I. Voir Un dernier amour
— Oui, certainement, M"" du Percil est une femme charmante, reprit Polyte, auquel nous sommes forcés de rendre cette justice, qu'il jouait son rôle d'homme du monde avec une certaine intelligence.
La situation aurait pu se prolonger, mais on sait que Madeleine avait été frappée, en même temps que de Saint-Till, par le nom de M"" du Percil.
Elle s'était lentement approchée du groupe formé par sa rivale, Gabriel et Polyte.
Jugeant que le moment d'intervenir était arrivé :
— Pardon, dit-elle.
Et toisant Gredinette, qui supporta son regard dédaigneux avec une sérénité remplie de volonté et de sangfroid :
— Je suis fort étonnée, madame, de votre présence chez moi, continua-t-elle, et j'ose espérer, n'ayant pas eu la distraction de vous faire figurer sur la liste de mes invités, que votre séjour y sera de très courte durée.
— Oh! oh l madame, protesta Polyte.
Quoiqu'elle eût légèrement pâli en entendant la
Cagnotte lui parler ainsi, Mélie Lataupe qui d'avance et s'attendânt à tout, avait fait provision de calme et de présence d'esprit, répliqua du ton le plus calme :
— Voici le coupable, madame, M. le comte de Gabian, un ami du tuteur de M. le comte de Saint-Till; il a voulu à toute force que je le suive à cette soirée, en m'affirmant que votre éducation et votre longue habitude des salons m'y feraient accueillir par vous, sinon avec empressement, du moins avec la tolérance qu'impose la politesse.
— M. le comte s'est trompé, mademoiselle, et je vous saurais gré de quitter la place.
Il6 LES COMPAGNONS DU GLAIVE.
— Oh 1 lança Polyte.
— Tais-toi, lui ordonna Gredinette qui, pâle de colère, dit à la Cagnotte avec un accent de haine indescriptible :
— Ahî tu me chasses, eh bien, vieille sorcière, tu me le paieras cher.
Et aussitôt lâchant le bras du faux Gabian, elle se dirigea vers la porte..
Polyte voulut la suivre.
— Non, reste, je le veux, lui dit Mélie Lataupe à voix basse.
Et elle sortit.
C'était tout ce que désirait Madeleine.
Aussi, à peine Gredinette eut-elle disparu que s'adressant à Polyte :
— Monsieur le comte, dit-elle, soyez certain qu'il a fallu des motifs spéciaux, et d'une gravité extraordinaire, pour que j'agisse avec cette... personne comme je viens de le faire. Croyez à tous les regrets que m'a inspiré une nécessité absolue et ne m'en veuillez pas.
— Moi! mais je connais à peine M"° du Percil, riposta l'assassin de Bernard d'un ton dégagé.
L'incident fut clos et Madeleine s'éloigna.
Gabriel causa un instant avec Polyte.
Celui-ci eut beau s'observer, de Saint-Till le trouva horriblement commun au bout de quelques minutes et il l'abandonna bientôt à son tour en se disant :
— Je ne complimenterai certes pas mon tuteur de connaître ce comte de Gabian, il grasseyé horriblement et a bien plus l'air d'un ramasseur de bouts de cigares que d'un gentilhomme.
Dès cet instant, Polyte n'eut plus que deux pensées qui dénotaient en lui tous les appétits, celle de faire
LKS VIVEUSES DE PARIS. 1 I 7
main basse sur quelques objets de prix et celle de consommer dans des proportions exorbitantes.
Aussi guetta-t-il d'abord le passage des plateaux avec un acharnement remarquable et se mit-il ensuite à errer dans l'hôtel, inventoriant les étagères afin de faire son choix, la prudence lui ordonnant d'opérer sa rafle en quelques minutes après le souper, dont il avait entendu parler par Finet qui se déclarait possesseur d'une faim d'ogre, cette nuit-là.
Polyte n'était pas homme à aller dans le monde sans en rapporter quelque chose.
Méthodiquement, sans se presser, avec une rare prudence, il fit son choix.
Et lorsqu'il eut achevé cette belle besogne :
— Ah ! tu as flanqué Mélie à la porte 1 eh bien, ma biche, tes bibelots la suivront bientôt, pensa le faux comte de Gabian en regagnant la salle de danse.
Comment Polyte avait-il pu prendre ce titre et obtenir une invitation au bal de la Cagnotte, par l'entremise de d'Avilar?
Rien de plus invraisemblable au premier abord et de plus simple en somme, ainsi que nous allons l'expliquer.
D'AVILAR ET POLYTE
Depuis le départ de Rodrigue rien n'était venu modifier la situation des habitants des deux hôtels de l'avenue du Roule.
Gabriel y séjournait le moins possible, car il ne se plaisait plus que rue des Vignes.
La comtesse et Marguerite ne se quittaient pas, et, sauf quelques rares exceptions, d'Avilar était seul admis auprès d'elles.
Chaque soir, il venait, à la même heure, s'asseoir dans le salon de la comtesse, dont il faisait la partie, en se repaissant de la vue de Marguerite, qui se tenait visà-vis de lui, dans une réserve presqu'imperceptible, mais dont un secret instinct donnait au vieillard la mesure de la ténacité.
Souvent l'aiguille de la jeune fille, dont elle se servait à ravir, pour broder, sur la soie noire, des oiseaux de couleurs éclatantes, s'arrêtait brusquement, et le regard de M"« de Saint-Till prenait alors cette fixité qui dénote que la pensée est tellement absorbée par des objets lointains, qu'elle perd absolument la conscience de ceux qui frappent le regard.
On devine que daiis ce cas, franchissant l'espace,
Marguerite songeait à l'absent dont elle avait juré d'attendre le retour.
Bientôt la voix de d'Avilar se faisait entendre :
— A quoi songez-vous, ma belle fiancée ?
A ce dernier mot, Marguerite tressaillait comme si elle eût été brusquement éveillée, et répondait invariablement par un innocent mensonge, afin de ne pas prononcer le nom de Rodrigue.
Ce nom ne sortait que des lèvres de la comtesse, et d'Avilar tout en l'entendant prononcer avec un calme complet, savait aussitôt, fort diplomatiquement, mettre la conversation sur un autre sujet. L'éloignement de Rodrigue lui donnait du reste une grande quiétude, qui avait momentanément tempéré son impatience, et il comprenait assez qu'il ne fallait rien brusquer pour se contraindre, sans trop d'efforts, à ne pas montrer un excès d'empressement dans l'accomplissement de ses rêves amoureux.
Néanmoins, au bout de quelque temps, sa passion domina sa volonté, la crainte d'être surpris par la mort, dont les coups sont parfois aussi foudroyants qu'inattendus, s'empara de lui, et rien que l'idée de devoir quitter la vie sans avoir pu s'enivrer de la possession de la belle jeune fille qui s'était solennellement engagée à devenir sa femme, lui fit prendre la résolution de tâcher le plus possible de hâter les choses sans les brusquer.
Dès cet instant, il redoubla de soins et de prévenances envers Marguerite, affectant, vis-à-vis de la comtesse, d'avoir chaque jour une amitié plus grande pour la jeune fille.
Ses discours concouraient également au but qu'il poursuivait.
Il parlait d'avenir, faisait des projets et un soir alla
même jusqu'à aborder le chapitre du voyage de noces, déclarant que tout en étant déterminé à suivre complètement les inspirations de sa chère Marguerite, il donnerait la préférence à Cannes et aux iles d'Hyères, sur toute autre localité.
A ces mots la comtesse se récria :
— Vous n'y songez pas, d'Avilar, et je ne vous laisserai pas faire ; je n'ai nulle envie de voir cette chère enfant nous revenir à moitié cuite.
— Au mois de mars, répliqua Rodolphe, fixant ainsi, pour la première fois, l'époque à laquelle il désirait ardemment que la cérémonie eût lieu.
A ces mots, la comtesse et sa petite-fille relevèrent vivement la tète.
— Comment! reprit M'"® de Saint-Till, au mois de mars? mais à cette époque Marguerite n'aura pas encore quitté le noir et je suis certaine que pas plus que moi elle ne désire que son mariage ait lieu tant qu'elle sera en grand deuil.
D'Avilar s'attendait d'avance à cette objection, aussi s'était-il préparé à y répondre :
— Un mariage comme le nôtre n'est point un mariage ordinaire, mes chères amies, reprit-il. Mon plus cher désir est qu'il se fasse dans des conditions spéciales de tranquillité et de discrétion que comportent les circonstances. Songez que nous accomplissons le vœu d'un mourant, et que par conséquent il serait fort illogique d'ajourner, à cause de son décès, la réalisation de la plus importante de ses dernières volontés.
Ce raisonnement ne manquait pas d'une certaine logique et il aurait pu prévaloir, si les futurs eussent été deux êtres jeunes et beaux, dans l'union desquels chacun n'eût pu voir qu'un bonheur de plus ici-bas, mais
dans les conditions où se trouvaient la jeune fille et l'ancien négrier, dont l'impatience fébrile ne pouvait être soupçonnée par personne, ses paroles devaient demeurer sans effet.
En outre, à Tinsu du vieillard, l'époque du singulier mariage imposé parle comte Albert, avait été discutée par la grand'mère et la petite fille, qui avaient décidé formellement qu'il ne serait célébré, en tous cas, qu'après la fin du grand deuil de Marguerite, c'est-à-dire vers le mois d'août.
Depuis, Marguerite s'était engagée vis-à-vis de Rodrigue à prolonger encore ce délai, ce qui fait que d'Avilar devait rencontrer chez les deux femmes une résistance complète,
— C'est justement parce que vous en convenez vousmême, parce que votre mariage ne sera point un mariage ordinaire, mon cher d'Avilar, qu'aucune raison ne doit nous eihpècher de respecter certaines convenances qui résultent de la mort de mon pauvre fils. Ma maison vous est ouverte, vous pouvez y voir Marguerite à toute heure, votre couvert est toujours mis à ma table, depuis le départ de Rodrigue vous dinez ici quatre ou cinq fois par semaine, Marguerite s'est engagée à devenir votre femme, elle tiendra sa promesse, sa piété filiale est trop grande pour que vous puissiez en douter un seul instant, que vous faut-il de plus }
— Bien, bien, ma chère amie, reprit l'ancien négrier, en s'efForçant de rester calme à cette déclaration formelle de M"' de Saint-Till, qui ruinait momentanément ses plus chères espérances et ajournait à une époque si éloignée l'assouvissement de ses ardents désirs; vous parlez d'or, mais convenez que je si ne témoignais aucun empressement, Marguerite serait en droit
de s'en étonner et d'en conserver peut-être une rancune toute féminine contre moi.
— Tranquillisez-vous sous ce rapport, d'Avil, Marguerite est une fille raisonnable qui apprécie les choses comme elles doivent l'être, et vous n'avez à redouter d'elle aucune arrière-pensée, car elle ne pourra que vous savoir gré d'avoir complètement respecté la douleur et le recueillement que lui inspire la perte de l'être vénéré et si cher que nous pleurons.
Insister eût été maladroit et inutile.
D'Avilar le comprit et se résigna.
N'avait-il pas déclaré tout d'abord à la comtesse que son mariage avec Marguerite ne pouvait être et ne serait qu'une sorte de paternité dont l'amour demeurerait coDiplètement étranger, se résumant, pour lui, à une intime protection, plus efficace et plus complète et, pour Marguerite, à une sorte de stage de la vie, dans toute la plénitude des devoirs qu'elle impose à celles qjii prennent le titre d'épouse.
Après un tel programme, il était impossible, sans se trahir, ce qui — le testament du comte ayant été brûlé — pouvait tout compromettre , de paraître déterminé à hâter les choses et à ne pas accepter complètement la situation avec ses délais forcés, si rigoureux qu'ils pussent être.
Lorsqu'après cette conversation d' Avilar quitta l'hôtel de la comtesse :
— Quel supplice 1 se dit-il, et que faire pour modifier les choses , car je sens bien qu'attendre cette époque si lointaine encore sera pour moi une torture de chaque heure, de chaque minute.
Quelques jours se passèrent sans incident nouveau.
Un matin on apporta plusieurs lettres à l'ancien négrier.
L'une d'elles devait lui causer un émoi dont on ne peut se faire une idée qu'après en avoir pris connaissance.
ElJe était ainsi conçue :
a Brimrose Hill Road, London, N. W.
« Mon cher ami,
« Lorsque je vous ai révélé le nom du meurtrier du comte Maximilien de Saint-Till, votre père, et dévoilé son infâme conduite envers celle qui vous a donné le jour, je ne croyais plus revoir l'Europe. Mistress Arabelle, ma chère femme, en a décidé autrement ; prise subitement de nostalgie, elle m'a ramené à Londres d'où je vous écris, en me mettant à votre disposition complète, au cas où vous voudriez agir contre d'Avilar à qui je n'ai pas pardonné la tentative de meurtre à laquelle je n'ai échappé que par miracle. Ma délation serait sans excuse si mon ancien ami ne m'avait pas jeté à la mer, mais je crois que ce fait me justifie complètement, et je vous prie de croire autant à mon dévouement et à mon amitié qu'à ma profonde estime.
« William Dawis. »
Pendant un instant Rodolphe fut atterré.
Ainsi, cette lettre n'était pas la première que William adressait à Rodrigue.
Et celui-ci savait tout.
Il le savait en partant pour la Louisiane, Rodolphe ne pouvait en douter, et le fils du capitaine croiseur Maximilien de Saint-Till s'était éloigné sans qu'un
mot, sans qu'une simple allusion pût faire comprendre
d'Avilar que son terrible passé lui avait été révélé.
Certes Rodrigue lui devait beaucoup, mais que ne devait-il pas aussi à la mémoire de ceux dont la mort, causée par Rodolphe, l'avait fait orphelin.
Sans pouvoir se douter de ce qui se tramait contre lui depuis que Rodrigue était Compagnon du Glaive, d'Avilar frémit en se disant qu'évidemment la conduite de celui à qui, en altérant le testament du comte Albert, il avait enlevé sa fiancée, devait cacher une vengeance implacable, qui le frapperait tôt ou tard.
Heureusement que le sort le protégeait encore en ayant fait tomber entre ses mains la lettre de William Dawis qu'il avait ouverte avec les siennes, sans même se douter qu'elle ne lui était pas adressée.
Continuant à analyser la situation, d'Avilar se dit encore que le départ de Rodrigue pour la Louisiane ne pouvait avoir pour motif que la révélation que lui avait adressée William Dawis, révélation dont la seconde lettre de ce dernier révélait l'existence.
Dans de telles conditions, il fallait à toux prix hâter le dénouement.
Une fois l'époux de Marguerite, il pourrait prendre sur sa femme une telle influence qu'au besoin elle se verrait forcée de mettre le pouvoir qu'elle exerçait sur le fils du capitaine Maximilien, complètement au service de son mari.
Le plus pressé était donc de faire revenir les deux femmes sur leur détermination.
En se persuadant de cette vérité, d'Avilar ne se faisait aucune illusion sur la durée du voyage qu'avait entrepris Rodrigue.
Du moment où la seconde lettre de William Dawis
lui avait révélé les crimes que Tancien négrier avait commis envers le capitaine Maximilien et la passagère du Chantier, d'Avilar comprit que Rodrigue en allant à la Louisiane n'avait d'autre but que de ramener Dawis en Europe afin de pouvoir venger le comte et la comtesse.
L'effroi lui faisait voir clair, et il précisait la situation avec une justesse admirable.
Sous l'empire de toutes les réflexions graves qui naissaient en foule dans son esprit, depuis le matin, il alla dîner à l'hôtel Saint-Till.
Gabriel était au mieux avec son tuteur.
Rodolphe se disait qu'il trouverait sans doute en lui un allié.
Aussi, lorsqu'il crut le moment opportun, s'empressat-il de reparler de ^on mariage.
Le jeune comte, qui dtnait le moins possible avenue du Roule, depuis que son couvert était mis rue des Vignes tousles jours, écoutait d'un air distrait, car sa pensée était près de Madeleine qu'il avait hâte de rejoindre dans une avant-scène du Palais-Royal, qu'il avait louée le matin même pour l'offrir à la courtisane.
Lorsqu'il allait au théâtre, le jeune comte avait la pudeur de se cacher au fond d'une loge sombre.
C'était la seule concession qu'il faisait au deuil qu'il portait.
Quant aux fêtes, on sait qu'il n'en manquait aucune, en se disant pour excuse :
— Cela ne m'empêche nullement de vénérer la mémoire de mon père, et c'est justement parce que mes regrets sont très profonds, qu'il me faut tâcher de me distraire.
— Mes amis, poursuivit d'Avilar, si je reviens sur ce
sujet, c'est que depuis quelques jours mon sommeil a été troublé par les rêves les plus terribles et que, malgré tous mes efforts pour le chasser loin de moi, un sombre pressentiment s'est emparé complètement de mon esprit ; oui, quelque chose me dit que mes jours sont comptés, que je vais atteindre bientôt la limite inconnue du chemin de la vie, que mon heure approche et qu'il faut me hâter d'accomplir les volontés suprêmes de notre cher Albert qui, sans doute, de là-haut m'adresse l'avertissement terrible qui me fait vous dire : Au nom de votre fils, comtesse, au nom de votre père, m£^ chère Marguerite, au nom du plus cher de mes amis: Hâtonsnous.
M"® de Saint-Till avait été très émue par ces paroles, Marguerite était devenue anxieuse, car l'émotion de sa grand'mère lui faisait douter de son appui ; quant à Gabriel, il avait à peine compris.
Entre l'amitié qu'elle avait vouée à Rodolphe et le culte de la mémoire d'Albert de Saint-Till, la comtese oubliant ce qui avait été définitivement arrêté entre Marguerite et elle, lui dit :
— Eh bien, mon enfant, c'est à toi de répondre. Aussitôt la jeune fille comprit le danger.
— M. d'Avilar est ce soir en proie à des idées sombres, mais je suis certaine que Dieu lui réserve encore de longs jours, répondit-elle, après un moment de réflexion.
— Hélas ! soupira l'ancien négrier, je le voudrais pour vous protéger, Marguerite.
— Votre protection m'est certainement fort précieuse, mon tuteur, mais je ne suis pas seule ici-bas. Il a été convenu que nous ne parlerions plus de mariage tant que mon deuil ne serait pas fini, au nom de la
mémoire de mon père que vous invoquiez tout à l'heure, je vous prie de ne rien changer à cette convention.
— Je suis malheureusement juge et partie dans la question, chère enfant. Le comte, en mourant, m'a légué le devoir de vous donner mon nom ; pour mon repos dans ce monde et dans l'autre, il faut que j'accomplisse sa volonté, et, je vous l'affirme encore, pour que je puisse le faire, nous n'avons pas de temps à perdre,
Marguerite voulut l'interrompre.
— Laissez-moi poursuivre, ma jeune amie. Ce n'est pas un époux, mais un second père qui s'offre à vous. Notre mariage ne peut vous empêcher de donner à celui qui n'est plus, tous les regrets que vous inspire sa perte. Je vous le répète, mes jours sont comptés, laissezmoi vous consacrer entièrement ceux dont je puis disposer encore.
Et se levant, il alla prendre les mains de M™* de Saint-Till en ajoutant :
— Ma chère comtesse, je vous en conjure, joignezvous à moi pour dissiper les scrupules de cette chère enfant. Notre mariage se fera sans bruit, sans éclat, nous ne le publierons même que plus tard, si vous l'exigez, c'est-à-dire non pas après votre deuil, mais après ma mort.
Depuis un instant, des larmes avaient envahi les yeux de M"* de Saint-Till.
— Non, non, c'est impossible ! s'écria-t-elle.
— Mais, pourquoi ?
— Oui, pourquoi? demanda à son tour la comtesse, subissant l'influence des hypocrites discours du vieillard.
Marguerite ne pouvait révéler à personne le serment qu'elle avait fait à Rodrigue, c'est-à-dire la véritable cause de son refus.
— Tout le monde est donc contre moi, s'écriat-elle.
— La raison nous l'ordonne, l'autorité que m'a donnée sur vous votre père, m'en impose impérieusement le devoir.
— Tous, tous ! reprit la jeune fille.
Et jetant un regard humide à Gabriel :
— Toi aussi, sans doute.
— Moi 1 je te vois pleurer, petite sœur, cela me suffit et je me range à tes côtés, répliqua sans hésiter le jeune comte.
— Gabriel ! interrompit d'Avilar.
— - Pardonnez-moi, mon bon, mon excellent tuteur, reprit l'amant de la Cagnotte, mais les larmes de Margot me font trop de mal pour que je ne vous conjure pas avec elle, vous et grand'mère, de ne pas exiger que ma sœur s'appelle immédiatement M"* d'Avilar. Voyons, bonne maman, rassure avec moi notre ami, je t'en prie, il se trompe, rien ne le menace et Margot se désespère.
— Gabriel a raison, d'Avil.
— Oh ! le petit serpent, se disait ce dernier avec rage, si je pouvais l'écraser. Vous réfléchirez, reprit-il à haute voix, mais, je vous le répète, le temps presse. A demain.
Et il sortit afin de cacher sa colère.
Gabriel n'avait pas hésité à prendre le parti de sa sœur, même contre d'Avilar, car il ne pouvait nullement se douter de la gravité de son intervention, l'existence de l'amour du vieillard n'étant même pas soupçonnée par lui.
Il est vrai que s'il avait su toute la vérité, la conduite de Gabriel eût été la même ; car son amitié sincère pour Marguerite était une de ses rares qualités.
Marguerite et lui n'eurent pas grande peine à ramener la comtesse à sa première idée, et il fut bien arrêté qu'on ne céderait pas aux désirs de d'Avil, lequel était évidemment sous l'empire de sombres pensées, dont il avait exagéré énormément l'importance.
Pendant que la grand'mère et ses deux petits-enfants se mettaient d'accord, l'ancien négrier réfléchissait en maudissant la destinée.
— Ainsi, se dit-il, j'ai tué le comte Albert, j'ai éloigné Rodrigue, j'ai fait consentir Marguerite, j'aurais raison d'elle avec la comtesse, dont je ferais ce que je voudrais; en un mot, je touche au but, à ce but qu'il faut que j'atteigne immédiatement, et voilà un nouvel obstacle qui se dresse devant moi : la chevalerie fraternelle de Gabriel? Que faire? L'éloigner aussi, mais comment ?
Le lendemain il n'avait pas encore trouvé, lorsque tout à coup un nom. traversa sa mémoire :
— Antonia !
Depuis plusieurs mois Gabriel avait révélé à d'Avilar ses relations avec Gredinette, mais il n'avait pas songé à lui raconter sa liaison nouvelle avec Madeleine de Berny, ce qui fait que l'alliance de Gredinette paraissait des plus favorables au vieillard.
Son plan fut fait immédiatement.
Il consistait à donner vingt mille francs à M™* du Percil, si celle-ci s'engageait à partir immédiatement pour Pau avec Gabriel et à y retenir un mois le frère de Marguerite.
Ne doutant nullement de l'acquiescement de la
l3o LES COMl>AGNONS DU GLAIVE.
pécheresse, Rodolphe sortit pour se rendre rue de Provence.
Gredinette était chez elle.
Le nom du tuteur de Gabriel lui étant parfaitement connu, dès que d'Avilar se fut nommé à Agathe, il fut introduit auprès d'Antonia.
— N'êtes- vous pas le tuteur de M. le comte Gabriel de Saint-Till, monsieur ? lui demanda Gredinette.
— Oui, madame, et c'est pour vous parler de mon pupille que je suis venu vous trouver.
— Soyez le bienvenu chez moi, monsieur.
Et d'un signe qui ne manquait pas de grâce, la rivale de la Cagnotte désigna un siège à ce visiteur inattendu, dont l'arrivée lui avait causé une certaine émotion , fort compréhensible, dans la disposition d'esprit où se trouvait M"® du Percil, depuis sa rupture avec le jeune comte.
— Gabriel m'a souvent fait l'éloge de votre beauté, madame, dit Rodolphe d'un air aimable, après s'être assis, mais je dois vous rendre cette justice, qu'il est resté bien au-dessous de la vérité. Permettez à un vieillard de vous le dire avec une entière franchise et sans aucune flatterie : vous êtes ravissante.
L'œil de Mélie Lataupe s'alluma sous ce compliment, qu'elle reçut du reste avec le sang-froid que peut seule donnera une jolie femme la connaissance de sa valeur.
D'Avilar, en entamant la conversation de la façon la plus aimable pour M"® du Percil, n'avait d'autre but que de conquérir de prime abord toutes les sympathies de celle-ci, afin de la rendre souple comme un gant.
— Je vous remercie, monsieur, le compliment me
LES VIVEUSES DE PARIS. l3l
flatte, et je ne vous cacherai pas que je suis ravie de me l'être entendu adresser par vous, mais...
— Oui, je comprends, interrompit l'ancien négrier, vous vous dites que je ne suis pas venu chez vous rien que pour vous faire Téloge de vos charmes et que ma visite doit avoir un autre but.
— Précisément, monsieur.
— Aussi , madame , vais-je m'expliquer sans plus tarder. Aimez-vous les voyages?
— Cela dépend.
— : Connaissez-vous le Midi ?
— Non.
— Cela se trouve à merveille.
— Ah I Pourquoi ?
— Parce que j'ai l'intention de vous offrir un petit voyage à Pau.
— Vous, monsieur >
— Moi, madame. Or, vous devez savoir que Pau, l'hiver, est une ville fort agréable.
— J'en ai entendu parler.
— Fort bien, et j'en suis ravi, car vous consentirez sans doute à me rendre le service que je viens réclamer de votre obligeance et de l'affection que vous portez à mon pupille.
— C'est de la part de Gaga, que vous venez, monsieur? s'écria Gredinette, qui aussitôt se reprit, en ajoutant : de Gabriel, veux-je dire.
— Non, madame, mon pupille ignore absolument ma démarche.
— Nous sommes brouillés, interrompit la courtisane.
— Brouillés, répéta d'Avilar, avec qui?
— Mais avec Gabriel.
l32 LES COMPAGNONS DU GLAIVE.
— Je l'ignorais absolument ; et depuis quand ?
— Depuis quelques jours. Il m'a plantée là pour une vieille; la doyenne, M™' Tout-le-Monde ou la Cagnotte, si vous préférez.
Et pendant quelques minutes Gredinette se répandit en invectives contre sa rivale, avec une volubilité qui n'égalait que la grandeur de l'irritation qui perçait dans ses paroles.
Rodolphe, qui l'écoutait à peine, la laissa terminer sa tirade.
Une seule pensée l'absorbait complètement depuis quelques instants :
— Ma démarche est inutile !
— Qu'en dites-vous, monsieur > demanda M™* du Percil, en terminant.
— Je dis que si le portrait que vous venez de me faire de votre rivale est exact, vous ramènerez d^un mot le volage à vos pieds, répondit Rodolphe à tout hasard.
— Je l'espère encore, malgré tout, mais il me fuit, m'évite, ne vient pas aux rendez-vous que je lui donne, sans même m'envoyer un mot, pour me dire de ne pas l'attendre.
D'Avilar n'était pas venu rue de Provence dans le but d'écouter les doléances de M"* du Percil, on le sait.
— Je plaiderai votre cause, ma charmante amie ; comptez sur moi, dit-il en se levant.
— Oh ! que vous êtes bon ! Car vous ne savez pas, je Taime ! Oui, je ne croyais avoir pour lui que de la sympathie, avant, mais maintenant que je sais qu'il est près d'une autre, je veux le ravoir à tout prix.
^— Il reviendra.
LES VIVEUSES DE PARIS. l33
Et, prenant la main de Grcdinette, d'Avilar Teffleura de ses lèvres, en ajoutant :
— Au revoir, madame. •
— Au revoir, monsieur. Ah I ramenez-le-moi, et ma reconnaissance sera sans bornes.
Puis, brusquement :
— Mais ce voyage? ajouta M"® du Percil.
— Il est inutile que je vous en parle en ce moment. Nous reprendrons cette conversation, si vous le voulez bien, dès que Gabriel vous sera revenu repentant et soumis. Au revoir et bon courage !
— Au revoir.
D'Avilar gagna la salle à manger, reconduit par Gredinette.
En ce moment, le timbre de l'antichambre retentit deux fois de suite.
— C'est mon tapissier, dit Antonia.
— A bientôt, chère madame.
Et d'Avilar s'inclina.
En ce moment Agathe ouvrit la porte du carré et Gredinette celle de la salle à manger.
D'Avilar et Polyte se trouvèrent face à face.
Le tuteur de Gabriel passa devant l'amant de M"* Paméla sans même le regarder; du reste, l'élégance relative de Polyte le changeait assez pour que l'ancien négrier, s'il eût attaché la moindre importance au tapissier annoncé par Gredinette, ne reconnût pas en lui le chevalier de la Belle-Cravate, son ancien complice ; mais Polyte, chez lequel tous les visiteurs de Mélie Lataupe éveillaient une instinctive jalousie, enveloppa le négrier dans un regard scrutateur, qui lui inspira immédiatement cette réflexion :
l34 LES COMPAGNONS DU GLAIVE.
— Je connais ce paroissien-là, c'est sûr, mais où diable Tai-je vu ?
Gredinette ferma la porte sur l'ancien négrier, et dit à Polyte :
— Je t'attendais impatiemment.
Il la suivit et s'assit dans le salon à la place qu'occupait d'Avilar quelques instants auparavant :
— Ta commission est faite, dit-il.
— Tu viens du café Anglais?
— J'en sors.
— Qu'as-tu appris ?
— Minute. Pourrai-je te demander d'abord quel est le vieux qui sort d'ici ?
— Pourquoi ?
— Réponds toujours.
— C'est M. d'Avilar, le tuteur du comte Gabriel de Saint-TilL
— Tu en es sûre >
— Parfaitement sûre.
— C'est singulier.
— Parleras-tu, curieux?
— M'y voici. En arrivant au café Anglais, où tu m'avais envoyé tout à l'heure, j'ai demandé M. Joseph, le garçon.. Il n'a pas tardé à arriver. Je lui ai glissé dans la main, de ta part, le louis que tu m'avais donné pour lui et je lui ai demandé si le Saint-Till venait souper tous les soirs.
— Bien, après.
— M. le comte n'est plus venu ici depuis qu'il y a soupe avec M"'® du PerciL
— Ah I interrompit Gredinette.
— Je te répète là les paroles mêmes de Joseph.
LES VIVEUSES DE PARIS. l35
Puis, revenant à sa première idée, Polyte fit tout haut la réflexion suivante :
— J'ai vu cette tète-ià quelque part.
— Quelle tète ?
— La tète du vieux qui m'a croisé dans ton antichambre.
— Mon Dieu, que tu es ennuyeux. Revenons à Joseph.
— M'y voilà. — Non, a-t-il ajouté, il parait que le jeune homme a changé son fusil d'épaule. — Parbleu I je sais, lui dis-je, la Cagnotte! — Oui, M"« de Berny, ils se gênent un peu pour le duc, on a parlé de ça cette nuit dans un souperoù étaient M, d'Arteville et M"' Olympe. — Parfaitement, parfaitement, lui dis-je encore, histoire de l'encourager à se délier la langue. — Ils s'amusent chez eux, parait-il, car il y a une grande soirée demain où ils iront tous, c'est Chevet qui fournit le souper, M. Finet l'a dit à M. Gaston. — Chez M. de Saint-Till? demandai-je. — Non, chez M™' de Berny, chez la Cagnotte, me répondit-il. On jouera, on dansera, ça sera très chic. — J'en savais assez et je suis accouru tout te dire.
— Une soirée ! répéta Gredinette.
Et elle resta songeuse.
De son côté, Polyte ayant satisfait la curiosité de Mélie, fouillait dans ses souvenirs.
Tout à coup il se leva en s'écriant :
— J'y suis, le cocher du Grand-Cerf, l'homme aux partagas et à la fine Champagne ! le capitaine de Bernard, parbleu.
On a peut-être oublié que chez le marchand de vin où d'Avilar, portant un manteau de cocher, des lunettes bleues et une perruque rouge, avait entraîné Polyte
l36 LES COMPAGNONS .DU GLAIVE.
après l'arrivée des sergents de ville, au bal du Grand- Cerf, qu'avaient mis en émoi M"« Paméla et celle que Polyte y appelait aussi la Taupe, sans doute en souvenir de Mélie, le porte-cigare du cocher roux avait fait découvrir en lui, par Tami de Bernard, Thomme du parc de Neuilly.
Dès cet instant, Polyte avait dévisagé son interlocuteur d'une manière toute particulière, gravant son souvenir dans sa mémoire, de façon à pouvoir le reconnaître au besoin, mais en s'y prenant de manière à ce que d'Avilar ne pût nullement le soupçonner.
Le désir de se venger de Bernard l'avait emporté sur le reste, et pour atteindre cette vengeance, Polyte avait agi de telle sorte que d'Avilar se croyait à l'abri de toute reconnaissance à l'avenir, ce qui l'avait décidé à ne pas nier lorsque l'élève de son ancien matelot l'avait reconnu pour le mystérieux particulier qui l'avait chargé de la mission, toute de confiance, d'assommer à moitié Gabriel.
Mais une fois Bernard mort, souvent l'amant de Paméla avait désiré rencontrer d'Avilar, car un homme qui sait tirer cinq beaux billets de mille francs de sa poche pour faire faire un mauvais coup, est une relation précieuse pour tous les Polyte du monde*.
L'exclamation de son premier amant n'avait pas tiré M"® du Percil de sa rêverie.
— A quoi penses-tu ? lui demanda le faux tapissier, dans le but de ramener bientôt la conversation sur d'Avilar.
— Je pense que je voudrais aller demain à la soirée de la Cagnotte, répondit-elle.