albine était grosse. On ne pouvmt critiquer, ni ses blanches épaules rondes et fermes, ni ses beaux bras de déesse grecque.

Ses pieds étaient trop gros, — sa main blanche, mais commune. L'origine ultrà-plébéienne d'Albine se tra-

hissait dans ces extrémités fort peu aristocratiques, lia mère de madame de Pragues s*appelait Cornudet et elle exerçait, rue Montmartre, Thonorabie maif Jiodesle profession de portière.

Ce soir-là, Albine était mise fort à son avantage. Une robe de taffetas, d*une nuance paille, très-décolletée, laissait Toir entièrement ses épaules et la moitié de sa poitrine. Cette robe faisait ressortir la pâleur mate et presque orientale de son teint.

Sur le côté gauche de sa tète, et au milieu des nattes épaisses de ses cheveux bruns, elle avait posé une rose d*un rouge vif qui donnait à sa physionomie une expression originale et provocante. Une rose pareille s'épanouissait au milieu du corsage.

Somme toute, nous le répétons, Albine semblait jeune, Albine paraissait charmante, et tous les Renauds de la terre se seraient laissé prendre aux charmes un peu mûrs de cette Armide -plus que majeure.

— Si vous la voulez, — dit Maxime, — elle est bien à votre service...

— Connaissez-vous le j)rince? — demanda René.

— Beaucoup, — c*est un de mes amis.. .

— Et vous me conseilleriez, malgré cela, d'entreprendre...

— Oh I mon Dieu , — interrompit Maxime, — un de plus ou un de moins, qu'importe?., I

ProllU 4e péeliereiMs.

Cependant une contredanse avait succédé à la valse.

Excepté Maxime, René, un ministre de la guerre en disponibilité et un ex-pair de France atteint d'une douleur rhumatismale dans la jambe gauche, tout le monde dansait.

— Mon cher comte, — dit René en indiquant du regard les quadrilles improvisés, — commencez mon éducation, s*il vous platt...

— Volontiers, —^ que faut-il faire î

— Soulever tous ces masques et me nommer tous ces visages...

— Masculins, ou féminins?..

— Féminins d'abord, je vous prie, tes autres m'intéressent moins.

— Par où commencer î. .

— Procédons par ordre, — parlez-moi d'abord de celles de ces dames qui sont le plus près de nous,

406 LB8 tlVEUBi Bl PAfilS.

— Interrogez...

— Quelle est cette femme jeune et ft*atcbe, en robe rose avec des yeux arabes, des cheveux épais et des sourcils merveilleusement bien arqués...

— Auréliel.. — murmura Maxime.

Et, au lieu de répondre à la question qui venait éc lui être faite, il se mit à rire aux éclafs.

— Qu'avez-vous ? — lui demanda René.

— Mon cher enfant, — dit Maxime en riant toujours^ — ce sera un charmant plaisir, savez-vous, que de vous conduire à r()pér||...

— Pourquoi donc?

— Parce que vous prendrez les décors pour de vrais paysages, — les arbres de carton pour des arbres réels, — les baraques dç toile peinte poiir des cbaumiëres au naturel, et les figurantes de ladan^epour d'innocentes villageoises...

I^^né rougit jusqu'au hl^nc des yeux...

— Ai-je commis une naïveté? — demauda-t-il.

— Oui.

— Laquelle?,

— Vous m'avez dit : — ■ Quelle e$t cettç fraîche jeune femme, aux b^aux sourcils et aux cheveux épais t, .

— Eh bien?

^ Eh bien, cette femme n*est p^s fraîche, — ses sourcils sont peints et, ses cheveux sont ffiux...

— Oh! s'écria René.

— Seulement, — poursuivit Itffixiffie, — elje vous offre une compensation...

— Voyons un peij...

— Cette aimable PfîCJffWS ®Sf ^ft^'^P!!!?;^^^? ^*

sur son visage toates les couleurs ^d^ç^spa bl^spn... — ^. Noblesse de contrebande, j'imagiiie i

tique, — irrécusable ' — tfne des grandHante&de cette pécheresse a fait, ses preuves en 4753 pour entrer au cnapitre noble des chanoinesses de Remiremont, et le propre frère d'Aurélie compteparmi nos diplomates./.

— Elle a changé de nom, du moii|ist..

— Allons donc].. — Pour qui la prenez-vous î. .

— La fine mouche entend fort bien ses intérêts et comprend à merveille que son nom est le chiffre unique qui donne une valeur quelconque à sa beauté çu est zéro !

— A-t-elle de l'esprit!

— L'esprit de commerce, oui. — Oh ! elle sait tirer un excellent parti d'un capital à peu près nul, ou, tout au moins, bien avarié !.. — Quand à l'autre esl»rit, beaucoup d'effronterie, d'impudeur et d'obscénité loi en tiennent lieu. . •

— A qui appartient-elle?;.

— Elle appartient en ce moment à la société de ¥ergennes et 0«...

— Que voulea-vous dire 1..

— Je xeux dire qu'Aurâie dépense cent mille francs par an et que, comme nos viveurs sont trop pauvres pour qu'uii s^l d'çfttre.eujc puja^p. sp permettre de soutenir un pareil train, plusieurs, jeunes geus forment une société en commandi^ et.^ntfelienoeot Aurélie à frais ^ à^Pfo^f^iÇPJPfifJwvs.

4 os LIS VlTBUaS M PàRIS.

René regarda Maxime fixement.

— Vous moquez-vous de moi, mon cher comte? — demanda-t-ii ensuite.

— Je n'ai de ma vie parlé plus sérieusement, — répondit M. de Bracy. — Oh! je comprends que de pareils détails vous étonnent, mais vous n*ètes pas au bout, mon très-cher, vous en verrez bien d'autres, et, quand vous aurez vécu quinze jours parmi nous, vous ne vous étonnerez plus de rien!..

Réué ne répondit pas. Maxime continua :

— Et, surtout, vous ne donnerez plus le nom de femme à des spectres plâtrés de céruse et vêtus de laffelasrose...

Il y eut un instant de silence. René se sentait honteux des bévues qu'il avait commises. Il se voyait descendu de ce piédestal sur lequel les éloges de M. de Villiers l'avaient posé à ses propres yeux. Il comprenait qu'il ne savait rien encore ni de la vie ni des femmes.

— Vous plaît-il, — fit M. de Bracy, — vous plaît-il que je reprenne mon rôle de cicérone des figures de cire de Curtius ?

— Oui, — répondit René qui ne put s'empêcher de sourire à cette plaisanterie.

— Eh bien ! — dit Maxime, — regardez cette personne qui danse en face d'Âurélie...

— En robe gris de fer, n'est-ce pas î

— Oui.

— Je la vois.

— Comment \^ trouvez- vous?

tnr Boi i^B tA lioi», 469

<— Oh ! mon cher comte, je n'ose plus avoir uue opinion, ni surtout l'exprimer devant vous...

— Vous avez tort, — regardez avec attention et jugez après mûr examen, je tiens à ce que vous me disiez votre avis ..

La personne que Maxime désignait k René était une femme qui pouvait avoir vingt-cinq ans et qui pouvait en avoir trente-cinq. Au premier abord elle semblait jolie, mais sa prétendue beauté ne pouvait pas subir cinq minutes d'examen. Elle manquait absolument de fraîcheur et son visage offrait cette pâleur un peu maladive que x^roduit la respiration habituelle de l'air vicié des coulisses, de la fumée de la rampe et de la poussière des planches. Le nez de cette femme était gros, — ses lèvres trop fortes et ses dents plus que médiocres. Mais, selon le dire de beaucoup de gens, il y avait dans son visage .une beauté qui rachetait tous ces défauts. Cette beauté, c'étaient ses yeux. Us étaient très-grands, de forme orientale et d'une expression singulière. Presque toujours à demi fermés, ils laissaient couler le regard à travers une double rangée de longs cils, — et ce regard, tour à tour voluptueux et libertin, se joignant à un sourire lascif, semblait promettre à tout venant et demander le plaisir. Sourire et regard, comme bien on pense, étaient de commande.

La jeune femme qui nous occupe avait de belles épaules, des bras et des mains bien modelés et de forme élégante. La poitrine paraissait étroite. La taille manquait de finesse et de désinvolture. Les hanches se développaient vigoureusement et la robe, malgré son

i 1 0 LIES * yf(fitkê %B f ifik.

ampleur, ' accûhàlt'd*iiric fâ^çHn ]()rèsqiie''hîaécëMe "certains mmm'ehi(;às.'t^''iéiiA^'mi JàWkeie

— 'Hhtii^n! - répéta Mâxîrrte au' bbut'cfW instant, — comment la 'rouvez-vous?

~ tîe'tief^Jïrine^n'^st''pâs «^lîèVëment jblîe, * — WpbhaU^ Relié après âvôirekimîné'lôhgùiémfertt larpbr- Sdnrié'que nbtis Vénhns de dépëfedrè, — niais èllrf^i^oâtfit béàucônp'tfieffet et ellcia îbsjjliis béaax*ifèux* de cbuVtWKhé qtiMl sdit possible dMWâgrnfer!.. -^l^ (fe^Vb- Wjftuéèc sôurïrfe, ce regà^dlittfeiîntetfx, yroivehfhltirer à s'^s'genoQx tbJit un tnôilâe d^1adbrai(èAl*s ..

— Voùs'he vous tromper pas, — dit Màxifbe.

— <îtiél esl'le noîfn ïld celle Cît-cé î

— RfegarSéz râfflcbe de Ttin de 'nos ' fhéiïi^ de genre, et Vous le verrez; présqiié chaque jour, en'lettres d'un pouce de haut...

— Elle eit tfohc' actritee ? . .

— Oui.

— Et ciaSbrer..

— A peu- pi^ès. — Célébrité bîen oWgînaile fet tin peu doiiteuâ^, ma'is qui n*én existe j^as'mdft^^... — Bref, CiBithllle jouit sur Taffiche dés bohneurs âe la tedette...

" René interrompit Maiiiâe .

— Qu'est-ce que la vedetteî — demanda-t-il.

— C'est la faveur toute spéciale" de toîr son 'nom iitiprimé en caractères trbis fois plus gros que celui de sles bartialf^àdîeà. -^ Lés adtiîlhî^tralîohs IWêâfl^lès n'accordent celte D&veur qu'aux acteurs et âbtHèes qui Ittlit; loili Al moins isont censés faire recette...

— Port bien, — dit René, -- Je comprends.

— Pour en revenir à Camille, — ' poarftuif it H. de Bratfj — - elle hàbftait ily a qael(tnes mois une des petites niés obscorès qui aroisînént le booleVàrd du Temple; elle porikit 'des bottines notablement défecttienscs, une vieille robe de couleur puce, un crispîn de velours blancbi et miroité, une. capote d*un tge respectable, et' elle ne prenait Tomnibus que dans ses jours de 'grande fortune ..

— Et aùjôurd^bui?.. —demanda René.

— Ah! aujourd'hui, la chance a tourné. — CSamille possède un charmant à^ipartèment à Paris, — elle est dame et maîtresse d'une jolie petite maison au bois de Bonlogne, -^ elle a des domestiques, des diamants et ^s voitures, et, quand on va la voir dans sa villa bo* cogère, on l'entend dire à sa càmériste des phrases <iaas le genre de celle-ci : « — Allez dire à mon vjilet de pied de dire à mon cocher d'atteler mou cheval bai à mon américaine à roues rouges!.. •

— Ceci — dit Réhé — me appelle ce financier i^e comédie, lequel inenaçaii son laquais de lui donner cent coiips de sa canne à pomme (Tor.

— D y a quelque rapport, en effet, — répondit Haiiffle.

— Mais, — demanda René, — vous ne m*ave2 pas dit comment s'est faite la rapide fortune de Camille...

^ Cest une assez curieuse histoire...

— Gontez-la-moi.

— La voici. — Peu de temps après la révolution ^ fév .er, le théâtre dont je vous parlais tout à l'heure ^ ijea Camille et la fit jouer dans deux ou trois vau<*

4111 LES VlTBURS BE PARIS

devUies qui vécurent ce que vit un vaudeville, l'espace d'uhe trentaine de soirées. — On ne parla que fort peu des pièces, — on ne parla pas du tout de Tactrice. -^ Sur ces entrefaites, le théâtre en question, d^api^ès sa vieille et louable habitude, fît de détestables affaires, et Theure approchait où cette salle, fermée si souvent, 5e fermerait une fois de plus. — Eu ce moment, deux auteurs apportèrent à Tadministration une pièce, ou plutôt une satire étrange et sans nom, quelque chose comme un lointain souvenir d'Aristophane et de Juvénal. — Evidemment, ce n'était pas jouable, évidemment cela croulerait sous les sifflets avant la fin du premier acte, mais un homme qui se noie s'accroche à toute branche. ^Le directeur mit la pièce en répétition, et comme sa troupe était pauvre en actrices, il distribua à Camille le rôle principal, un rôle que n'importe quelle femme pouvait jouer à merveille, à la condition d'être grassouillette et pas du tout vêtue...

— Vous exagérez!.. — fit René en riant.

— Evidemment, j'exagère, — répondit Maxime. — L*actrice avait le droit de se vêtir de ses cheveux, comme feu notre mère Eve, et d'un tout petit caleçon de bain en poil de lièvre. — Camille usa de ce droit dans sa plus stricte rigueur. — Elle alongea ses cheveux et elle raccourcit son caleçon, en se disant qu'une aussi belle occasion de se montrer une aux Parisiens ne se représenterait peut-être jamais et qu'il ne fallait point la laisser échappa .

— El enfin, qu'arriv«,-t-ilî

— U arriva que la pièce eut uu saocès immense, —

m loi m M MODi. 411

Mataat, — reteniissant; — qu'elle remplit la salle pendunt plus de oeat feppéseaiatioQS, et qu'il ne fiil qoesliofl daos Paria, duri»! 4rois iiioi$, que de ia Vénos-dall^ige dont on admirait chaque soir les formaa dévelop^s «otts >le maillot traasj^peat. ^ Bref, Car* mille fat i la mode, — eUe prit au Urébochet le cmur d'ao priueiptcule itattea dout le nom et le rayaiiaM soQt parfaitemeni ridiciiles^nais dont las écua sont de boQ aJoi, i ce qu'il parait. -^ Â oc principicule^ elk #ign|t toat« la d^tfs de l'Assemblée oationale.. . Réoé iaterr4Miipil JlaXiiiBC.

— Que vwle^xrous dine par toute la droite de fAsiemblée naiUmaleî ^- lui damanda-t-il.

— Je veux 4ire ce que je idis, — rép<Hidit M. de Braey. — Lea représentants adorentGamille, et eUe adore les représeotaats, — je ne sais pas pourquoi, ni elle noD plus. -^ Peut-être est-ce parce qa'iis ont vingt-cinq francs à dépenser ^par jour . .. peut-être en« core parce qu'elle a obtenu son seul grand succès dans DQe pièce réactiiMiAaire, et qu'elle se re^^de comme unie au parti da la action par un lien polrtique... -*- Je m*abstiens de conclure, et je soumets pm'cmeot et simplemeiit ces hypothèses à vos ohsprvattous...

— Camille a-t-elle du talent?

— Aucun.

— Et cependant son succès continue?...

— Oui, dans ce sens que, lorsqu'elle entre en scène, la claque lui fait ses entrées, — ce qui veut dire, dans l'argot des coulisses, qu'uue salve d'applaudissements salue son apparition. . .

-* Et le vrai pab)ie laisse faire?,.

Il * »

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