LA NOS'TALGIE DE LA FANGE
En supposant qu'Antonine était sortie par Tescalier de service qui donnait sur une seconde cour où se trouvaient les écuries et qui avait accès sur la rue des Vignes, par une porte qui servait aux chevaux et aux gens de l'écurie ainsi qu'aux charrettes de fourrages, Nanine ne s'était pas trompée.
Mais dix minutes à peine s'étant écoulées, nous le répétons^ entre sa sortie et sa rentrée, elle ne pouvait s'expliquer la disparition de la jeune fille qu'en supposant que son évanouissement se fût dissipé presqu'au moment même où elle était sortie du cabinet de toilette pour aller préparer la chambre mauve.
Or, voici ce qui s'était passé :
Jean Lenoir n'avait pris un déguisement que pour jouer son rôle dans le complot formé par les Compagnons contre Fabiani.
De même que lorsqu'il s'était agi de punir le baron Stein-Steiner à Bade, M. de Seran avait été obligé de jouer un rôle important dans l'exécution du pendu de la Forêt-Noire, Jean avait été chargé de glisser d'abord dans la pelisse du comte deux portées, c'est-àdire les paquets de cartes qu'il avait jetés sur la table afin d'appuyer l'accusation formulée par Contran de Frontagne et de placer ensuite, sans qu'on s'en aperçût.
une troisième portée sous la chaise de Fabiani dès que celui-ci aurait pris la banque, ce qui devait fatalement arriver à certain moment de la nuit, vu les habitudes de grand joueur du séducteur d*Antonine.
C'était la loi du talion qui souvent servait de guide aux Compagnons dans leurs arrêts et la mesure de leur rigueur.
Fabiani ayant déshonoré Antonine serait déshonoré, à son tour, par le Glaive, le maître s'y était engagé la nuit du souper du duc d'Ambre au Grand-i6.
Le frère Lenoir avait demandé l'honneur du suborneur de sa fille adoptive, et sa demande ayant été accueillie, la preuve de la culpabilité du comte ayant été faite par Jean, nul ne pouvait épargner à Julio cette épouvantable représaille qui consistait à faire passer pour un grec, un impudent voleur au jeu, ce garçon riche, léger, cynique, joueur comme les cartes, mais d'une honorabilité relative incontestable au fond.
C'était atroce, mais nul n'avait prévu que Fabiani, sous l'empire d'une sorte de folie désespérée, se serait tué séance tenante, et il était convenu que dès le lendemain un avis mystérieux lui serait envoyé, lui disant :
« Vous n'êtes pas un grec, mais à Paris vous êtes « perdu. Partez tout de suite pour n'y plus jamais « revenir, ou sinon la main qui vous a frappé déjà sera 4c sans pitié. »
Pour Fabiani, qui se savait complètement innocent et incapable même, non-seulement de manquer de loyauté les cartes à la main, mais encore d'en avoir la coupable pensée, cet avis devait le décider à s'éloigner, et les précautions eussent été prises afin de retenir Antonine, mais pour les autres ce message, adressé au comte par lettre chargée, sous un nom d'emprunt, ne pouvait être
considéré que comme une tentative idiote de provoquer une réhabilitation impossible au cas où il eût été assez naïf pour s'en servir, afin de protester de sa nonculpabilité devant ceux qui le jugeaient un méprisable tricheur.
Donc le plan du Glaive était parfait, et son exécution avait été vraiment admirable dans son implacable froideur, jusqu'au moment où le suicide du comte était venu démontrer que ses conséquences dépassaient celles prévues par les terribles justiciers.
Contran de Frontagne avait quitté la place aussitôt en proie à une grande agitation:
Lenoir n'avait plus eu qu'une pensée : reconquérir Antonine, c'est-à-dire profiter de sa douleur et de son émoi pour la conjurer de revenir sous son toit où l'attendait la bonne Angélique, le cœur aussi plein d'indulgence que d'affection sincère.
Ah I si Antonine eût été sa propre fille, c'est-à-dire son sang, Jean se fût montré plus sévère, mais dans l'œuvre de pitié dont son adoption avait été le résultat final, il ne voyait qu'un engagement formel de protéger Antonine quoi qu'il arrive, et se trouvait assez vengé par la mort du comte pour n'avoir plus au cœur que de la tendresse et de l'indulgence.
De là l'idée qu'il avait émise déjà dans la seule entrevue qu'il eût eue avec l'ingrate chez Fabiani de pardonner un jour à son repentir, de là aussi la pensée de faire naître la contrition qu'il souhaite voir éclore, après le suicide du protecteur que la brebis égarée avait dû subir plutôt que rechercher.
Se faufilant adroitement au milieu de la foule émue des invités de la Cagnotte, il était parvenu à pouvoir prodiguer ses soins à Antonine évanouie, et enfin le
vide s' étant fait sur le théâtre de cette scène de mort, il avait pu adroitement éloigner Nanine et rester seul avec sa fille adoptive.
Aussitôt Jean revint dans la salle de jeu, et après s'être assuré que plus personne n'était resté au second étage de l'hôtel, mettant immédiatement à profit les observations qu'il avait faites pendant la nuit sur les dispositions générales, il alla à la porte de l'escalier de service et l'ouvrit, puis revenant dans le cabinet de toilette où celle que les vajets de la Cagnotte appelaient la petite comtesse était évanouie, il la souleva doucement dans ses bras, et portant son cher fardeau, gagna la petite cour dont nous avons déjà parlé.
Arrivé là, il déposa Antonine sur les marches d'un escalier de pierre, et ouvrit la porte charretière qui donnait suf la rue.
A quelques mètres d'elle se trouvaient encore trois fiacres démontrant que les dernières espérances d'un chargement à l'aube ne s'étaient pas complètement éteintes dans le cœur des derniers cochers maraudeurs qui, sur les indications quasi franc-maçonniques de leurs confrères de la Compagnie — il y a de bonnes gens partout — étaient venus se ranger le long des murs de la rue des Vignes.
La fête s'étant terminée en tragédie, des curieux s'étaient assemblés d'abord en assez grand nombre devant ces murs derrière lesquels, disait-on, — la foule est toujours si bien renseignée — une femme avait tué d'un coup de revolver un pick-pocket qui voulait] l'étrangler à l'aide de la rivière en diamants qu'elle portait au cou* Puis, la nuit étant froide, les moins persévérants étaient partis, quelques autres n'avaient pas beaucoup tardé à les suivre, et finalement il n'était plus resté là,
que les insatiables, les intrépides, les dogues de la curiosité.
Leur présence nMntimida nullement Lenoir.
Il ne les vit même pas.
Ayant fait avancer une voiture, il revint dans la cour, saisit de nouveau Ântonine, la plaça dans la voiture et donna son adresse au cocher.
Il y avait eu plus d'effroi et d'inattendu que de réelle douleur dans l'évanouissement d'Ântonine, néanmoins elle n'avait pas encore repris ses sens lorsque le fiacre s'arrêta rue Sainte-Anne.
Dix minutes après, Jean, qui l'avait portée dans ses bras jusqu'à la porte de l'appartement qu'il habitait avec Angélique, heurta cette porte du pied.
Aussitôt elle s'ouvrit.
M"* Lenoir avait veillé toute, la nuit, sachant — non pas ni l'existence de la redoutable associatiçn des Compagnons du Glaive, ni qu'ils devaient agir, avant le lendemain, contre Fabiani, — mais, ayant été avertie par Lenoir, qu'un événement, dont le résultat pouvait être le retour d' Antonine sous le toit où elle avait vécu, innocente et pure, allait probablement s'accomplir.
— Ne crains rien, lui dit Jean, elle n'est qu'évanouie, soignons-la d'abord, je te dirai tout après.
On sait dans quels termes de parfaite harmonie vivaient Lenoir et sa femme.
Il ne vint même pas à l'esprit de cette dernière de faire la moindre objection.
Déposée par Jean sur le lit qu'elle occupait étant jeune fille, Antonine fut entourée des soins les plus intelligents.
Le froid avait opéré déjà sur elle un effet salutaire, aussi rouvrit-elle bientôt les yeux.
Il faisait grand jour et une aurore dont la clarté vive avait été faite par le vent du nord chassant au loin de son gigantesque souffle tous les nuages, inondait de ses tons lumineux la chambre de la jeune fille.
Avant même qu*elle eût parlé :
— Ne crains rien, c'est moi, moi ta mère.
— Nous te pardonnons et de tout cœur, ajouta Jean.
— Tu es chez nous, reconnais-tu ta chambre?
— Est-ce que je rêve? dit Antonine, après quelques secondes d'hésitation.
— Non, mon enfant. Du calme et ne te souviens que d'une chose, c'est que nous t'aimons toujours.
— Oui, oui, vous êtes bons, je le sais, je vous aime aussi.
Puis, après un silence où sa physionomie expressive avait révélé à ceux qui l'entouraient, qu'elle faisait un violent retour sur le passé en tâchant de se remémorer par quelles suites d'événements elle pouvait se retrouver entre Jean et Angélique :
— Ah! s'écria-t-elle, je me souviens... il s'est tué... il s'est tué... c'était un voleur!
Et elle se cacha la tète dans les mains.
On sait que Lenoir était un honnête homme.
Sa conscience se révolta.
Depuis que Fabiani avait eu recours au suicide, il ne lui en voulait plus.
— Non, non, protesta-t-il presque {malgré lui, on a pu se tromper.
Et aussitôt, alors qu'Antonine, la tète renversée dans ses bras croisés, était immobile et muette, enfoncée dans les coussins, cette réflexion traversa son crâne :
— Elle ne l'aimait donc pas, puisqu'elle l'accuse»
Le moment des explications n*était pas arrivé.
Elles n'auraient pu nullement éclaircir l'incident, car Lenoir, pour rien au monde, n'eût abordé certain sujet.
Après quelques paroles affectueuses qu'il adressa encore à la jeune fille, il la laissa avec Angélique, qui prit aussitôt toutes les dispositions nécessaires pour que sa chère Antonine pût goûter le complet et long repos dont elle devait ressentir un impérieux besoin.-
Vers onze heures du matin Jean, qui avait beaucoup réfléchi, se rendit chez Finet.
L'homme de lettres, qui venait de s'éveiller, s'apprêtait à faire sur la fête de la Cagnotte et son tragique dénouement, un de ces articles qui font dire aux flâneurs du boulevard, constamment avides de nouveaux scandales :
— Avez-vous lu la chronique de chose et de machin? C'est tapé!
Jean avait pu obliger Finet dans certaines circonstances, aussi fut-il reçu immédiatement.
— Monsieur Finet, dit-il en entrant et sans aucun préambule, je viens vous offrir de faire une bonne action et vous demander en même temps un grand service.
— Parlez, mon cher Jean.
. — J'ai repris ma fille; elle est revenue d'elle-même chez moi ce matin, après ce que vous savez; j'espère la ramener au bien, j'espère même plus, j'ose croire que le temps et le repentir effaceront à la longue jusqu'au souvenir de sa faute, et qu'elle pourra espérer un jour devenir encore la femme d'un honnête homme et une mère de famille modèle.
— Parfaitement, reprit Finet, qui se dit à part lui : J'ai devant les yeux le président ou tout au moins le secrétaire de la Société du Doigt-dans-l'ŒiL
28o LES COMPAGNONS DU GLAIVE.
— Parfaitement, répéta-t-il, d'un ton bienveillant, qui se pouvait traduire par : — Continuez donc, mon cher Jean, je vous écoute avec le plus grand intérêt.
— Ceci étant posé, monsieur Finet, j*ai la conviction formelle que ce qui s*est passé cette nuit chez M""« de Berny aura un certain retentissement.
— Un retentissement colossal, gigantesque, titanesque, universel, inouï, mon cher Jean. Songez donc qu*il s*agit d*un grec, c'est-à-dire un de ces êtres lâches et vils qu'on ne saurait trop clouer au pilori, afin d'en faire les parias de la société moderne et les exilés de tous les lieux où se rendent les gens honorables.
Et Finet, sautant de son lit, alla, à moitié nu, se mettre devant un bureau où il jeta, à l'aide d'un crayon, quelques notes afin de pouvoir se souvenir pour la faire entrer dans l'article qu'il méditait, de sa dernière phrase, qui lui paraissait on ne peut plus réussie, — bien à tort, il faut en convenir.
Jean eut le bon goût de respecter ces précautions littéraires, mais Finet s'étant levé pour se rasseoir sur son lit, afin de faire couler ses jambes un peu grêles dans un pantalon à pied de molleton gris, il reprit ;
— Vous avez raison, monsieur Finet, et c'est justement à cause de ce bruit ou de ce retentissement colossal, gigantesque, que je suis venu vous supplier de faire en sorte, c'est-à-dire d'user de tout votre pouvoir dans les journaux, et vous les connaissez tous, pour que le nom d'Antonine ne soit pas mêlé à ce drame auquel elle ne se rattache que par un lien qui est resté complètement étranger à tout ce qu'il peut avoir d'émouvant pour la foule.
— Diable, diable, murmura Finet, en se grattant le menton d'un air d'importance, car il avait pour principe
LES VIVEUSES DE PARTS. 28 t
de donner une valeur aux moindres concessions qui lui étaient demandées, surtout s'il s'agissait d'un service à rendre en sa qualité de futur homme de lettres de génie.
— Ah ! ne me refusez pas, je vous en conjure, ajouta Jean d'un ton ému.
— Vous refuser, mon cher Jean, reprit Fi net en se redressant ; non certes, car je vous avouerai franchement que j'apprécie comme il le doit être, le mobile de votre prudente et paternelle conduite, — il continuait à phraser, — seulement, comme dit Bassecourt, j'étais loin de m'attendre à votre visite, à sa gravité, et je ne voudrais prendre vis-à-vis de vous aucun engagement à la légère, dans une circonstance aussi grave.
* — Je ne vous en demande pas, monsieur Finet; connaissant la situation aussi bien que moi, vous pouvçz l'apprécier mieux que personne, je vous laisse carte blanche et je vous dis : au nom de toute une famille, écoutez votre cœur. Adieu, monsieur Finet.
Et Jean, sur ces mots, sortit brusquement, sans regarder en arrière.
— Le diable d'homme, se dit Finet, me voilà engagé ; eh bien ! soit, il a raison, j'écouterai mon cœur, et puisqu'il m'a laissé carte blanche, je vais agir immédiatement.
Sur cette réflexion il s'habilla à la hâte, courut déjeuner dans la grande salle de Brébant, où se trouvaient réunis quelques journalistes, leur parla en faveur de Lenoir, et après avoir reçu leur promesse de ne pas faire figurer le nom d'Antonine dans leur article, il prit un fiacre pour visiter tous les * bureaux de rédaction, afin d'obtenir partout le même résultat.
Aussi les journaux du soir gardèrent-ils le silence
sur les liens qui unissaient le comte Fabiani àÂntonîne, sauf deux d'cntr'eux qui bornèrent leur indiscrétion aux lignes suivantes, qui ne pouvaient compromettre personne, n'étant compréhensibles que par les initiés :
« Une jeune personne que le comte avait enlevée « récemment, est rentrée dans sa famille, où Tatten- « daient la tendresse et le pardon. »
Ce fut tout, mais ce tout, si laconique qu'il fût, suffit pour apprendre à la Cagnotte ce qu'était devenue sa protégée.
— Elle ne sait donc pas que Julio lui a laissé cent mille francs, ça ne se trouve pas dans le pas d'un comte italien tous les jours. Je gagerais qu'elle nous reviendra bientôt, à moins que le vertueux Germain Bonard ne lui pardonne sa faute en faveur de ce qu'elle a rapporté, conclut Madeleine.
Le suicide du comte Julio Fabiani causa un véritable émoi dans tout le Paris viveur, qui s'en occupa pendant trois jours, c'est-à-dire jusqu'après l'enterrement de celui que les Compagnons avaient si cruellement frappé.
Sur l'avis du duc d'Ambre et à la sollicitation de Paolo, qui avait fortement engagé l'ancien protecteur de la Cagnotte à faire une demande auprès des anciens amis de Julio, la plupart d'entre eux l'accompagnèrent jusqu'au cimetière, et le doute sur sa culpabilité, doute que le duc avait éprouvé le matin même de la nuit du suicide de Fabiani, après avoir causé avec son frère, fut partagé bientôt par un certain nombre de personnes, si bien qu'il se trouva autant de gens disposés à l'absoudre qu'à le condamner^
Antonine avait consenti à ne pas retourner à la demeure du comte, mais elle avait déclaré que rien ne l'empêcherait d'aller à l'église, ie jour de ses obsèques.
Aussi, quelques instants après le commencement de la cérémonie, vit-on deux femmes, voilées, vêtues de noir, qui se glissèrent discrètement, le long de la nef, pour aller s'installer sur des chaises, du côté latéral gauche, où elles s'absorbèrent dans une pieuse solitude faite d'émotion et de recueillement.
C'étaient Antonine et la bonne Angélique, qui n'avait pas voulu abandonner sa fille adoptive en ce jour de larmes et de deuil.
Lorsque ceux qui avaient accompagné le comte jusqu'au cimetière — car aux premières difficultés soulevées par les prêtres vu le suicide du mort, Paolo Fabiani leur avait déclaré nettement qu'il se passerait d'eux, ce qui avait immédiatement levé tous les obstacles — lors donc que les assistants de la mise en caveau du cercueil de Julio se furent éloignés, on revit les deux femmes en deuil s'approcher isolées de cette tombe que fermaient les fossoyeurs, caveau provisoire, car le docteur devait bientôt ramener le corps de son frère en Italie.
Antonine et Angélique s'agenouillèrent là comme elles l'avaient fait à l'église et ne se relevèrent qu'après un temps assez long donné tout entier à celui qui n'était plus.
Cela se passait au cimetière Montmartre, dans la grande allée de gauche, à l'entrée de laquelle est le tombeau de Cavaignac.
Elles revinrent en silence vers la grille principale et regagnèrent le boulevard extérieur.
Au coin, deux personnes les attendaient.
La première était Jean Lenoir qui, s'emparànt aussitôt qu'elle fut près de lui du brad d'Antonine qui cachait &on visage dans éon mouchoir, lui dît ;
— Du courage, ma chère enfant, ceux qui t'aiment le plus sont encore de ce monde.
La seconde personne, un jeune homme, à l'air grave et triste, s'était dirigé vers Angélique à laquelle il avait offert son bras.
— Vous! lui avait-elle dit, en l'apercevant. Ah! que vous êtes bon î
Et guidée par le nouveau venu, elle s'était mise à suivre Jean et Antonine.
Tous les quatre arrivèrent ainsi rue Sainte-Anne.
Ce ne fut que lorsqu'ils furent dans leur appartement que Lenoir, désignant du geste le cavalier d'Angélique, afin d'attirer sur lui l'attention d'Antonine, lui demanda :
— Tu ne reconnais donc pas ce pauvre Bonard, ma mignonne ?
— Ah! c'est vous... monsieur Germain, dit-elle en rougissant.
— Oui, moi, mademoiselle, balbutia-t-il en devenant fort pâle.
Chacun était dans son rôle, néanmoins l'embarras était aussi grand chez Antonine que chez Germain.
— Tiens ta promesse, murmura Lenoir à l'oreille de Germain.
— Je suis prêt.
Et plus pâle encore :
— Antonine, reprit-il d'une voix altérée, je vous ai pardonné, voulez-vous être ma sœur?
Et il lui tendit la main.
— De grand cœur, monsieur Gerpiain, répondit-elle en proie à une véritable émotion, car la conduite de Bonard lui inspirait une sorte de remords attendri qui
eût été des plus cruels s*il n'eût fait vibrer ce qu'elle possédait encore de sensibilité.
— Embrasse-la, tu vois qu'elle souffre, souffla Jean à Germain.
— Ma chère Antonine^ dit aussitôt Bonard en prenant la jeune fille dans ses bras et en approchant ses lèvres de son visage,
Instinctivement Ântonine releva la tète ; était-ce pour aller au-devant du baiser de paix que lui offrait celui qu'elle avait trahi, ou pour l'éviter? Dans rémotion qu'ils éprouvaient tous deux, il eût été difficile de le dire, mais soit volontairement ou par hasard, leurs lèvres se rencontrèrent, et ce premier baiser fraternel devint, par ce fait même, la plus amoureuse caresse qu'ils eussent jamais échangée jusque-là.
Sous les lèvres brûlantes et sensuelles d' Antonine, Bonard se sentit frissonner malgré lui et la jeune fille le remarqua.
Quelques instants après, Germain s'en alla en prétextant qu'il ne pouvait rester davantage, tandis qu'une demi-heure auparavant il avait dit à Angélique qu'il avait obtenu la permission de ses chefs de ne pas retourner au bureau ce jour-là.
Pendant trois jours il ne revînt pas, puis un soir il arriva rue Sainte-Anne apportant une brioche, comme il le faisait jadis quelquefois au temps où Antonine était sa fiancée.
Ordinairement, vers dix heures, Jean rentrait pour retourner vers minuit présider au service des soupers du café Anglais; en trouvant Bonard avec Angélique et Antonine, l'altération des traits du jeune homme le frappa.
— Tu as été malade? lui demanda-t-il.
— Non pas.
— Tu es tout pâle.
— Un peu de migraine.
La migraine, jamais Germain n*en avait parlé, jamais Germain ne Tavait eue, ce qui avait pâli son visage et cerclé ses yeux de bistre, c'était le baiser d'Antonine, car depuis cet instant il s'était dit avec effroi qu'il avait fait un rêve impossible en s'imaginant qu'il pouvait pardonner et n'avoir plus pour elle qu'une fraternelle affection, il s'était dit qu'il lui en voudrait toujours d'avoir donné ses premières tendresses à un autre, malgré la foi jurée, malgré les engagements pris réciproquement, et à toutes les impressions morales et physiques dont il subissait l'influence, s'était venu joindre lin désir nouveau émanant de la pensée que celle qu'il aimait toujours n'était plus la chaste vierge d'autrefois, mais Une amante initiée dont les baisers brûlaient la chair et inondaient d'une âpre mais ardente volupté.
Ces pensées qu'il avait vainement combattue^ depuis plusieurs jours, avaient jeté sur son front une pâleur maladive et donné à ses regards l'aspect fiévreux qui avait attiré l'attention de Lenoir et fait nattre en lui certaine inquiétude.
Dans ces dispositions, Germain n'avait su que rompre â moitié la monotonie dont Ânfonine, sans se plaindre, ressentait depuis quelques jours la perfide influence.
Ah I il y avait une différence énorme entre la vie qu'elle menait et celle que lui faisait le comte.
Chaque jour, avec lui, était égayé par une distraction nouvelle, un diner fin, un souper joyeux, tout ce que Paris, la ville inépuisable, peut offrir d'attrayantes ressources aux fortunés désoeuvrés.
Tandis que, rue Sainte-Anne, après quelques travaux d'aiguille et la causerie du soir, sauf une promenade, peu longue, rien ne rompait sa bourgeoise et calme existence.
Aussi avait-elle accueilli Tarrivée de Germain Bonard avec une joie marquée.
Faute de grives on mange des merles.
Et le pauvre Germain faisait à Antonine Teffetd'un merle... blanc.
Pendant tout le temps qu'elle avait déserté le toit paternel pour appartenir à Fabiani, elle avait trop vu et trop entendu de choses émanant directement du scepticisme corrompu dont les moins pervers, parmi les viveurs d'un certain monde, ne peuvent se défendre, pour ne pas faire entre eux et Bonard une constante comparaison qui — il faut l'avouer — n'était certainement pas à l'avantage de ce dernier.
Désormais Antonine le trouvait et devait le trouver trop naïf.
La simplicité même du caissier l'amoindrissait à ses yeux, et ce pardon, qui frisait l'héroïsme par l'effort qui avait dû le précéder, lui semblait légèrement ridicule.
Songez donc aussi à la différence de manières et de langage qui existait entre d'Arteville, de Lhimours, Achille de Clamelle, Gabriel de Saint-Till — surtout Gabriel — ces élégants débraillés, sceptiques, railleurs, prodigues», bien plus séduisants encore par leurs défauts, pour la Cagnotte et pour Antonine, que par leurs qualités, et le pauvre caissier dont son ex-fiancée entendait encore la voix, répétant d'un ton nasillard l'annonce de la vente des courtauds :
— Une paire de gants, cinquante-cinq ; un éventail, onze francs. . . Accoliade I
Pauvre Germain !
Néanmoins Ântonine lui avait fait bon accueil, autant par désœuvrement que par amour-propre, car elle avait rintuitioji de l'influence qu'elle exerçait sur lui, malgré son abandon, et Tair rêveur et désespéré de Bonard lui inspirait une véritable compassion qui la ravissait par son affirmation de l'autorité qu'exerçaient ses charmes sur l'infortuné caissier.
— Voilà un homme dont je ferais un voleur en une nuit, si je voulais, se disait-elle; heureusement que je suis honnête.
Et, en effet, malgré toutes ses fautes, Antonine se considérait, depuis qu'elle était rentrée sous le toit paternel, comme une frêle brebis égarée touchée du repentir et par conséquent digne de mériter toutes les indulgences et toutes les tendresses imaginables.
La causerie des quatre personnages se ressentit nécessairement beaucoup de la disposition de leur esprit. •
Seule, la bonne Angélique n'avait pas conscience de ce qui se passait au fond du cœur d' Antonine, de Germain et de Jean. ,
Ce dernier aussi avait deviné que l'amour de Bonard n'était pas mort, et tout en augurant bien de cet état de choses, n'était pas sans en éprouver certaine vague inquiétude, car évidemment les circonstances étaient bien changées depuis qu'Antonine avait quitté le PnViiemps, et nul ne pouvait prévoir quels événements seraient les conséquences forcées de cet état de choses.
On échangea des paroles peu importantes, et vers minuit, Jean et Bonard quittèrent les deux femmes.
Deux OU trois réunions du même genre se suivirent à quelques jours de distance, sans rien changer à la situation, mais Germain était plus pâle encore et Antonine semblait être tombée dans une sorte de torpeur qui la laissait presque complètement insensible à tout ce qui se passait autour d'elle.
Comme ils avaient l'habitude de le faire, Jean et Germain sortirent ensemble à la fin de la dernière soirée.
A peine étaient-ils dans la rue que Germain, s'adressant à Jean, lui dit d'une voix altérée :
— Je voudrais vous parler, monsieur Lenoir. Pouvezvous me donner un quart d'heure, nous entrerons dans un café, nous choisirons un coin isolé et vous m'écouterez en buvant une chope avec moi.
— Un quart d'heure, soit, allons, mon garçon, répondit Lenoir après avoir consulté sa montre.
Et aussitôt tous deux se dirigèrent vers la place du théâtre de l'Opéra-Comique, derrière lequel se trouve une taverne dans laquelle ils pénétrèrent, et s'installèrent dans les conditions énoncées par Bonard quelques minutes avant.
— Je vous écoute, mon cher Germain, reprit Lenoir, qui se doutait bien que le jeune caissier ne lui avait demandé un entretien particulier que pour lui parler d'Antonine.
— Un instant, je vous prie, répliqua Bonard, en montrant du regard le garçon qui, sur son ordre, s'avançait vers leur table en apportant, sur un plateau, deux chopes remplies de bièfe.
Et Germain se mit le front dans les mains, comme s'il éprouvait le besoin d'étreindre ses pensées avant de les communiquer.
Au bout d'un instant, au bruit que fit Lenoir en reposant sur le marbre son verre, qu'il venait de porter à ses lèvres, Bonard releva la tète et, enveloppant Jean dans un regard d'une poignante expression :
— Mon cher monsieur Lenoir, je suis le plus malheureux des hommes, reprit-il d'une voix altérée.
— Dis-moi tout, Germain, je suis prêt à t'entendre, à te consoler, car j'ai pour toi autant d'amitié que d'estime.
— Merci, monsieur Lenoir, merci du fond du cœur, car je sais que vous êtes sincère en parlant ainsi, c'est pourquoi vous allez me comprendre.
Et brusquement il ajouta :
— J'aime toujours Antonine, je Taime plus que jamais, j'ai tout fait pour vaincre ma passion, c'est impossible, je n'y dois plus songer, je l'aime à en mourir I
Et des larmes vinrent obscurcir les yeux du jeune homme qui, frappant du poing le marbre de la table, murmura, en terminant cet aveu fait à demi-voix, afin de ne point être entendu par quelques consommateurs qui se trouvaient dans la même salle :
-- C'est lâche I
— Lâche, répéta Lenoir... ou généreux.
— Mais ne comprenez-vous pas que cet amour est et doit être sans espoir, car Antonine ne peut plus être ma femme, vous le savez bien, et j'aimerais mieux mourir à l'instant que d'avoir seulement la pensée d'en faire ma maîtresse.
— Tu lui as pardonné I
— Oui, et de tout mon cœur, j'ai ^té assez fort pour cela, je lui ai pardonné fraternellement, croyant que mon amour était bien mort et que mon cœur ne pourrait
LES Viveuses de t>ARis. 291
jamais plus renfermer pour elle qu'une chaste tendresse, faîte de souvenir et de pitié. Eh bien, je me trompais, j'ai beau me dire qu'elle fut à un autre, qu'-elle n'est plus la vierge que je vénérais dans mon adoration passionnée, j'ai beau me répéter qu'elle a prodigué ses caresses à cet autre et trahi tous ses serments pour lui, qu'elle m'a dédaigné, abandonné, trompé, cela ne fait rien du tout, mon amour est en moi comme mes os dans ma chair, il est dans mon sang, brûlant, impérieux, incurable, c'est un horrible supplice.
— Allons, allons, mon cher Germain, je t'en conjure, sois homme et raisonnons.
— Je ne demande pas mieux, donnez-moi un conseil, quel qu'il soit, je le suivrai.
— Tu oublies que si je t'aime, j'aime aussi Antonine, et que mon devoir est de la protéger, même contre toi.
— Je n'oublie rien, monsieur Lenoir, mais je sais qu'un honnête homme tel que vous peut toujours être choisi pour mentor, car il est incapable d'égarer personne, n'importe à quel prix et quelles que puissent être les conséquences de ses paroles.
Lenoir pressa la main de Germain, et reprit :
— Tu as des économies?
— Oui, vous le savez.
— Demande un congé et voyage pendant six mois, un an*
— Au bout de huit jours, je reviendrais, plus amoureux que jamais.
— Tu crois cela ?
— J'en suis sûn
— Essaye.
— Ce serait inutile. Que faire alors?
— Écoute, Germain, je t'ai dit d'abord : pars, fuis celle qui s'est rendue indigne de toi, quitte tes amis et ta patrie, pour l'oublier, et c'était mon devoir, mais ce devoir une fois accompli, puisque tu me déclares de la façon la plus formelle que mon conseil ne servirait de rien, je n'ai plus qu'une chose à te dire encore : tu as pardonné en frère, ce n'est pas assez, la persistance de ta passion le prouve, pardonne en amoureux.
— L'épouser, interrompit Germain en frémissant, l'épouser après...
— Ta conscience seule peut répondre à cette question.
— Oubliez qu'Antonine est votre fille adoptive, monsieur Lenoir, oubliez-le complètement et répondezmoi en toute sincérité, je vous en conjure au nom de votre honneur, j'ose vous en prier malgré tout, parce que j'ai pour vous la plus grande et la plus profonde estime, sans cela je serais ridicule vraiment en vous parlant ainsi, mais je vous connais, donc, répondez-moi : dans votre âme et conscience, à ma place, si elle y consentait, deviendriez-vous encore l'époux d'Antonine ?
Il y eut un silence assez long.
— Cela dépend, répondit enfin Jean Lenoir.
— Cela dépend?... répéta Germain.
•^ Oui, cela dépend de bien des choses.
— Lesquelles? Ah I parlez, parlez vite.
— De la grandeur de l'amour que j'aurais encore pour elle.
— Le mien est sans bornes, immense, éternel!
affirma le jeune homme.
— Du degré de jalousie qu'éveillerait en moi le souvenir de la faute commise.
— Il est suprême en mon cœur, j'en conviens, mais ma miséricorde égale ma torture, car on a abusé d'elle, c'est certain, elle était trop chaste, trop loyale, pour
, qu'il en pût être autrement.
Cette clémente supposition répondait trop bien à la pensée dominante de Lenoir, dès qu'il songeait à la faute de sa fille adoptive, pour ne pas être complètement approuvée par lui.
— Certes, c'est pourquoi je lui ai rouvert ma maison, c'est pourquoi je suis certain qu'elle saura racheter sa faute par une vie de labeur et de vertus, c'est pourquoi je l'appelle encore ma fille, reprit-il.
Et il s'arrêta pendant quelques secondes en enveloppant Germain dans un regard rempli d'affection et de tendresse, puis, comme s'il avait puisé un puissant encouragement dans l'expression de la physionomie du jeune caissier :
— C'est pourquoi, Germain, mon cher Germain, mon ami, mon fils, tu peux encore en faire ta femme si elle y consent, poursuivit-il en prenant les mains de Bonard dans les siennes.
Et comme celui-ci se mit à trembler :
— Oui, continua Jean, la mort du traître en fait une veuve qui, je le crois, est encore, malgré tout, digne de notre tendresse et vaut bien un sacrifice. Le tien sera grand, Germain, mais ton cœur ne te dit-il pas que la récompense que tu trouveras dans son amour te le payera dix fois. En te parlant ainsi, je te le jure sur ma part du paradis, je suis sincère et je crois agir en honnête homme, tu t'es adressé à ma sincérité et à mon honneur, ils t'ont répondu ; en mon âme et en ma conscience, si j'aimais comme toi, j'épouserais la pauvre égarée et j'oublierais le passé pour toujours, heureux
de posséder celle que voulait mon cœur, fier d'avoir été assez épris, assez dévoué, pour lui confier encore mon honneur et lui donner mon nom.
— Merci, merci, reprit Bonard. Sortons d'ici, j'étouffe.
En effet, le pauvre garçon était à bout de force.
Ils gagnèrent la rue.
La place était déserte, on éteignait les lumières à rintérieur du théâtre dont la représentation s'était terminée pendant que Lenoir et Germain [étaient attablés.
— Mon Dieu, que je suis heureux, s'écria Bonard en contemplant les étoiles, cédant à l'instinct poétique qui se manifeste, ipême chez les êtres les plus matériels, dans certaines circonstances sentimentales de la vie.
Puis brusquement :
— Mais consentira-t-elle?
— Quant à cela, c'est ton affaire, mon garçon, mon avis est que la sincérité est la plus grande force des amoureux, et à ce point de vue, je te crois capable de vaincre toutes les difficultés.
— Oui, je veux, je saurai me faire aimer.
— A la bonne heure, mais l'heure me presse. A bientôt.
— A demain.
En rentrant dans sa demeure vers trois heures du matin, Jean qui trouva Angélique réveillée, lui raconta ce qui s'était passé entre Bonard et lui.
— Que Dieu soit béni I dit la bonne femme, et que ce mariage se fasse le plus tôt possible, car dès qu'il aura eu lieu, il me semblera que nous avons fait un mauvais rêve et qu'il faut en effacer de notre mémoire jusqu'au souvenir.
Germain arriva de bonne heure le lendemain.
Il trouva Angélique prête à sortir.
Elle avait compris qu'il était de toute nécessité que Bonard restât seul avec Antonine, afin qu'il pût plaider sa cause en toute liberté.
Après avoir échangé quelques mots avec lui, sous le prétexte d'aller faire une course indispensable, elle laissa Germain avec sa fille adoptive.
Fort de sa sincérité, de sa conscience, de son abnégation, le jeune caissier était arrivé rue Sainte-Anne, complètement résolu à avoir avec Antonine un entretien décisif.
— Vous êtes moins pâle qu'hier au soir, Germain, lui dit la jeune fille, tant mieux.
— C'est vrai, je me sens bien mieux, et cependant je n'ai pu dormir un seul instant.
— Et pourquoi cela?
— J'ai pensé à vous.
Elle sourit et ses yeux lancèrent une étincelle qui encouragea Germain.
— Je vous aime toujours, Antonine, je vous aime plus que jamaiSj vous le savez bien, n'est-ce pas?
-^ Moi I répliqua-t-elle avec un étonnement admirablement joué, mais je suis indigne de vous.
— Ne me parlez pas ainsi, ma chère Antonine; le passé est mort, vive l'avenir I J'ai tout oublié, je vous le jure et je vous supplie de devenir ma femme.
-^ Votre femme ?
— Oui, ma femme, ma compagne chérie, la gardienne de mon honneur, la mère de mes enfants ; vous voyez bien que je ne me souviens de rien ; ah I non seulement je vous adore, mais je vous estime, car j'ai
compris, j'ai deviné tout, tout ! Ah ! ne me dites rien et donnez-moi votre cœur entier.
— Il y a des choses qu'on n'oublie jamais.
— Ne dites pas cela, je vous parle en honnête homme et je suis sincère, je vous le jure.
— Je ne doute pas de votre sincérité et je crois fermement que vous êtes convaincu en me promettant l'estime dans l'amour; mais plus tard, après, lorsque votre cœur satisfait rentrera dans le calme que la possession constante fait naître, une ombre ne viendrat-elle pas se dresser entre nous ?
— Je ne puis plus être jaloux d'un mort. Jurez-moi que vous ferez votre possible pour l'oublier, c'est tout ce que je vous demande.
— Bien vrai >
— Je vous le jure sur mon amour.
— Eh bien, Germain, moi aussi je veux être sincère, et c'est pourquoi je vous affirme que jamais je n'ai aimé celui... que vous savez.
Comme elle tenait de sa mère I
Madeleine, aux pieds de Robert d'Orchamps, n'avaitelle pas renié de Brives, ce pauvre naïf jeune homme que son amour avait tué*.
— Mais alors je n'ai rien à te pardonner, mon Antonine, s'écria Bonard en proie à une exaltation que dénotait l'illogisme de ses paroles; non, rien, si ton cœur m'est resté. C'est comme me le disait hier au soir M. Lenoir, parce qu'il faut accuser plus encore la fatalité que toi-même, c'est que tu n'es pas coupable, c'est que Dieu te gardait pour moi, pour mon bonheur et mon éternelle ivresse.