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l88 LES COMPAGNONS DU GLAIVE.
Tamie de Sarah — et celle-ci, chevauchaient dans la même direction que le breack.
— Ainsi, monsieur le marquis, dit une des dames en reprenant une conversation déjà entamée avec M. de Rizerolles, c'est une invention nouvelle ?
— Toute nouvelle et du plus charmant effet, mesdames.
— Mais comment une fusée peut-elle brûler dans l'eau ?
— Tout simplement comme le feu grégeois.
— C'est juste.
— Et vous comprenez l'avantage : l'eau formant miroir, la gerbe de feu qui jaillit de la fusée qui tourne sur elle-même et semble, tout en flottant, plonger comme un véritable canard — c'est le nom que Ruggieri donne à ces pièces d'artifices qu'il vient d'inventer, — lui emprunte un reflet du plus pittoresque effet qui double son éclat.
— Parfaitement.
— Je voudrais être déjà à ce soir pour admirer cela. Le marquis avait apporté la veille un feu d'artifice
complet afin de faire sa cour à Alvarez, qui se montrait plein d'égards pour lui en le faisant entrer dans tous les conseils d'administration des sociétés industrielles et financières sur lesquelles il avait la haute main.
Ce feu d'artifice devait inauguer au château de Dunois l'usage de ces fusées d'eau qui, depuis, ont obtenu tant de vogue.
On comprendra bientôt pourquoi la relation du petit fragment de conversation qui précède n'était pas inutile.
A mi-chemin du but de la promenade de Sarah et de
ses invités, on entendit des coups de feu assez rapprochés.
On chassait près de là, nous Tavons dit.
Les promeneurs n'attachèrent aucune importance à ce détail, et le banquier Schunberg moins que tout autre, très absorbé qu'il était par une certaine crainte que lui inspirait le cheval de Clotilde, qui paraissait s'animer outre mesure.
Sarah avait beau le rassurer, Isaac tremblait paternellement, multipliant ses recommandations à sa fille dont il ne quittait pas le cheval des yeux.
On tourna bride en ce moment pour revenir au château par une route parallèle à la première, mais plus touffue et par conséquent préférable à suivre que celle qu'on venait de parcourir, car le soleil, en montant à l'horizon, augmentait l'intensité de ses rayons qui dardaient brûlants sur la campagne, en la plongeant dans un gigantesque nimbe d'une limpidité éclatante.
Tout à coup, après quelques coups de feu :
— Voyez donc, s'écria Sarah, un faisan blessé.
Et en effet, à vingt mètres au-dessus des cavaliers, passa un coq à l'éclatant plumage, duquel tomba sur le gant de Sarah, une goutte de sang.
Evidemment le vol du faisan était un suprême effort que tentait la pauvre bète afin de fuir son meurtrier, mais' tout en étant suffisamment grave pour mettre promptement un terme à sa fuite, sa blessure lui permettait encore de voler assez rapidement, et il venait d'entrer dans la zone des terres appartenant à Alvarez lorsque Sarah l'avait aperçu.
Examiner la direction que prenait l'oiseau et mettre son cheval au galop pour le suivre, ne fut pour Sarah que l'affaire d'une seconde, et peu d'instants après elle
igO tES COMPAGNONS DU GLAIVE.
disparaissait aux yeux de Clotilde et d'Isaac, qui continua paisiblement sa route, ne pouvant s'éloigner du cheval de sa fille — à ce qu'il croyait — sans exposer celle-ci aux plus grands dangers.
Il y avait une heure environ qu'Alvarez avait dit à Clément :
— En voilà assez pour aujourd'hui, mon cher Morin, demain vous partirez de bonne heure pour Paris et vous annoncerez mon arrivée, je me sens assez bien pour aller au bureau.
— Fort bien, monsieur.
— Onze heures ; vous avez le temps encore de faire, par ce beau soleil, une promenade avant le déjeuner.
— Je vais profiter de la permission.
Et sur ces mots Clément avait gagné le parc pour le traverser et atteindre un petit bois bordant le mur de clôture, pour lequel il avait une prédilection marquée.
Il y avait une heure de cela, disons-nous, et tous les invités étaient revenus les uns après les autres, ceux qui accompagnaient Sarah, ravis de leur promenade, les chasseurs remplis d'orgueil d'avoir fait de nombreuses victimes et les pêcheurs enchantés de la façon abondante dont le poisson avait mordu, lorsque la cloche, annonçant que le déjeuner était servi, retentit sous l'impulsion que lui donnait le domestique chargé de ce soin particulier.
Quelques instants après on se mettait à table.
Le dernier arrivé fut Clément Morin.
Il semblait en proie à une certaine émotion et paraissait s'être beaucoup hâté afin de ne point mériter une réprimande d'Alvarez, qui était d'une ponctualité proverbiale.
Lorsque toutes les personnes présentes furent as-
sises, une place inoccupée, en face du banquier, attira son attention.
C'était celle de Sarah, qui n'avait pas encore paru.
Au bout de quelques instants, Alvarez donna Tordre au maître d'hôtel de s'enquérir du motif de l'absence de sa fille.
Le valet allait quitter la salle à manger afin d'obéir à cet ordre, lorsque Sarah entra.
Elle marchait d'un pas assuré, mais était fort pâle et n'avait pas ôté son amazone.
— J'étais inquiet, mon enfant.
— Je suis en retard, veuillez m'excuser, mesdames et messieurs, répliqua la jeune fille en se dirigeant vers Alvarez, qui l'avait appelée du geste.
Lorsqu'elle fut près de lui, elle se pencha et lui dit :
— J'ai poursuivi un faisan blessé, j'ai perdu ma route, pardonne-moi.
Pour toute réponse, Alvarez posa ses lèvres sur une partie du front de la jeune fille, sur lequel une mèche de ses beaux cheveux avait été ramenée un peu bas, mais au contact de la bouche paternelle la jeune fille ne put retenir un faible cri.
— Qu'as-tu ? lui demanda vivement Alvarez.
— Je te dirai tout tout à l'heure.
L'incident n'avait pas été remarqué par les autres convives.
Fort intrigué par ce qui venait de se passer et surtout par la réponse de Sarah, Alvarez fut d'assez sombre humeur pendant tout le déjeuner, mais cela ne put être constaté que par ses voisins, qui mirent la chose sur le compte de sa maladie.
A l'entrée de Sarah, Clément l'avait examinée avec une tendre sollicitude, traduite par un regard inquisiteur
d'une douceur exquise, et pendant toute la durée du déjeuner, il lui prêta une attention soutenue qui ne fut Tobjet d'aucune remarque, la distance qui séparait le jeune secrétaire de Sarah étant trop grande pour que personne fût amené à faire quelque réflexion sur sa manière d'agir.
Reprenons notre récit au moment où M"« Alvarez avait quitté Clotilde et Isaac Schunberg pour poursuivre l'oiseau blessé.
Sûre ^'elle-même, et d'une hardiesse à toute épreuve, Sarah menait Pyrame en écuyère consommée, et son entreprise avait toutes les chances d'être couronnée d'un plein succès, lorsqu'en traversant un petit chemin creux, afin de ne pas perdre de vue le faisan dont elle suivait de près la fuite désespérée, elle se vit tout à coup entourée d'un essaim de guêpes menaçantes.
Pyrame avait planté l'un de ses sabots au beau milieu du nid de ces mouches vindicatives, et aussitôt elles s'étaient élancées pour punir le cheval et son amazone qui n'en pouvait mais.
Sarah, loin de se laisser intimider par le danger qu'elle comprit instantanément, d'un geste rapide déroula le grand voile vert dont était ceint son chapeau gris haut de forme et préserva ainsi son visage des piqûres qui la menaçaient.
Excitant en même temps sa monture de la voix et du geste, au moyen d'un: Hop! accompagné d'un coup de cravache nerveusement allongé le long du poitrail, elle fendit l'espace et fut persuadée qu'elle distancerait bientôt les guêpes furieuses.
Elle se félicitait déjà de son sang-froid, lorsque tout à coup Pyrame, qui cependant était le plus docile des chevaux du banquier, après avoir brusquement
secoué la tète, partit comme une flèche, non plus dans la direction que voulait lui faire prendre Sarah, mais dans une route parallèle, et cela malgré tous les efforts que faisait la jeune fille pour le maîtriser.
Au bout de quelques secondes, le doute ne fut pas permis à la cavalière, Pyrame avait le mors aux dents, et fou, dévorait l'espace dans une course vertigineuse, au bout de laquelle il devait se briser la tète et tuer plus que probablement celle qui le montait.
Une guêpe avait piqué Pyrame dans l'oreille ; de là venait tout le mal.
La jeune fille se rendit compte instantanément de l'imminence du terrible danger qu'elle courait en ce moment.
Comprenant qu'elle n'était rien moins que menacée d'une mort affreuse, elle recommanda son âme au souverain maître du l'univers, implorant sa divine protection en ce moment suprême.
La situation de Sarah, sous ce ciel radieux, dans cette campagne fleurie, toute chargée des nombreux parfums qui montaient en bouffées odoriférantes sous l'action des chauds rayons du soleil, offrait avec la gaieté de l'aspect de la nature, le plus saisissant contraste.
Car la nature était en fête, et cette adorable créature, bonne, belle, intelligente, instruite, accomplie, cette richissime héritière qui n'avait pas vingt ans, pouvait n'être plus qu'un cadavre en quelques secondes maintenant, parce que le sabot d'un cheval avait démoli une partie d'un nid de guêpes.
Devant Sarah s'ouvrait une longue clairière, parsemée de gros tas de bois, résultant d'une coupe récente.
Pyrame les éviterait-il tous, la douleur l'ayant affolé >
Plus il allait et plus la route se faisait étroitç et dangereuse.
Sarah ferma les yeux.
Pyrame fit un bond, la jeune fille se dit :
— Je suis morte î
Et elle fut lancée sur le chemin.
Le choc avait été violent, son front avait heurté le sol, mais elle rouvrit ses yeux instantanément.
Pyrame s'était calmé.
Arrêté à quelques pas de Sarah, il l'attendait, l'écume à la bouche et les narines au vent.
Sarah gagna le bord d'un petit ruisseau, plongea son mouchoir dans l'eau claire et baigna son front teinté de sang.
Puis prenant Pyrame par la bride, elle regagna le château, mais pas assez à temps pour qu'elle pût songer à faire une autre toilette avant de se mettre à table.
Tel fut le récit que fit de son aventure la jeune fille à son père.
Ce récit était exact, mais incomplet.
Pyrame fit un bond, avons -nous dit, l'expression n'est pas absolument juste et nous aurions mieux fait d'employer celle-ci : On fit faire un bond à Pyrame, car, par un hasard providentiel , un sauveur plein de courage et qui, caché par les tas de bois, ne pouvait être aperçu par Sarah, avait compris le danger qu^elle courait et, sans hésiter, au péril de sa vie, s'était jeté à la tête du cheval qu'il avait arrêté court dans son vertigineux élan.
En rouvrant les yeux, à genoux près d'elle, tenant encore les rênes de Pyrame, Sarah avait vu Clément Morm,
LES VIVEUSES DE PARIS. IqS
Le hasard de la promenade de ce dernier Tavait conduit au-devant de la fille du banquier.
Terrifié par la chute de la jeune amazone, chute qu'il n'avait pu éviter, Clément, en proie à Tanxiété la plus vive, demeurait muet et morne.
Sarah comprit immédiatement ce qui se passait en lui:
— Rassurez-vous, je ne suis pas blessée, lui dit-elle.
— Si fait, votre front...
— Une égratignure... je le sens. Ah! vous m'avez sauyée. Merci.
Elle s'était soulevée, tout en parlant, et lui tendait la main.
— Oh 1 mademoiselle l reprit le jeune homme en touchant pour la première fois cette main charmante qui, en serrant la sienne, avec une effusion tendre, lui causa une impression indéfinissable.
Il y eut un silence assez long mais qui leur parut fort court, car leur émotion les empêcha de se rendre un compte exact de sa durée.
Le sang qui apparaissait sur le front pâle de Sarah attirait les regards de Clément.
Il explora les alentours d'un rapide coup d*œil.
— Attendez, mademoiselle, dit-il bientôt.
Et se relevant vivement, il alla attacher Pyrame à un arbre.
Celui-ci s'était complètement calmé et semblait tout étonné de ce qu'il avait fait.
Ayant pris ce soin, Clément revint vers la jeune fille.
— Donnez-moi votre mouchoir, mademoiselle, lui dit-il, je vois un ruisseau, l'eau froide vous fera du bien.
— Le voici, répondit Sarah, en se relevant complètement avec l'aide du jeune homme.
II la conduisit jusqu'à un gros tronc d'arbre renversé qui formait banc.
— Asseyez-vous là, je reviens.
Quelques secondes après il étanchait lui-même le front de Sarah et constatait, avec une joie marquée, que la blessure de la jeune fille n'avait aucune^gravité.
Lorsque la plaie fut lavée, Sarah alla au ruisseau à son tour, et se mirant dans l'eau limpide, elle ramena à l'aide d'un petit peigne, ses cheveux sur son front, afin de cacher son écorchure.
— Je ne veux pas que mon père me voie revenir ainsi, il serait trop inquiet.
— Vous avez raison, mademoiselle.
Sarah raconta alors à Clément la cause de l'affolement de Pyrame, et termina son récit par ces mots :
— Sans vous, monsieur Morin, sans votre sang-froid, sans votre courage, je serais morte déjà peut-être. Comptez sur mon éternelle reconnaissance.
— J'y compte en effet, mademoiselle, et la preuve c'est que je vais la mettre immédiatement à contribution en vous adressant une demande.
— D'avance j'y souscris, je m'y engage absolument, parlez.
— C'est de ne raconter à personne, pas même à M. Alvarez, le service qu'un hasard que je bénis m'a permis de vous rendre.
— Comment ?
— Je vous en prie, pas d'objection, n'ai-je pas votre parole ?
— Vous l'avez, c'est vrai, mais comment voulez-vous que je puisse consentir à laisser ignorer votre héroïsme ?
— Rien n'est plus simple, rappelez-vous le proverbe arabe : le silence est d'or.
— Mais la reconnaissance m'ordonne de parler.
— Ne vous ordonne-t-elle pas avant tout d'acquiescer au premier désir que j'exprime ? Or, je ne serai véritablement heureux du service que je vous ai rendu, que si vous seule et moi nous en connaissons l'existence.
— Mais cependant...
— Je vous en prie, mademoiselle. Si M. Alvarez apprenait ce que j'ai fait, il voudrait me payer une chose qui, pour moi, n'a pas de prix, le bonheur d'avoir pu vous être utile, à vous qui avez daigné m'accueillir comme un égal et me traiter comme un ami.
— Dites comme un frère, monsieur Morin, et embrassez-moi, je vous promets le secret et je suis heureuse de vous dire que je vous considère comme le plus délicat des hommes.
Tout cela fut dit avec une si complète franchise et une chasteté si imposante, que Clément, se sentant au cœur un profond respect pour Sarah, s'étant approché d'elle, qui lui tendait son visage empreint en ce moment d'une gravité inaccoutumée, effleura simplement de ses lèvres le front de la jeune fille.
— Je me sauve, reprit-il, car je compte sur votre promesse et rien ne doit nous trahir. "
— Allez, monsieur Morin.
— Voulez-vous que je vous aide à remonter sur Pyrame, mademoiselle?
— Inutile, je le mènerai par la bride jusqu'au château.
— Voilà la cloche du déjeuner qui sonne le premier coup.
— Hâtez-vous, je vous suis.
Clément s'éloigna aussitôt d'un pas hâté, car un
quart d'heure séparait réglementairement les deux coups de cloche du déjeuner chaque matin, et il lui restait à peine le temps d'arriver, de façon à ne pas faire remarquer son absence.
A peine eut-il disparu aux yeux de la jeune fille, qu'une réaction soudaine s'opéra en elle.
Il lui sembla, l'énergie fébrile qui l'avait soutenue jusqu'alors l'ayant abandonnée tout à coup, que tout tournait autour d'elle et qu'elle allait perdre connaissance.
Elle fit un effort, vainquit bientôt cette sorte de défaillance, et ayant détaché Pyrame :
— Viens, mon pauvre ami, je sais bien q.ue tout cela n'est pas de ta faute, et je te pardonne, dit-elle, en caressant le cheval qui hennit de plaisir.
Puis se reportant à ce qui venait de se passer entre Morin et elle, et se sentant de nouveau touchée profondément par la délicatesse de ce sauveur presque providentiel qui, après lui avoir épargné une mort terrible, exigeait que personne ne sût sa courageuse conduite :
— Quel noble cœur! se dit-elle.
Le même jour, un quart d'heure avant le dîner, Alvarez fit appeler Clément Morin, qui, depuis qu'il avait quitté Sarah dans le bois, n'avait plus adressé la parole à la jeune fille.
Aussitôt le jeune secrétaire se rendit près du banquier.
— Vous avez désiré me parler, monsieur?
— Oui,> mon cher Morin, reprit le père de Sarah en souriant, car j'ai l'intention de vous confier une mission des plus délicates.
— Comptez sur tout mon zèle, monsieur, quelles que soient les difficultés que cette mission offre, je m'efforcerai de les vaincre à force de dévouement.
— Voilà de bien graves paroles pour ce dont il s'agit, car la mission dont je vous menace est simplement celle d'être l'ordonnateur du feu d'artifice de ce soir.
— Avec le plus grand plaisir, monsieur.
— Des feux de bengale et certaines fusées nouvelles appelées canards, paraît-il, qui se tirent sur l'eau, nous ont été apportés par le marquis de RizeroUes ; il faudra disposer les feux de façon à éclairer les grands bouquets d'arbres qui bordent l'étang et la rivière le plus pittoresquement possible.
— Je m'en charge et vous serez satisfait, mais il me faut du monde.
— Six personnes, les jardiniers vous aideront.
— Parfaitement.
— On ouvrira les écluses afin que l'eau coule rapidement, il parait que les fusées produisent encore plus d'effet lorsqu'elles sont entraînées par le courant.
— J'ai compris et j'accepte avec plaisir le titre provisoire d'artificier, monsieur. A quelle heure commencerai-je ?
— Mais plus il fera nuit et mieux cela vaudra.
— Vers dix heures, alors?
— C'est cela.
A dix heures moins quelques minutes, au moment où tous les invités du banquier venaient d'applaudir Sarah qui, cédant aux prières réitérées de ses hôtes, s'était mise au piano, plusieurs détonations de pétards annoncèrent que le feu d'artifice allait commencer. . Immédiatement on quitta le salon pour gagner la
terrasse et le parc, et tous les domestiques se groupèrent sur la pelouse pour assister également au spectacle qui se préparait.
Sarah et les autres dames s'enveloppèrent dans des capelines de diverses couleurs et choisirent leurs places.
La rivière était très voisine du château, néanmoins sauf trois ou quatre personnes, parmi lesquelles se trouvait Alvarez, tous les spectateurs quittèrent la terrasse pour se rapprocher de l'eau, afin de mieux voir.
D'épais nuages s'étaient amoncelés dans le ciel depuis la tombée de la nuit, qu'ils avaient assombrie profondément.
La fête, c'est-à-dire l'embrasement des massifs commença.
Tout le monde connaît les effets que produisent les feux de bengale dans le feuillage ; lorsque la plantation de celui-ci s'y prête et que la précaution de masquer le plus possible le feu même a été prise, ils sont véritablement merveilleux.
Des ah! d'admiration signalèrent bientôt les changements de couleurs qui du vert de mer passaient au carmin mordoré, faisant ressortir les silhouettes dentelées des hautes branches, qui noyaient leurs feuilles dans les teintes projetées par les divers foyers lumineux.-
L'eau roulait de petits flots scintillants, au bas des massifs touffus, reflétant comme en un miroir mouvant, tous les tons différents qui coloraient ses bords.
Sur l'ordre de Clément, qui dirigeait tout avec intelligence, à la grande satisfaction du banquier enchanté d'avoir eu la pensée de remettre ce soin à son secrétaire,
plusieurs fusées d'eau furent allumées à la fois et jetées ensemble dans la rivière.
Alors celle-ci roula positivement des myriades de paillettes flamboyantes et ce fut une exclamation générale, tant l'effet était aussi complet qu'inattendu.
Sarah guidait Clotilde Schunberg en lui disant:
— Prends garde! n'approche pas trop, l'herbe est humide, tu pourrais tomber dans l'eau.
Isaac entendit la recommandation.
— C'est vrai, ne me quitte pas, mon enfant.
— Ne craignez rien, mon père.
— Viens près de moi, je t'en prie.
En cet instant, le spectacle changea de scène.
On passait de la rivière à l'étang.
Désignés par lui d'avance aux jardiniers, alors qu'il faisait encore jour, les points favorables à l'embrasement des bords de l'étang s'illuminèrent à leur tour. i^ > •
Restée seule et afin de gagner un tertre duquel une éclaircie ménagée dans le feuillage, permettait d'apercevoir l'ensemble de l'étang, Sarah se dirigea vers certain endroit de la rivière où se trouvait une planche sur laquelle elle l'avait franchie le matin encore.
Bravant l'obscurité, la jeune fille pressait le pas.
Les feux de bengale brûlent vite.
Il fallait se hâter pour jouir du spectacle.
Tous les invités du banquier prenaient à celui-ci un réel plaisir et la satisfaction était générale, lorsqu'un certain ralentissement dans les manœuvres des artificiers improvisés fut remarqué par eux.
En outre, les coups de sifflet qui jusqu'alors avaient été successivement donnés par Clément Morin, pour servir de signal aux hommes qu'il dirigeait, afin que
ceux-ci procédassent avec ensemble, ne se faisaient plus entendre.
— Qu'y a-t-il donc? demanda le marquis de Rizerolles à Alvarez.
— C'est la fin sans doute, répondit philosophiquement le père de Sarah.
— Impossible, la moitié des fusées d'eau n'a pas encore été tirée.
— J'aime à croire que M. Morin n'aurait pas si bien commencé pour mal finir.
Quelques fusées, brûlées au loin, semblèrent donner raison au banquier.
Un quart d'heure se passa, mais les coups de sifflet n'avaient plus retenti et évidemment les artificiers opéraient sans ensemble, au grand désappointement des spectateurs, lorsqu'une rumeur soudaine s'éleva tout à coup du centre du groupe des domestiques qui s'étaient rapprochés des bords de la rivière depuis que c'était sur l'étang que l'on opérait.
— Qu'y a-t-il ! se demanda-t-on.
Un terrifiant spectacle répondit à la curiosité générale. Des ténèbres qui entouraient la rivière, on vit pénétrer dans la zone lumineuse que traçait l'éclairage du château à ses alentours, un groupe composé de deux personnes, l'une portant l'autre.
— Sarah ! s'écria bientôt Alvarez, en s'élançant.
— Rassurez-vous, elle vit, monsieur, lui répondit Clément Morin, tout ruisselant d'eau, en déposant sur un banc qui garnissait le perron Sarah évanouie et tout aussi mouillée que lui.
— Ma fille!
On entoura Sarah et Clément.
— M"* Sarah est tombée dans la rivière, j'ai été
assez heureux pour pouvoir Ten retirer presqu'instantanémenl, dit simplement Morin.
Alvarez était si ému, sans doute, que sans songer à remercier le sauveur de sa fille, il s'empressait auprès d'elle, donnant les ordres nécessaires afin de lui faire reprendre connaissance.
En quittant Clotilde, on sait que Sarah s'était dirigée vivement vers certaine planche pour traverser l'eau .
Or, cette planche avait été enlevée quelques instants auparavant, par un des jardiniers, afin de lui permettre de gagner, à vingt mètres de là, un petit ilôt qui lui avait été désigné par Clément Morin, pour y placer un des feux de Bengale.
Deux ou trois marches terminant un étroit sentier taillé dans le gazon, qui n'était pas encore coupé, menaient à la planche en question.
Sarah les descendit, ne doutant pas que la planche ne fût restée à l'endroit où elle se trouvait le matin même.
Sentir le terrain manquer sous ses pieds et pousser un cri d'effroi, aussitôt étouffé par l'immersion inattendue, ne fut pour la jeune fille que l'affaire d'une seconde.
Heureusement pour elle, ce cri interrompu, coupé par les eaux", dont le courant rapide engloutit d'abord Sarah tout entière, Clément l'avait entendu, et par une de ces indéfinissables et puissantes inspirations dont il est impossible d'expliquer la cause, n'avait pas douté un seul instant que celle qui l'avait poussé ne fût M"" Alvarez.
Il était alors au bord de la rivière, tenant à la main une de ces fusées qui ne servent qu'à mettre le feu aux autres pièces d'artifice.
A l'aide de la clarté qu'elle projetait, il se dirigea vers l'endroit où la voix de Sarah venait de se faire entendre et l'aperçut bientôt entraînée par la Marne.
Il plongea aussitôt et la saisit, mais celle qui se noyait s'accrocha à lui avec une énergie qui pouvait paralyser les membres de son sauveur et causer leur mort à tous deux:
Heureusement que Clément, élevé à la campagne, était devenu dans la partie de la Seine qui borde le château de Clamelle, à une légère distance de Tosny, un nageur de premier ordre.
Néanmoins, ce ne fut pas sans peine qu'il parvint à ramener Sarah au bord et à la déposer sur le gazon, immobile, glacée.
Après avoir eu la précaution de la placer la tète basse, il courut à une petite grotte qui se trouvait à dix mètres, dans laquelle se trouvait, en ce moment, une lanterne toute allumée.
Il la prit et revint rapidement vers la noyée.
L'eau était sortie de sa bouche en abondance, mais elle n'avait pas fait un seul mouvement et ses traits étaient empreints de cette sinistre pâleur qui parfois précède celle de la mort.
Hésiter un instant pouvait tout compromettre.
Ne songeant qu'au salut de Sarah, Mbrin colla ses lèvres sur celles de la jeune fille et lui insuffla son haleine, avec force, dans la poitrine.
Au bout d'un court instant, cette façon de procéder produisit le plus heureux résultat.
Clément sentit la vie renaître dans ce corps inerte, si beau, même en cet instant tragique.
— Sauvée! se dit Morin, ah! Dieu est bon, Dieu est juste.
Sarah rouvrit les yeux en ce moment, elle sembla reconnaitre son sauveur, car elle eut la force de lui adresser un adorable sourire en murmurant :
— Deux fois... merci!...
Et instantanément elle perdit de nouveau connaissance.
Aussitôt Morin la souleva dans ses bras et regagna le château, ainsi que nous venons de le raconter.
L'accident arrivé à Sarah termina fort tristement cette belle journée.
Parmi les invités d'Alvarez se trouvait un médecin célèbre, le docteur Gervais, qui est sans contredit le docteur en lequel les grands financiers ont le plus de confiance *.
Il prodigua tous les soins nécessaires à la jeune fille, qui dès le lendemain, se leva comme de coutume, ne se ressentant presque plus des suites de l'événement.
Sa pensée, dès qu'elle avait pu de nouveau la guider, s'en était allée vers Clément, et de son côté celui-ci, à dater du moment où il avait été certain que Sarah ne courait plus aucun danger, n'avait plus songé qu'à elle.
Ce n'était point impunément qu'il avait uni ses lèvres à celles de cette belle vierge.
Malgré toute la chasteté qu'il avait mise dans cette action, toute naturelle dans la terrible circonstance qui s'était présentée, depuis lors il ressentait en lui une fièvre remplie d'affolante tendresse qui lui faisait maudire sa destinée, en comprenant qu'il devenait amcwreux,