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I. Voir Un dernier amour

LES VIVEUSES DE PARIS. iSy

— C'est évidemment une fantaisie comme une autre, mais je doute fort que le comte t'envoie une invitation, hasarda Polyte.

— C'est évident, mais si je connaissais un invité, et si cet invité consentait à m'y mener, ma reconnaissance pour lui serait sans bornes.

Ces derniers mots étaient suffisants pour éveiller l'attention de Polyte, tout en faisant parler en lui cette sourde jalousie de laquelle il subissait l'absorbante influence dès que Mélie parlait de savoir gré à n'importe qui, de la moindre des choses.

Il courba la tête sans répondre.

— Je ne vois personne à qui je puisse demander un tel service.

Depuis quelques secondes la tête de Polyte bouillonnait.

Le germe d'un projet bien vague encore, mais d'une ingéniosité réelle au fond, venait d'y naitre, l'embryon ne demandait qu'à se développer avec une vertigineuse promptitude.

— Tu m'as dit que le vieux de tantôt s'appelle?...

— M. d'Avilar, interrompit Gredinette.

— Et qu'il est le tuteur du comte de Saint-Till, n'est-ce pas ?

— Oui.

— - Sais -tu où il campe?

— Avenue du Roule, comme Gabriel, les deux hôtels, celui de la grand'mère de Gaga, la comtesse de Saint-Till et celui de son tuteur, M. d'Avilar, se touchent.

— Plus de doute ! s'écria Polyte, oui, oui, c'est bien cela.

Puis, sur un autre ton

l38 LES COMPAGNONS DU GLAIVE.

— Attends, attends, ma petite Mélie...

— Pardon, Antonia.

— Antonia, soit, le nom ne fait rien à l'affairé. Attends, attends, je tiens un fil, ne me le fais pas perdre, car il te conduira droit...

— Oùça>

— A la soirée de la Cagnotte, demain soir.

Gredinette haussa les épaules.

— Tu en doutes ? demanda Polyte sur Un ton de reproche.

— Tu es fou !

— Je te prouverai le contraire. Prends la plume et écris.

— A Gabriel ?

— Mais non, au d'Avilar, au vieux.

— Et quoi ?

— N'importe, pourvu qu'il soit ici à cinq heures.

— Tu es fou, te dis-je.

— Sacrebleu non, écris, mille tonnerres, et tu verras, si je puis jaspiner cinq minutes avec cette vieille branche, tu iras où tu veux aller, je te le jure, foi de Polyte, je te le jure sur nos amours d'autrefois, sur l'espérance que tu m'as donnée.

— Polyte, interrompit M"® du Percil avec une dignité superbe.

— Oui, ne parlons pas de ça, je sais, des bêtises, quoi, malgré que... enfin pour l'instant ça suffit, et qu'est-ce que je demande, moi ? me mettre en quatre, en huit, pour te faire plaisir, c'est pas un crime, pas vrai; eh bien, prends la plume et avec confiance, je ne te dis que ça !

Tout cela fut débité avec un ton de persuasion telle qu' Antonia fut ébranlée.

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— Soit, dit-elle.

Et elle alla s'installer devant un petit meuble en bois de rose qui lui servait de bureau.

Pendant quelques secondes on n'entendit plus que le grincement de la plume sur le papier.

Comme toutes les personnes qui n'ont appris la calligraphie que fort tard, Gredinette avait la main lourde.

Quoiqu'émaillée de deux ou trois fautes d'orthographe, sa lettre n'était pas trop mal tournée :

« Monsieur,

« Après l'intérêt que vous avez bien voulu me témoigner, j'ose vous prier' de consentir à prendre la peine de revenir chez moi aujourd'hui môme. Depuis votre départ j'ai appris du nouveau et votre intervention me serait des plus utiles.

a Veuillez agréer, monsieur, mes sincères excuses pour le dérangement et croire à ma profonde et respectueuse reconnaissance.

« Antonia du Percil. »

Le tout, tracé d'une écriture bâtonnée, mais sur un vélin élégant, orné d'initiales voyantes, sans aucun attribut.

— Mets l'adresse et confie-moi ça. Le temps d'aller avenue du Roule et de revenir, avant une heure, tu auras la réponse.

— Voici, dit Gredinette au bout d'un moment, en remettant à Polyte la lettre pour d'Avilar, mais dis-moi d'abord...

— A mon retour. Un peu de patience.

Et il se dirigea vers la porte, qu'il franchit d'un pas hâté.

Pendant près d'une heure, Gredinette, qui consacra ce temps à faire une seconde toilette, dans le but de conquérir plus encore les bonnes grâces du tuteur de Gaga, au cas où Polyte réussirait ; résultat sur lequel ^me (ju Percil comptait assez, car elle connaissait l'amant de M"'' Paméla sur le bout du doigt, et savait que son audace n'avait pas de bornes.

Un coup de sonnette l'avertit de son retour.

— Victoire, le vieux va venir ! s'écria Polyte en rentrant.

— Quand ça ?

— Mais, tout de suite, car voici sa réponse : J'y vais. A peine avait-il prononcé ces mots que le timbre de

l'antichambre se fit entendre une seconde fois.

Polyte et Gredinette se trouvaient dans le salon.

La porte de la salle à manger n'était pas fermée.

Agathe passa pour aller ouvrir celle de l'antichambre.

— Je n'y suis pour personne, lui dit M°*« du Percil.

— Et, si c'est le d'Avilar, objecta Polyte.

— Comment, déjà ?

— Parbleu, les bidets de maître vont plus vite que les crevés de fiacre.

Agathe sourit.

— Oui, c'est lui! lança Gredinette à Polyte.

— Assieds-toi et laisse-moi faire, répéta-t-il. Rodolphe fut introduit par Agathe.

Polyte s'était dissimulé dans un coin, ce qui fait que le vieillard entra sans l'apercevoir.

Allant droit à Gredinette :

— Vous le voyez, j'accours, dit le tuteur de Gabriel, que puis-je faire pour vous >

— Vous pouvez rendre à M™« Antonia du Percil un très grand service, répondit Polyte, en s'avançant de Tair le plus gracieux en saluant d'Avilar.

La physionomie de ce dernier exprima un grand étonnement, et il interrogea Gredinette du regard, mais Polyte ne laissa pas à celle-ci le temps de prendre la parole.

— M. d'Avilar ne me reconnaît pas sans doute, reprit-il, j'ai été assez heureux pour lui rendre, avec un ami, mort depuis, très malheureusement, Bernard, un ancien matelot, un léger service. Vous ne m'avez vu que deux fois, monsieur, dans des circonstances...

— Je sais, je sais, interrompit le négrier, qui venait de reconnaître son interlocuteur, et qui se demandait si Gredinette ne l'avait point attiré chez elle pour le faire tomber dans un guet-apens.

— J'ai conservé de nos relations passagères le meilleur souvenir, monsieur d'Avilar, poursuivit l'amant de M"® Paméla d'un ton convaincu, et je vous suis entièrement et complètement dévoué. Vous devez être assez . surpris de me voir chez M"* du Percil, mais elle est ma soeur de lait, je lui suis très attaché, puis, le pauvre Bernard m'ayant fait son héritier, ma situation s'est améliorée et j'ai pu revoir mes anciennes connaissances, vous comprenez.

— Fort bien, mais cela. ne me dit pas pourquoi mademoiselle...

— Vous a écrit. C'est une idée à moi. J'ai appris aujourd'hui que vous êtes le tuteur de M. le comte Gabriel de Saint-Till et que par conséquent ce jeune homme n'a rien à vous refuser.^Or, M"' du Percil aie plus grand désir d'assister à la soirée que donne demain Mn»e de Berny, la nouvelle connaissance de

M. Gaga, comme on l'appelle ici, et rien ne lui serait plus facile de s'y rendre, si, parmi les invités de la vieille, elle trouvait un ami dévoué, presque un frère. Or, cet ami ce sera moi, si vous le voulez bien. Demandez à M. de Saint-Till une invitation pour M. Hippolyte Gabian, — c'est mon nom, ou du moins on me nomme ainsi dans le monde, sans doute parce que je suis né à Gabian, dans T Hérault, — et vous m'aurez énormément obligé ainsi que Mél..., ainsi que M"* Antonia.

— Mais...

— Je vous en prie, monsieur, ma discrétion vous est connue, jamais elle ne vous fera défaut, c'est vous dire que j'agirai de manière à ce que le service que je vous demande ne puisse vous causer aucun embêtement.

— Aucun ennui, aucun, interrompit Gredinette, qui, prisant fort l'idée de Polyte, s'empressa de policer son discours.

D'Avilar avait compris, mais il ne répondit pas immédiatement, car il se faisait, dans sa tête, un travail énorme.

Sa pensée dominante était que Polyte le tenait et que, quelle que fût son exigence, il fallait, avant tout, temporiser avec lui, car le complice de Bernard pouvait révéler à Gabriel que d'Avilar était l'instigateur du lâche attentat dont il avait été victime et éveiller ainsi par ricochet la méfiance de la comtesse et de Marguerite, de Marguerite qu'il perdrait sans retour peut-être, malgré toutes ses dénégations, malgré tout ce qu'il avait fait pour la posséder.

Cette idée seule le faisait trembler, car sa passion pour la jeune fille résumait toute sa vie ; ne remontaitelle pas au moment où le capitaine Maximilien l'avait

présenté à sa femme dans cette habitation des bords du Mississipi à laquelle il ne pouvait encore songer sans qu'un frisson ne fit vibrer tout son être?

Et cet amour que la nièce de la passagère du Chantier avait fait renaître aussi ardent que si la morte fût ressortie des flots aussi fraîche et souriante, après vingt années, que le jour où elle avait tendu la main à d'Avilar, pour la première fois; cet amour immense, éternel, Polyte pouvait le rendre à jamais impuissant et le laisser à jamais inassouvi, torture effroyable I

Ah ! le sort trahissait le vieillard. Après le complice des crimes lointains, William, qui venait de reparaître comme un fantôme vengeur, l'instrument de ses derniers forfait?, Polyte, se dressait inopinément devant luil

Ainsi, il avait inutilement jeté Dawis à la mer, la nuit du suicide de la belle comtesse à bord du Chantier, ainsi il avait vainement fait assassiner Bernard, ainsi, enfin, s'il ne cédait pas à Polyte, il aurait vainement aussi fait attaquer Gabriel dans les Champs-Elysées, volé et faussé le testament du comte Albert et vainement aussi causé sa mort.

Toutes ces pensées sinistres traversèrent son esprit en quelques secondes, mais, malgré ce bouleversement moral, usant de la force de caractère qui l'avait toujours soutenu dans les circonstances les plus périlleuses de sa vie, 'il fit en sorte que son visage ne dénotât aucune émotion, et il réussit si complètement à obtenir ce -résultat, que Polyte, qui l'enveloppait dans un regard des plus attentifs, fit la réflexion suivante :

— Décidément, ce gaillard-là est très fort.

D'Avilar se retourna vers Gredinette et s'asseyant à ses côtés, il lui dit :

— Vous désirez beaucoup aller à cette fête ?

— Plus que je ne puis le dire.

— Dans quel but ? Pouvez-vous me l'expliquer ?

— Mais dans le seul but qui puisse m'attirer chez la Cagnotte : Reconquérir Gabriel.

Un tel projet devait plaire à l'ancien négrier.

Par ses relations avec certain banquier de Bordeaux, nommé Alvarez, celui-ci étant très-lié avec d'Ambre, d' Avilar connaissait la Cagnotte de réputation et n'ignorait pas que le duc lui avait constitué une fortune assez considérable et qui, en tous cas, ne lui laissait aucune chance de la décider à s'éloigner de Paris pendant un mois, avec le jeune comte, moyennant une somme quelconque, s'il eût été tenté de risquer auprès de M"** de Berny, une démarche semblable à celle qu'il avait fait inutilement d'abord auprès de Gredinette.

Il maudissait cet état de choses et la rupture de Gabriel avec M™® du Percil, lorsque la lettre de celle-ci lui avait été remise par Polyte.

De son côté, ce dernier, dès qu'il était arrivé dans l'antichambre de l'hôtel de l'avenue du Roule où un valet lui avait dit d'attendre la réponse de d' Avilar, avait parfaitement reconnu l'hôtel dans lequel il avait bu du cognac et fumé d'excellents cigares en compagnie de Bernard et de son mystérieux ancien capitaine.

Sachant que le jeune homme attaqué par lui demeurait dans l'hôtel à côté, édifié par Bernard sur le passé de son capitaine, Polyte n'ignorait pas que d' Avilar avait été négrier, et il se doutait déjà que le pupille, c'est-à-dire Gabriel de Saint-Till et le jeune gandin qu'il avait assommé ne devaient faire qu'une seule et môme personne ; de là venait tout le sang-froid dont nous sa-

vons déjà qu'il devait faire preuve en reconnaissant sa victime au bal de la Cagnotte.

La marche des événements avait aussi permis à l'amant de M"® Paméla d'être complètement édifié sur le compte de celui sur lequel il avait jeté les yeux pour lever tous les obstacles qui se dressaient entre Mélie Lataupe et le seuil des salons de Madeleine de Berny.

Aussi n'avait-il pas hésité à poursuivre son plan, en se promettant de mettre tout en œuvre, c'est-à-dire de ne reculer devant rien, vis-à-vis de d'Avilar, pour obtenir son aide indispensable.

— Croyez-vous y arriver, croyez-vous que Gabriel se laissera émouvoir par votre vue ? reprit Rodolphe avec insistance.

— Je l'espère, et je ferai en sorte que cette vue lui soit le plus agréable possible.

— Et si elle vous ramène l'infidèle ainsi que vous l'espérez ?

— Mon plus vif désir sera de quitter Paris avec lui au plus tôt.

— Voilà votre idée de voyage qui revient tout natu - Tellement sur l'eau.

— J*en suis ravi. Un mois à Pau ou ailleurs à votre choix.

— Un mois, deux mois...

Ils avaient baissé la voix petit à petit.

Depuis quelques instants. Polyte n'entendait plus ce qu'ils se disaient.

Gredinette eût trouvé complètement inutile de lui révéler qu'elle n'aspirait qu'à fuir avec de Saint-Till, dès que celui-ci serait revenu.

— Le petit complot est-il terminé ? demanda l'assassin de Bernard d'un ton légèrement impérieux.

— M. d'Avilar consent, répondit Mélie.

— Oui, affirma l'ancien négrier, demain je vous enverrai une invitation à la soirée de M"* de Berny au nom du comte de Gabian.

— Du comte?... Au fait, pourquoi pas, je mettrai une rosette à ma boutonnière.

— Croyez-vous qu'il saura se conduire de façon à ne pas faire d'esclandre? demanda tout bas d'Avilar à Antonia.

— Je vous en réponds, répondit-çlle de même avec assurance.

D'Avilar se leva :

— Comptez sur moi.

Et il se dirigea vers la porte.

Gredinette se disposa à le reconduire.

— Restez, ma chère Antonia, lui dit Polyte en lui faisant un clin-d'œil.

Et il suivit l'ancien négrier.

Arrivé dans l'antichambre :

— Exécutez- vous et je serai muet comme une carpe, foi d'Polyte, reprit ce dernier à voix basse.

^— Bien ! Pas un mot à personne et ma reconnaissance...

— Nous causerons de cela plus tard, pour l'instant dix louis me suffiront.

— je les joindrai à l'invitation.

— Ça c'est bien. Voyez-vous monsieur d'Avilar, ou je me trompe fort, ou je suis convaincu qu'un homme comme vous doit toujours avoir un homme comme moi sous la patte.

L'ancien négrier sembla frappé par cette idée. .

— Peut-être, dit-il, sois discret d'abord et attends.

— Un hareng-saur à la montre d'un marchand de vestiges *, quoi ! Compris et convenu.

Polyte referma la porte de l'appartement sur d'Avilar, et s'empressa de rejoindre Gredinette.

. — Eh bien l qu'en dis-tu ?

— Tu es donc sorcier?

— Faut croire.

Gredinette s'apprêtait à adresser une foule de questions à Polyte, lorsque la visite d'une amie vint interrompre l'entretien.

L'assassin de Bernard s'empressa de lui céder la place, et il courut chez un tailleur se commander un vêtement complet de soirée pour le lendemain.

D'Avilar vit Gabriel quelques heures après :

— Ah ! ça, cachottier, lii dit-il d'un ton enjoué, tu as donc rompu avec M"® Toto ?

— Net ; mais comment savez-vous ?

— Je ne sais pas, je suppose tout simplement.

— Et pourquoi supposez-vous, mon cher tuteur?

— Parce que je sais que demain M"* de Berny donne une soirée ; or, une personne qui m'est recommandée, le comte de Gabian, un gentilhomme de l'Hérault, désire y aller, et il m'a fait affirmer que cette dame ne pouvait rien te refuser. Voilà tout le mystère.

— Il est d'une simplicité biblique. Vous voulez une invitation pour le comte ?...

— De Gabian.

— Je vais vous la faire immédiatement.

Et Gabriel se mit à écrire.

!• Légumes.

148 LES COMPAGNONS DU GL^lIVE.

D'Avilar se demanda pendant ce temps s'il ne devait pas tâter le terrain afin de connaître exactement les chances qu'avait Antonia, mais la prudence lui recommandant d'être très circonspect dans les circonstances présentes, il se résigna à attendre les événements en se disant avec un mauvais sourire :

— Quoi qu'il arrive, n'ai-je pas Polyte ? Décidément, ce drôle a raison; un homme comme moi, doit toujours avoir un homme comme lui sous la main.

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