LE COMTE DE GABIAN
Trois jours après, de même que la nuit du bal masqué qui n'avait d'autre but que de préparer Tenlèvement d'Antonine, Thôtel de la rue des Vignes resplendissait de lumière.
Un diner de vingt couverts avait commencé la soirée.
Malgré l'opinion qu'avait émise Julio Chez Olympe, le duc d'Ambre figurait au nombre des convives.
Le vieillard eût trouvé d'un goût déplorable de sembler ne pas accepter carrément la situation, et après avoir pris l'avis de Gabriel, dont la moindre parole était un ordre pour elle, Madeleine, sur la déclaration du jeune comte que le duc ne pouvait éveiller aucune jalousie en lui, l'avait invité d'abord, puis placé, par déférence, à sa droite, tandis que de Saint-Till était à sa gauche, ce qui avait fait dire à Gaston d'Arteville, à la grande joie d'Olympe :
— Voilà Madelon entre le passé et le présent.
Finet et de Limours versaient à Yanka le bordeaux et le Champagne.
On se préparait généralement à passer gaiement la soirée, que devaient remplir une sauterie et un baccarat monstre.
Vers dix heures, les autres invités commencèrent à arriver.
La table du dîner ayant élé enlevée, tout le rez-dechaussée fut mis à la disposition des danseurs.
Le premier se travestissait en salles du souper, qui devait avoir lieu vers le milieu de la nuit.
Et enfin, la table de baccarat était dressée au second, dans un salon situé entre le fumoir et le cabinet de toilette de Madeleine.
Une carte de visite fut apportée au duc par un valet.
Immédiatement d'Ambre se dirigea vers l'antichambre, sur le seuil de laquelle l'attendait un ami.
— Vous voyez, mon cher duc, que le désir que je vous exprimais d'assister à cette fête était sérieux, puisque j'use de la permission que vous avez bien voulu me donner de venir vous demander, afin que vous me fassiez l'honneur de me présenter à la dame de la maison, dit cet ami à d'Ambre, en lui serrant la main.
— Venez, mon cher baron, j'ai prévenu M"* de Berny, qui sera enchantée de faire votre connaissance.
Quelques instants après le duc présentait le nouveau venu à la Cagnotte.
— M. le baron Contran de Frontagne.
— Soyez le bienvenu, monsieur, dit Madeleine. Quelques instants après le souper arriva, escorté par
des marmitons et quatre ou cinq domestiques de louage.
Parmi eux se trouvait un homme légèrement courbé, portant une perruque noire et des lunettes bleues.
se mit immédiatement à faire son service comme les autres, mais affectant de préférer passer les plateaux de rafraîchissements qui commençaient à circu-
LKS VIVEUSES DE PARIS. Il3
1er, que d'aider ses compagnons à dresser le couvert.
Son plateau à la main, cet homme pouvait se rendre dans toutes les pièces de l'hôtel, sans éveiller l'attention de personne.
Après avoir traversé deux fois la salle de bal, il alla droit à M. de Frontagne, qui, le voyant se diriger vers lui, s'isola immédiatement d'un groupe dont il faisait partie.
L'homme à la perruque s'arrêta devant lui.
Et tout en prenant un sorbet sur le plateau qui lui était présenté, à ces mots que le domestique lui adressa à voix basse :
— Il n'est pas venu ?
M. de Frontagne répondit de même :
— Non, mais il viendra.
Aussitôt ils se séparèrent, le baron pour se mêler à la foule, et l'homme à la perruque pour aller chercher un autre plateau dans l'office.
Vers minuit on annonça :
— M. le comte de Gabian, M"*® Antonia du PerciL Personne n'y fit attention, sauf Gabriel et Madeleine. Et tous les deux se dirigèrent vers la porte par laquelle venaient d'arriver Gredinette et son cavalier.
Celui-ci, très correctement mis, la boutonnière ornée d'une rosette multicolore, cravaté de blanc et ganté de frais, avait un air guindé tout particulier, ce qui n'empêchait pas sa physionomie de déceler une sorte de résolution naturelle qu'affirmaient le rictus de ses lèvres et l'expression dure de ses regards hardis.
Ajoutez à ces détails une frisure exagérée, et vous devez comprendre que transformé de cette façon, nul n'aurait pu reconnaître dans ledit comte de Gabian, Polyte, le premier amant de Mélie Lataupe.
Quant à celle-ci , Texpérience qu'elle avait faite à ses dépens, au bal d'Olympe, sur l'influence du bon goût dans l'effet des toilettes, lui avait profité, car elle était adorablement habillée, sans éclat, mais de façon à satisfaire les plus exigeants et à faire valoir tous ses charmes.
Voulant lutter plus sérieusement que jamais, Gredinette s'en était tout bonnement rapportée à une couturière des plus habiles, laquelle avait fait merveille.
De Saint-Till alla au-devant de Polyte.
— C'est lui! murmura Gredinette.
L'amant de M"® Paméla fit bonne contenance, car il se doutait parfaitement qu'il retrouverait dans ce comte de Saint-Till, dont il entendait tant parler depuis trois jours, le jeune homme qu'il avait dévalisé avec Bernard, dans les Champs-Elysées i.
Aussi l'aplomb étant une des qualités les plus robustes de Polyte, il dit d'une voix ferme à Gabriel avec un sourire :
— Permettez-moi, monsieur le comte, de vous remercier de l'invitation que vous avez bien voulu me faire l'honneur de me faire envoyer par M™" de Berny, à la prière de M. d'Avilar, votre tuteur.
— En effet, j'ai mis un grand empressement à satisfaire M. d'Avilar, mais je dois vous avouer franchement, monsieur le comte, que je ne m'attendais pas à vous voir accompagné par madame, répondit de Saint-Till d'un ton sec.
— J'avais à vous parler, interrompit Gredinette, et étant sûre de vous trouver ici, j'ai prié M. de Gabîan de vouloir bien me conduire à cette soirée.