LE GLAIVE AU CHATEAU DE DUNOIS
La scène que nous venons de raconter n'était que la première perle noire d'un long chapelet que devaient égrener, en deux ou trois mois, le père et la fille, sans que la situation se modifiât le moins du monde.
Malgré cela, Alvarez n'avait pris aucun parti contre Clément Morin, et celui-ci, les bals étant terminés, n'avait plus vu Sarah.
Mais fort de la parole de la jeune fille, Clément pensait constamment à elle et attendait, sans bien se rendre exactement compte de l'objet de cette attente, que remplissait toute entière son amour pour Sarah, ainsi que l'espoir enivrant qu'elle avait fait naître en lui.
Fort peiné de la tournure qu'avaient prise les choses, le prince César, d'après les conseils de Rizerolles, qui s'efforçait à maintenir l'espoir en lui, patientait en se contentant momentanément des promesses réitérées d'Alvarez, et celui-ci lui assurait chaque jour que ce qu'il appelait la folie de Sarah, ne pouvait être et ne serait pas de longue durée.
Il est vrai que ni le marquis , ni le prince ne savaient que la belle millionnaire avait donné son cœur.
Ce détail important leur avait été soigneusement caché par Michel.
Selon lui, la conduite de sa fille ne provenait que d'une hésitation inexplicable et qui ne pouvait se prolonger.
Peut-être — les femmes ont des idées particulières sur certaines choses — toute la conduite de Sarah n'était-elle qu'une épreuve de laquelle elle serait fort touchée de voir sortir un jour vainqueur "M. de Chagny.
Conséquemment Alvarez, au nom de l'amour que celui-ci disait éprouver pour Sarah, le conjurait-il de ne pas porter ailleurs ses hommages et ses nombreux . quartiers de noblesse.
Les choses en étaient là, lorsque Michel se dit que la situation ne pouvait se prolonger plus longtemps.
Une dernière explication eut lieu entre lui et Sarah.
Nous n'en citerons qu'un fragment, indispensable à la continuation de ce récit.
— Mais enfin qu'est-ce après tout que M. Morin?
— Un jeune homme intelligent et estimable sous tous les rapports, car mon amour pour lui vient tout autant de l'estime profonde qu'il a su m'inspirer, mon père, que de l'appréciation de ses autres qualités.
Cette phrase fit réfléchir le banquier.
Une idée infernale lui vint à l'esprit :
Marier ou déshonorer Morin pour sauver sa fille et la faire, princesse.
Depuis le bal, Alvarez n'avait eu avec Clément que des rapports fort rares, car il avait suivi les conseils de M"' Camille , qui l'engageait fortement à ne rien
brusquer; mais néanmoins son ressentiment contre le sauveur de Sarah, lui avait fait trouver de nombreux moyens d'éviter d'avoir affaire à lui.
Du reste depuis le lendemain du feu d'artifice du château de Dunois, c'est-à-dire depuis l'instant où il avait porté à vingt-cinq mille francs par an les appointements de Clément, le banquier lui avait confié la direction générale d'une des divisions de son administration et Clément ne faisait plus partie du personnel du secrétariat.
Michel le fit appeler.
Clément s'empressa de se rendre aux ordres de son chef.
Après avoir échangé quelques phrases relatives à la marche du genre d'affaires dont Morin était spécialement chargé, Alvarez lui dit^:
— Mon cher Morin, j'ai une mission de confiante à vous confier. Vous vous êtes toujours si admirablement acquitté de toutes celles dont je vous ai chargé, que mon choix est tombé tout naturellement sur vous.
— Je vous en remercie, monsieur, et je m'efforcerai par tous les moyens possibles, de me rendre digne de cette faveur.
— Fort bien. Voilà ce dont il s'agit : Pour des raisons particulières, j'ai l'intention de me servir d'intermédiaires qui auront l'air d'opérer, pour leur propre compte, à la Bourse. Nous désirons, mon frère et moi, par la multiplicité de nos ordres et certaines contradictions voulues, dérouter les investigations du marché qui sait trop bien, parfois, que c'est la maison Alvarez et Cie qui mène le mouvement. Voici deux cents mille francs de traites acceptées par nous, vous les négocierez en votre nom chez le premier banquier venu, et dès que
25o LES COMPAGNONS DU GLAIVE.
VOUS aurez les fonds vous les déposerez en votre nom, chez le coulissier Chameron, comme couverture. Inutile de faire figurer la sortie de ces traites sur vos livres,, elles appartiennent de fait à la maison de Bordeaux et une inscription ferait double emploi. M 'avez- vous compris?
— Parfaitement, monsieur, et dès après-demain, je remettrai les fonds à M. Chameron.
— En votre nom.
— C'est entendu.
— Et en lui recommandant même le secret, car notre but serait complètement manqué si nos agents pouvaient se douter que les opérations que je vous ferai faire par là suite, n'émanent pas uniquement et directement de vous seul.
— Je me conformerai ponctuellement à vos intentions, monsieur.
— Fort bien.
Quarante-huit heures après cet entretien. Clément vint annoncer au banquier qu'il avait déposé chez le coulissier Chameron, les deux cent mille francs, .moins l'escompte des trois mois, que les traites acceptées par Alvarez, avaient à courir, avant d'arriver à leur échéance.
A partir de quelques jours plus tard, Alvarez indiqua successivement à Morin, en lui donnant l'ordre de les faire exécuter à la Bourse, par Chameron, diverses opérations qui ne furent pas heureuses, si bien qu'au bout d'un mois la somme déposée par Clément chez le coulissier, avait été complètement absorbée par de ruineuses différences.
— Nous avons tout perdu, monsieur.
i — Ne vous inquiétez pas de cela, mon cher Morin,
LES VIVEUSES DE PARIS. . 25l
et venez dîner ce soir rue du Faubourg-Saint-Honoré.
— Ce sera un honneur pour moi, répondit Clément, stupéfié par cette invitation complètement inattendue, car, sauf au château de Dunois, jamais il ne s'était assis à la table du banquier.
Deux heures après cet entretien, celui-ci disait à Sarah :
— Je vais te faire un grand plaisir et te causer une énorme surprise, ma chère enfant.
— Laquelle, mon père?
— J'ai invité quelques personnes aujourd'hui, entr'autres... devine.
— Je ne sais.
^— Je t*en prie.
— Le prince de Chagny >
— Ma foi non. Je te promets un grand plaisir et une grande surprise, sois logique.
Alvarez souriait, en parlant ainsi, avec une tendresse marquée.
— Tu ne devines pas?
Et comme Sarah hochait la tète d*un air découragé :
— M. Morin! ajouta gravement le banquier.
— Lui!
Et la jeune fille se mit à trembler d*émotion.
— Es-tu contente ?
— Tu me le demandes, cher père.
Et Sarah lui sauta au cou en Tembrassant avec une tendresse marquée, mais sans faire aucune réflexion.
Il en résulta une sorte de convention tacite entre le père et la fille, dont ni lui ni elle n'aurait pu préciser la limite, et, ainsi que l'avait annoncé Michel, une grande joie pour Sarah, joie qui se prolongea tout le restant du jour et de la soirée, où la présence de Clément
2 52 LES COMPAÔNOMS DU GLAlVE.
Morin plongea M"** Camille dans un tel étonnement que, quoiqu'elle fût habituée à subir toutes les volontés de son beau-frère, sans faire jamais la moindre objec-* tioq, elle ne put s'empêcher, dès le lendemain, de lui dire :
— Ahj çà, mon cher Michel, voudriez-vous avoir Textrème bonté de m'expliquer le motif, incompréhensible pour moi, de l'invitation dont vous avez bien voulu gratifier hier M. Morin? L'accepteriez-vous pour gendre?
— Moins que jamais, ma sœur, je n'ai pas perdu la raison.
— Savez-vous bien que Sarah l'espère ?
"■ Laissez-lui cette espérance*..
— Mais alors ?
•^ J'ai mon plan.
— Et ce plan ?
»-- Est de marier M. Morin avec la fille d'une cousine éloignée du marquis de RizeroUes, qui s'appelle tout bonnement Juliette Marchand.
*— M. Morin?
— Oui, et cela fait, d'amener Sarah à accepter le prince, car je veux qu'elle soit princesse.
— Mais M. Morin l'aime, elle en est sûre.
^— Raison de plus pour que sa trahison engage Sarah à accepter M. de Chagny ; l'amour-propre remplacera Tamour dans son cœur, et vous savez, vous qui devez cohnaître le cœur féminin mieux que moi, combien cet àmour-propre a de puissance lorsqu'il est froissé.
— Et vous êtes certain que M. Morin préférera la cousine du marquis à mon adorable nièce ?
— Nullement, mais je suis sûr qu'il l'épousera.
— Et si, contrairement à votre attente, il refusait ?
— S'il refusait... oh! alors, j'emploierais sans hésiter mon -dernier moyen et je vous jure bien que Tamour de Sarah n'y résisteriait pas. Soyez donc complètement persuadée, ma sœur, que j'assurerai le bonheur de ma fille, même malgré elle s'il le faut, et ne m'en demandez pas davantage.
Dès cet instant. Clément Morin fut invité fréquemment chez le banquier, tandis que M. de Chagny- Bourgvert n'y paraissait plus que fort rarement et semblait avoir accepté la situation que lui faisait le refus de Sarah, avec une complète philosophie.
Il n'en était rien cependant, mais plus désireux que jamais de devenir le gendre du banquier et surtout de palper les dix millions de dot de sa fille, César avait consenti à suivre ponctuellement les conseils d'Alvarez qui n'hésitait pas à lui donner, s'il persévérait dans cette intelligente soumission, la garantie formelle qu'il verrait, dans un délai relativement très court, Sarah revenir à lui en déplorant elle-même tous les retards créés par son aveuglement passager.
Les choses se trouvaient dans cet état, depuis quelques semaines, et Sarah en était arrivée à ne plus mettre en doute l'acquiescement de son père à son mariage avec Clément, lorsque le banquier fit appeler ce dernier.
— Mon cher Morin, lui dit-il sans préambule, vous aimez ma fille, et Sarah croit vous aimer. Ne niez pas, j'ai reçu depuis longtemps ses confidences sur ce point et je sais parfaitement à quoi m'en tenir.
— J'aime en effet M"« Sarah et elle a daigné me faire comprendre qu'elle me payait de retour.
— Alors vous êtes adoré...
-^ Je ne dis pas cel.^, monsieur.
— Alors que vous dites-vous ? Vous dites-vous que ma fille a une dot royale et qu'elle est Tunique héritière d'une fortune immense qui sera bientôt la vôtre, puisque son cœur vous appartient ?
— Je me dis, monsieur, que je la voudrais pauvre pour lui prouver que ce n'est pas votre richesse qui m'attire vers elle.. .
— Votre délicatesse souffrirait beaucoup si on vous accusait d'avoir fait une spéculation
— Oh I oui.
— Et cependant, mon cher Morin, comment voulezvous que la malignité publique ne vous inflige pas ce reproche, si vous devenez le mari de Sarah >
— Ma conscience me ferait mépriser cette lâche calomnie.
— Je n'en doute pas. Mais la calomnie n'en existeterait pas moins pour cela, et cette calomnie vous poursuivrait toujours. C'est pourquoi, au lieu de m'adresser à Sarah, j'ai mis toute ma confiance en vous. Je vous aime beaucoup, Morin, je veux reconnaître encore l'immense service que vous avez rendu à ma fille, en bravant la mort pour la sauver au château de Dunois, mais malgré cela je ne puis consentir à vous la donner pour femme, et j'ai voulu vous le dire confidentiellement en m'adressant à votre raison et à votre loyauté pour qu'elles m'aident, en approuvant un projet que j'ai formé, à faire revenir Sarah à des idées plus saines et plus positives que celles que lui inspire sa profonde recon^ naissance, travestie par sa chaste inexpérience, en une passion éternelle et invincible.
Ces paroles plongèrent Clément Morin dans un étonnement douloureux, car tout en ne les comprenant encore qu'à moitié, il n'en devait pas moins déduire
qu'elles proclamaient, sans appel, la condamnation de son amour, ruinant ses rêves d'avenir, détruisant ses plus chères espérances.
— Vous donner ma fille, — ne m'en veuillez pas de ma franchise, un peu brutale, — mon cher Morin, continua le banquier, serait une insigne folie que personne ne pourrait comprendre, moi, moins que tout autre. Certes vous êtes un honnête homme, un garçon très intelligent, mais songez donc, vous qui savez compter, que la fortune de Sarah sera un jour de plus de cent vingt millions. Le simple bon sens doit vous dire que dans ces conditions, il me faut un gendre capable, par son rang et son titre, de se faire honneur à l'aide da tous ces millions-là, et, que fussiez-vous dix fois plus parfait que vous ne l'êtes, mon cher Morin, il vous serait encore absolument impossible de remplir une telle tâche.
— J'aurai l'honneur devons faire observer, monsieur, que jusqu'ici je ne vous ai pas demandé la main de M"' Alvarez, répondit Clément en s'efForçant de rester calme.
— Je le reconnais et je rends justice à votre délicatesse et à votre raison. Aussi vais-je vous prouver immédiatement à quel point je sais apprécier le tact de votre conduite et combien je désire vous témoigner la profonde reconnaissance qu'elle m'inspire. L'impossibilité dans laquelle je suis de vous donner Sarah étant bien établie, vous devez être surpris que depuis quelque temps, au lieu de faire en sorte qu'aucune entrevue ne pût avoir lieu entre elle et vous, je vous aie, au contraire, ouvert ma maison plus fréquemment que je ne l'avais jamais fait.
— J'en conviens, monsieur* •
'l56 LES COMPAGNONS DU GLAIVE.
— Eh bien, mon cher Morin, je vais tout vous dire, car j'agis avec vous à cœur ouvert, si je vous ai rapproché de Sarah c'est qu'il importe à la réussite des projets que j'ai formés pour son bonheur, que non-seulement vous renonciez à elle, mais qu'elle-même se croie en droit d'exercer contre vous la représaille qui vient à l'esprit de toutes les femmes en pareil cas, c'està-dire celle d'accorder la préférence au rival dédaigné d'abord.
— Oui, monsieur, vous voulez, si je comprends bien, que mademoiselle votre fille se persuade que je ne Taime plus, et que sous l'empire de cette persuasion, elle accepte la main de M. le prince de Chagny-Bourgvert.
— Précisément, mon cher Morin, vous comprenez à merveille. Je n'ai pas besoin d'ajouter que plus tard, dans quelques années, alors que Sarah sera mère de famille, je vous justifierai complètement à ses yeux et lui expliquerai que votre mariage...
— Vous dites, monsieur? interrompît Clément.
— C'est juste. Vous ne savez pas tout encore, reprit le banquier, mais j'ai lâché le grand mot ; je vous marie, mon cher Morin, à M"« Marchand, cousine éloignée de mon excellent ami le marquis de Rizerolles, et je verse un million dans la corbeille de votre adorable fiancée, la somme est considérable, mais je ne veux pas lésiner avec vous.
Tout cela fut dit avec une bonhomie dont la grandeur n'était égalée que par celle de l'aplomb d'Alvarez, en ce moment décisif de son entretien avec le sauveur de Sarah.
— Vos premières paroles lorsque je suis entré ont été celles-ci, monsieur : « Vous aimez ma fille. » Ne l'oubliez pas, répliqua Clément, oui, j'aime M"<» Sarah,
et, par conséquent, je ne puis épouser ni M"« Marchand ni le million que vous avez Tintention de jeter dans sa corbeille.
— Comment, vous refusez? demanda Alvarez avec étonnement.
— Formellement, monsieur.
— Mon cher Morin, j'ai l'habitude d'être obéi, vous le savez, mais ce n'est point un ordre que je vous ai donné, c'est une prière que je vous adresse, et j'ai compté sur votre dévouement qui doit assurer le bonheur de Sarah. Cette considération seule devrait vous décider.
— Le bonheur ! répéta ironiquement Clément, dont la patience commençait à être lassée par l'outrecui-' dante autorité dont le banquier faisait étalage.
— Oui, reprit Alvarez, son bonheur et le mien... le vôtre aussi.
— Le mien ! Après avoir trahi mon amour, vous me croyez encore capable d'être heureux. Je refuse, monsieur, je refuse absolument. Fermez-moi votre maison, vous en avez le droit, congédiez-moi, vous le pouvez aussi, mais là doit s'arrêter votre autorité et mon sacrifice. Je reconnais que je ne puis aspirer à l'honneur d'être votre gendre, je suis prêt à m'éloigner, mais n'en exigez pas davantage.
— Oui-da, et lorsque je reparlerai à ma fille du prince de Chagny elle me dira non, espérant toujours que votre séparation ne sera pas éternelle.
— Il ne m'appartient pas de discuter ce que pourra ou ne pourra pas faire mademoiselle votre fille, monsieur, mais sa pensée remplira toujours mon cœur et mon âme: dans ces conditions, me marier serait plus qu'une trahison vis-à-vis d'elle, ce serait une infamie
258 LES coupàgnons du GLâIVR.
vis-à-vis de celle que vous me destinez, et je ne suis ni un traître, ni un infâme.
— Voilà de bien grands mots, je vous en conjure, montrez-vous raisonnable, que diable, notre siècle est positif et vous parlez en paladin. M"' Juliette Marchand a vingt ans, elle est brune, fort distinguée, d'un esprit cultivé, possède un charmant visage et a un million ; en outre vous me rendez un service énorme que je saurai reconnaître un jour, réfléchissez.
— C'est tout réfléchi.
— Vous acceptez alors ?
— Je refuse plus que jamais.
— Vous reviendrez sur cette décision.
— Non, monsieur.
— Allons donc, ce n'est pas possible.
— Je vous en donne ma parole d'honneur.
— Morin 1 s'écria Alvarez avec colère ; puis, vis-àvis du sang-froid et du calme qu'exprimait le visage grave du jeune homme, cette colère tomba subitement.
— Nous nous reverrons dans quelques jours, mon cher Morin, et, malgré votre affirmation, j'espère que la raison l'emportera sur le reste. Je ne vous cacherai pas qu'il est indispensable à la réussite complète du plan qu'a formé ma tendresse paternelle, que vous épousiez M"« Marchand, et.vous savez que j'ai l'habitude de voir se réaliser tous mes projets, je vous le répète encore.
Et comme Clément allait protester de nouveau au nom de son inébranlable résolution :
— Dans quelques jours, répéta Michel, et, croyezmoi, cédez dans votre propre intérêt.
Certaines personnes qui ont l'habitude de parler en
maître, ne peuvent admettre l'opposition que lorsqu'elle s'affirme contre eux avec une énergie particulière.
Alvarez était de ce nombre.
Certainement l'opposition de Sarah à ses projets, avait été pour lui un objet d'aussi grand étonnement que de vive contrariété, mais il s'était consolé de ce premier échec par ce raisonnement :
— Après tout, c'est ma fille, elle doit tenir de moi et, par conséquent, bien vouloir ce qu'elle veut.
Mais il ne pouvait en être de même pour Clément Morin.
Le petit employé osait, se permettait, avait l'insigne audace de faire résistance, et cela vis-à-vis d'un million, c'était inouï!
Et pourtant Alvarez se frottait les mains en se disant :
— Heureusement que j'ai prévu le cas! Ah! mon petit Clément, cédez et cédez vite, ou redoutez mes terribles représailles. Ce sera cruel, mais je ne pourrai faire autrement, et la moindre hésitation ne me sera même pas permise, puisqu'il s'agit du bonheur de mon unique enfant, la future princesse César de Chagny- Bourgvert. M^** Marchand est charmante, Sarah est mieux, mais enfin, même à côté d'elle, on ne pourrait nier les attraits de la cousine de Rizerolles. Faudrait-il donc des morceaux de roi à M. Morin?
A la suite de ces réflexions, Alvarez invita le marquis et M"' Marchand à dîner, afin de ménager une entrevue entre celle-ci et Clément, mais au dernier moment une lettre d'excuse de ce dernier qui se prétendait malade, vint entraver le projet du père de Sarah.
Comme le lendemain Morin parut à son bureau à l'heure accoutumée, Michel qui avait pris ses précau-
lions pour être immédiatement renseigné sur ce point, entr^ dans une grande fureur.
Évidemment Môrin luttait contre lui.
Il fallait le mettre au pied du mur, le forcer, le contraindre, le broyer au besoin, en un mot il fallait agir !
Une heure après, sur son ordre. Clément pénétra dans son cabinet.
— Je vois avec plaisir que votre indisposition ne s'est pas prolongée, lui dit le banquier avec brusquerie.
— En effet, monsieur.
— Nous irons à trois heures ensemble chez -de RizeroUes, et de là, vous vous rendrez avec lui chez M°" Marchand, à laquelle le marquis veut vous présenter aujourd'hui, poursuivit-il sur un ton d'autorité, mais loin de s'en émouvoir :
— Vous daignerez m'excuser, monsieur, répliqua Morin, mais n'ayant nullement l'intention de me rendre chez M"' Marchand, je trouve que si ma présence chez M. le marquis de RizeroUes n'a pas d'autre but que de me faire présenter par lui à sa parente, elle est complètement inutile.
— Un million de dot... quinze cent mille francs même au besoin, répliqua Michel en mettant en avant l'argument le plus irrésistible selon lui.
— J'ai déjà eu Thonneur de vous dire, monsieur, que je ne veux pas me marier.
— C'est ce que nous verrons.
— Je me permettrai d'ajouter, avec tout le respect que je vous dois, que, ne comprenant pas cette menace, il m'est impossible d'en mesurer la portée.
— Ce n'est pas une menace, c'est un avertissement. Je sais ce que je veux et je le veux bien, je vous l'ai
déclaré ; vous vous dressez sur ma route, vous me barrez le passage, vous êtes un obstacle, eh bien I si vous ne cédez pas, je vous briserai !
A ces mots. Clément Morin se redressa.
Alvarez avait dépassé la mesure, aussi, sans hésitation aucune, le sauveur de Sarah lui dit-il :
— Dès ce moment, je ne fais plus partie de votre maison, veuillez accepter ma démission. Adieu, monsieur.
. — Prenez garde à vous, monsieur Morin, mes précautions sont prises, et si, au lieu du généreux protecteur que je veux être, vous me bravez, je serai un ennemi implacable qui vous mènera loin, je vous l'affirme.
— Adieu, monsieur.
Et Clément se dirigea vers la porte.
— Morin ! s'écria le banquier, si vous franchissez le seuil de cette chambre, si vous quittez ma maison, si vous repoussez M"' Marchand, avant trois mois vous serez au bagne, je vous en donne ma parole d'honneur !
Et livide, en proie à une effroyable irritation, Michel fit deux pas vers son employé, en lui adressant un geste menaçant.
— Au bagne, répéta Clément, en s'arrètant. La . colère vous égare, monsieur ; les honnêtes gens n'ont rien à craindre, et grâce à Dieu, je puis me flatter d'en faire partie.
— Qu'importe votre probité, je n'en ai jamais douté, mais si vous croyez qu'elle vous sauvera, vous vous trompez étrangement.
— C'est de l'intimidation.
— Vous croyez cela? eh bien ! j'ai pitié de vous.
— Pitié?
— Oui, pitié, monsieur rhonnête homme, et la preuve c'est que je vais tout vous dire.
L'accent avec lequel Alvarez prononça ces mots était si rempli d'assurance que, pour la première fois. Clément Morin se sentit légèrement ému.
— Écoutez-moi bien, continua le banquier. Dans quinze jours on présentera à la caisse des traites acceptées par moi, s'élevant à la somme de deux cent mille francs. Ces traites, après les avoir négociées, vous en avez remis le montant au coulissier Chameron,sur mon ordre, et vous avez perdu cette somme en continuant à vous conformer à mes instructions. Est-ce exact?
— Parfaitement, mais où voulez-vous en venir?
— Un peu de patience, mon jeune ami, car, sohime toute, je ne vous veux que du bien et votre sort est entre vos mains; patience, nous allons y venir. La négociation de ces traites, qui émanent du bureau que vous dirigez, on le croira certainement d'après les noms des tireurs, ne figure pas sur nos livres comme négociées.
— D'après votre ordre.
— Toujours d'après mon ordre, oh! je le reconnais. Chameron ne se doute nullement que vous avez joué pour moi et non pour vous.
— C'est vrai.
— De plus le bordereau du banquier qui a escompté les traites, porte votre nom et non le mien, ses livres accusent un escompte fait à M. Clément Morin et non à la maison Alvarez et C*. D'ailleurs la maison Alvarez n'a pas besoin de l'argent des autres, elle est trop riche pour cela ; en outre ce banquier et Chameron sont persuadés que les deux cent mille francs ont été perdus par vous, car ils ignorent, et vous ne le saviez pas vous-
même, que chaque fois que je vous ai donné un ordre, j'en ai fait faire la contre-partie par un agent, ce qui fait que toute la somme m'est rentrée, sauf Téscompte et le courtage, commencez-vous à comprendre?
— Non, monsieur.
— Fort bien, je vais mettre les points sur les î, puisqu'il le faut. Vous devez cependant vous dire que je ne me suis pas donné toute la peine que j'ai prise, sans avoir un but.
— J'en conviens, mais ce but?
— Neletlevinez-vous pas?
— Pas encore.
— Ce but était de vous tenir dans ma main, ce but était de pouvoir briser votre honneur comme verre, si vous étiez un obstacle au mariage de ma fille avec le prince César de Chagny-Bourgvert.
— Mon honneur.
— Parfaitement.
— Mon honneur est à l'abri de tout soupçon, monsieur, je vous l'ai déjà dit.
— Vous êtes un enfant et je vais vous le prouver. Supposons qu'à la présentation des traites, c'est-à-dire dans quinze jours, ce délai m'était nécessaire pour arriver, avant le ) i , à la publication de vos bans avec M"« Juliette Marchand...
— Oh! monsieur... protesta Clémeht.
— Laissez-moi poursuivre, continua Alvarez. Supposons qu'à la présentation de ces traites, qui jusqu'à présent ne figurent sur auCun registre de nos échéances, mon caissier que j'aurai prévenu^ me led montre, supposons alors qud jft leà dédarô fbusseâ efi affirmatit que l'acceptation qui led recouvre n'est p&s de ma main*..
— Mon Dieul s'écria Clément avec effroi.
— Ah! ah! vous commencez à comprendre, fort bien, mais je n'ai pas fini, supposons encore que les porteurs et moi, nous portions immédiatement une plainte au parquet...
— Vous feriez cela?...
— Enfin supposons toujours que la justice trouvant votre endos, et remontant à la circulation de ces traites, vous croie le faussaire et vous fasse arrêter.
— Ce serait une infamie sans nom.
— Oui, ce serait évidemment une chose abominable, absurde, injuste, effroyable, mais contre laquelle je serais moi-même sans force, tout en en déplorant amèrement les terribles conséquences.
— Mais vous savez bien, monsieur, que ces traites ne sont pas fausses.
— Pardonnez-moi. Je sais que les acceptations sont de ma main, mais je ne puis me taire à cet égard, et je sais aussi que le corps des billets n'a jamais été rempli par la maison Neumann, Goldsmitz et Bern, dont j'ai moi-même imité la signature.
En entendant ces terribles paroles, Clément devint livide et chancelant, la trame ténébreuse ourdie par Michel, dont celui-ci faisait l'aveu avec autant de cynisme que d'apparente bonhomie, le plongeait dans une indicible terreur.
Lui qui, élevé par un père dont l'honorabilité était proverbiale, n'avait jamais eu que des idées loyales et généreuses, se trouvait sous l'empire de l'effroi des voleurs qui se voient menacés.
Il lui semblait que tout à coup un monde inconnu, terrible et criminel, lui était dévoilé. Alvarez venait de lui montrer, dans toute sa hideur, une partie de l'enfer.
— Vous avez fait cela, vous, vous, monsieur ! *s*écria Morin, d'une voix altérée.
— Certainement, je l'ai fait.
— Oh!
Et Clément se cacha la tête dans les mains.
— Ne jouons donc pas une scène digne de l'Ambigu, reprit le banquier. Pour le bonheur de Sarah je deVais vous tenir, je vous tiens, mais épousez mes quinze cent mille francs et vous n'avez rien à craindre.
Et comme Morin repoussait énergiquement du geste cette idée :
^ Ou sinon... ajouta le banquier, sans achever sa menace, cfui n'en avait pas besoin du^reste pour être complètement comprise par Clément.
— Vous me feriez arrêter comme faussaire, moi l re^ prit-il avec indignation.
— Sans hésiter une seconde, répliqua froidement Alvarez.
• — Allons donc, je vous en défie.
— J'ai rarement vu d'entêtement égal au vôtre, mon jeune ami. A quoi bon vous révéler mon petit complot contre vous, à quoi bon l'avoir ourdi, m'être donné la peine de l'exécuter, si ce n'est pas pour en tirer tous les avantages possibles ?
— Et votre conscience?
— Ma conscience de père m'absout ! Il faut que Sarah vous oublie, elle le fera, si vous la trahissez pour Juliette Marchand, c'est certain ; mais elle le fera mieux et plus vite encore, si elle croit un jour que celui qu'elle aimait jusqu'au point de lui sacrifier le titre de princesse, n'était qu'un faussaire, un voleur !
— Infamie I
Et Clément Morin se précipita vers Michel.
Celui-ci l'arrêta d'un mot :
— Monsieur Morin, vous oubliez que je suis le père de Sarah !
— Oh 1 je voudrais mourir.
— Il ne s'agit pas de mourir, mais de vivre et de vivre heureux, je vous donne trois jours pour réfléchir, monsieur Morin. Après il serait trop tard.
Et du geste Michel désigna la porte de son cabinet à Clément.
Celui-ci se dirigea vers elle.
— Résumons l'entretien, car je veux préciser les choses, reprit le banquier. Je donne quinze cent mille francs à M"' Marchand, si vous consentez à l'épouser, et je vous accorde trois jours pour vous faire présenter à elle par de Rizerolles, ou, à l'échéance des traites, je déclare qu'elles sont fausses, et ce ne sera plus à moi que vous aurez affaire, mais à la justice. Si vous trouvez un moyen quelconque de vous justifier, résistez, refusez la belle et riche jeune fille que je vous offre, soyez malheureux tout à votre aise, cela vous regarde, mais toute justification est impossible, vous avez été tenté, vous avez joué ce qui n'était pas à vous, vous avez perdu, c'est l'histoire à la mode et l'apparence terrible qui vous condamne, car quel est le juge qui se permettra de douter de ma parole ? Voilà la situation nettement posée, je n'ai plus rien à vous dire, au revoir.
Ils se séparèrent, et pendant trois jours Alvarez espéra vainement le retour de Clément Morin.
A l'expiration du troisième, il se dit :
— C'est lui qui l'aura voulu, car, sur mon honneur, je ne ferai pas grâce à ce sot.
Le 31 du mois était un lundi, le 30 une OhaSse devait avoir lieu au château de Danois^
Souvent, pendant l'hiver, le banquier s'offrait ce plaisir en compagnie d'invités plus ou moins nombreux.
Une quinzaine de personnes avaient été conviées.
On devait partir le matin, déjeuner au château et chasser après dans le parc avec des rabatteurs, jusqu'à la tombée de la nuit.
N'ayant plus eu la moindre nouvelle de Clément, Alvarez lui avait écrit pour lui donner un rendez-vous de grand matin.
Morin parut à l'heure indiquée.
— Demain on présentera les traites, lui dit Alvarez, une dernière fois, cédez- vous?
— Non, répondit sans hésiter le jeune homme.
— Mais c'est de la démence, car j'agirai.
— Vous êtes bien décidé à cela, monsieur?
— Absolument.
— Je vous dirai, à mon tour, une dernière fois aussi : renoncez à ce projet, il est injuste et criminel, vous devez le reconnaître vous-même, car ce n'est pas moi seulement que vous frapperez, mais c'est mon père qui mourrait de douleur peut-être, c'est M'*® Sarah qui ne pourra passer de l'amour au mépris, sans souffrir énormément...
— Ma détermination est irrévocable.
— Alors que Dieu vous protège, répliqua Morin qui se retira immédiatement au grand étonnement de Michel.
— Il me brave, pensa-t-il, il croit que je n'agirai pas, allons donc ! l'avenir de Sarah m'ordonne d'être sans pitié, et avant tout je suis son père.
Quelques invités arrivèrent peu de temps après, et on partit bientôt pour le château de Dunois où d'autres
chasseurs, conviés par le banquier, devaient se rendre directement de leur côté.
Parmi ceux-ci se trouvait un avocat célèbre, qui. était toujours chargé par la maison Alvarez et Ci® du soin de défendre ses intérêts, en toute circonstance. ,
Cet invité n'était pas venu seul.
Il avait amené un ami :
— Le baron Contran de Frontagne, dit-il, en présentant cet ami au banquier, un tireur hors ligne.
— Soyez le bienvenu, monsieur le baron, répondit Alvarez en tendant la main au compagnon de Tavocat, mais celui-ci tenait un fouet à la main et, par un hasard singulier, ce fouet tomba en ce moment.
Aussitôt, au lieu de répondre à l'étreinte que sollicitait Michel, .M. de Frontagne se baissa pour ramasser le fouet, ce qui fait qu'il put ne pas répondre à la marque de cordialité que lui offrait son hôte.
Personne ne fit attention à cet incident, pas même Alvarez, qui fut abordé en ce moment par une autre personne.
A l'issue du déjeuner, une pluie battante vint déranger les projets des chasseurs et retarder, de près de deux heures, la satisfaction de leur ardeur belliqueuse.
Enfin, des éclaircies rassérénèrent le ciel qui, redevenu plus clément, marqua par ce changement propice le départ du banquier et de ses invités pour le bois.
A la tombée de la nuit, il restait encore deux fourrés à battre, et le nombre imposant des victimes de la journée avait donné aux chasseurs une ardeur qui était loin d'être assouvie mais sans tenir compte de leur désir de ne pas laisser un seul buisson sans y faire passer un traqueur, le soleil descendait à l'horizon,
étendant avec une certaine rapidité les ombres graduées d'une nuit sombre.
Il fut immédiatement convenu qu'on ne battrait qu'un des deux fourrés, et les chasseurs se placèrent immédiatement.
Le gibier abondait, les coups de feu se succédaient presque sans interruption, la rage du carnage animait tout le monde.
Enfin les traqueurs rejoignirent les chasseurs pour la dernière fois, et chacun se disposa à regagner le château afin de reprendre au plus vite la route de Paris.
A peine était-on au perron qu'on s'aperçut de l'absence d'Alvarez.
On l'appela, mais en vain; on le chercha dans le château de même ; puis une vague inquiétude s'étant emparée de quelques assistants, il fut décidé qu'on retournerait jusqu'au bois, avec des lanternes, pour continuer les recherches.
La nuit était complètement venue et il eût été difficile de se guider dans le parc sans lumière.
Au bout d'une heure, l'avocat dont nous avons parlé cria :
— Par ici, par ici, il est arrivé un malheur.
Tout le monde accourut : un cercle se forma, au milieu duquel les lanternes éclairèrent le père de Sarah, étendu sans mouvement.
— Un coup de sang, peut-être, supposa un des chasseurs.
L'avocat s'était agenouillé, une lanterne à la main, à côté de Michel.
— Un coup de feu I voyez! fépliqua-t-il ; et il montra la poitrine ensanglantée du millionnaire, qui avait reçu la charge dans le cœur.
La mort avait dû être instantanée.
Nous n'exagérons rien en disant qu'Alvarez avait été foudroyé.
Cette horrible découverte produisit une émotion indescriptible.
On fit instantanément une enquête, mais il fut impossible d'accuser personne.
L'opinion générale déclara que la mort du banquier était le résultat d'un accident.
A l'heure même où on découvrait le cadavre, Clément Morin venant de Louviers, arrivait à Paris, par la gare Saint-Lazare.
Le jeune homme avait été embrasser son père.
Lorsqu'il l'avait quitté :
— Tu es bien ému, lui avait dit le régisseur du marquis Anselme de Clamelle.
— Mais non, je t'assure, cher père. A bientôt.
— A bientôt.
Puis Clément avait quitté la maison paternelle sur laquelle il avait jeté, avant de s'éloigner, un regard attendri en se disant :
— Pauvre père ! Te reverrai-je jamais !
Quelques heures plus tard il frappait à la. porte de la
maison mystérieuse de l'ile Saint-Louis et y trouvait les Compagnons assemblés dans la salle de leurs délibérations secrètes :
— Désormais tu dois beaucoup au Glaive, frère Morin, lui dit le maître, car ton ennemi est mort et ton honneur n'est plus menacé.
— Oui, justice est faite, ajouta un des Compagnons.
Celui qui venait de parler ainsi était le baron Contran de Frontagne, l'un des chasseurs du château de Dunois.
-- Mort ! s'écria Morin avec effroi, r- Si nous l'avions épargné, que te restait-il donc, frère Morin?
— Le suicide I c'est vrai.
— Et tu te serais tué, étant accusé d'une infamie ? c'était ternir ta mémoire.
— Oui, vous avez raison, maître, et j'appartiens au Glaive.
Le lendemain les traites furent payées par le caissier de la maison Alvarez et C*' qui reconnut parfaitement l'écriture de Michel dans les signatures des acceptations.
Comment Morin avait-il été reçu compagnon et comment avait -il obtenu la terrible protection du Glaive ?
C'est ce qui nous reste à expliquer.
Sous le coup de la menace de Michel et absolument résolu à ne pas trahir Sarah, même s'il eût été menacé de mort, Clément était allé tout confier à un vieil ami de son père.
Or, ce vieil ami n'était autre que le maître.
Après s'être assuré de l'exactitude du récît de Clément et avoir compris que Michel exécuterait certainement sa menace, donc, que dès lors Morin n'avait plus qu'un refuge : la mort par le suicide, il lui avait révélé l'existence de la terrible association qui avait reçu Clément à la sollicitation de son chef, et avait chargé le frère de Frontagne d'infliger au banquier l'effroyable châtiment qui sauvait le nouveau néophyte et lui gardait l'honneur.
Dès le lendemain des obsèques de Michel qui furent somptueuses, le prince César tenta de pénétrer auprès de Sarah, mais celle-ci ne voulut pas le recevoir, et,
dès cet instant, sa porte fut définitivement fermée au descendant du guerrier de Bouvines.
Camille, l'Alvarez de Bordeaux, était arrivé à Paris, le surlendemain de la mort de son frère.
La tante de Sarah avait hâte de retourner momentanément à Bordeaux, où elle avait ses habitudes.
Il fut décidé que la jeune fille irait y passer avec elle les premiers mois de son deuil.
En quittant Paris, Sarah adressa à Clément la lettre suivante :
« Mon ami,
« Je suis brisée de douleur et la douleur me réclame « d*abord tout entière, mais je garde votre souvenir « et bientôt nous nous réunirons pour ne plus nous « quitter.
« Celle qui vous doit la vie et sera heureuse de vous « la consacrer tout entière.
« Sarah Alvarez. »
Hélas ! malgré cette lettre. Clément ne devait plus la revoir.
Le fatal pressentiment qui avait fait dire à la jeune fille qu'elle n'avait pas longtemps à vivre, devait bientôt se réaliser.
Trois mois après avoir quitté Paris, on Ty ramenait mourante, et une phthisie galopante l'enlevait quelques jours après.
Foudroyé par cette mort inattendue, Morin était resté fidèle à la mémoire de Sarah, car il devait aimer, jusqu'au dernier soupir, la belle millionnaire qui avait autant de cœur que de beauté *.
I .On retrouve Morin dans L'affaire du château de Clamelle, qui termine entièrement la série des Compagnons du Glaive.