‹ Les viveuses de ParisChapitre 17 sur 24 · SARAH · texte numérisé non relu

SARAH

Six mois se passèrent, et pendant ce temps, qui parut à Morin être interminable, il ne fit qu'entrevoir de loin M*'* Alvarez.

Il est vrai que chaque fois que celle-ci apercevait Clément, elle le saluait le plus gracieusement possible, en accompagnant cette marque de politesse de son plus adorable sourire.

Au bout de ce temps, les grandes réceptions recommencèrent à rhôtel du banquier.

Comme celui-ci songeait sérieusement à faire choix d'un gendre, il fit venir, de Bordeaux la femme de son frère Camille, afin de chaperonner Sarah dans le monde.

Sauf quelques familles légitimistes qui forment encore cette partie du faubourg Saint-Germain qui ne fraye avec aucun monde et ne laisse personne pénétrer dans ses salons, la meilleure et la plus opulente société de Paris suivait les fêtes du millionnaire.

A l'une d'elles le marquis de Rizerolles amena un grand jeune homme blond, aux yeux bleu tendre, mais sans aucune expression, assez distingué, n'étant pas dépourvu même de cette grâce qui résulte non seulement d'une taille élégante, mais encore d'une éduca-

tion soigrtée et surtout d'un grand acquit, qu'il présenta au banquier par ces mots :

— Le prince César de Chagny-Bourgvert, mon cher Alvarez.

Inutile de dire que le nouveau venu ftit accueilli par le banquier avec tous les égards auxquels lui donnaient droit, son titre et l'ensemble de sa personne.

Cousin du prince de Chagny, le mari de la belle Hermine, l'une des héroïnes des amours du colonel Stein-Stèiner, et allié par sa mère à la famille ducale des Bourgvert, le prince César, qui avait vingt-huit ans, arrivait de Vienne où il avait passé quatre années à l'ambassade française.

De grandes folies avaient gravement écorné son patrimoine, et il restait au jeune diplomate vingt mille livres de rente à peine, au moment où il pénétrait, pour la première fois, chez le père de Sarah.

Clément Morin avait été invité par Alvarez.

Sarah n'eût point permis qu'on l'oubliât, puis c'était un danseur.

Depuis le soir du feu d'artifice du château de Dunois, les diverses impressions qui avaient agité Clément, après avoir rappelé Sarah à la vie, n'avaient fait que grandir en lui.

Morin, les deux fois qu'il avait revu Sarah de près, pendant les premières réceptions de l'hôtel du faubourg Saint-Honoré, — c'est là qu'habitait le banquier, — s'était tenu discrètement à l'écart, guidé tout autant par les sentiments de l'extrême délicatesse ^qui présidait à toutes ses actions, que par la crainte de laisser deviner à Sarah son secret, — la distance qu'il croyait exister entre lui et la riche et belle héritière lui paraissant plus que jamais infranchissable.

Il venait de saluer M"* Alvarez, au moment où le marquis de Rizerolles présentait le prince César au banquier, et allait s'éloigner, lorsque Sarah lui dit :

— Monsieur Morin, j'ai à vous parler.

— A moi, mademoiselle?

— Oui. Vous ne voulez donc pas danser avec moi >

— Vous ne pouvez le croire.

— Si vraiment, j'en suis même persuadée, puisqu'il y a quinze jours, à notre dernier bal, vous ne m'avez pas invitée, vous ne m'avez pas même adressé la parole, et que vous avez tout l'air d'avoir l'intention d'agir de la même manière ce soir.

Tout cela constituait une véritable mercuriale, mais le ton fait la chanson, et il y avait dans le visage et dans la voix de la jeune fille une telle expression affectueuse, que ce qu'elle venait de dire, parut à Clément le plus doux des reproches.

— Vous ne sauriez croire à quel point vos paroles me rendent heureux, mademoiselle, car si je ne suis rien venu vous demander, c'est par crainte d'essuyer un refus forcé par le grand nombre des solliciteurs qui vous assaillaient.

— Croyez-vous donc, monsieur Morin, que j'aie oublié que vous m'avez sauvé la vie...

— Oh! mademoiselle...

— Deux fois dans la même journée.

— Vous êtes la bonté même, mademoiselle.

— Je vous inscris pour la troisième valse, c'est tout ce qui me ^-este, je vous l'avais gardée I

— Je vous en suis profondément reconnaissant.

En ce moment Alvarez vint rejoindre Sarah, accompagné par le jeune diplomate.

-— Ma fille, lui dit-il, en désignant Sarah : puis.

tandis que celui qu'avait introduit le marquis de Rizerolles chez le banquier, s'inclinait on ne peut plus correctement devant M"* Alvarez :

— Le prince César de Chagny-Bourgvert, continua-t-il.

Morin, qui discrètement avait fait un pas en arrière, entendit ces mots, et mû par un secret instinct dont il ne se rendit pas bien compte lui-même, après avoir jeté sur le prince un regard de curiosité malveillant, fit cette réflexion :

— Voilà l'ennemi I

— J'ai prié monsieur votre père de vouloir bien me présenter immédiatement à vous, mademoiselle, dit César, afin de pouvoir espérer de figurer immédiatement au nombre de vos danseurs.

— Prince, répondit gracieusement Sarah, je vous sais un gré infini de cette bonne pensée, mais malheureusement vous arrivez juste au moment où je viens de donner le seul engagement dont je pouvais encore disposer ce soir, à monsieur.

Et du regard Sarah désigna Clément.

Aussitôt Alvarez s'avança vers ce dernier.

— Mon cher Morin, lui dit-il, je vous saurai gré de vouloir bien renoncer au plaisir que vient de vous accorder ma fille, en faveur de monsieur le prince de Chagny-Bourgvert.

— J'ai toujours obéi à vos ordres, monsieur, répondit Morin en s'inclinant, et aussitôt il s'éloigna, en proie à une sourde irritation, faite de révolte et d'une jalousie qu'il, se serait cru incapable de ressentir jusque-là.

Sarah avait légèrement pâli.

Elle aussi souffrait du procédé, mais elle eut la force de garder le silence.

Quant au banquier, ce qu'il venait de faire lui paraissait être la chose la plus naturelle du monde, et ce fut d'un air ravi qu'il dit au jeune diplomate :

— J'ai prié ce jeune homme de vous céder le pas, mon cher prince, afin que ma chère Sarah pût avoir l'honneur de danser avec vous.

— Que de bontés. Puis-je savoir, mademoiselle, quel est mon héritage?

— La troisième valse, monsieur, répondit la jeune fille en prenant le bras d'un cavalier auquel elle avait promis le quadrille qu'on allait danser.

Lorsque celui-ci fut terminé, Sarah guetta Clément Morin, et alla à lui, dès qu'elle l'aperçut.

— Je vous demande pardon pour mon père, monsieur Morin, lui dit-elle, croyez bien que je ne serai pas sa complice.

Et immédiatement elle rejoignit sa tante. M"** Camille Alvarez de Bordeaux, qui faisait les honneurs du salon de son beau-frère.

Alvarez, après avoir fait un tour dans les salons avec le prince César, s'était assis à l'écart, auprès du marquis de Rizerolles.

— Eh bien, comment le trouvez- vous? demanda celui-ci.

— Fort bien.

— Il faudrait être plus que difficile pour être d'un avis contraire.

— C'est mon opinion. •

— De plus, mon cher Alvarez, noblesse des plus anciennes et de premier choix. N'oubliez pas que Raymond César de Chagny s'est fait remarquer, dit-on, à la bataille de Bouvines.

— Vous me l'avez déjà dit, mon cher marquis,

LES VIVEUSES DE PARIS. 2l3

en me parlant du jeune homme. Ah ! c'est un vrai prince.

— Et votre chère Sarah ne sera-t-elle pas une vraie princesse, par Tesprit, la jeunesse, la grâce, la beauté ainsi que par votre colossale fortune.

— Vous allez un peu vite, ce me semble.

— Nullement, je connais les intentions du prince et je sais en outre ce qu'il pense de votre adorable fille.

— Comment a-t-il pu vous le dire, puisque je ne l'ai pas quitté depuis le moment où je Tai présenté à Sarah?

— Hier au soir votre belle-sœur. M™' Camille Alvarez, et sa ravissante nièce n'étaient-elles pas à r Opéra?

— Oui.

— Eh bien ! je le savais, et nous avons passé une heure, le prince et moi, dans la loge du club.

— Je comprends.

— Je puis donc vous affirmer, en toute assurance, que le prince César trouve M"* Sarah adorable, et que s'il ne vous demande pas sa main ce soir même, c'est que les convenances s'y opposent absolument.

— Rizerolles , comptez sur ma reconnaissance entière.

— Mon cher Alvarez, vous savez que je suis un homme positif, j'y compte.

Cette conversation démontre que c'était en prétendant que le ^prince de Chagny-Bourgvèrt avait franchi le seuil des salons de l'hôtel de la rue du faubourg Saint-Honoré.

Hâtons-nous d'ajouter, afin de pouvoir ne faire aucune description de cette habitation somptueuse,

qu'elle n'était autre que celle que devait habiter un jour la petite baronne Diane de Stein-Steiner.

Pendant que le banquier et le marquis considéraient déjà en principe comme chose certaine, le futur mariage du prince César de Chagny-Bourgvert avec Sarah, le jeune diplomate attendait impatiemment Tinstant de la troisième valse que la riche héritière lui avait accordée, contrainte et forcée par son père, au détriment de * Clément Morin.

Il l'atteignit enfin, et aussitôt se dirigea vers M"* Alvarez.

— Enfin 1 lui dit-il, je comptais les minutes, mademoiselle.

— Hélas! prince, tout en vous sachant un gré infini de votre impatience, j'ai le profond regret de devoir vous dire que je ne pourrai danser avec vous.

Et tout en parlant, Sarah chercha du regard quelqu'un dans la foule.

Un secret instinct lui disait que Morin ne pouvait être loin, et, en effet, elle ne s'était pas trompée, car elle aperçut Clément qui, à une certaine distance et de façon à n'être remarqué par personne, suivait avec un intérêt marqué, ce qui se passait entre le prince et la jeune fille.

— Pourquoi?

— Je me suis fait mal tout à l'heure et je ne pourrai plus danser de toute la soirée.

— Quelle épouvantable contrariété pour moi, c'est un coup de foudre, un coup de foudre véritable, je vous le juré.

— Veuillez m'excuser, prince, mais je souffre beaucoup.

— Je vais prévenir monsieur votre père.

LES VIVEUSES DE PAKIS. 21 5

— Gardez-vous-en bien, vous Tinquiéteriez vivement et sans aucune utilité.

Et comme ses regards se croisaient en ce moment avec ceux de Morin, ravi de voir qu'elle restait assise au lieu de suivre César, pour se mêler à la foule des danseurs, d'un signe imperceptible et dont les femmes, si innocentes et si chastes qu'elles soient, seules ont le secret, elle l'appela auprès d'elle.

— Ah ! vous voilà, monsieur Morin, lui dit-elle, dès que Clément se fut approché, votre complaisance pour monsieur le prince de Chagny a été vaine, je ne puis plus danser.

Et en s'exprimant ainsi, Sarah affecta de démasquer une chaise qui se trouvait à demi cachée par la sienne, en invitant, du regard, Clément Morin [à y prendre place.

Le prince César, qui ne s'attendait nullement à voir ainsi rompre le tète-à-tète si favorable qu'un incident imprévu lui ménageait au gré de tous ses désirs, dut faire un violent effort sur lui-même pour dissimuler sa vive contrariété, et il se promit bien de ne pas adresser un seul mot à cet importun qui semblait ne pas comprendre que le devoir de tout homme, sachant vivre, était de céder immédiatement la place à un Chagny- Bourgvert.

Mais avec un tact qui dissimulait ce que sa conduite pouvait avoir de malicieux, Sarah s'arrangea de façon à se partager également entre les deux jeunes gens, traitant Clément avec plus d'amabilité encore que le prince César, et affectant, chaque fois que celui-ci aurait pu. s'en offusquer, de faire ressortir que Morin était unami de longue date, tandis qu'elle voyait M. de Cha^ gny pour la première fois.

2l6 LES COMPAGNONS DU GLAIVE.

Rendons cette justice à Clément, qu'il se montra digne de la préférence dont il était l'objet , en écrasant littéralement le prince César, par la finesse de ses réparties et la justesse de ses observations.

Cette causerie à trois dura pendant toute la valse.

En ce moment, Sarah déclara que sa douleur augmentait, et ayant pris le bras de Morin, tandis que le blond diplomate pâlissait de dépit, elle rejoignit M™" Camille Alvarez et quitta le bal, pour ses appartements, quelques instants après, en feignant de boiter un peu.

Au moment où M"" Alvarez rentrait chez elle, le marquis de Rizerolles rejoignit le prince César.

— Qu'en dites-vous ? lui demanda-t-il en clignant derœil.

— Mon impression est la même qu'hier, seulement c'est à peine si j'ai pu causer avec la belle héritière, qui vient de se retirer, car elle s'est luxé le pied, parait-il, et a été forcée de regagner son appartement.

— Ma fille ! s'écria Alvarez qui, ayant suivi Rizerolles, venait d'entendre cette dernière phrase.

— Rassurez-vous, rien de grave, reprit M. de Chagny en s'adressant au banquier.

— Le fâcheux incident I

— Je le déplore autant que vous.

L'instant du souper étant arrivé, Alvarez s'empressa de donner la place d'honneur au prince César, en le plaçant à la droite de sa belle-sœur, et il mit le marquis auprès de lui.

Hâtons-nous de dire d'abord que Michel, avant de songer à prendre ces dispositions qui marquaient visiblement la haute estime dans laquelle il tenait le prince, était monté lui-même chez sa fille qui, tout en se dé-

clarant incapable de revenir dans les salons, avait fait en sorte de rassurer complètement le banquier sur les suites de son accident imaginaire.

Le lendemain le prince vint s'informer en personne de l'état de la santé de la riche héritière, et Alvarez qui avait l'habitude d'apporter une extrême rapidité dans la réalisation de tous ses projets, déclara le soir même au marquis de Rizerolles qu'il considérait le blond diplomate comme l'idéal des gendres et qu'il était persuadé que sa demande serait également accueillie par Sarah, avec un empressement marqué.

En s' exprimant ainsi le banquier était très sincère.

Néanmoins il n'avait pas encore parlé du jeune diplomate à sa fille, mais cela n'était qu'un détail pour lui, car le côté despotique de son caractère lui faisait considérer comme absolument improbable, la possibilité de ne pas voir Sarah professer pour M. de Chagny, le même enthousiasme que lui.

— A moins de la faire monter sur un trône, je ne puis trouver un gendre qui nous fasse plus d'honneur à elle et à moi, se disait-il, en se frottant les mains.

Jugez alors de sa stupéfaction lorsqu'ayant dit à Sarah :

— Le prince César de Chagny-Bourgvert te trouve ravissante, ma chère enfant.

Elle lui répondit :

— Je suis fort heureuse d'avoir inspiré de moi une bonne opinion au prince, mais je suis désolée de ne pouvoir le payer de retour.

— Hein, quoi, que dis-tu?

— Je dis, mon père, que le prince m'a paru manquer d'esprit et qu'il me déplaît fort.

— Malheureuse enfant ! mais le prince m'a demandé ta main. C'est le gendre de mon choix,

2l8 LES COMPAGNONS I>U GLAIVE.

— J'en suis désolée, mon père, mais je ne serai jamais sa femme.

— C'est de lafolie, de Taberration. A quoi songes-tu?

— Mais à mon bonheur.

— Un Chagny-Bourgvert dont Taïeul était à Bouvines !

— Nos aïeux y étaient peut-être aussi.

En proie à une irritation des plus grandes, Alvarez se mit à se promener en poussant de grands soupirs.

Tout à coup s'arrètant brusquement, il marcha vers Sarah et lui dit avec un accent indéfinissable :

— Tu veux donc un roi I

— Je veux un homme que j'aimerai, que j'aime.

— Que tu aimes, dis-tu. Le nom de ce traître ? Ah ! tu aimes quelqu'un }

— Calmez-vous, mon cher père, je vous vois fort irrité et je suis désolée d'en être la cause, nous reprendrons cet entretien dans un autre moment.

Et s'étant inclinée devant Alvarez, la jeune fille quitta précipitamment le salon où cette scène venait d'avoir lieu.

• — Ayez donc des enfants ! s'écria le banquier lorsqu'il fut seul, travaillez donc pour eux, acquérez, une fortune royale pour les mettre au pinacle, arrivez à pouvoir choisir, pour les établir, parmi la fine fleur de la plus haute et delà plus ancienne noblesse, pour voir ainsi tous vos projets renversés par un entêtement de petite fille, sotte et volontaire ! — « Je veux un homme que j'aimerai, que j'aime. » — Aimerait-elle quelqu'un > Non! c'est impossible, je le saurais, je l'aurais deviné; grâce à Dieu, ma fille est bien gardée. Mais que dire au prince? Rien pour l'instant ; et après tout, j'ai bien tort de m'alarmer, ne suis-je pas le maitre? depuis quand

les enfants résisteraient-ils à leur père ? Dans notre famille ce serait vraiment du nouveau ; je veux avoir des princes pour petits-fils, de vrais princes aussi nobles que les plus nobles de tout le faubourg Saint-Germain. Cette prétention chez Un père ne peut être blâmée par personne, puisque je leur laisserai à ces chers descendants de ma fille chérie, de quoi soutenir dignement leur rang; or, cela doit être et cela sera, puisque le prince César résume toutes les conditions et qu'il n'attend pour se déclarer, à ce que m'a affirmé RizeroUes, que quelques jours encore, c'est-à-dire le temps strictement nécessaire pour éviter d'avoir l'air de se jeter littéralement à notre tête !

Dans ces dispositions, le banquier alla trouver sa belle-sœur à laquelle il n'avait fait encore que des demiconfidences et la mit au courant de tout.

Le but de cette démarche était d'engager M"' Camille à user de tout son pouvoir sur Sarah pour la ramener à la raison.

La tante de la jeune fille s'engagea à employer vis-àvis d'elle toute son éloquence, mais en faisant observer au banquier, que Sarah tenait beaucoup de lui, sous certains rapports , c'est-à-dire qu'elle avait une volonté de fer, et que, si sa résolution était bien prise, il serait plus que difiîcile, sinon impossible, de la faire changer d'avis.

Cette opinion était parfaitement juste et dénotait chez M"** Alvarez une connaissance profonde du caractère de sa nièce.

Ce caractère, nous le connaissons aussi, nous savons ses qualités auxquelles il faut joindre une force d'inertie que Sarah savait employer aussi habilement que personne, dans certaines circonstances.

Aussi sembla-t-elle se plier à la volonté paternelle, sans s'engager à rien bien entendu, et sans même revenir sur ses déclarations premières, mais se contentant de paraître approuver par un respectueux et attentif silence, toutes les raisons et les agissements diplomatiques que la bonne dame mit en œuvre pendant toute une semaine, afin de remplir fidèlement la promesse qu'elle avait faite à son beau-frère.

Au bout de ce temps un matin, à la fin du déjeuner, Alvarez dit :

— J'ai quelques personnes à diner aujourd'hui, je vous en préviens, Camille, et toi aussi Sarah.

— Fort bien, mon cher Michel, répliqua la bonne dame.

Et comme Sarah s'était contentée d'approuver cette déclaration par un sourire, le banquier reprit d'un ton légèrement impérieux, en regardant la jeune fille bien en face :

— En outre le prince César de Chagny-Bourgvert, continua Alvarez.

— Bien, mon père, répondit Sarah le plus simplement et le plus naturellement du monde^ sans que le nom que venait de prononcer le banquier eût paru exercer sur elle la moindre émotion, si bien que resté seul avec sa belle-sœur, Alvarez lui dit :

— Ma chère Camille, je crois que vous avez fait merveille, car j'ai eu beau observer ma fille, le nom du prince n'a éveillé en elle aucune hostilité.

Sarah s'était résignée à subir la présence du prince César.

Elle l'accueillit sans froideur, avec toute l'amabilité désirable de la part d'une jeune fille qui trouve dans le salon de son père un ami de ce dernier, et ne sembla

nullement étonnée lorsqu' Alvarez plaça le blond diplomate à côté d'elle.

Le dîner était tout intime, du reste.

Sauf le marquis de Rizerolles, dont la présence était le corollaire obligé de celle du prince, et Isaac Schunberg, ainsi que Clotilde, on était pour ainsi dire en famille.

Le prince faisait ouvertement sa cour sous le sourire de M"« Camille et la mine encourageante d*Alvarez, qui ne doutait plus de l'acquiescement prochain de Sarah à tous ses ambitieux projets.

Cette cour, il est vrai, n'en était encore qu'aux préliminaires, c'était une admiration sans bornes qui se traduisait par une véritable averse de compliments, dont quelques-uns étaient d'une fadeur extrême, mais point encore par la déclaration d'un amour sans pareil, l'aveu d'une passion sans bornes.

Ces grands sentiments semblaient d'ailleurs devoir être complètement interdits au blond diplomate, dans les regards froids duquel ne jaillissait jamais la moindre étincelle.

Sarah continuait à se plier admirablement à la circonstancç, avec une patience angélique qui cachait plus que de l'indifférence, car, dès l'instant où Alvarez avait déclaré à sa fille qu'elle devait considérer le prince César comme un prétendant à sa main, Sarah avait senti naître une véritable antipathie pour M . de Chagny- Bourgvert.

Celui-ci ne s'en doutait pas le moins du monde.

Une excessive fatuité, jointe aux prérogatives que lui donnaient son titre et ses nombreux quartiers de noblesse, le faisait se considérer comme une sorte de

demi-dieu qui n'avait qu'à désirer pour obtenir, à vouloir pour avoir.

Le marquis de Rizerolles lui ayant déclaré le matin même, qu'il était agréé complètement par le banquier, qui donnait à sa fille dix millions de dot, le prince César était absolument résolu à ne pas quitter la maison d'Alvarez sans avoir tenté, auprès de Sarah, une démarche décisive.

Attenant au salon, se trouvait une sorte de petit jardin d'hiver, qu'Alvarez avait fait construire lorsqu'il avait acheté l'hôtel.

C'était là qu'ordinairement on servait^le café.

Des plantes fort rares décoraient ce coin pittoresque qui menait à une salle de billard, servant de fumoir.

Alvarez entraîna Schunberg et le marquis, ainsi qu'un cousin éloigné de M°« Camille, grand amateur de carambolages.

La tante de Sarah s'empara de Clotilde, et de cette façon, un tète-à-tète des plus naturels, fut habilement ménagé au prince César.

Le moment décisif était arrivé.

Mais la jeune fille, qui l'avait compris, se tenait sur la défensive.

Recommençant à débiter des flatteries, M. de Chagny-Bourgvert devait aborder facilement le chapitre délicat de l'aveu de son amour, et celui non moins important de ses plus chères espérances.

— Oui, dit-il, en terminant un petit discours d'un ton suffisamment ému, vous êtes une adorable créature et je n'ai pu vous voir...

— Prince!

— De grâce, laissez-moi achever.

— Non, vos compliments fort exagérés m'embarrassent trop et j*exècre que Ton parle de moi.

— Cependant...

— Vous venez de me dire à Tinstant que vous seriez l'être le plus heureux de la terre si je vous permettais d'obéir à tous mes caprices et vous résistez.

— Mais...

— Non. Vous venez de Vienne ?

— Oui.

— Pariez-m'en, je suis très curieuse, ou plutôt très désireuse de m'instruire. On m'a toujours représenté la capitale de l'Autriche comme une ville charmante.

— Ceux qui vous ont dit cela, vous ont dit vrai.

— Y parie-t-on le français?

— Très peu.

— Rien que l'allemand, alors?...

— Et l'italien.

Puis se croyant sous l'empire d'une inspiration sublime :

— L'italien, cette langue du chant et de l'amour, l'italien que je devrais employer pour vanter votre beauté...

— Mon Dieu, que ces plantes ont des parfums violents ce soir ! Pardon, prince...

Et portant la main à sa tête, Sarah se leva, et allant à M"« Camille Alvarez, elle ajouta:

— Rentrons dans le salon, ma bonne tante, je sens qu'il me vient des maux de tète terribles que je ne puis attribuer qu'aux senteurs de la serre.

Et sans attendre la réponse de la bonne dame, elle passa dans une pièce où M"' Al varès ainsi que Clotilde et le prince ne tardèrent pas à la rejoindre.

Cette pièce était celle où la tante et la nièce se

2 24 LES COMPAGfîONS DU GLAIVE.

tenaient ordinairement, aussi s'y trouvait-il commencés des travaux d'aiguille, œuvres communes de la jeune fille et de la bonne dame.

Tout naturellement Sarah alla s'asseoir à la table de travail, et comme l'habitude était la seconde nature de M™' Alvarez de Bordeaux, elle s'assit à sa place ordinaire, c'est-à-dire d'un côté de Sarah, tandis que CIotilde s'installait de l'autre.

Le prince vit ainsi se terminer l'entretien et dut faire un violent effort sur lui-même afin de pouvoir se mêler à la conversation générale, sans laisser apercevoir son dépit, dépit fort naturel, car on a beau être séduit par une dot royale, lorsque cettedot est celle d'une créature aussi désirable que l'était la belle Sarah Alvarez, tout en étant presque certain d'être un jour son époux, la constatation de la froideur de cette dernière, n'en était pas moins fort grave et d'un très mauvais augure pour l'avenir.

A l'abri de la déclaration qu'elle pressentait, la jeune héritière se montra du reste d'une amabilité charmante avec tout le monde, sans faire d'exception pour César, auquel sa fatuité énorme suggéra cette réflexion :

— ^Je lui plais, c'est certain, elle me le fait comprendre autant que cela est possible et si, tantôt, elle a arrêté sur mes lèvres l'aveu prêt à s'en échapper, c'est qu'elle ne se doutait pas de ce que j'allais dire.

Les choses tournant ainsi, la soirée se termina sans incident jusqu'au moment où les invités se retirèrent.

Alvarez dit alors à sa fille :

— Mignonne, je suis très content de toi.

— Pourquoi, mon père ?

— Tu as été fort aimable avec le prince.

— Il est de vos amis.

— Oui, oui, je comprends et je n'insiste pas davantage afin de ne pas te forcer à m'avouer que tu Tavais trop vite et mal jugé d'abord. C'est bien. Bonsoir, princesse.

— Bonsoir, mon père.

Et Sarah se retira avec une certaine précipitation.

— Tout va à merveille, ma chère sœur, poursuivit le banquier dès qu'il fut seul avec M"« Camille, et je ne puis que vous en remercier encore.

Pendant ce temps, M. de Chagny-Bourgvert racontait au marquis dé Rizerolles ce qui s'était passé entre lui et la jeune fille.

— Qu'importe, mon cher prince, que vous vous soyez déclaré oui ou non, c'est en prétendant à la main de M"* Alvarez que vous avez été introduit par moi chez son père, et ce dernier vous reçoit en prétendant au titre de son gendre. En pareille matière l'acquiescé^ ment paternel est le plus important, qu'importe le reste, c'est une question de semaines, de jours même, rien de plus.

Ces paroles qui concordaient avec la bonne opinion que professait le prince au sujet de la prompte réussite de la belle affaire qu'il avait entreprise — malgré toutes les qualités de Sarah, l'épouser était pour César de Chagny-Bourgvert une belle affaire — ces paroles le rassurèrent complètement et toutes les personnes qui s'intéressaient à l'union projetée entrèrent dans un état de quiétude parfaite, sur la promptitude de sa réalisation.

Seule Sarah, fidèle au rôle qu'elle avait adopté, savait la vérité sur la situation, et il serait oiseux de le constater, la chose étant tout naturelle, si elle n'eût formé un contraste saisissant avec la satisfaction générale.

Autorisé par le banquier à faire sa cour, le prince envoyait chaque jour un splendide bouquet rue du faubourg Saint-Honoréy et se rencontrait presque chaque soir avez Alvarez ou M"® Camille et Sarah à TOpéra, aux Italiens ou dans le monde.

Cela durait depuis quinze jours déjà, et Sarah avait déployé des prodiges d'intelligence pour éviter Taveu du prince qui, se croyant complètement agréé, ne voulait plus le faire que dans un moment propice et réunissant toutes les conditions désirables selon lui ; aussi n'avait-il pas encore parlé, lorsqu'un quatrième bal eut lieu chez le banquier.

Parmi les premiers cavaliers qui vinrent solliciter d'être agréés par Sarah, se trouva Clément Morin.

— Avez-vous eu l'extrême bonté de me garder quelque chose, mademoiselle ?

— Oui, deux quadrilles,

— Deux quadrilles, répéta Clément stupéfait, car étant excellent valseur, qualité précieuse qu'appréciait fort M"' Alvarez, c'était une valse que vraisemblablement elle devait lui donner.

— J'ai à causer avec vous de choses graves, reprit la jeune fille, mais il faut que personne ne s'en doute.

— Je suis à vos ordres.

— Venez me prendre pour le second quadrille et éloignez-vous.

Clément s'inclina et obéit.

Aussitôt, M"' Alvarez voyant le prince César s'avancer vers elle, se hâta de rejoindre sa tante.

A l'instant indiqué, Morin revint vers la jeune fille.

Elle s'empara immédiatement de son bras et guidée par lui, prit place devant le couple qui devait leur servir de visrà-vis.

Voici ce que tout en dansant, et cinquante fois interrompus, Clément et Sarah se dirent.

— Avez-vous remarqué le prince de Chagny- Bourgvert, monsieur Morin?

— Je Tai vu, mademoiselle, répondit Clément en soulignant le mot.

— Bien, pensa la jeune fille, le prince lui est aussi antipathique qu'à moi.

Et elle continua :

— Que pensez-vous de lui r

— Je pense que s'il ne devait ses titres qu'à ses qualités, il ne serait peut-être même pas chevalier.

— On veut me le faire épouser.

— Oh! c'est monsieur .votre père, répliqua Clément en tressaillant.

— Oh, c'est mon père, ma tante, M. de Rizerolles, tout le monde !

— Tout le monde a plus d'esprit que moi, a dit Voltaire.

— Ne raillez pas, monsieur Morin, et donnez-moi un conseil.

— En ai-je le droit, mademoiselle?...

En parlant ainsi, son trouble était visible, la pâleur de ses traits et l'altération de sa voix le dénonçaient clairement.

— Oui, ce droit je vous le donne. Répondez-moi franchement, répondez-moi comme si j'étais non pas ce qu'ils nomment tous, un brillant parti, itiaH une jeune fille dans des conditions modestes, auquel M> de Chagny ferait grand honneur.

— Si vous étiez dans ces côrtdltiôns-là, M.déCfiagny ne songerait pâ$ à tous. 4. &an§ doute.

— Oh! sûrement, donc ce qu'il recherche en moi, c*est surtout ma dot ?

— Je n'ai pas dit cela.

— C'est vrai, mais il est impossible de conclure autrement.

Puis, sur un ton plus grave encore, Sarah reprit :

— Un secret pressentiment, qui ne peut me tromper, me dit que ma vie sera courte, je mourrai jeune...

— Vous }

Et Morin pâlit.

— Comme ma mère, reprit Sarah ; or, je voudrais être heureuse, ne fût-ce que deux ou trois ans.

— Chassez ces idées sombres, je vous en conjure.

— Impossible, ces idées sont en moi depuis trop longtemps, mais je ne les ai jamais communiquées à personne, et je ne les dirai qu'à vous, à vous qui m'avez sauvé la vie, à vous pour qui j'éprouve une affection inaltérable, absorbante.

Le quadrille finissait.

— Ah ! si j'étais prince ! murmura Clément, subjugué par les dernières paroles de Sarah.

— Si vous étiez prhice ?...

— Pardonnez un moment de folie, mademoiselle, reprit Morin en rougissant.

— De folie ? ne suis-je pas votre égale ?

— Vous !

— Votre éternelle obligée... à vous qui ne demandez rien, osa-t-elle ajouter.

— Grâce I vous me rendez fou !

Et noyant ses regards dans ceux attendris de Sarah, tout chargés d'amour :

— Je vous aime, murmura-t-il.

Et aussitôt il se perdit dans la foule des danseurs.

Il fallut à M"« Alvarez quelques minutes pour surmonter sa profonde émotion, qu'elle mit sur le compte de l'animation de la danse, lorsque sa tante la questionna à ce sujet.

Désormais le prince César était irrévocablement repoussé par elle.

Sûre de Tamour de Morin, Sarah venait de se jurer qu'elle serait à lui ou à personne.

Cela étant parfaitement arrêté dans son esprit, dût son père la reléguer au fond de n'importe quel trou de province, afin de vaincre son obstination, aussitôt elle résolut de faire catégoriquement comprendre à M.deChagny que sa recherche l'honorait, mais ne serait pas accueillie par elle.

Au moment même où Sarah venait de prendre cette résolution, le prince César s'avança vers elle.

— J'ai une grâce à vous demander, prince.

— Parlez.

— C'est de bien vouloir travestir en simple promenade la polka que nous devons danser ensemble.

— Je suis à vos ordres.

Et Sarah prit le bras que lui offrait M . de Chagny- Bourgvert.

Celui-ci se dirigea vers la serre que nous connaissons, et M"" Alvarez l'y suivit avec une docilité que le jeune diplomate interpréta complètement en sa faveur.

Lorsqu'ils furent arrivés :

— J'ai pris une grande détermination ce soir, mademoiselle.

— Moi aussi, prince.

— Ah ? et quelle est cette détermination ?

— Parlez, d'abord.

— C'est juste. J'ai pris donc une grande détermina-

23o LES COMPAGNONS DU GLAIVE.

tion, et c'est elle qui m'a fait vous condure ici, car j'ai bien des choses à vous tfire.

Et comme Sarah quittait son bras, il fit un geste pour la retenir, mais loin de s'éloigner, la jeune fille, au contraire, s'assit en face de M. de Chagny qui, prenant un siège et se mettant auprès d'elle, reprit :

— Vous daignez m'écouter, je le vois. Merci du fond du cœur.

Ces derniers mots furent prononcés avec une certaine émotion parfaitement sincère — émotion causée par l'espoir des dix millions de la dot.

— Je vous écoute, je vous écouterai jusqu'au bout, prince.

— Merci.

Et après un temps :

— Mademoiselle Sarah, lorsque je vous ai vue pour la première fois, j'ai été ébloui, transporté, je me suis senti pour vous une sympathie énorme qui presqu'instantanément s'est changée en un amour violent, une passion sans bornes, éternelle et forte, capable dé résister à l'éternité et de briser tous les obstacles ; jamais, jusqu'à présent, cet aveu n'est sorti de mes lèvres, mais l'instant de parler est venu pour moi. Agréé par monsieur votre père comme son futur gendre, autorisé par lui à vous faire la cour...

Sarah l'interrompit brusquement :

— Mon père n'a pu vous répondre d'une façon formelle que cette autorisation et cet agrément seraient ratifiés par moi.

Contredit de cette façon nette et catégorique, le prince César demeura la bouche ouverte.

— Comment ? murmura- t-il.

— Monsieur de Chagny^ reprit Sarah âvee le plus

grand calme, mais avec un accent déterminé, vous venez de Tavouer vous-même, voilà la première fois que vous me parlez d'amour, et malgré certaines assiduités spéciales qui m'ont fait entrevoir la vérité, sans me l'affirmer cependant d'une façon positive, vous me déclarez que vous vous êtes fait agréer par mon père, comme son futur gendre. Votre aveu me flatte, votre recherche m'honore, mais votre franchise fait appel à la mienne et celle-ci est trop grande pour ne pas répondre immédiatement à cet appel sincère et loyal. Eh bien, je vous le dis à regret, mais de la manière la plus formelle, jamais je n'épouserai qu'un homme pauvre, qui m'aura inspiré assez de confiance pour être certaine que si, demain, j'étais pauvre aussi, il me choisirait encore entre toutes.

— Mais, mademoiselle, répliqua le prince avec élan, fussiez-vous la plus indigente des femmes de votre âge, c'est vous seule encore dont je voudrais la main, je vous le jure I

— Votre rang, votre titre vous interdiraient ce choix, prince, objecta Sarah, par conséquent je ne puis vous croire. Donc, prenez acte de mes paroles et renoncez à un projet dont la réalisation plus qu'impossible ne répondrait nullement aux tendres idées que sa perspective aurait pu vous faire entrevoir.

Le prince César était visiblement troublé depuis quelques instants.

On a beau être blond, diplomate, avoir eu des ancêtres à Bouvines et se croire irrésistible, on ne voit pas un tas de millions, dont on avait déjà savouré d'avance toutes les ressources en les supputant, s'envoler au loin, et de plus une adorable personne, dont^ sans être profondément amoureux, on se sent très

épris, vous glisser dans les doigts sans éprouver une émotion très grande.

— Ce n'est pas possible, vous refuseriez d'être ma femme, s'écria -t- il dans une angoisse presque comique.

— Laissez-moi croire que vous n'avez jamais eu l'intention bien arrêtée de me gratifier d'un tel honneur, prince, et restons amis.

Sur ces mots, Sarah se leva et elle se disposait à rentrer dans la salle du bal, lorsque M. de Chagny- Bourgvert roulant ses yeux ternes avec effarement, reprit d'un ton de supplication :

— De grâce, chère Sarah, dites-moi que tout ceci n'est qu'un mauvais rêve, un jeu cruel, une épreuve douloureuse ; songez donc que fort de l'appui de monsieur votre père, je vous ai déjà nommée ma femme dans mon cœur, et qu'il vous appelle depuis plus de quinze jours madame la princesse César de Chagny- Bourgvèrt, ce cœur dont vous ne comprenez ni l'admiration, ni l'éternel amour.

— En vous parlant comme je l'ai fait, monsieur de Chagny, j'ai agi selon ma conscience et toute insistance de votre part serait inutile. Je me reconnais indigne de votre choix par le peu d'attrait qu'offrent à mes yeux toutes les prérogatives dont j'aurais joui en portant ce titre que votre cœur se hâtait trop de me donner, cela seul doit éteindre vos regrets et vous persuader qu'il vaut mieux en avoir de passagers que d'éternels; aussi, ces derniers, mon refus vous les épargne.

Le blond diplomate écoutait sans saisir le sens de chaque mot, car deux voix lui parlaient à la fois : celle de Sarah et une voix intérieure qui lui criait :

— Dix millions qui t'échappent, dix millions, plus les espérances ; songes-y, César; dix millions ! ! !

Sous Tempire d'un affolement cupide et guidé par sa fatuité qui jamais n'avait subi d'aussi rude leçon que celle que lui infligeait la jeune fille, de Chagny-Bourgvert se redressa :

— J*aime à croire, mademoiselle, que certains scrupules seuls ont pu vous avoir inspiré ce refus par trop délicat et que je ne puis admettre, après ce qui s'est passé entre moi et monsieur votre père; aussi j'ose

■ encore espérer qu'une parole catégorique de ce dernier suffira pour les anéantir et vous faire apprécier tous les avantages d'une union qui est inévitable, car quelque chose me dit qu'elle constitue notre commune destinée.

L'argument n'était ni bien clair, ni fort concluant, de plus, il dissimulait mal une sorte de menace. , Sarah ne considéra que celle-ci :

— Prince, dit-elle, le temps n'est plus où on pouvait marier les filles malgré elles. Si mon père vous a donné sa parole, c'est qu'il s'est mépris sur la nature de vos sentiments, je le regrette, mais jamais je ne serai votre femme.

Et, laissant le prince César dans la situation d'un homme qui vient de recevoir une tuile sur la tète, M"* Alvarez quitta immédiatement la serre pour la salle du bal, sur le seuil de laquelle elle trouva un de ses danseurs qui la cherchait partout, depuis quelques instants, pour une mazurka, qu'elle lui avait promise, au commencement de la soirée.

On se rappelle que Sarah avait accordé à Clément deux quadrilles au lieu d'un.

Le second suivit la mazurka.

Tout en dansant celle-ci, M"« Alvarez eut le temps de se remettre et de faire provision de force et de courage, afin de pouvoir braver toutes les conséquences du congé catégorique qu'elle venait de donner au prince César.

Entre son père, sa tante et de Rizerolles, dont elle avait deviné le rôle officieux dans toute cette affaire, la pauvre jeune fille se sentait bien abandonnée, bien seule, car elle ne se dissimulait pas que tout au monde serait tenté, par ses proches, afin de la faire changer de résolution.

Dans cette situation, Clément lui apparaissait comme son seul appui, son seul ami, et en songeant à cela, elle sentit encore grandir Tamour qu'il lui avait inspiré.

Depuis que Morin avait dit à Sarah : « Je vous aime, » depuis qu'il avait eu ce qui lui paraissait Taudace la plus grande, l'insigne témérité de laisser s'échapper de ses lèvres ce dont était plein son cœur, il était en proie à une émotion anxieuse qu'il ne pouvait vaincre, tout en étant convaincu, au fond, que son aveu n'avait éveillé chez Sarah ni révolte, ni colère.

Ah ! certes. Clément l'eût choisie entre toutes, même dans la misère, et si Alvarez voulait la lui donner et garder ses millions, il le rendrait certainement le plus heureux et le plus reconnaissant des hommes.

En faisant allusion à un pareil désintéressement, lorsqu'elle avait admis sa possibilité, pour motiver son refus au prince, Sarah avait eu raison de penser à Morin et de se persuader qu'il l'accepterait pauvre avec joie, comme il la subirait millionnaire, sans que ses millions augmentassent, le moins du monde, la grandeur de son amour.

Le moment du second quadrille arriva.

Forcément Morin se retrouva devant Sarah qui Taccueillit avec une joie marquée.

Son sourire encourageant était-il également un aveu, ou simplement un pardon ? Clément, qui venait de s'incliner devant elle, se le demandait encore, lorsque la jeune fille, lui prenant le bras, lui dit :

— Vous m'aimez, monsieur Morin?

— De toutes les forces de mon âme.

- Efbien, moi aussi, je vous aime et je ne veux pas d'autre mari que vous.

Et comme électrisé par cette déclaration inattendue, Clément allait se confondre en protestations passionnées et en remerciements attendris :

— Contenez-vous, je vous en prie, poursuivit Sarah, ne laissez rien paraître, il y va de notre bonheur. On voulait me marier, j'ai rompu ce mariage. Du jour où deux fois vous m'avez sauvé la vie, je m'étais dit que si, à un certain moment, vous m'aimiez d'amour, je serais votre femme. Maintenant, cette rupture va m'attirer bien des reproches, et je ne sais encore quelles représailles on voudra exercer contre moi, car j'ai bravé ma tante et mon père, mais, quoi qu'il arrive, soyez patient, soyez sûr de moi et promettez-moi de m'attendre.

— Sarah I chère Sarah, répondit Morin à voix basse, sur la mémoire de ma mère, je vous jure de n'aimer que vous éternellement, quoi qu'il arrive!

Le quadrille commença.

Se sentant une énergie qui la surprenait elle-même par sa grandeur, Sarah se trouvait complètement heureuse, car quoiqu'elle eût agi, aussi bien vis-à-vis de Clément que de M. de Chagny-Bourgvert, plutôt en

jeune veuve qu'en jeune fille, sa conscience ne lui reprochait rien.

Nous croyons utile d'insister légèrement sur ce point, afin de mettre M"« Alvarez à Tabri de tout reproche, au sujet de l'énergie de sa conduite.

Sa mère étant morte alors que Sarah n'avait que dix ans, celle-ci avait g:randi privée de cette suprême tendresse maternelle qui est la plus douce des égides, car elle permet à l'enfant d'entrer dans la seconde phase de la vie, sans préoccupation ni souci. *

Dès que Sarah avait raisonné, elle avait compris toute la grandeur de la perte qu'elle avait faite et avait puisé dans l'isolement qui en résultait, une sorte d'expérience relative, laquelle avait eu pour résultat de lui faire étudier la vie avec une ardeur que ne possèdent que très rarement les adolescentes.

Prenant la franchise et la loyauté pour guides, elle s'était tracé une ligne de conduite dans laquelle elle s'était promis de remplacer toujours, autant qu'il lui serait possible de le faire, par la résolution et une certaine témérité même, celle qui n'était plus et qu'elle regrettait en pieuse et tendre fille. ^

De là dérivait tout ce qui venait de se passer pendant ce bal où, ayant fait complètement ce qu'elle voulait faire, Sarah goûtait, en dansant avec Clément, une joie profonde et dans laquelle elle ne songeait qu'au bonheur d'être aimée éperdument et d'aimer aussi de toute son âme.

C'était une sorte de songe qu'elle faisait toute éveillée, et il lui semblait qu'il devait se prolonger encore, lorsque tout à coup la figure bouleversée d'Alvarez, dont les lèvres contractées accusaient l'irritation, se dressa à quelques pas d'elle.

On comprend aisément que le prince César n'était pas demeuré longtemps seul dans la serre, après le départ de Sarah.

Dès que la jeune fille avait disparu dans la salle de bal, le blond diplomate avait donné un libre cours à sa juste colère, en brisant sur sa tige et en la lançant par terre, en la frappant avec un gant, qu'il tenait à la main, une fleur rare qui répandait son subtil parfum à quelques pas de lui.

— La pécore! murmura-t-il. A-t-on jamais vu? me dédaigner, faire fi du titre de princesse de Chagny- Bourgvert et avoir l'insigne aplomb de me le signifier en face, de la manière la plus catégorique I Mais à nous deux, ma petite, tu as dix millions de dot, et Dieu sait les douzaines d'autres que les deux Alvarez, dont tu es l'unique héritière, laisseront un jour; en outre le ciel t'a dotée aussi d'un physique des plus agréables, ce qui te fait constituer un ensemble des plus attrayants et dont j'aurais beaucoup de peine à trouver l'équivalent; enfin ce cher Alvarez m'a nettement déclaré qu'il m'agréait pour gendre; donc il faut que je le sois et je le serai. Allons trouver mon futur beau-père.

Et quelques instants après, le prince César abordait e père de Sarah avec une froideur calculée, en lui disant :

— Monsieur, je viens prendre congé de vous, car après ce qui vient de se passer, je n'ai plus rien à faire ici, et ma présence doit être à ce point désagréable à mademoiselle votre fille, que je ne saurais abandonner la place avec trop de hâte pour n'y jamais revenir.

— Hein! quoi, comment?... que signifie... est-ce que je rêve ? répliqua le banquier, sous l'empire de la plus douloureuse stupéfaction.

238 LES COBiPAGNONS DU ÛLAIVÊ.

— Adieu, monsieur, reprit M. de Chagny- Bourgvert, en feignant de vouloir se retirer sans ajouter un mot.

— Par grâce, prince, protesta le père de Sarah en lui barrant le passage ; mais les paroles étranges que vous venez de prononcer méritent une explication immédiate et catégorique, et cette explication, je vous prie instamment de vouloir bien me la donner sur-lechamp.

— A quoi bon, monsieur? mademoiselle votre fille vous la donnera bien mieux que moi.

— Ma fille! Ah! parlez, parlez, prince, au nom de l'affection que vous m'avez inspirée, au nom de la loyauté, au nom de vos aïeux, je vous en conjure, ditesmoi tout.

— Je ne puis résister, reprit César, en affectant de paraître vaincu par ces paroles, écoutez-moi donc.

Et entraînant le banquier dans l'embrasure d'une fenêtre, il lui fit le récit détaillé de ce qui venait de se passer entre Sarah et lui.

— C'est une enfant que j'ai trop gâtée, une petite folle qui dès demain regrettera profondément ses paroles et fera tout au monde pour vous les faire oublier. J'en prends dès à présent 1 engagement formel, prince, et j'ose vous déclarer que si, par impossible — car cela ne sera pas — j'étais forcé de renoncer à l'espoir de vous appeler bientôt mon gendre, j'en ferais une maladie I

Et ayant prononcé ces derniers mots d'une voix émue, Alvarez saisit les mains de César et les pressa avec effusion dans les siennes.

Puis il ajouta, d'un ton d'autorité qui ne pouvait laisser aucun doute sur ses intentions :

LES ViVKUSES DE PARIS. 239

— Je vais parler à ma fille, demeurez, mon cher gendre, demeurez, je vous en prie.

Et aussitôt il se mit à chercher Sarah dans le bal, tandis que le blond diplomate, enchanté de l'attitude du banquier, affectait de se résigner à ne pas quitter la place, alors que, pour rien au monde, il n'eût consenti à l'abandonner.

On sait qu'Alvarez n'avait point tardé à découvrir sa fille au milieu des danseurs.

Sarah, en constatant l'altération du visage paternel, ne douta pas un seul instant que le prince n'eût parlé, et, quoiqu'elle se crût prête à tout, l'apparition d'Alvarez au milieu de l'enivrante quiétude à laquelle elle se laissait aller en ce moment avec une véritable volupté, fit refluer tout son sang vers son cœur.

Le quadrille finissait.

— Quoi qu'il arrive, monsieur Morin, murmura-t-elle, comptez sur mon amour et sur ma parole.

A peine avait-elle prononcé ces mots que, profitant du mouvement général, Alvarez vint droit à Clément et lui dit, en s'eflbrçant de cacher son courroux :

— Mon cher Morin, je désire causer avec ma fille.

Et, sans attendre l'acquiescement de son employé, qui s'était incliné aussitôt, il entraîna Sarah à l'écart.

Dès qu'il crut qu'il ne pouvait être entendu par personne :

— Etes-vous folle? demanda-t-il avec une rage concentrée. Avez-vous juré de me faire mourir de chagrin ?

Sarah pâlit, mais elle demeura ferme, sans prononcer une parole*

— Mais parlez donc, poursuivit Alvarez*

Et sans calculer la force qu'il y mettait, il secoua le bras de Sarah.

-— Vous me faites mal, mon père, dit-elle en plongeant dans les yeux du banquier un regard d'une expression étrange, qui rappela Alvarez à lui-même.

— C'est que votre silence m'exaspère, reprit-il pour s'excuser; parlez, parlez vite, je sais tout, le prince est furieux, vous êtes une insensée et une ingrate...

— Mon père, interrompit Sarah, je suis trop émue et vous êtes trop irrité pour qu'aucune explication puisse avoir lieu ce soir entre nous. Je vous supplie en grâce de la remettre à demain, et je m'engage d'avance à vous la donner alors, cette explication, aussi complète que vous semblez le désirer.

— Et le .prince, que lui dirai-je ce soir ? Il a ma parole I

En ce moment Sarah s'assit, ou plutôt se laissa tomber sur une chaise.

— Par grâce, je sens que je vais m'évanouir, murmura-t-elle. Laissez-moi remonter chez moi, je ne pourrais plus danser ce soir, je souffre, mon père, je souffre réellement.

Alvarez, nous l'avons dit déjà, aimait sa fille, au fond; seulement il l'aimait à sa manière, et certes en voulant la contraindre à épouser César de Chagny- Bourgvert, non seulement il réalisait le plus ambitieux de tous ses rêves, mais encore il était absolument convaincu qu'il agissait comme le meilleur des pères.

— Bien, dit-il en se calmant, j'expliquerai à mon gendre votre disparition et demain...

— Demain, je serai à votre entière disposition, mon père.

LÉS VIVEUSES Î)E PARIS. 24 1

Alvarez la quitta aussitôt pour aller rejoindre le blond César, et quelques instants après Sarah sortait du bal et regagnait son appartement.

— Eh bien? demanda le prince en dissimulant son anxiété.

— Eh bien, mon cher prince, je vous demande vingt-quatre heures seulement pour vous apporter d'excellentes nouvelles. Je viens de parler à ma fille et j'ai terminé mon plaidoyer, en votre faveur, en l'engageant à remonter chez elle afin de méditer à loisir sur la valeur de mes arguments et l'insanité de sa conduite vis-à-vis de vous.

— Oh ! tant de rigueur I

— Prince, j'adore mon enfant, mais je n'ai jamais eu pour elle aucune coupable faiblesse, j'ai compris en agissant ainsi qu'il y allait de son bonheur et de celui de l'homme que j'appellerais mon gendre, sans me douter que le sort le plus heureux vous mettrait sur ma route. Si vous me donnez des petites-filles, agissez de même un jour et soyez persuadé que votre conduite ne sera que celle d'un père irréprochable et plein d'une solide tendresse pour ses enfants.

César était trop heureux de la nouvelle tournure que semblaient prendre les choses pour contredire en rien le banquier, et, du reste, ce que venait de dire ce dernier n'étant après tout que l'émission d'une opinion fort défendable, toute contradiction eût été inutile et illogique, aussi M. de Chagny-Bourgvert se borna-t-il à répondre :

— Je m'arme de patience et de courage. A demain.

— A demain.

Dès dix heures du matin, Alvarez, le lendemain, fit appeler Sarah.

Aussitôt celle-ci se rendit auprès de son père.

Mise au courant par Alvarez de tout ce qu'il pouvait savoir de ce qui s'était passé la veille, mais à mille lieues comme lui, de soupçonner l'engagement formel que la jeune fille, n'écoutant que son amour, avait pris vis-à-vis de Clément Morin, M"*» Camille avait été priée par son beBU-frère d'assister à l'entretien, et depuis une heure, elle conjurait Michel d'être doux et calme, l'irritation et la colère ne pouvant pas plus être utiles dans la circonstance que dans d'autres, et le banquier avait pris l'engagement formel de se montrer avec sa fille d'une douceur et d'une patience angéliques.

— Je te sais gré de ne pas m'avoir fait attendre, dit Michel à Sarah, en l'embrassant sur le front, — comment vas-tu aujourd'hui ?

— Aujourd'hui, je suis forte.

Ce mot résumait tout ce qui s'était passé dans le cœur de la jeune fille depuis la veille.

Analysant son amour, se persuadant qu'elle ne pouvait vivre sans Morin, se répétant que sa vie qu'il avait sauvée deux fois, ne pouvait appartenir qu'à lui, Sarah avait vaincu toutes ses terreurs et banni -toutes les hésitations, prête à tenir sa promesse, prête surtout à supporter avec courage l'irritation paternelle.

— Tant mieux, mille fois, chère enfant, reprit le banquier. Causons alors comme trois bons amis.

Sarah eut d'abord l'idée de protester contre la présence de sa tante qui, nécessairement donnerait raison à Alvarez contre elle, mais une dernière fois ayant consulté son énergie, elle se dit qu'elle en avait assez pour braver le monde entier, et aussitôt s'étant assise, elle attendit que son père prit la parole.

— Sarah, je crois utile, dit-il, de te rappeler qu'en

me demandant hier au soir de remettre cette explication à ce matin, tu t'es engagée à me la donner entière et catégorique.

— Oui, mon père, et je suis prête à tenir ma promesse.

— Fort bien. Est-il vrai que tu aies déclaré hier au prince que tu ne voudras jamais Tépouser?

— Oui, mon père.

— Et après les réflexions que tu as dû faire depuis cet instant, que résous-tu aujourd'hui >

— Ce n'est pas sans avoir d'abord réfléchi à toute la gravité de la déclaration que j'ai faite à M. de Chagny-Bourgvert, que je me suis décidée à lui parler avec une entière franchise.

— Mais c'est de la folie I

— Non, mon père. Je n'épouserai pas le prince, parce que je ne l'aime pas.

— Et pourquoi ne l'aimes-tu pas, ma chère Sarah? demanda à son tour la tante de la jeune fllle.

Celle-ci n'hésita pas. .

— Parce que j'en aime un autre.

— Un autre! s'écria le banquier, en donnant un formidable coup de poing sûr la table auprès de laquelle il était assis.

— Causons comme trois bons amis, venez-vous de médire, mon père. Je vous en prie, causons.

— Oui, oui, Michel, du calme, je vous en conjure.

— Vous avez raison, ma sœur.

Et, s'eflbrçant de donner à son accent toute la modération désirable, Alvarez, s'adressant à sa fille, lu dit:

— Voudrais-tu me nommer cet autre que tu aimes,

à ce point de dédaigner un des plus séduisants et des plus nobles gentilshommes de France ?

— Oui, mon père.

Et comme s'il se fût agi de la chose la plus simple du monde, Sarah poursuivit :

— C'est M. Clément Morin.

A ce nom inattendu, il sembla à Alvarez qu'il recevait un coup de massue. Il avait mal entendu certainement.

— Tu dis? reprit-il.

— Je dis M. Clément Morin, qui m'a sauvé la vie.

— Mais je l'ai payé. Par quel subterfuge cet intrigant s'est-il emparé de ton esprit ?

— Non pas de mon esprit, mais de mon âme et de mon cœur, et point à l'aide d'un subterfuge, mon père, mais par son esprit, sa délicatesse, son courage et son amour.

— Ah! le serpent, l'infâme scélérat 1 s'écria le banquier, sans vouloir en entendre davantage. Malheureuse enfant qui n'a pas compris que c'est à ma fortune que ce petit intrigant en veut.

— M. Morin m'épouserait demain sans dot.

— Tu crois cela ?

— J'en suis sûre, tandis que je suis convaincue aussi que si la ruine entrait aujourd'hui dans notre maison, le prince de Chagny-Bourgvert en sortiraitce soir même, pour n'y jamais rentrer.

— Vous l'entendez, ma sœur, c'est effrayant, ce petit drôle de Morin l'a ensorcelée, car c'est de l'aberration, de la stupidité : pouvoir s'appeler la princesse de Chagny-Bourgvert et vouloir se nommer madame Morin ! Et ç'çst mon çnfant, ma fille, mon sang, qui

est aussi stupide. Mais tout beau, mademoiselle, heureusement que mon aveuglement pour vous n'ira jamais jusqu'à consentir à vous voir compromettre votre avenir en ruinant mes plus chères espérances. Non, cent fois non, je serais trop coupable si je ne l'empêchais pas par tous les moyens; jamais, moi vivant, vous n'épouserez M. Morin, jamais !

— Bien, mon père, mais je vous préviens que jamais aussi je ne consentirai à épouser le prince.

— C'est ce que nous verrons.

— J'ai promis à M. Morin de n'être qu'à lui ou à personne.

— Sortez, ma fille, sortez, je sens que je ne suis plus maitre de moi, s'écria Alvarez en désignant à Sarah, du geste, la porte du salon où se passait cette scène.

La jeune fille obéit, gagnant avec le plus grand calme l'issue que lui indiquait le banquier.

Resté seul avec M"* Camille, Alvarez se laissa aller à un emportement excessif, menaçant de faire expulser Clément Morin sur l'heure, si celui-ci ne consentait pas immédiatement à quitter la France pour ne jamais y revenir.

Puis cette phrase désespérée :

— Que vais- je dire au prince? revenait sans cesse, comme un sinistre refrain.

Mais les colères aussi violentes que celle à laquelle le banquier était en proie, ne sont pas de longue durée, elles s'usent par leur intensité même.

Toute tremblante, la belle-sœur de Michel lavait laissé s'emporter à loisir, se contentant d'approuver tout ce que disait le père de Sarah.

Lorsque celui-ci fut redevenu plus calme, il se laissa

choir dans un fauteuil où il s'étendit anéanti^ brisé, et seulement alors M™® Camille osa formuler son avis.

Selon elle, toute violence ne pouvait qu'aggraver l'état des choses, surtout si c'était sur Morin qu'elle était exercée. D'après le caractère de Sarah, cela était certain, indubitable. .

Placé sur un piédestal, par l'amour qu'il avait inspiré à la belle millionnaire, persécuté, chassé par Alvarez, Morin lui semblerait encore plus digne d'intérêt et d'affection.

Toute mesure de rigueur devait infailliblement grandir les tendres sentiments que Sarah professait pour lui.

— Croyez-moi, mon cher Michel, dit la bonne dame, soyez patient et prudent surtout, et faites votre deuil de ne pas être le beau-père de M. de Chagny- Bourgyert.

— Oh I il sera mon gendre, ma sœur, je vous le jure, car je ne céderai pas. Et bon gré malgré, soit par la force, soit par la ruse, je ferai le bonheur de Sarah, malgré elle.

Et se levant brusquement :

— Je cours chez de Rizerolles, continua le banquier, qui immédiatement monta dans une voiture, qm était toujours attelée à certaines heures de la journée, pour parer à toutes les éventualités, et il se fît conduire chez 1 mtraducteur àà prince César.

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