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LE GLAIVE CHEZ LA CAGNOTTE

Maintenant que noUs aVons fait connaître à la suite de quels événements Polyte et Gredinette étaient venus à la soirée de la Cagnotte, sous les auspices de d'Avilar, hâtons-nous d'y rentrer pour assister au drame émouvant dont le petit hôtel de la rue des Vignes devait être le théâtre cette nuit-là.

— A quelle heure soupera-t-on ? demanda de Limours.

— A minuit, répondit de Saint-Till.

— C'est un peu tôt.

— Oui, mais on ne commencera le jeu qu'après.

— C'est une bonne idée.

— Viens voir la table, c'est admirablement installé.

— Disant cela, de Saint-Till se leva et précéda le comte dans la chambre où sur une grande table à' rallonges avait été jeté un tapis vert divisé en plusieurs cases bordées d'un filet jaune, comme on en voit dans les cercles.

— Parfait 1 Je me sens en veine ce soir.

— Tant mieux, je te souhaite de gros bénéfices.

— Tout cet hôtel est charmant, je n'en connaissais que le bas, mais les moindres coins ont été ornés avec un soin des plus remarquables...

— Madelon a un goût exquis, ajouta de Saint-Till.

i5o le;s compagnons du glaive.

A côté de la salle de jeu se trouvait le cabinet de toilette.

La porte en était ouverte.

De Limours et Gabriel la franchirent machinalement.

Tout ce que le luxe peut offrir de plus charmant et de plus confortable y était réuni.

En outre, un tas de bibelots de tout genre étaient rangés sur tous les meubles.

Les deux jeunes gens se mirent à en passer la revue afin de tuer le temps, pendant qu'ils achevaient leurs cigares. ,

— Oh ! le joli revolver, dit tout à coup Achille en s'emparant d'un petit pistolet à six coups d'une coquetterie remarquable, monté sur ivoire émaillé.

— Prends garde, recommanda de Saint-Till, il est chargé.

— Je le vois bien. Quelle arme charmante!

— Et terrible, je l'ai essayée il y a trois jours ; les canons sont rayés et les projectiles qui se trouvent dans ces petites cartouches ont une force de pénétration étonnante.

Ils descendirent au rez-de-chaussée quelques instants après.

Revenons ici à l'instant où nous avons quitté les salons de la Cagnotte, c'est-à-dire quelques minutes après le renvoi de Gredinette.

Madeleine se disposait à raconter à Olympe l'exécution à laquelle elle venait de se livrer au détriment de sa rivale, lorsque l'entrée du comte Fabiani, qu'accompagnaient Antonine et un troisième personnage à la tête expressive, vint lui faire abandonner ce projet qu'elle oublia bientôt.

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— Que vous venez tard, cher comte I dit-elle gracieusement.

— Merci du reproche, car il me prouve que nous étions attendus avec une certaine impatience, répondit Fabiani.

Et désignant le personnage dont nous venons de parler :

— Le docteur Paolo Fabiani, mon frère, ma chère madame de Berny.

— Je vous suis profondément reconnaissante d'avoir bien voulu accepter mon invitation, monsieur.

— Julio m'a dit qu'il vous doit son bonheur, madame, il n'en fallait pas plus pour me décider.

Antonine, qui venait d'être entrainée par un danseur, n'entendit pas ces paroles.

En ce moment le passeur de plateaux se rapprochant du baron de Frontagne lui dit :

— Enfin !

— Il est là, oui, répondit Gontraii.

— Je sais où est sa pelisse, ajouta le valet. C'est fait.

— Déjà !

— Je n'ai pas perdu une seconde.

— Bien.

Et ils se séparèrent.

A un certain moment, les dames se plaignirent : on manquait de cavaliers.

— Où sont-ils donc >

— Je le devine, répondît Madeleine, qui monta au second, où elle trouva une dizaine d'hommes en train de jouer.

— Après le souper, messieurs, dit-elle en s'emparant des cartes i

On la supplia de pouvoir achever la banque.

Elle y consentit non sans peine et fut impitoyable ensuite, malgré toutes les supplications des plus acharnés.

Il fallut se résigner et quitter la place.

On hésitait encore pourtant, lorsqu'on vint annoncer que le souper était servi.

Le premier étage fut envahi.

Et parmi les plus empressés, se trouva Polyte, qui avait changé ses batteries.

L'atmosphère, si nouvelle pour lui, qu'il avait respirée pendant deux heures, avait produit sur l'ancien chevalier de la Belle-Cravate, le plus imprévu des effets.

Nous avons dit que le faux comte de Gabian avait fait son choix parmi les menus objets, et qu'il se proposait, à un moment donné, d'escamoter prestement, au moment de s'en aller, ceux qu'il avait daigné trouver à son goût.

Or, ce beau projet, après certaines réflexions, toutes nouvelles pour lui, M. Polyte l'avait abandonné avec un certain orgueil.

Les empreintes des serrures lui paraissaient suffisantes.

Un homme qui s'était appelé, pendant une nuit, le comte de Gabian ne pouvait plus être un filou vulgaire, il rêvait un grand coup à la Benson, le plus hardi et le . plus adroit escroc de notre époque.

En outre, Polyte s'était dit qu'un vol du genre de celui qu'il méditait causerait par la suite un véritable esclandre, lequel arrivant jusqu'aux oreilles de d'Avilaf, n'eût pas manqué de lui faire comprendre immédiatement que le prétendu comte de Gabian n'était pas resté complètement étranger à l'incident.

LES VIVEUSES DE PARIS. l53

Et Polyte voulait ménager l'ancien capitaine du Chantier'

Donc rintroducteur de Gredinette chez la Cagnotte ne songeait plus qu'à bien souper, tout en s'étant fait cette concession à lui-même, que si les couverts étaient en argent et non en ruolz, il en glisserait adroitement un ou deux dans la poche de son habit noir, pour le principe.

Le valet qui portait des lunettes bleues servait le souper avec les autres domestiques.

Et passant devant un convive qui mangeait du bout des dents :

— Le jeu va commencer bientôt, murmura-t-il.

— Je suis prêt, répondit de môme l'invité.

— Le frère de Frontagne aussi, ajouta le domestique.

Et il continua à faire son service.

Le duc d'Ambre ne s'était pas assis au souper.

Il mangeait à peine la nuit et n'était encore là que pour attendre le moment du baccarat.

Enfin on se leva de table et les joueurs s'installèrent immédiatement.

Dès le début la partie fut très chaude.

Le duc avait mis cinquante mille francs en banque.

La veine lui ayant été absolument contraire, il se leva bientôt.

On mit la banque aux enchères.

Un des invités, le marquis Achille de Clamelle qui avait gagné, alla jusqu'à quatre-vingt mille francs, et il se disposait à s'installer lorsque ces mots se firent en- , tendre :

— Cent mille francs I

C'était Fabiani qui les avait prononcés.

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l54 L*ES COMPAGNONS DU GLAIVE.

— Que le ciel confonde cet imbécile! pensa de Clamelle en lui cédant la place ; je sentais que j^allais gagner, et il fit un tour jusqu'au fumoir afin de cacher rirritation que lui inspirait Julio.

Il y avait peu de femmes au baccarat.

Sauf Madeleine et Olympe qui pontaient comme des hommes, les autres se contentaient de risquer quelques louis.

Le baron de Frontagne se trouvait debout en face de Fabiani.

Près de ce dernier et un peu derrière lui, était placé le convive auquel le domestique à la perruque avait parlé bas, pendant le souper.

Achille de Clamelle revint instinctivement vers la table.

Fabiani donna, et aussitôt abattant les deux cartes qui lui appartenaient :

— Neuf! dit-il.

Il avait gagné aux deux tableaux.

Achille jeta vingt mille francs sur la table et les perdit.

Deux ou trois coups aussi fatals le mirent presque complètement à sec.

Un véritable monceau d'or et de billets de banque s'était formé devant Julio qui taillait avec un calme admirable.

Tout le monde avait contribué à son succès et les visages étaient devenus graves.

D'Ambre, d'Arteville, Gabriel, Madeleine, Olympe et deux ou trois autres gros joueurs étaient les plus maltraités.

De Clamelle, fort pâle, jetait sur l'or un regard fauve.

— Huit 1 dît Fabiani.

— En cartes, riposta Achille.

Le point étant égal, il fallait recommencer le coup. En ce moment, M. de Frontagne s*adressant à d'Ambre, lui dit :

— Je vous demande mille pardons, monsieur le duc, mais je crois indispensable de faire compter les cartes.

Ces paroles produisirent un effet terrible, car elles n'étaient rien moins qu'un doute émis sur la probité du comte Fabiani.

A peine Frontagne avait-il parlé qu'une main s'abattait sur l'épaule d'Achille.

Celui-ci se retourna et se trouva en face du convive connu par le domestique aux lunettes bleues.

Quelques instants auparavant, celui-ci s'était penché pour ranger un tabouret derrière la chaise de Fabiani, puis il était sorti pour revenir bientôt se planter sur le seuil de la porte, les yeux fixés sur Contran de Frontagne.

Au milieu du silence général, Fabiani, menaçant ce dernier du regard, dit d'un ton railleur, dans lequel dominait une exp^'ession de défi :

— J'aime à croire, monsieur, que les paroles que vous venez de prononcer ne sont qu'une plaisanterie d'un goût douteux.

— Je maintiens ma demande, monsieur le duc, riposta Contran, sans répondre directement au comte.

— Vous êtes fou, monsieur, riposta Julio.

Et s'adressant aux joueurs, comme si rien ne s'était passé :

— J'en donne, ajouta Fabiani.

D'Ambre se leva.

l56 LES COMPAGNONS DU GLAIVE.

Pour lui, le soupçon injurieux formulé par M. de Frontagne, ne pouvait être que souverainement injuste, et il s'apprêtait à donner spontanément à Julio un témoignage de son estime, lorsque de Clamelle s'écria :

— Un instant.

Et lançant sur la table un paquet de cartes reliées entre elles par un fil, il poursuivit :

— Voilà ce que je viens de trouver sous la chaise de monsieur.

Et du doigt il désigna Fabiani.

Celui-ci se leva et s'élança, la main levée, vers Achille, en s'écriant :

— Vous en avez menti.

Mmis il fut saisi aussitôt par le milieu du corps, enlevé, poussé rapidement dans le cabinet de toilette de Madeleine, par deux ou trois joueurs, au milieu des cris :

— Non, non, il a dit vrai; et diverses exclamations partirent de toutes les bouches, car Témoi était général.

— Oui, il a dit vrai.

— Nous sommes volés !

— C'est un grec !

— Quel scandale chez moi !

— Silence !

— Expliquez-vous.

La galerie, qui avait été très mal traitée par le banquier, lui était évidemment hostile.

— Oui, expliquez-vous, répéta d'Ambre.

Son intervention ramena un peu de calme parmi les assistants.

Madeleine crut devoir protester.

— Je tiens le comte Fabiani pour un parfait gentilhomme, messieurs, et je réponds de lui.

.Cette preuve d'estime fut froidement accueillie. Le duc reprit :

— Parlez, monsieur de Frontagne, puisque c'est vous qui avez provoqué Tincident.

— Messieurs, dit froidement Contran, j*ai suivi attentivement le jeu de ce comte Fabiani, et j'ai le grand regret, après ce que vient de dire M"' de Berny, d'être dans la dure nécessité de vous déclarer que ma conviction absolue est qu'il ne nous a pas loyalement gagné notre argent.

— C'est clair.

— Net. .

— Mais silence donc, messsieurs ! reprit d'Ambre, Et s'adressant à Achille :

— Parlez à votre tour, monsieur de Clamelle.

— Très volontiers, mon cher duc. Au moment où monsieur — et Achille désigna le baron de Frontagne — venait d'interrompre la partie, on m'a frappé sur l'épaule, et m'étant retourné, une personne que je ne vois plus, continua-t-il après avoir jeté un regard derrière lui, me désigna du doigt le dessous de la chaise du comte Fabiani où se trouvaient les cartes que voici.

— Examinons-les, interrompit d'Ambre, qui était fort désireux d'éviter un scandale.

D'Arteville s'en empara.

— C'est une portée, dit-il, après un court examen.

On appelle portée un certain nombre de cartes préparées d'avance, afin de s'assurer plusieurs coups de gain.

La dextérité du grec consiste à la tirer de sa poche

l58 LES COMPAGNONS DU GLAIVE.

et à l'appliquer sur les cartes qu'il tient en main, sans qu'on s'en aperçoive.

Pour des joueurs aussi expérimentés que ceux qui se trouvaient là, l'affirmation de Gaston était évidente, les cartes examinées faisaient gagner cinq fois de suite le banquier par huit ou neuf, c'est-à-dire sans donner de carte aux ponteurs, ce qui nécessitait encore trente cartes.

Au lansquenet le brelan, c'est-à-dire les deux cartes semblables étant abattues, étant considéré comme coup de gain, dix cartes auraient suffi.

Ce fait est une des raisons pour lesquelles le baccarat a remplacé le lansquenet presque partout.

Les joueurs se méfient', et le nombre des escrocs qui se font prendre en flagrant délit autour des tapis verts ne leur donne que trop raison de le faire.

— Oui, c'est une portée, répéta d'Ambre, mais d'où vient-elle ?

— Je l'ai trouvée sous la chaise du comte, répéta Achille.

— Il n'en résulte pas que cette portée ait été préparée par lui, objecta Madeleine.

— Elle ne pouvait profiter qu'au banquief, donc elle n'est pas tombée du ciel, répliqua un joueur.

— C'est évident.

— Parbleu!

— Messieurs, ne nous pressons pas de condamner un innocent peut-être.

— C'est le Papavoine du baccarat, lança Finet.

Le valet aux lunettes bleues s'avança alors, et s'adressant au duc :

— Voici ce que j'ai fait tomber involontairement devant Lucas, de la pelisse de M. le comte Fabiani,en

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rangeant les paletots, dit-il en tendant à d'Ambre deux autres paquets de cartes semblables à celui qu'Achille avait ramassé sous la chaise de Julio.

— Des portées encore.

— Il voulait nous réduire à la misère.

— C'est clair.

— J'ai vu le comte faire sauter la coupe, affirma M. de Frontagne.

— C'est un grec 1

— Reprenons notre argent.

— Parfaitement, approuva de Clamelle, à qui cette proposition souriait d'une manière toute particulière.

Depuis que M. de Frontagne avait affirmé qu'il avait vu Fabiani faire sauter la coupe, le duc ne doutait plus de sa culpabilité.

— Comptons, dit-il en portant la main sur le monceau d'or et de billets qui se trouvait à la place qu'occupait Julio.

— Accusons nos pertes discrètement, reprit Finet, moi j'y suis pour quinze louis, pas un radis de plus, je le jure sur la tète de mon oncle.

Cette, plaisanterie n'eut pas de succès, ce n'était pas le moment de rire.

— Trois cent huit mille cinq cent quarante-cinq francs, dit le duc qui, aidé par deux autres joueurs, venait de ranger les billets de banque et l'or en tas.

— Dont cent mille francs au banquier, interrompit d'Arteville. Messieurs, procédons par ordre. Que chaque joueur accuse sa perte, j'inscris, ajouta-t-il en tirant un carnet de sa poche et en s' apprêtant à écrire à l'aide d'un petit crayon.

Chacun obéit.

l6b LES COMPAGNONS DU GLAIVE,

La banque avait gagné deux cent huit mille cinq cent quarante-cinq francs.

L'addition des chiffres donnés par chacun des joueurs à Gaston, dépassa deux cent vingt mille francs.

— Ça ne peut pas aller, remarqua Finet.

— Si, au prorata, répliqua d'Arteville.

Quelques-uns furent pris de remords ou finirent par

se rappeler plus exactement la somme qu'ils avaient perdue.

A Taide de quelques rectifications et du désintéres-sèment de plusieurs personnes, en tète desquelles il faut citer le duc d'Ambre, on arriva à satisfaire tout le monde.

Le partage eut lieu.

Dès qu'il fut terminé :

— La banque est aux enchères, lança une voix,

— Pardon, messieurs, dit de Saint-Till, à qui Madeleine venait de parler bas. Au nom de M*'de Berny, je vous prie de vous engager tous à garder secret le triste incident qui vient de se passer.

— Le secret de Polichinelle, riposta Finet.

— Pourquoi donc cela? lui demanda la Cagnotte avec une certaine irritation.

— Parce que, ma toute belle, il est inadmissible qu'une histoire de jeu, connue par trente personnes de notre monde, ne fasse pas, dès demain, le tour de tout Paris.

— Cela me paraît en effet difficile, mon petit Finet, reprit le duc, mais il me semble que nous devons tous tâcher, dans le cas présent, de garder l'aventure pour nous, autant par égard pour notre charmante hôtesse que par pitié pour le malheureux que nous venons de condamner.

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L'occasion de faire le vertueux était trop belle pour qu'Achille de Clamelle la laissât échapper.

— Point de pitié pour les misérables, s'écria-t-il. c'est un devoir pour les honnêtes gens de les démas-

. quer, et je n'en connais pas de plus infâmes que les tricheurs, que je trouve plus lâches et plus vils que les hôtes des bagnes et des pontons. Ceux-là avaient peut-être faim le jour où ils ont volé, et les criminels que la misère a perdus ont droit à la compassion et à la pitié; mais les autres, les filous riches, les voleurs de millions, rien ne me semble trop dur pour eux, car ils sont sans excuse ; c'est dans la salive qu'il faudrait les noyer. Pas de pitié pour le comte Fabiani, c'est un voleur, un grec, il faut que tout le monde le sache !

Pendant que le comte prononçait avec- véhénàence ce sévère réquisitoire, bien fait selon lui pour consolider la considération dont il jouissait et qui n'avait pas eu d'autre but, quelques invités, qui étaient restés au rez-de-chaussée et au premier jusque-là, avaient pénétré dans la salle de jeu.

L'un d'eux se précipita vers Achille.

— Vous en avez menti, lui dit-il en lui saisissant le bras, le comte Fabiani n'est ni un voleur, ni un grec!

Celui qui venait de parler ainsi était le frère de Julio.

Par un hasard fatal, il avait eu la pensée de monter à la salle de jeu, en ce moment terrible.

Achille jeta sur son interlocuteur un regard irrité, mais aussitôt il pâlit, et néanmoins allait répliquer, lorsqu'un coup de feu se fit entendre dans le cabinet de toilette où Julio avait été enfermé.

On se précipita.

V Dès que fa porte fut rouverte, un affreux spectacle s'offrit aux yeux des assistants.

Étendu par terre, le comte Julio Fabiani était inanimé.

Près de sa main droite, gisait le petit revolver dont Gabriel de Saint-Till avait fait l'éloge au commencement de la soirée.

De son front, près de la tempe, au milieu de laquelle un petit trou tranchait sur la pâleur de la peau livide, coulait un filet de sang, qu'entourait un cercle noirâtre.

Julio Fabiani s'était brûlé la cervelle.

— Grand Dieu! s'écria Madeleine.

— Je suis son frère, s'écria l'interlocuteur d'Achille. On lui livra passage.

Il se précipita sur Julio.

Après trois secondes :

— Mort! Il est mort, dit-il en laissant doucement retomber la tête du suicidé, qu'il avait soulevée, afin de la pouvoir mieux examiner.

Et cédant au plus affreux chagrin que peut éprouver un homme, il poussa un sanglot déchirant.

Mais aussitôt, reprenant son sang-froid :

— Voyez, dit-il !

Et il prit dans la main gauche du mort un papier plié en quatre, dont un des bouts était visible.

Tous les assistants étaient atterrés.

Un seul avait quitté la place, suivi par le domestique à lunettes bleues.

C'était le baron Gontran de Frontagne.

— Te voilà bien vengé, frère Jean, lui dit-il.

— Oui, répondit Lenoir, car le mystérieux valet n'était autre que lui ; trop peut-être, mais Antonine nous reviendra.

— Adieu!

LES VIVEUSES DE PARIS. l63

Et le baron descendit.

En ce moment, la voix du docteur Paolo Fabiani se fit entendre :

— Écoutez, messieurs.

Et il lut :

« Je meurs innocent, je le jure sur le salut de mon « âme, mais la fatalité ma déshonoré et je ne puis « survivre à mon honneur. »

Et relevant la tète :

— Quand je vous le disais, messieurs, vous avez tué mon frère.

Il promena son regard sur ceux qui l'entouraient.

— Mon frère est innocent, les mourants ne mentent pas, et je sais combien était grande sajloyauté; quant à la mienne, messieurs, toute Tltalie en répondrait : je suis le docteur Paolo Fabiani.

Pendant ce temps les autres invités étaient montés et la salle de jeu était littéralement encombrée. Tout à coup une femme fendit la foule :

— Laissez-moi, laissez-moi, disait-elle en proie à une émotion indescriptible, laissez-moi, je veux le voir!

Et Antonine, car c'était elle, se fraya un p£i3sage jusqu'au cabinet de toilette.

On comprend aisément que la détonation dont le bruit était arrivé jusqu'aux cuisines, situées en sous-sol, avait jeté dans le plus grand émoi toutes les personnes qui se trouvaient dans l'hôtel. L'orchestre s'était arrêté, et tandis que les invités qui étaient encore au rez-de-chaussée et au premier se dirigeaient vers le second, bientôt ces mots terribles :

— Quelqu'un s*est tué... Un suicide! Fabiani! avaient circulé aussi promptement de haut en bas que

s'ils eussent été portés par la flamme d'une traînée de poudre.

On sait par l'impression qu'avait causée à Antonine la vue de Gabriel de Saint-Till, au bal d'Olympe, qu'elle n'éprouvait pour Julio qu'un sentiment qui n'avait rien d'exagéré, néanmoins il ne lui était pas indifférent, en raison de sa priorité comme seigneur et

aitre.

A la vue du cadavre, elle poussa un cri déchirant :

— Ah! Julio... mon Julio l Et elle s'évanouit.

Aussitôt Madeleine se mit à lui prodiguer tous les soins nécessaires.

En ce moment le frère de Julio aborda le duc d'Ambre qui, s'étant emparé des cent mille francs, laissés sur table par Fabiani à qui ils appartenaient, les tenait encore à la main.

Pendant la soirée, ce dernier avait donné sur d'Ambre, au docteur, les renseignements les plus détaillés.

— Tenez, monsieur le duc, lui dit-il en lui montrant la feuille du carnet sur laquelle Julio avait protesté de son innocence, lisez ceci :

Et*du doigt, le docteur montra sous la protestation, les lignes suivantes écrites également par le comte au momefit de se tuer :

« Pour Paolo, mon frère,

« Ma dernière pensée est pour toi, je ne suis pas « coupable, défends ma mémoire et venge-moi I

« Je te laisse tout ce qui m'appartient, sauf les cent « mille francs que j'avais mis en banque.

« Donne-les à Antonine en l'embrassant pour ton (( malheureux Julio. »

LES VIVEUSES DE PARIS. l65

D'Ambre, après avoir lu ces mots, demanda :

— A combien estimez-vous la fortune de monsieur votre frère?

— A plus de deux millions.

— Mais alors, comment expliquer?

— Ohl il est innocent, monsieur le duc, je me fais garant de son honneur.

— Mais pourquoi se tuer alors?

— Croyez-vous donc que les grecs en ont le courage?

— Oh! non, en effet, reprit d'Ambre fortement ébranlé dans ses convictions.

— Mais ne saviez- vous pas tous que mon frère était riche ?

— Non, les preuves manquaient.

— Cependant, un homme qui met cent mille francs en banque...

— En a peut-être... emprunté cinquante mille pour le faire. Vous ne connaissez pas le monde terrible des joueurs, docteur, interrompit sceptiquement le duc.

Puis, remettant à Fabiani la liasse de billets de banque qu'il tenait à la main :

— Tenez, ajouta-t-il, voilà ce qui appartient à M"* Antonine.

— Merci, monsieur le duc, reprit Paolo Fabiani en prenant la liasse.

Le salon se vidait.

La pièce était bien finie, tous les spectateurs du drame l'ayant compris, s'empressaient de quitter la place.

— Quel cinquième acte ! se disait Finet en endossant son paletot.

Madeleine qui avait vainement imbibé d'eau de Co-

l66 LES COMPAGNONS DU GLAIVE.

logne les tempes d'Antonine et lui avait mis sous les narines un flacon de sels anglais, sans plus de succès, vint chercher Paolo :

— Je vous en prie, monsieur, au nom de votre pauvre frère, venez, dit-elle, l'évanouissement de cette enfant m'inquiète.

Paolo la suivit dans le cabinet de toilette.

Deux domestiques avaient placé le corps du comte sur un divan au pied duquel Ântonine était étendue. Le docteur se pencha vers elle :

— Il faut attendre, madame, reprit-il après quelques minutes d'examen.

Et aussitôt il prit les dispositions nécessaires pour ramener la dépouille de son frère, rue de l'Arcade.

Aidé par un domestique, il enleva le corps et le descendit, puis remontant au second, et désignant du doigt à Madeleine, Antonine qui était toujours évanouie :

— Je vous demande l'hospitalité pour cette jeune fille, madame.

— Je vous comprends, vous voulez lui épargner une seconde fois la vue. . .

Paolo l'interrompit par un signe.

— Je la garderai quatre ou cinq jours, docteur, et je tâcherai de la consoler de mon mieux. Quel événement!

De Saint-Till était près d'elle.

— Calme-toi, je t'en conjure, dit-il.

Et il reporta ses regards sur Antonine évanouie, qu'il considérait depuis quelques instants, avec une attention toute particulière.

Paolo s'éloigna.

Quelques minutes après il prenait place, avec d'Arteville, dans un fiacre où le corps de Julio avait été mis,

et aussitôt le cocher fouettait ses chevaux en les dirigeant vers l'avenue des Champs-Elysées, pour gagner la rue de l'Arcade.

Nanine, sur l'ordre de Madeleine, s'installa près d'Antoniné.

Ainsi la Cagnotte put congédier les dernières personnes qui n'avaient pas encore quitté l'hôtel, mais qui se disposaient à partir comme les autres.

Gabriel l'avait suivie, laissant Nanine seule avec Antonine.

. Une voix se fit entendre :

— Vous feriez bien de disposer un lit pour cette belle demoiselle. ^

Nanine se retourna.

Le domestique aux lunettes bleues et à la perruque, c'est-à-dire Jean Lenoir, se trouvait derrière elle.

— En effet, reprit-elle, car les mains de la pauvre petite sont glacées, mais le lit de la chambre mauve n'est pas fait, et madame m'a ordonné de ne pas quitter la petite comtesse.

Depuis qu' Antonine était publiquement la maîtresse de Fabiani, les domestiques de la Cagnotte l'appelaient ainsi.

— La petite comtesse! répéta Jean avec une ironique amertume, puis il ajouta plus haut :

— Allez, mademoiselle, je veillerai sur elle.

— C'est cela, je vous remercie, répliqua Nanine, qui sortit à son tour.

Dix minutes après elle rentrait avec Madeleine, après lui avoir fait part des dispositions qu'elle venait de prendre, dispositions que M""' de Berny avait complètement approuvées.

l68 LES COMPAGNONS DU GLAIVE.

En ce moment il ne devait plus rester, en fait d'étrangers, dans tout l'hôtel, que Jean et Antonine.

Mais en entrant dans le cabinet de toilette, à leur grande stupéfaction, Madeleine et Nanine le trouvèrent vide.

La petite comtesse et le domestique aux lunettes bleues avaient disparu.

Nanine fut la plus émue :

— Personne I s'écria-t-elle, voyez, madame, c'est inouï.

— C'est fort simple, au contraire. Antonine aura repris ses sens et sera immédiatement partie afin de rejoindre le corps du comte.

Et sur un autre ton :

— Tout cela m'a profondément agitée, je me sens nerveuse, brisée, presque malade et je vais me coucher. Fermez tout avec soin, puis allez vous reposer aussi. Demain il y aura sans doute une véritable procession de curieux ici, mais je n'y serai pour personne absolument, excepté pour M. de Saint-Till.

— Oh! madame n'avait pas besoin de me signaler une exception en faveur de M. le comte, je l'aurais faite à son arrivée.

La Cagnotte fronça le sourcil.

— Vous avez eu une inspiration des plus heureuses en m'épargnant des réflexions du genre de celle que vous venez de m'adresser, avant les étrennes, mademoiselle, dit-elle d'un ton froid.

Et elle sortit pour gagner sa chambre à coucher.

— Oh ! oh I faudra pas rire demain, ici ; en voilà une humeur de décavée, se dit Nanine en haussant les épaules.

Et après un formidable bâillement :

— Ah ! je n'en puis plus I Voilà le jour et je suis trop fatiguée pour me faire de la bile. Je vais dormir jusqu'à midi... au moins... et nos maîtres disent qu'ils reçoivent... ah I bien oui, pour la peine que ça leur donne: « Faites ci, faites ça ; apprêtez ci,, apprêtez ça. » C'est pas eux, c'est nous qui recevons. Tiens, la porte de l'escalier de service n'est pas fermée.

Elle s'y engageait en faisant cette réflexion.

Un froid vif, venant d'en bas, avec une certaine violence qui démontrait que l'air du dehors pénétrait dans la cage de l'escalier, vint glacer ses jambes.

— Et l'entrée de la cour est restée ouverte, continua-t-elle, après s'être penchée sur la rampe. Voilà qu'il faut encore aller jusque-là : quel embêtement.

Et avec une vivacité relative, elle descendit aussitôt pour fermer cette porte et en pousser le verrou intérieur.

Cela fait elle reprit le chemin de son lit en clôturant la série des réflexions que venait de lui fournir ce dernier incident inattendu :

— C'est peut-être par là qu'elle a filé, la petite comtesse. La voilà veuve 1 oh ! je ne suis pas inquiète, elle ne remisera pas longtemps.

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