LA FILLE DE CRÉSUS
Avec M* Allain et Clément Morin, le baron de Frontagne était un des Compagnons du Glaive les plus écoutés, car il avait donné mainte fois à la terrible association les gages les plus convaincants de son dévouement et de son énergie.
Le passé liait' étroitement le baron à Morin, nous allons le démontrer en racontant comment celui-ci était devenu Compagnon du Glaive.
Le père de Clément était le gérant de la famille de Clamelle.
Après avoir été nourri et élevé en Normandie avec André Sergent de Clamelle, Clément, à Tâge de dixhuit ans, avait terminé ses études universitaires.
Quelques années après il était avocat.
Mais il ne se destinait point au barreau.
Appelé naturellement à la succession paternelle. Clément n'avait fait son droit que pour acquérir les connaissances indispensables à ceux qui assument la grave responsabilité de gérer les, .biens des autres, surtout lorsque ces biens sont aussi considérables que ceux du marquis Anselme de Clamelle, Toncle d'Achille et d'André pour lequel les Morin avaient autant d'affection que d'estime.
Le père Morin habitait Louviers, à cette époque.
AU lieu de le rappeler auprès de lui, il laissa son fils dans la capitale et le fit entrer dans la maison de banque Alvarez et C*, qui était Tune des premières de Paris, et possédait dans la Gironde, grâce à son importante succursale de Bordeaux, une réputation de richesse et de solidité qu'on ne peut comparer qu'à celle des plus riches financiers.
La maison Alvarez et C* représentait l'association des deux frères Camille et Michel Alvarez, mais dans la banque on les désignait en les nommant Alvarez de Bordeaux et Alvarez de Paris — comme on dit Rothschild de Londres et Rothschild de Francfort — et point en joignant à leur nom de famille leur nom patronymique de Camille et Michel.
Michel était l'Alvarez de Paris.
Nous avons dit déjà que la fortune des Alvarez était considérable.
Le père de ces Alvarez, qui s'appelait Moïse, l'avait commencée en achetant, en se réservant un fort escompte, en 1815, à l'entrée des alliés, bon nombre de créances de ce qui s'est appelé à cette époque la liquidation des guerres de l'empire.
Des désastres de la patrie envahie par l'étranger, le hardi spéculateur s'était fait d'énormes bénéfices.
Les envahisseurs l'-en avaient récompensé en le décorant de- plusieurs ordres, ce qui avait fait croire à ce mauvais Français rapace, qu'il avait agi en honnête homme et que nul ne pourrait jamais se permettre d'exprimer le moindre blâme sur sa conduite.
Aussi s'empressa-t-il en iSi/et i8i8de prendre de la rente à soixante francs, ce qui lui fit également réaliser des bénéfices considérables, se chiffrant par plusieurs dizaines de millions.
En 1820, Moïse- Alvarez passait aux bons du Trésor, et consentait à en escompter pour une somme énorme à six, alors que la négociation courante de ces bons se faisait, sans aucune difficulté, au cours de quatre pour cent.
De telles combinaisons méritaient leur réussite la plus complète.
Aussi les fils n'eurent-ils qu'à suivre les errements paternels, pour tenir leur place au premier rang des banquiers d'Europe.
La création des chemins de fer, surtout des chemins de fer étrangers, fut pour eux une nouvelle source de bénéfices.
Jouissant d'une réputation qui allait jusqu'à inspirer une confiance illimitée dans toutes les opérations qu'ils patronnaient, ils firent encore les affaires de l'étranger en jetant sur le marché français des valeurs discutables, car toutes baissèrent considérablement par la suite, ce qui inquiéta fort peu les Alvarez qui continuaient à gagner [des sommes folles, lorsque Morin parvint, non sans difficulté, à faire entrer dans les bureaux de Paris, c'est-à-dire dans ceux de Michel Alvarez, son fils Clément.
Celui-ci, par son intelligence et son ardeur au travail, se fît bientôt remarquer par ses chefs, de telle façon que le banquier, au bout de deux ans, finit par en faire d'abord un de ses secrétaires, — il en avait quatre, — et que Clément ne tarda pas à être celui auquel Michel témoignait le plus de sympathie.
Vers cette époque, un grand événement s'accomplit dans l'hôtel du banquier resté veuf avec une fille qui s'appelait Sarah. Cette fille unique quitta le couvent pour rentrer définitivement sous le toit paternel, y
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poursuivre, aidée par des maîtres spéciaux, son éduca^ tion encore incomplète au point de vue de tous les arts d'agrément dont elle avait entrepris Tétude, et y attendre le jour où elle ferait le noble et le beau mariage auquel lui donnaient droit d'aspirer son esprit, sa beauté, sa dot immense ainsi que les espérances vertigineuses que représenterait Michel aux yeux de son gendre, le jour où celui-ci serait choisi par lui.
Certes^ dans ces conditions, Sarah pouvait passer pour une adorable personne, et cependant nous n'avons pas encore parlé de la plus grande qualité que possédait la 'jeune fille, c'est-à-dire de son cœur noble et généreux.
Alvarez Tadorait; son affection, son admiration pour elle allaient jusqu'à Tidolàtrie, mais cette idolâtrie avait pour alliage, ce qui en altérait beaucoup la pureté, un orgueil sans bornes qui devait amener fatalement le banquier, si Sarah repoussait un jour le grand seigneur que Michel se promettait de choisir pour gendre, dans toutes les conditions les plus flatteuses pour son amourpropre de père, à sacrifier sans pitié la pauvre enfant sous le prétexte de faire son bonheur.
L'entrée dans le monde de M"« Sarah Alvarez produisît une sensation très grande, car le physique de la fille du banquier répondait à son moral.
Nous avons dit qu'elle était belle^ mais la beauté se traduit par tant de types différents, qu'un portrait est indispensable à l'appréciation du degré d'admiration que devait faire naitre la jeune millionnaire, dès quelle paraissait.
D'une taille moyenne admirablement prise, au buste souple, aux épaules adorablement dessinées, d'où s'élevait, gracieux et divinement proportionné, un cou sup-
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portant une tête plus saisissante encore par l'expression de ses traits que par leur pureté exceptionnelle, la fille du banquier avait véritablement été gâtée par la nature.
Des cheveux cendrés d'une finesse phénoménale, ondulés naturellement, entouraient son front lumineux, un peu bas, à la manière des bacchantes, dont le ciseau de certains antiques inspirés ont doté Fart de la sculpture, et sous ce front rayonnaient, voilés par de longs cils soyeux, des yeux d'une expression profonde malgré la douceur de leurs limpides^ regards.
Le sourire blanc et rose de Sarah avait la fraîcheur des fleurs sur leur tige, alors que la rosée les constelle de ses larmes brillantes. Le reste était à Tavenant, mais l'ensemble était frêle, et on eût cru, à la voir glisser légère et souriante, voir passer une Willi, revenue icibas pour rejoindre le fiancé qui la pleurait encore.
La mère de Sarah était morte à trente ans, d'une maladie de poitrine, et la jeune fille tenait d'elle, mais point assez pour redouter une mortelle hérédité ; les médecins l'avaient affirmé à Michel, de la façon la plus formelle.
Des salons, l'éloge de la jeune fille descendit aux bureaux du banquier.
Certains de ses employés l'avaient du reste rencontré dans les promenades, assis dans son landau à côté de sa fille, et tous étaient unanimes à déclarer que M"« Alvarez était ravissante sous tous les rapports.
Ces éloges étaient arrivés vaguement aux oreilles de Clément, qui tout à son travail, n'y avait attaché qu'une attention des plus secondaires.
Il y avait un an que le jeune Morin possédait toute la confiance de Michel Alvarez et neuf mois environ que Sarah était rentrée sous le toit paternel, lorsqu'une
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attaque de goutte cloua le banquier sur son fauteuil.
Alvarez venait de s'installer dans une magnifique propriété qu'il possédait entre Ferrières et Gretz, sur la ligne de Mulhouse, et qui porte le nom de château de Dunois, au moment où cette maladie si cruelle, qui s'appelle la goutte, vint le torturer.
Dès qu'elle vit souffrir son père, Sarah se dévoua avec une angélique abnégation, ne quittant plus le malade et cherchant, par tous les moyens possibles, à adoucir la cruauté de ses tourments.
L'incident n'aurait eu qu'une importance relative si, précisément en ce moment, Michel Alvarez, de concert avec son frère de Bordeaux, n'eût poursuivi une combinaison financière basée sur de quotidiennes opérations de Bourse qui nécessitaient impérieusement sa présence, à Paris, chaque jour.
Or, Michel ne pouvait même pas songer à s'y rendre, ce qui le plongeait dans de sourdes colères qui produisaient la plus fâcheuse influence sur la marche de sa maladie.
Il ne faut pas qu'on s'y trompe, et il est bon de le dire afin de faire réfléchir certains envieux.
Les hommes les plus riches ont la préoccupation des affaires, et tel banquier qui compte ses revenus par millions, se montre très sensible à la moindre perte.
Cela provient d'un amour-propre fort discutable, mais évident, qui établit entre les hauts barons de la finance une constante rivalité.
Leur loi suprême peut se traduire par ces mots : gagner toujours, gagner sur tout, constituer leur crédit en véritable capital, fictif il est vrai, mais qui n'en produit pas moins de gros revenus, en un mot réussir plus que les autres, si c'est possible.
De là ces folles ambitions qui naissent, ces coupables incapacités qui se produisent à force d'audace, ces vols considérables qui se commettent, de là ces jeux effrayants, ces débâcles désastreuses, ces ruines qui dévorent les petits, comme les brochets croquent les ablettes dans les rivières.
De là cette folie qui mène à tout, même au bagne : avoir non seulement des millions, mais en avoir encore et surtout en avoir plus que tout le monde, comme si Texcès du superflu poussé jusqu'au paroxysme pouvait donner la santé, cette richesse du corps, et le calme de la conscience, cette santé de Tâme.
Mais coupons court à cette théorie qui nous entraînerait trop loin pour revenir au père de Sarah.
Plongé dans l'impuissance momentanée qui paralysait son énergie, le banquier manda Clément Morin auprès de lui.
Celui-ci arriva au château le jour même vers cinq heures.
Reçu par le valet de chambre d'Alvarez qui lui indiqua l'appartement désigné d'avance par le banquier, pour l'installation de son secrétaire, Clément en prit possession et aussitôt son premier soin fut de faire une toilette qui lui permettrait de se rendre auprès du patroa — tous les employés désignaient entre eux Michel sous ce nom — à son premier appel.
A six heures trois quarts Morin qui s'était mis à lire, assis près de la fenêtre, dans un large fauteuil, entendit une cloche retentir ; et comme sept heures sonnèrent quinze minutes après, la même cloche s'ébranla bruyamment de nouveau.
Quelques minutes après, le valet de chambre d'Alvarez frappait à la porte de son secrétaire.
— Monsieur prie monsieur de vouloir bien descendre, le diner est servi.
— Me voici, répondit le jeune homme en se levant pour suivre le domestique.
— Monsieur Clément Morin, annonça le domestique quelques minutes après, en ouvrant au jeune secrétaire du banquier la porte de la salle à manger du château.
Le frère de lait d'André Sergent entra.
Deux personnes l'attendaient.
Alvarez et Sarah assis à la table somptueusement servie.
Michel, la jambe étendue sur une chaise, Sarah gracieusement installée devant lui et l'enveloppant dans un regard rempli d'affection et d'intérêt.
Au salut que leur adressa le jeune homme, la jeune fille répondit en souriant et son père dit :
-^ Bonjour. Nous dinons à sept heures. Vous n'aviez donc pas entendu sonner?
Et comme Clément s'apprêtait à expliquer qu'il ne se serait pas permis de venir s'attabler sans en avoir reçu l'invitation.
— C'est bien, poursuivit le goutteux, sans vouloir l'écouter, en lui désignant une chaise devant laquelle se trouvait un couvert, à sa droite et en face de Sarah, — c'est bien, voici votre place.
Et, s'adressant à un maître d'hôtel, il ordonna impérieusement :
— Servez!
Cela se passait dans les derniers jours de mai,
La nuit n'était pas encore venue.
Le soleil, qui allait disparaître à l'horizon, inondait encore de ses vives clartés la salle à manger du château. --
Placée en pleine lumière, Sarah éblouissait véritablement et sa chevelure puisait dans les rayons dorés des teintes chatoyantes aux chauds reflets jaune foncé, légèrement adoucis par un fond châtain, qui plongeaient le haut du doux visage de la jeune fille dans une sorte de nimbe produisant le plus prestigieux effet.
En entrant, Clément qui ne s'attendait pas à se trouver vis-à-vis de la fille du banquier, car il était loin de compter à être traité par Alvarez sur le pied d'une complète intimité, avait à peine constaté la présence d'un ensemble charmant^ mais lorsqu'après s'être installé à la place que venait de lui désigner Michel, il leva les yeux sur Sarah qui lui souriait le plus gracieusement du monde, afin de le mettre à l'aise, car certain embarras de Morin ne lui avait pas échappé, celui-ci demeura pendant quelques secondes réellement stupéfait d'admiration.
La voix d'Alvarez le rappela à la réalité.
' — Je souffre le martyre. Clément, ditTil, aussi ne faites pas attention à ma mauvaise humeur. Qu'a-t-on fait à la Bourse aujourd'hui?
— Trente-cinq et demi à l'ouverture, je n'ai pas les derniers cours.
— Oh! papa, protesta Sarah avec une grâce exquise.
— Oui, je sais, cela ne t'intéresse pas. Oh! les femmes! Il n'y a vraiment que celles H^ui sont tout à fait supérieures qui prennent goût aux affaires. Aïe! maudite goutte ! Tant qu'elle durera vous resterez près de moi, Morin.
— Bien, monsieur.
— Mais tenez-vous prêt à vous rendre à Paris, à chaque instant, car il s'agira peut-être, à certain mo-
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ment, de ne pas perdre une minute. Je suis très fortement engagé et nous voulons mener le mouve-' ment.
— Comptez sur mon zèle et mon exactitude, monsieur.
Un silence assez long succéda à ces paroles.
Il n'appartenait pas à Clément de le rompre le premier.
Alvarez, en proie à une crise qui lui faisait de temps en temps se mordre les lèvres d'une cruelle façon, n'était nullement enclin à se mettre en frais de causerie, et disons tout de suite que, même jouissant d'une santé parfaite, il eût dédaigné de le faire, car Clément n'était à ses yeux qu'un subalterne.
Qu'était, que pouvait être pour le riche Alvarez qui rêvait pour gendre au moins un duc, si non un prince, le fils d'une sorte d'intendant, homme d'affaires de province, honorable, mais dans une situation modeste?
Certes Clément ne manquait pas d'intelligence et remplissait ses fonctions d'une manière absolument satisfaisante, c'était, en un mot, un bon employé ; mais à part cela, il ne pouvait compter, et pour Michel il ne comptait pas plus qu'un cirop pour un éléphant.
Par les explications dans lesquelles nous sommes entrés sur le caractèfe du père et de la fille, on doit aisément comprendre qu'il y avait une différence énorme entre la nature de chacun d'eux.
Comme toutes les personnes d'un mérite réel et qui ont de bons instincts, ainsi que les qualités supérieures du cœur et de l'esprit, Sarah ne possédait aucun orgueil exagéré et ne tirait aucune vanité des millions paternels, aussi se montrait-elle avec tout le monde
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d'une aménité grande et savait-elle discerner avec un tact remarquable, la valeur réelle des gens avec lesquels elle entrait en relation.
Clément éveilla presqu'immédiatement en elle la sympathie que vous inspirent au premier aspect certains individus dont les traits, la voix ainsi que les manières vous sont agréables, sympathie qui se change rapidement en amitié ou en amour, au fur et à mesure que les qualités appréciées chez la personne qui la fait naitre, se développent par une plus grande intimité avec celui ou celle auquel elle plait.
Sarah se mit à causer avec Clément, sans embarras aucun, avec cet acquit du monde qu'une éducation parfaite inculque aux jeunes personnes bien élevées, même avant leur entrée dans le monde.
N'ayant ni effronterie, ni titnidité; sachant rester elle-même, simplement et naturellement. M"* Alvarez ne fut pas en peine de trouver plusieurs sujets de fine causerie sur lesquels Morin la suivit au gré de ses désirs, lui montrant par ses appréciations délicates et ses théories raisonnées, qu'il y avait en lui Tétoffe nécessaire pour faire bien plus un homme d'esprit et de cœur, qu'un homme de finance et d'argent.
De temps en temps, Michel daignait lancer un mot dans la conversation, pour approuver tout ce que disait sa fille.
Quant aux qualités nouvelles que la conversation, dont Sarah et Morin faisaient tous les frais, pouvait faire découvrir chez ce dernier, Alvarez les remarqua à peine. N'était-il pas indfspensable qu'un homme de sa valeur et de son importance eût pour secrétaire un garçon d'un zèle à toute épreuve et d'une valeur intellectuelle et morale absolument supérieure?
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Cela devait être ainsi, il ne pouvait même pas en être autrement, se disait le banquier, tellement il était infatué et orgueilleux de son sort.
Nous avons constaté la vive impression que le jeune homme avait ressentie à la vue de la fille du banquier.
Son admiration grandit au fur et à mesure qu'il put apprécier l'esprit et le cœur de Sarah, qui se montraient jusque dans ses moindres paroles, mais néanmoins aucune des sensations exquises qui sont les préludes de l'amour et de la passion, ne traversa sa pensée.
M"*' Alvarez, l'unique héritière d'un des princes de a finance, ne pouvait être considérée par lui que comme une créature d'un ordre supérieur, pour laquelle il ne devait éprouver, quoi qu'il arrive , qu'une admiration aussi discrète que profonde.
Aussi lorsqu'il se retira et que sa pensée se reporta sur la jeune fille. Clément, qui partageait les idées du père Morin, lequel comme le marquis Anselme de Clamelle, était légitimiste, résuma-t-il son opinion sur Sarali par cette réflexion
— Elle est digne d'un roi !
Nous n'avons rien exagéré en disant que la propriété du banquier était superbe.
En dehors du château, vaste construction qui remontait au commencement du xviii« siècle, offrant à ses habitants tout le confort que peuvent produire de larges espaces, une distribution intelligente et un luxe extrême, réunis; après avoir admiré les écuries, les serres, la basse-cour et généralement toutes les constructions secondaires, multipliées à l'infini pour tous les besoins champêtres désirables , on était forcé de s'extasier
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véritablement sur les beautés du parc, variées à Tinfini.
Un bras de la Marne traversait toute la propriété.
Détournée en plusieurs endroits, pour créer des bassins et des ilôts, reliés entre eux par des ponts rustiques du plus pittoresque aspect, la rivière très profonde en certains points, serpentait limpide, bordée d'ormes, de saules, prenant des tons bleu tendre et jaune brillant sous les éclaircies, et se teintant d'ocre et de vert émeraude sous les hautes futaies, et enfin se perdait dans un vaste étang, sur la surface duquel les fleurs des nénuphars tranchaient sur les transparences multicolores de l'eau.
Quinze jours se passèrent sans amener aucun incident digne d'être relaté entre les trois habitants principaux du château de Dunois,
Le banquier était toujours souffrant, Sarah toujours adorable et Clément toujours attentif, soumis, zélé, parfait sous tous les rapports.
La vie des trois personnages n'en était pas moins assez monotone pour cela, mais Morin souvent était envoyé à Paris par Alvarez, pour affaires, et seul Michel se plaignait de son sort, car Sarah possédait trop de ressources intellectuelles pour jamais connaître l'ennui, ce mal des imbéciles, des ignorants, des paresseux et des blasés.
Vers le milieu de juin, un mieux sensible se manifesta dans l'état du banquier, c'est-à-dire que ses douleurs devinrent tolérables.
Aussitôt il lança des invitations autant pour son agrément personnel que pour celui de Sarab, car Michel qui avait parfaitement conscience des avantages que lui donnait son immense fortune, mettait sa suprême
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philosophie à tâcher d'en tirer le plus agréable parti possible.
Lorsqu'il annonça à sa fille que dès le lendemain une vingtaine de personnes viendraient s'installer pour une semaine au château, Sarah ne manifesta ni contrariété, ni satisfaction.
Elle ne détestait pas le monde, tous les dons qu'elle possédait lui y faisaient une assez large place pour qu'elle s'y trouvât fort à l'aise, mais depuis quelque temps, elle goûtait dans l'intimité de sa vie entre son père et Clément, une quiétude si parfaite et s y créait des ressources intellectuelles si variées, que sans déplorer de rompre cet état de choses, la pensée de le voir cesser vint amoindrir de beaucoup sa satisfaction de recevoir ses amis ainsi que ceux de son père.
Quant à Clément, le banquier n'avait pas daigné l'avertir.
Nulle obligation ne l'y forçait, nous devons en convenir.
Mais si, par hasard, il y eût songé, c'eût été pour se traiter durement d'avoir permis à son esprit de concevoir un tel projet.
Une pareille prévenance de sa part envers le petit Clément Morin, lui eut semblé monstrueuse.
Après le déjeuner, Michel déploya un journal, et ainsi qu'elle avait l'habitude de le faire chaque jour à pareille heure, jusqu'au moment où le banquier se mettait au travail avec son secrétaire, la jeune fille continua à causer avec Clément.
— J'ai une grande nouvelle à vous annoncer, monsieur Morin, dit-elle.
— Laquelle, mademoiselle ?
— Notre solitude va finir.
A ces mots, Michel baissa les bras pour pouvoir jeter à sa fille un regard qui signifiait clairement :
— Es-tu folle de te donner la peine d'annoncer cela à ce garçon.
Mais Sarah n'y prit garde.
— J'en suis fort aise pour vous, mademoiselle, reprit Morin de l'air le plus simple du monde et sans ajouter un seul mot.
— Vingt personnes nous arriveront ce soir et demain, n'est-ce pas, mon père ?
— Oui, répondit A/lvarez, mais cela est fort indifférent à Clément. Laisse -moi lire le Moniteur, mon enfant.
— Aimez-vous le monde, monsieur Morin ? continua Sarah,
— Pas beaucoup, mademoiselle.
— Serîez-vous misanthrope?
— Oh ! nullement , seulement j'ai toujours vécu simplement et d'une manière assez retirée, ce qui fait que je n'ai pas contracté pour le monde l'enthousiasme que professent beaucoup de jeunes gens de mon âge.
— On s'y fait très vite.
La conversation déplut au banquier qui s'empressa d'y mettre un terme.
— Morin est un travailleur et il a raison, puisqu'il est destiné à vivre de son travail; les théories sur le monde et ses agréments spnt inutiles en s'adressant à lui, ma chère Sarah; aussi bien, nous allons nous mettre à la besogne, car j'ai plusieurs lettres très importantes à dicter à ce garçon.
— Je vous laisse, répliqua Sarah, qui gagna le parc en proie à divers sentiments qui la portèrent à trouver
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passablement injuste la façon dont son père traitait son jeune secrétaire et à sentir grandir encore la sympathie qu'elle éprouvait pour ce dernier.
Quelques heures après, les invités arrivaient au château de Dunois, et dès cet instant, Clément Morin se tint à l'écart avec une discrétion pleine de tact.