I. Voir Le Pendu de la Foréi-Noire
Et, tombant à ses pieds :
— Je t'aime! je t'aime I poursuivit-il, mon Antonine, ma femme adorée !
Et, selon l'expression de Murger, il gantait ses mains de baisers longs et fiévreux avec une ardeur communicative.
Lenoir, la veille, en parlant d' Antonine, Tavait comparée à une veuve.
En veuve, elle se prêta sans effarouchement au débordement de la passion de Germain; en veuve, elle reçut ses caresses ardentes; en veuve, elle analysa ce que cet homme, qui se roulait à ses pieds, en proie à toute l'exaltation de la fièvre de l'amour, pouvait lui inspirer de réciprocité passionnée, et comme cette analyse fut en faveur de Bonard, un sourire tendre vint errer sur la bouche d'Antonine qui, se penchant lentement vers le jeune homme, mit ses lèvres sur son front.
— Tu m'aimes donc aussi ? lui demanda-t-il doucement.
— Germain, je serai votre femme.
■— Ma femme ! Toi I Ah I merci, merci, ma femme ! La porte s'ouvrit et Angélique rentra.
— Venez, ma mère, lui dit Germain, et remerciez-la; elle consent, elle m'aime, elle sera M"* Bonard I
Et, riant et pleurant, il embrassa de nouveau les mains d'Antonine.
Rien ne pouvait faire plus de plaisir à Lenoir que d'apprendre la réussite complète de Germain, c'est-àdire le consentement de sa fille adoptive.
— Je vous bénis, mes enfants, leur dit-il, mais il faudra hâter les choses.
— Je ne veux pas perdre un jour, ajouta Germain.
Le reste de la soirée s'écoula rapidement, rempli de projets d'avenir.
Évidemment pour tous, l'union de Germain et d'Antonine était un gage de bonheur, il semblait vraiment que rien ne se fût passé depuis le retour de Bade, et qu'on était encore à l'époque où Bonard avait décidé sa fiancée à entrer au Printemps, comme demoiselle de magasin.
En sortant avec Lenoir, Germain lui dit :
— Depuis quelques heures, je suis un autre homme, monsieur Lenoir, j'ai le cœur si content et la conscience si tranquille qu'il me semble que personne ne peut être plus heureux que moi.
— Tu es un brave cœur, Germain, et j'espère que l'avenir ne te garde plus que de la félicité.
Hélas, tout devait s'écrouler bientôt, mais personne ne s'en doutait encore.
Le lendemain, vers deux heures, on sonna chez Angélique.
Celle-ci était à sa toilette.
Antonine alla ouvrir.
— Vous ! monsieur, dit-elle avec émotion.
Le docteur Paolo Fabiani était devant elle.
— Moi-môme, ma chère enfant, répondit le frère de Julio en pénétrant dans l'appartement. Je n'aurais pas quitté Paris sans vous revoir, et j'ai une mission à accomplir auprès de vous.
— Une mission!
— Un mission sacrée, car elle consiste à remplir une des dernières volontés de notre pauvre Julio.
Et tirant un portefeuille de sa poche :
— Tenez, ma chère Antonine, poursuivit-il, voici
cent mille francs, montant du legs que vous a fait mon frère.
Et à l'appui de son dire, sortant du portefeuille un papier, il montra à Antonine les lignes écrites au crayon parle comte italien, au moment de se brûler la cervelle.
— Cent mille francs! répéta la jeune fille, éblouie.
— Oui. Cette somme peut vous assurer un avenirmodeste, mais suffisant dans les circonstances difficiles. En outre, je vous promets mon appui et jamais je ne refuserai de vous protéger, de vous aider même dans la mesure de mes moyens.
— Que vous êtes bon et que je vous remercie ! reprit Antonine. Mais comment avez-vous découvert mon adresse?
— M. Clément Morin me Ta donnée; il paraît qu'il connaît M, Lenoir.
— Ah ! fit Antonine, chez laquelle le nom de Clément Morin ne pouvait éveiller aucun souvenir, car jamais Jean ne l'avait prononcé devant elle.
— M. Clément Morin est un homme d'affaires fort estimé et qui m'aidera dans la difficile entreprise que je poursuis : venger Julio et réhabiliter sa mémoire.
— Je vous y aiderai de tous mes vœux.
— Ah ! vous aussi vous ne le croyez pas coupable ! s'écria avec joie Paolo.
— Coupable, lui ! mais c'était un vrai gentilhomme, répondit-elle en jetant malgré elle un regard sur le portefeuille.
— Bien, bien, ma chère Antonine. Je vous reverraî bientôt.
Et le docteur sortit.
Antonine ne demandait pas mieux que de rester seule en ce moment.
Dès que la porte se fut renfermée sur Paolo, elle saisit le portefeuille et gagna sa chambre, dans laquelle elle s'enferma.
Cela fait, elle vida le portefeuille sur son lit.
Son contenu se composait de dix paquets de dix billets de mille francs chacun, reliés ensemble par une épingle.
— Cent mille francs, répétait Antonine, cent mille francs I
Angélique essaya d'ouvrir en cet instant la porte de la chambre de sa fille adoptive.
— Un instant, maman.
Et elle jeta le portefeuille et les billets au fond d'un tiroir avec une extrême rapidité, puis elle alla tirer le verrou.
— Tu as eu une visite tout à l'heure, ma mignonne ?
— Oui, maman, le frère du comte.
Angélique fronça le sourcil.
— Oh! rassure- toi, il venait me faire ses adieux.
— Je respire !
— Le docteur Fabiani est un homme très estimable.
— Je ne dis pas non, ma chérie, mais il faut absolument oublier tous ces gens-là, il le faut pour Germain, il le faut pour toi-même.
— Pour Germain I pensa Antonine qui garda le silence.
Puis quelques minutes après :
— Je t'aime bien, dit-elle à Angélique, et je t'aimerai toujours, sois-en certaine.
— Je t'aime bien aussi, chère enfant.
Et comme Antonine porta sa main à la tête et comprima son front.
— Qu'as- tu. >
LES VIVEUSES DE PARIS. 3oi
— Je ne sais, j'ai mal dormi, je crois avoir besoin de repos.
— Je te laisse.
Et la bonne Angélique après l'avoir embrassée sortit de la chambre d'Antonine.
Dès qu'elle fut seule, celle-ci reprit les billets et les remit dans le portefeuille, puis ayant glissé celui-ci sous son oreiller, s'étendit sur son lit et ferma les yeux.
De temps en temps elle les rouvrait, jetant un regard vague autour d'elle.
Une heure se passa ainsi dans une absorbante rêverie.
Au bout de ce temps la jeune fille se leva, ouvrit une armoire et en sortit un chapeau et un paletot garni de fourrure.
En quelques secondes elle fut prête à sortir, mais avant de gagner le seuil de sa chambre, elle glissa dans sa poche le portefeuille que lui avait remis le docteur.
Lorsqu'elle parut dans la salle à manger où Angélique s'était installée devant un métier à tapisserie :
— Tu sors? lui demanda M"* Lenoir.
— Oui , j'ai besoin de respirer, j'ai la tète très lourde.
— Veux-tu que je sorte avec toi?
— Non, c'est inutile, je vais aller jusqu'aux Tuileries et je reviendrai bientôt.
— Cela te fera du bien. A tantôt.
— A tantôt. Embrasse-moi de tout ton cœur.
— Très volontiers, ma chérie.
— Adieu !
Et Antonine partit.
A cinq heures elle n'était pas encore rentrée ; au moment où Angélique commençait à s'inquiéter de
la prolongation de son absence, un commissionnaire arriva :
— Madame Lenoir >
— C'est moi.
— Voici une lettre pour vous.
— D'où vient-elle ?
•— Une jeune dame me Ta remise place de la Madeleine. Il n'y a pas de réponse. • Et cet homme s'en alla en disant :
— Serviteur, madame.
Angélique alla vers la lampe qui était posée sur la table, et à peine eut-elle jeté les yeux sur la suscription qui se trouvait tracée sur Tenveloppe de cette lettre, dont l'arrivée l'intriguait fort déjà, car ses relations étaient fort restreintes, qu'un tremblement subit s'empara d'elle.
— Mon Dieu! murmura-t-elle.
Et ayant déchiré l'enveloppe, voici ce qu'elle lut :
« Mes chers parents,
« Je n'oublierai jamais vos bontés pour moi et je « vous en serai reconnaissante jusqu'à mon dernier « soupir, mais je ne veux tromper personne et je me (( reconnais indigne du généreux pardon que m'offrait « M. Bonard, je neveux pas de son sacrifice. Adieu « pour toujours, ne vous inquiétez pas de moi.*
« Antonine. »
La lecture de cette lettre laconique fit sur Angélique l'effet d'un coup de foudre. Elle resta anéantie, immobile, sans larmes et sans voix pendant quelques minutes, et son anéantissement se fût encore prolongé
LES VIVEUSES DE PARIS. 3o3
sans doute si un pas, bien connu d'elle, ne s'était pas fait entendre derrière la porte d'entrée.
Lenoir rentrait.
— Tiens, lui dit Angélique en lui tendant la lettre de l'ingrate.
— La misérable I s'écria-t-il après avoir lu.
— JeanI supplia-t-elle.
— Je l'ai dit et je le répète : la misérable I oh ! cette fois elle est bien morte pour nous.
— Mais que crois-tu donc ?
— Je crois qu'elle tient de sa mère et qu'ellemême est indigne d'inspirer la moindre pitié. Pauvre Germain I
Puis, après un temps :
— Après tout, ce qui arrive aujourd'hui serait arrivé infailliblement plus tard. Il vaut mieux qu'elle se soit décidée tout de suite et ait épargné à Bonard le misérable sort d'un mari trompé et abandonné par sa femme. S'il a du cœur, il se consolera vite. Je lui servirai d'exemple.
Bonard avait promis la veille à Lenoir qu'il serait rue Sainte-Anne à sept heures, le lendemain.
A dix il n'avait pas encore paru.
Son absence intriguait fort Angélique et Lenoir, et ils ne pouvaient se l'expliquer, lorsqu'un coup de sonnette retentit.
— Enfin, c'est toi, dit Jean au caissier auquel il venait d'ouvrir.
— Oui, répondit-il d'un ton singulier.
— Mon pauvre Germain, dit Angélique avec des larmes dans la voix, Antonine...
Bonard l'interrompit :
— Je la quitte à l'instant.
— Où cela?
— Chez Voisin, le restaurateur.
Ces paroles stupéfièrent Jean et sa femme.
— Oui, reprit Bonard avec exaltation, etsavez-vous ce qu'elle m'a proposé > Quinze jours d'amour pour me guérir d'elle sans doute et la mépriser assez pour ne plus l'aimer du tout après.
— Mais c'est infâme !
— Elle a bien fait, car je l'oublierai maintenant, oh! je l'oublierai, je le jure.
Expliquons brièvement comment les choses s'étaient passées.
On sait avec quelle ardeur Germain, la veille, avait parlé de son amour à Antonine ; la fièvre tendre du jeune caissier avait eu le don d'émouvoir l'ancienne maîtresse de Fabiani, et elle avait fini par consentir à se laisser réhabiliter,- non pas en ne considérant que le bienfait de cette réhabilitation, mais en véritable fille d'Eve qui ne sait pas résister à certains entraînements, ni se montrer insensible aux manifestations d'une passion sincère.
Elle en était là, lorsque les cent mille francs que lui avait laissés Fabiani lui étaient arrivés.
La joie d' Antonine était bien naturelle et on pourrait nous accuser de vouloir prêter à nos personnages des sentiments surhumains, si nous ne l'avions pas constatée sans accuser la jeune fille de la moindre cupidité.
Cent billets de mille francs constituent une somme que les personnes les plus riches et les moins avares doivent considérer avec un profond respect, et jamais Antonine, malgré le grand luxe qui l'avait entourée pendant quelque temps, n'avait osé rêver la possession d'un pareil trésor.
LES VIVEUSES DE PARIS. 3o5
Disons même à sa lotîange que sa première pensée fut qu'avec les cent mille francs, elle et Bonard pourraient s'établir dans des conditions favorables, mais aussitôt une objection énorme se dressa dans son esprit :
— Bonard accepterait-il les cent mille francs de Fabiani ?
Après quelques secondes de réflexion, Antonine se dit que le refus du caissier n'était pas douteux.
Il fallait donc renoncer à lui ou à la somme.
De là à en venir à faire la comparaison de la vie qu'elle pourrait mener, belle, libre, relativement riche, et celle que lui offrirait le loyal Bonard, après avoir héroïquement refusé les présents d'Artaxercès, il n'y avait qu'un pas, et cette comparaison ne se fit certainement pas en faveur du caissier.
Puis, chaque fois qu'elle avait fait lin retour sur ellemême, ce n'était pas sans regret qu' Antonine s'était souvenue du milieu où se trouvaient la Cagnotte et Olympe, et de toutes les joies dont elles étaient entourées grâce aux libéralités des hommes riches qui s'égaraient dans leur monde.
Germain fut condamné, et afin de brusquer les choses Antonine s'était résolue à quitter à l'instant la demeure paternelle, pour n'y jams^is plus rentrer.
On sait comment elle avait dit adieu à Angélique.
Son premier soin fut de se faire conduire rue de l'Arcade.
Paolo avait conservé momentanément les domestiques de son frère.
— Comment, madame, c'est vous! s'écria la femme de chambre, en voyant arriver son ancienne maîtresse.
3o6 LES COMPAGNONS DU GLAIVE.
— Oui, je viens chercher mes toilettes.
— Elles sont rangées avec soin.
— Fort bien, peux-tu sortir avec moi ?
— Certainement.
— Je voudrais trouver un appartement meublé.
— C'est facile, j'en connais un près d'ici, rue Tronchet.
— Allons-y.
Une demi-heure après, Antonine versait quatre cents francs dans les mains de la gérante d'une maison meublée, située dans la rue qu'avait désignée la femme de chambre.
Celle-ci retourna rue de l'Arcade pour aller chercher, sur l'ordre de sa jeune maîtresse, tout ce qui lui appartenait, riches toilettes et bijoux dont elle n'avait même pas osé parler à Jean et à Angélique, sachant bien que tous les deux se seraient énergiquement opposés à ce que leur fille reprît rien de ce que Fabiani lui avait donné.
Le docteur Paolo ne fit aucune objection au désir de l'ancienne maîtresse de son frère, seulement il comprit que la remise du portefeuille dans les mains d'Antonine ne pouvait être étrangère à sa fuite de la maison paternelle.
— Cela ne me regarde pas, pensa-t-il, et me permet même de me désintéresser complètement de tout ce qui pourrait regarder cette jeune fille à l'avenir.
Lorsque la femme de chambre rentra rue Tronchet, elle trouva Antonine occupée à écrire.
— Tiens, lui dit-elle au bout d'un moment, va porter cette lettre au Printemps ; il y a une réponse, mais fais en sorte d'éviter les questions. Si on t'interroge bornetoi à répondre : — Vous saurez tout ce soir...
LES VIVEUSES DE PARIS. Soj
— Bien, madame ; voici la moitié de ce qui était làbas, je vais y retourner pour prendre le reste.
Antonine sortit avec elle.
Désirant ne pas être forcée de donner à cette fille la moindre explication, elle voulait charger elle-même un commissionnaire d'aller porter la lettre qu'elle venait d'écrire pour la rue Sainte-Anne.
— Demande au docteur si je puis te garder quelques jours; mais va au Printemps d'abord.
Un second voyage en fiacre rue de l'Arcade était indispensable pour que tout ce qui y appartenait à Antonine pût être transporté rue Tronchet; il fut convenu que Paolo serait consulté par la femme de chaipbre, immédiatement après avoir fait au magasin du Printemps la commission dont Antonine l'avait chargée.
Juliette — la soubrette s'appelait ainsi — remonta dans la voiture qui l'avait ramenée de chez le docteur et Antonine gagna la place de la Madeleine.
Après avoir adressé à Jean et à Angélique la lettre que nous connaissons, Antonine s'était demandé de quelle façon elle agirait vis-à-vis de Bonard.
Après ce qui s'était passé la veille et mue par les divers sentiments que le jeune caissier avait éveillés en elle, elle se dit que ne le revoir jamais était bien dur, et que son abandon complet, après avoir donné tant d'espoir à Germain, serait d'une cruauté sans nom dont elle se sentait incapable.
Et, aussitôt, elle lui avait écrit :
« J'ai à vous parler, mon cher Germain; ce soir, « à sept heures, je serai passage du Havre, Soyez
3o8 LES COMPAGNONS DU GLAIVE.
« exact et ne« parlez à personne de cette lettre, àpera sonne.
« Antonine. »
Lorsque Juliette arriva au Printemps, Bonard était extrêmement occupé; il lut rapidement ce billet qui rintrigua beaucoup et répondit laconiquement à Juliette :
— J'y serai.
Et la femme de chambre avait déjà quitté les magasins et était remontée en voiture avant que Bonard, à qui trois ou quatre commis dictaient des bulletins de vente en ce moment, eût eu la pensée de l'interroger sur la façon dont cette lettre lui parvenait par l'entremise d'une personne inconnue et dont l'intelligente physionomie, empreinte d'une expression de malice incontestable, révélait une femme de chambre peu ordinaire.
A sept heures moins cinq, Bonard entrait dans le passage du Havre par la rue Saint- Lazare ; arrivé sous l'horloge, après avoir tourné le coude qui conduit à la rue Caumartin, il vit venir à lui Antonine, enveloppée.dans une capote fourrée fort élégante.
— Vous êtes exact, merci. Suivez-moi, lui ditelle.
Il obéit, plus intrigué que jamais.
A l'entrée du passage, rue Caumartin, une voiture attendait.
Antonine en ouvrit la portière et y prit place.
— Montez, mon ami, dit-elle à Bonard.
Il s'installa à côté d'elle, et dès qu'il eut fermé la portière, la voiture partit.
— Où allons-nous, ma chère Antonine ?
LES VIVEUSES DE PARIS. SoÇ
— Que vous importe, ne me suivriez-vous pas au bout du monde? répondit-elle en riant.
— Certainement.
— Causons de choses sérieuses. Vous m'aimez toujours ?
— Oui certes.
— Autant qu'hier ?
— Plus, mais moins que demain.
— L'éternité n'est qu'à Dieu !
Et elle se mit à rire.
— Qu'avez-vous donc, je ne vous ai jamais vue ainsi ?
— Il faut me pardonner, mon ami, je suis un peu folle, ou plutôt non, j'ai toute ma raison, et c'est pour cela que vous me voyez gaie; mais vous voilà tout sombre et tout pensif, quittez cet air morose à l'instant, je le veux.
— Je ne demande pas mieux, ma chère Antonine, ma femme bien-aimée 1
Elle appuya sa main sur le bras du caissier.
— Germain, ne trouvez- vous pas que ce mot est bien... pot-au-feu?
— Quel mot ?
— Celui que vous venez de prononcer : ma femme.
— Non pas, je vous l'assure.
— Eh bien, moi, je le trouve. Appelez-moi Antonine ou mon ange, ma sirène, ma déesse, mon idole, n'importe comment, mais pas ma femme.
— Ah 1 fit-il interdit. Quelle singulière idée, mais soit, je vous obéirai, ma...
— Ma quoi ?
— Ma déesse 1
— A la bonne heure. Jamais je ne me suis sentie si gaie qu'aujourd'hui, et vous?
— Je tâcherai de me mettre à votre diapason.
— J*y compte.
La voiture traversa en ce moment le boulevard, et elle s'engagea dans la rue Duphot.
Évidemment ce n'était pas le chemin qu'elle devait prendre pour gagner la rue Sainte- Anne.
Germain Bonard renouvela sa question :
— Où allons-nous >
— Vous allez le savoir, je ne vous connaissais pas autant de curiosité. N'êtes-vous donc pas satisfait d'être auprès de moi ?
— Ravil
— Le mot est gracieux, mais le ton dont vous l'avez prononcé bien froid.
— Que s'est-il passé depuis hier, vous n'êtes plus la même?
— Un monde. Mon cher Germain, j'ai beaucoup d'amitié pour vous, je vous le jure. Embrassez-moi, allons, tout de suite, faut-il vous prier?
— Non pas.
Et Bonard lui donna un baiser sur la joue.
— Bien, soyez sage maintenant. Ahl nous voilà arrivési
Et elle descendit de voiture pour pénétrer dans Un vestibule très éclairé que Germain^ qui l'avait suivie, reconnut immédiatement pour être celui d'un restaurant à la mode;
— Je vai? payer la voiture;
— Inutile ; et s'adressant à un maître d'hôtel qui descendait à leur rencontre : Victor, continua Anto-
LES VIVEUSES bE PARIS. 3 I I
nine, faites régler le cocher, j'ai une heure, et donneznous un cabinet.
— Le 6, madame.
Et élevant la voix, en s'adressant au premier :
— Voyez au 6.
Antonine monta, suivie par Germain, dont Tétonnement était si grand qu'il se laissait faire, interdit et muet.
Un garçon leur ouvrit le cabinet désigné par le maître d'hôtel, et donna plus de lumière en tournant les robinets du gaz.
— Vous apporterez des bougies, lui ordonna Antonine.
— Bien, madame.
S*adressant à Bonard :
— Laissez-moi commander, mon ami, je vous prie. Et se retournant vers le garçon :
— Des huitres, des Marennes, deux douzaines, ditelle* Une bisque, du céleri en salade et des anchois* Avez- vous une petite truite bien fraîche?
— Remarquable, madame.
— Vous nous la donnerez. Quel gibier.^
— Le sanglier est excellent.
— Non, un perdreau truffé, avec une salade ; avezvous des asperges ?
— Depuis ce matin, grande primeur l
— Des asperges, une bombe et... et puis nous verrons après.
— Bien, madame.
— Ahl du sauterne première, du corton avec le perdreau, et faites frapper une bouteille de minet ; haut Champagne.
Tout cela fut ordonné avec une désinvolture digne de la Cagnotte elle-même.
Germain était anéanti par la stupéfaction.
Du coin de l'œil, tout en faisant le menu, Antonine avait suivi sur son visage l'expression de l'agrandissement de sa surprise.
Le garçon sortit.
— Mais que signifie ?
— Quoi?
— Notre présence ici et le menu que vous venez de faire.
— Mon cher Germain, on dirait que vous tombez de la lune, cela signifie tout simplement que je vous invite à diner.
— Comment ?
— Mais comme vous voyez, fort convenablement, car je ne vous ai pas mené dans une gargote, mais dans un cabaret convenable.
« Diner au cabaret » était une expression familière du duc d'Ambre.
Antonine venait de s'en souvenir.
Et comme Bonard s'apprêtait à faire une objection :
— Au point où nous en sommes, rien de plus naturel, reprit-elle.
Puis, sur un autre ton :
— Aidez-moi.
Et elle s'apprêta à ôter sa capote, dont elle se dégagea, décolletée, dans une toilette sombre, mais d'un grand prix , qu une des fées de la confection , M"** Wallès, avait composée de la manière la plus remarquable.
Jamais il n'avait vu Antonine ainsi parée, et son admiration fut si grande qu'elle domina toutes les pensées
LES VIVEUSES DE PARIS. 3l3
qui se heurtaient dans son cerveau, depuis quelques instants.
— Eh bien, qu'avez-vous, mon ami?
— Il me semble que je fais un rêve.
— Vous déplait-il ?
— Non. Mais cette toilette ? Je n'en reviens pas.
— Rien d'extraordinaire, il ne s'agit que d'aller, trouver ma couturière, 8, rue de Choiseul, pour en avoir une seconde absolument semblable.
Germain allait insister, mais le garçon rentra chargé de deux candélabres, et il fut suivi par le sommelier apportant le sauterne et le bourgogne qui ne précédèrent l'arrivée des huîtres que de quelques secondes.
— J'ai très faim, reprit Antonine, et j'espère que vous pouvez en dire autant.
Ils s'attablèrent et Germain s'empressa de servir sa compagne, qui ne sembla plus s'occuper que de faire honneur au repas.
— Mais comment M. et M"® Lenoir ne sont-ils pas ici?
— Je vous expliquerai tout, au dessert, le moment n'est pas venu. Dînons gaiement d'abord, je vous en prie.
— Volontiers.
— A la bonne heure.
A l'âge de Germain on s'accommode facilement d'un bon repas, et fort delà promesse d' Antonine qui s'était engagée à parler une heure après, Bonard se conduisit en excellent convive.
Après le gibier, Antonine demanda du punch au kirsch.
— Mais je vais être gris, objecta Germain.
— Allons donc, n'ayez pas peur, et d'ailleurs je vous
permets une légère émotion, car je veux que la fête soit complètç.
— Va pour le punch alors.
Et celui-ci ayant excité sa belle humeur :
— r Voilà ce que nous devrions tâcher de faire
quelquefois, lorsque nous serons mariés, reprit Bo-
nard.
— Quoi donc?
— Un petit dîner fin au restaurant, entre mari et femme, c'est charmant.
Antonine ne répondit rien, mais elle fit la grimace.
Bonard occupait une chaise, tandis que celle qu'il considérait encore comme sa fiancée s'était installée, en face de lui, de l'autre côté de la table, sur un canapé*
Lorsque le premier verre de Champagne eut été vidé:
— Venez près de moi, dit Antonine.
Germain ne se fit pas prier, les épaules d' Antonine produisaient depuis quelques instants, sur lui, l'effet de l'aimant sur le fer.
Aussi dès qu'il fut auprès d'elle, porta- t-il la main de la jeune fille à ses lèvres en lui disant :
-^ Ohl ma chère femme chérie, que je t'aime! Buvons à notre mariage I
— Buvons à nos amours^ répliqua-t-elle avec un accent singulier.
Et elle trinqua*
Puis nonchalamment, sans affectation aucune, et comme si elle eût fait la chose la plus simple et la plus naturelle du monde, elle tira de la poche de sa robe un bracelet d'un grand prix et deux boucles d'oreilles faites
LES VIVEUSES DE PARIS. 3l5
chacune d'un solitairç qui valait cinq mille francs au moins.
Elle glissa le bracelet à son bras et l'émail noir qui traçait le contour de ce bijou sur sa peau blanche, en augmenta l'éclat, puis ayant mis une des boucles d'oreilles, elle passa l'autre à Bonard en lui disant:
— Tiens, mets-moi ceci.
Jamais elle ne l'avait tutoyé jusqiie-là.
Mais il n'y prit garde, la vue des diamants l'avait jeté dans un nouvel ordre d'idées.
Le souvenir de Fabiani venait de traverser sa pensée.
— D'où vous viennent ces bijoux?
Au ton dont la question fut posée, Antonine comprit que l'orage grondait.
— C'est du faux, dit-elle. Vilain jaloux !
Et passant son bras derrière la tête de Germain, elle l'attira vers elle et lui imprima sur les lèvres un baiser brûlant.
On sait à quel point Germain était amoureux d'elle.
Un frisson parcourut tout son être, et il fut comme magnétisé par une impression de volupté subite.
— Ne me demande pas plus que je ne puis te donner, murmura-t-elle à son oreille. Te voilà jaloux de mon passé, horriblement jaloux.
— C'est vrai.
— Et tu voulais m'épouser ?
— Je le veut encore.
— Insensé.
— Pourquoi?
— Parce que notre mariage ferait notre malheur à tous deux.
— Tu ne m'aimes donc pas ?
3l6 LES COMPAGNONS DU GLAIVE.
— C'est justement parce que je t*aime que j'agis comme je le fais, franchement, tendrement, prudemment!
Elle se penchait vers lui, son souffle caressait le visage de Germain, qui tremblait doucement en la dévorant du regard, sous une impression fiévreuse, tellement forte, qu'elle dominait les tristes pensées qu'avaient fait naître en lui les dernières paroles prononcées par Antonine.
— Non, non, je ne te crois pas, je ne veux pas te croire; tu seras ma femme, ma femme adorée, entendstu?
— Écoute, Germain, tu es un brave cœur, et c'est pour cela que je t'ai conduit ici, mais je te le répète, ne songe plus à m'épouser.
— Renoncer à toi !
Elle sourit tendrement en hochant négativement la tète.
Puis, après un temps, d'un ton très tendre :
— Vois-tu, Germain, si notre mariage se faisait, avant un mois tu me reprocherais... ce que tu sais et... il serait trop tard.
— Non, non, jamais.
— J'en suis sûre, et c'est pour cela que je ne serai pas ta femme ; mais ton amour me platt, m'attire, me captive.
Puis plus bas, et les yeux dans les yeux de Bonard, dont les tempes commençaient à battte avec une violence telle qu'il lui semblait que sa tète allait éclater:
— Veux-tu... quinze jours de tendresse... de bonheur... jpour m'oublier, Germain... et après nous serons ' bons amis... veux-tu?...
Sous l'empire de la séduction incontestable des
LES VIVEUSES DE PARIS. SlJ
charmes d'Antonine, Bonard hésita pendant quelques secondes.
— Mon cher Germain ! murmura-t-elle.
Et elle se rapprocha encore à ce point que son souffle effleurait la joue de Bonard.
Mais celui-ci la repoussa, se leva et faisant un geste énergique :
— Quelle infamie I s'écria-t-il.
Antonine fronça le sourcil ; la conduite de Bonard la stupéfiait.
— Vous refusez ?
— Absolument.
— A votre aise.
Bonard sonna.
Un garçon parut.
— L'addition, demanda Germain.
— Bien, monsieur.
Dès que le garçon fut sorti du cabinet, Bonard se mit à marcher, affectant de ne plus regarder Antonine.
— Allez-vous faire Tours blanc longtemps comme cela, Germain? lui demanda-t-elle d'un ton railleur.
Puis, ayant tiré un petit carnet de la poche de sa robe, dans lequel elle prit un billet de banque :
— Tenez, voici cent francs, ajouta-t-elle, car vous êtes mon invité, ne l'oubliez pas.
— Pour qui me prenez-vous donc }
Il était pâle et deux larmes coulaient lentement le long de ses joues.
— Comment, tu pleures !
Et elle se leva pour se jeter dans ses bras.
— Laissez-moi, laissez-moi, reprit-il en la repoussant, vous m'avez brisé le cœur.
— Je ne m'attendais pas à être dédaignée par vous.
— Vraiment I Mais si j'acceptais votre infâme proposition, je serais le plus lâche des hommes, le mépris de moi-même me rendrait la vie odieuse.
— Ne suis-je donc pas désirable ?
— Elle ne comprend pas, elle ne comprend pas ! Mais, malheureuse créature que tu es, tu ne sais donc pas que mon amour était fait d'autant d'affection et de respect que de tendresses folles, tu ne sais donc pas que si je t'avais accordé mon pardon, à toi qui m'as trahi, c'est que cette affection et ce respect avaient fini par me persuader que tu avais été la victime d'une trame odieuse et que tu n'avais cédé qu'à la violence ou à la surprise ?
— C'est vrai 1
— Ne mens pas, c'est inutile, je te connais maintenant, ton âme est de boue et tu appartiens désormais au vice.
— Oh ! les hommes !
Puis, d'un ton sec:
— Mon cher, je vous prie de m'épargner vos injures, continua-t-elle. Je vous croyais de l'esprit...
— Et je suis un sot, interrompit-il.
— Je suis beaucoup trop polie pour vous le dire, moi, mais je gage que si je raconte notre aventure à mes amis, les rieurs ne seront pas de votre côté. On dirait vraiment que vous ne m'avez jamais regardée.
Et elle se lança dans la glace un coup d'œil qui la confirma dans l'opinion qu'elle avait d'elle, d'être au nombre des femmes les plus jolies et les plus capables d'inspirer de l'amour.
Germain allait répliquer encore, mais le garçon entra.
L'addition se montait à près de trois louis.
LES VIVEUSES DE PARIS. SlQ
Antonine avait bien fait les choses.
— Monsieur, lui dit Bonard, je ne m'attendais pas à entrer ici, ce soir, et je n'ai que quinze francs sur moi, mais voici ma montre et ma chaîne, je viendrai les chercher demain.
Et il mit les deux objets qu'il venait de nommer sur la table.
Le garçon, tout interdit, regardait les bijoux à côté desquels se trouvait le billet de cent francs d' Antonine.
— Monsieur, c'est inutile, je...
— Mais oui, interrompit Antonine. Voici cinq louis, payez- vous,
Bonard avait pris son paletot et son chapeau.
— Demain, insista-t-il.
Et il sortit brusquement du cabinet.
— Décidément c'est un serin, pensa Antonine.
Puis tout haut :
— Payez-vous, répéta-t-elle, demain vous rendrez ces bijoux à ce monsieur.
— Bien, madame.
— Une voiture, ordonna- t-elle.
— A l'instant.
Bonard avait gagné la rue.
D'un pas hâté, il se dirigea vers la demeure de Lenoir.
Pendant que le garçon portait à la caisse la montre et la chaine de Germain, Antonine rajusta sa coiffure et remit sa capote, en se disant :
— J'étais folle vraiment! Voilà une leçon qui me profitera à l'avenir, quoique les Germain Bonard ne se rencontrent pas tous les jours. Comment les lui fautil donc ?
Et elle s'adressa un nouveau sourire dans la glace.
Puis, elle murmura d*un ton décidé :
— Monsieur Bonard, je ne vous connais plus!
Quelques minutes après elle montait en fiacre, et le
chasseur du restaurant donnait, d'après son ordre, cette adresse au cocher :
— 36, rue des Vignes.
Une demi-heure ne s'était pas écoulée depuis sa rupture définitive avec son ancien fiancé, qu'elle arrivait chez la Cagnotte.
Madeleine était chez elle, en compagnie de quatre personnes: Gabriel de Saint-Till, Gaston d'Arteville, de -Lhimours et Olympe.
Antonine fut reçue par Nanine au haut du perron.
— Il y a du monde, me dit-on, ne suis- je pas de trop? demanda-t-elle à la femme de chambre.
— Comment, c'est vous! s'écria Nanine; non, non, entrez, madame la comtesse, madame sera enchantée de vous voir.
Et ouvrant la porte du salon jaune, derrière laquelle retentissait une conversation vive et animée que ponctuaient de fréquents éclats de rire, Nanine annonça:
— Madame la comtesse Fabiani.
L'arrivée d' Antonine chez la Cagnotte étant complètement inattendue, produisit un certain effet.
— Ah bah!
— Quoi, vous!
— Une revenante !
— Bonsoir, chère enfant.
La toilette d'Antonine ne permettait aucun doute.
— Vous nous revenez donc? lui demanda à demi-voix Madeleine, après l'avoir embrassée.
— On voulait me faire épouser Bonard, lui répondit-elle sur le même ton, avec un sourire railleur.
Puis regardant la Cagnotte avec une certaine attention:
— Qu'avez-vous donc de changé dans la physionomie? demanda Antonine.
— Ce sont mes cheveux qui redeviennent noirs. Et montrant Gabriel :
— Ce cher despote ne veut plus que je me teigne avec de Teau d'or.
Les femmes se récrièrent.
— Voyez-vous cela ?
— Le tyran !
Et toujours la nature Embellit la beauté.
riposta le jeune de Saint-Till en chantonnant.
— Cela vous va fort bien, conclut Antonine.
L'incident fut clos.
On évita de parler de Fabiani, pendant la soirée.
Antonine sut gré à tout le monde de cette réserve.
La moindre allusion à Julio Teut gênée, irritée même.
Le deuil n'était pas plus dans son cœur que sur ses vêtements.
Certes elle plaignait sincèrement le pauvre mort, mais les regrets d' Antonine, si profonds qu'ils fussent, ne pouvant pas lui rendre la vie, elle s'était fait ce qui s'appelle une raison, et ses souvenirs n'avaient plus rien de douloureux, surtout depuis que Paolo lui avait remis les cent mille francs que le roi du trente et quarante lui avait laissés.
De Lhimours se mit à coqueter avec elle, mais sans succès.
Il semblait à Antonine, depuis les dédains de Bonard,
qu'elle avait à se venger sur l'espèce masculine tout entière et elle n'était nullement dans de tendres dispositions.
De Lhimours s'en aperçut bientôt et eut la sagesse, pleine de tact, de ne pas insister.
Sauf cet incident, Antonine se montra véritablement charmante avec Madeleine, évitant d'accorder à Gabriel la moindre attention, tout en s'avouant à ellemême que l'espoir de le trouver, rue des Vignes, immédiatement après avoir quitté Germain, n'avait pas été complètement étranger à la résolution subite qu'elle avait prise de s'y faire conduire.
De Saint-Till à qui Madeleine, — qui pour la première fois était absolument sincère avec un amant, parce que, pour la première fois, elle était dominée par la violence de sa passion, — avait avoué qu'elle était horriblement jalouse, se conduisit également avec un tact parfait, seulement il trouva moyen de lancer à la dérobée, à Antonine, des regards dont l'expression était trop éloquente pour qu'elle pût se méprendre un seul instant sur leur signification.
— J'aurai bien besoin de vos conseils, je suis rue Tronchet depuis aujourd'hui, j'ai loué un appartement meublé pour un mois, dit celle-ci à la Cagnotte.
— Je suis à votre entière disposition, venez me voir souvent.
— Que vous avez toujours été bonne pour moi, depuis Bade, chère madame I
— A Bade, je voulais votre bien, ici, je voudrais que ce bien continuât, mais en augmentant.
Dès cet instant Antonine vint chaque jour rue des Vignes, et Madeleine l'y accueillit toujours avec plaisir. Gabriel avait manœuvré de façon à ce que cela fût.
— Il y a des choses bien drôles et on peut bien dire que tous les goûts sont dans la nature, s'était-il écrié le soir même de la rentrée d'Antonine dans le monde interlope.
— Pourquoi me dis-tu cela, mon cher Gabriel ? lui demanda Madeleine.
— Parce que cette petite Antonine, qui n'est vraiment pas mal...
Madeleine fronça le sourcil.
— Oh! jalouse I poursuivit Gabriel, attends un peu, je te jure que ce que je vais te dire ne te déplaira pas.
— Parce que cette petite Antonine qui n'est pas mal? répéta M™® de Berny.
— Me déplairait absolument comme maîtresse, acheva de Saint-Till.
— Vraiment?
— Je te le jure; pourquoi? je l'ignore, je ne sais, il est vrai que je t'aime, toi, et que mon cœur n'est pas assez grand pour pouvoir contenir deux amours.
— Est-ce bien vrai, cela?
— Tu le sais bien»
Elle ne pouvait douter, elle aimait I
UN COUP ma;nqué
Nous avons laissé Gredinette au moment où la Cagnotte Tavàit chassée de chez elle.
Nous avons expliqué pourquoi Mélie Lataupe avait ordonné au faux comte de Gabian de rester à la soirée de M"* de Berny.
Nous avons révélé les agissements de Polyte dans cette circonstance et noté avec quelle ardeur il avait pris part au souper.
Bien repu et même légèrement gris , Tamant de M"* Paméla avait quitté la fête au moment où le comte Fabiani prenait la banque, ce qui fait qu'il avait regagné son logement ignorant complètement l'événement tragique qui avait signalé la fin de la nuit, rue des Vignes.
Quant à Gredinette, au lieu de rentrer directement rue de Provence, elle s'était fait conduire d'abord chez Laborde, histoire d'utiliser sa toilette de bal et de dissiper sa rage.
Mais il parait que le coup avait été rude, car elle s'ennuya, refusa d'aller souper avec une bande joyeuse que la danse avait mise en gaieté, et rentra chez elle en proie aux projets les plus noirs.
Ahl il fallait qu'elle se vengeât de l'insolente d'une manière terrible.
Avec quelles délices elle eût déchiqueté jusqu'aux os, Madeleine, avec ses ongles.
Et n'écoutant que sa haine et son irritation, M™« Antonia du Persil passa le reste de la nuit à méditer sa vengeance.
Le problème n'était pas facile à résoudre, car il consistait dans la solution de la question suivante :
— Que faire pour que la Cagnotte devienne un sujet d'horreur et de répulsion pour Gabriel?
Et elle formait des vœux pour que le feu prît aux vêtements de sa rivale ou qu'elle fût atteinte de la petite vérole, ne sortant de l'un de ces fléaux que défigurée, couturée, hideuse, efi'royablel
Mélie Lataupe savait bien haïr.
Le lendemain, elle attendit vainement Polyte.
Pendant trois jours, celui-ci ne parut pas rue de Provence. •
Il ne voulait pas être importun et essayait, avec une certaine coquetterie, de se faire désirer.
Depuis quarante-huit heures, Gredinette, du reste, ayant appris le suicide de Julio chez sa rivale, ainsi que les circonstances qui l'avaient précédé, avait trouvé dans les commentaires que fit son monde sur l'incident, un dérivatif à sa fureur.
Néanmoins, un projet infernal ayant traversé son esprit, elle écrivit à Polyte de venir la voir le lendemain.
Celui-ci arriva à l'heure indiquée.
— Je te croyais mort! lui dit Gredinette, dès qu'ih furent seuls.
— Je craignais de te gêner.
— Tu devais bien comprendre que j'avais hâte de te voir, après l'affront que m'a fait cette vieille rosse. Que s'est-il passé après mon départ?
— Mais rien d'extraordinaire. Le souper était excellent, j'ai mangé comme quatre.
— Qui te parle de cela? Causons du suicide.
— Quel suicide?
— Mais celui db comte Fabiani.
— Il s'est tué?
— Ah 1 çà, tu tombes donc delà lune >
Et lorsque Polyte lui eut expliqué qu'il n'était pas resté jusqu'à la fin de la soirée, elle le mit au courant de ce qui s'y était passé.
Puis:
— Je n'ai pas réussi, dit-elle, mais je ne te sais pas moins un gré infini de ce que tu as fait pour moi.
— C'était bien naturel. As-tu revu le vieux?
— Quel vieux?
— Le d'Avilar.
— Non. Je n'ai pas même pensé à lui, je n'ai songé qu'à la Cagnotte. Ah ! si tu savais comme je la haisi
— Bon, bon, on lui jouera un tour, un jour ou l'autre.
— C'est bien vague, cela, c'est immédiatement qu'il faudrait agir.
— Cela me semble difficile.
— Oh I je trouverai, mais puis-je compter sur toi?
— Oui et non.
— As-tu donc oublié ta promesse de l'autre jour : « Pour toi je ferai tout au monde, » voilà ce que tu me disais.
— Je n'ai rien oublié, mais tu connais mes conditions. Tu m'as dit : Espère, si tu m'aides à me venger.
— Je te le répète.
— Mélie, reprit Polyte en lui prenant les mains, je
ne sais pas ce qui m'a pris depuis que je t*ai revue, mais il faut encore que tu m*aimes comme autrefois, huit jours, une nuit, une heure ; mais il faut que cela soit, c'est mon idée fixe.
— Je le sais.
— Alors tu dois comprendre qu'une espérance ne me suffit pas et qu'il me faut une certitude.
— Eh bien, je te la donnerai.
— Comment?
— Ma parole ne te suffit-elle pas?
— Ça demande réflexion.
— Eh bien I viens ce soir, nous causerons, et j'aurai d'ici là le temps de réfléchir à ce qu'il y aura à faire.
Ils se séparèrent en convenant de se réunir à dix heures.
Lorsque Polyte arriva, il trouva M"« du Persil en toilette de bal.
— Que tues belle I s'écria-t-il avec conviction. -^ Je suis allée diner en ville.
Elle mentait.
Elle n'était pas sortie, et c'était exclusivement pour l'amant de M"« Paméla qu'elle s'était mise sous les armes ; l'exclamation de celui-ci n'avait rien d'exagéré, car jamais elle n'avait été plus en beauté que ce soir-là, et tout son être épandait un parfum subtil d'une enivrante délicatesse.
Ils causèrent d'abord de choses et d'autres comme si leur entrevue n'eût eu aucun but défini.
De temps en temps, Polyte s'écriait:
-^ Quelle femme I Ah I mazette, quelle femme tu es I
Et il embrassait la main et le bras nu de Gredinette qui se laissait faire en feignant d'éprouver sous les
lèvres de Polyte, de petits frissons, témoignant de leur éloquence.
A un moment donné, se trouvant assis à côté d'elle, sur un divan, le drôle la saisit par la taille et chercha à couvrir de baisers ses épaules.
— Sois raisonnable, dit-elle au bout d'un moment, je t'en prie, je le veux.
— Ah I que je t'aime I Et il tomba à ses pieds.
— Je suis fou ! Tu me rends fou !
Elle le regarda fixement dans les yeux avec une expression particulière et murmura :
— C'est singulier, on n'oublie jamais certaines choses, tu me plais encore.
— Vrai ? demanda-t-il avec un accent gras, plein de fatuité.
— Je te le jure!
Et elle se leva pour aller s'asseoir dans un fauteuil qui était à l'autre extrémité du salon.
Polyte sentait couler du feu dans ses veines.
Jamais tendre émotion aussi brûlante n'avait été éprouvée par lui.
— Mauvaise I lança-t-il avec un sourire.
Puis, se mettant debout et faisant un pas vers la jeune femme :
— Eh bien, as-tu réfléchi ?
— Oui, et toi?
— Moi, je t'appartiens corps et âme!
Et il se rapprocha complètement d'elle.
— A la bonne heure, reprit-elle.
Et elle lui prit les mains en se rapprochant aussi. Encouragé par ces paroles et surtout par le geste
LES VIVEUSES DE PARIS. 32g
qui les avait accompagnées, Polyte s*agenouilla de nouveau devant Gredinette en disant :
— Oui, corps et âme ; pour toi, je braverais tout.
— Tout quoi?
— Mais tout : la prison... la mort... Téchafaud !
— A la bonne heure, te voilà comme je t'aime, reprit-elle.
Et comme elle le regardait en souriant, ainsi qu'une bacchante amoureuse :
— Que vas-tu donc exiger de moi ? demanda-t-il au bout de quelques minutes.
C'était rinstant de parler ou jamais.
— Peu de chose, très facile à faire, lui réponditelle.
— Parie.
— A partir de d«nain, tu guetteras Thôtel de la rue des Vignes, et à la première occasion, le soir, tu jetteras du vitriol au visage de cette femme qui a osé me chasser de chez elle, continua-t-elle d'une voix sourde.
— Du vitriol! s'écria Polyte avec un geste d'effroi.
— Oui, répondit Gredinette avec un accent farouche.
— Et tu appelles cela peu de chose !
— Tu refuses?
— Non pas, mais...
— Tu hésites, ce qui revient à peu près au même ; serais-tu devenu lâche?
— Tu sais bien que je n'ai peur de rien, mais saistu bien quie le vitriol vous brûle la peau jusqu'aux os, qu'une seule goutte qui vous tombe sur la main vous fait crier, car elle ronge la chair, crève les veines et fait son trou comme du plomb fondu, en dévorant tout ce . qu'elle touche.
— Oui.
— Sais-tu bien que la Cagnotte sera défigurée et perdra plus que probablement la vue si je fais ce que tu me demandes >
— Oui, oui, je le sais et c'est pour cela que tu le feras, c'est pour cela que je veux que tu le fasses, et dès que je serai vengée, tu pourras ordonner en maitre, car moi aussi je serai à toi corps et âme, tout entière et t'adorant toujours.
Tout en parlant, elle avait saisi la tète de Polyte dans ses mains et elle Tembrassa longuement avec une ardeur lascive, qu'il savoura grisé, la pressant contre sa poitrine avec une sauvage tendresse, en murmurant :
— Eh bien ! soit, j'obéirai, mais aime-moi.
Elle se dégagea de nouveau.
— Je n'ai qu'une parole, je t'aidierai.
— Pourquoi pas tout de suite?
— Farceur, je la connais.
Il y eut un silence.
Polyte haletant, réfléchissait.
Sous l'empire de la passion dont il ressentait les afiolantes effluves, à toute autre femme il n'eût pas fait de quartier et eût employé la force pour l'obtenir, eûtil dû la briser dans une étreinte foudroyante, mais il connaissait trop Mélie Lataupe pour ignorer qu'elle se laisserait tuer plutôt que de céder à la violence, aussi après quelques secondes :
— Jouons cartes sur table, reprit-il, j'adore le positif, moi.
— Que veux-tu dire?
— Tu vas le savoir. Je serai net et franc. J'accepte le marché, je lessiverai le museau de la vieille, mais tu seras là près de moi.
— A quoi bon ?
— Ses cris te feront plaisir, puis j'ai mon idée.
— Mais on me reconnaîtra.
— Tu te déguiseras en homme.
— Ne peux- tu pas agir seul?
— Et quelle preuve t'apporterai-je que la chose est faite?
— Ne crains rien, on en parlera assez dès le lendemain.
— Et je devrai attendre, non. Puis je le sens, si tu ne me pousses pas jusqu'au dernier moment, si à l'instant suprême je ne t'entends pas me dire : — Va, je t'aimerai comme autrefois, va donc, je t'adore, — je fouinerai, c'est certain.
— Toi 1 Allons donc, je ne te connais plus.
— C'est possible, mais moi je me connais bien. D'ailleurs nous ne serons pas trop de deux pour réussir, sans doute ; enfin ça doit être comme ça.
— Eh bien, cela sera.
— C'est dit?
— C'est dit !
Ils se donnèrent la main pour affirmer leur mutuelle approbation du pacte criminel qu'ils venaient de faire.
— Embrasse -moi, supplia Polyte, embrasse-moi encore, comme tout à l'heure.
Elle obéit.
— Merci, reprit-il, en relevant la tête, qu'une pâleur soudaine avait envahie, merci, Mélie, avant huit jours tu seras vengée, car tu es la plus chouette des femmes*.
I . La thèse de la prétendue école des documents humains qui nie que Pimagination soit une des plus brillantes qualités
D'Avilar avait appris par Gabriel ce qui s'était passé chez la Cagnotte, mais le suicide de Julio Fabiani avait eu un trop grand retentissement pour qu'il ne dominât pas tout ; ce qui fait que Saint-Till n'avait pas parlé du comte de Gabian à son tuteur et que celui-ci s'était contenté de ce silence en en tirant la conclusion que tout s^était bien passé, mais que Gredinette n'avait pas réussi.
Il fallait donc renoncer à Tespoir d'éloigner le frère de Marguerite, et l'ancien négrier frémissait chaque fois que le souvenir de son fils adoptif et celui de William Dawis traversaient son esprit.
Il y avait cinq jours que Polyte et Mélie Lataupe avaient décidé qu'ils défigureraient la Cagnotte, lorsqu'une nuit, vers deux heures du matin, d'Avilar, qui réfléchissait à ce qu'il avait à faire pour ne plus redouter Rodrigue et braver la vengeance du mari de miss Arabelle, crut entendre marcher dans le salon attenant à son cabinet de travail, d'où souvent et fort tard, il contemplait les fenêtres de Marguerite avec une persévérance passionnée.
Tous les domestiques étant couchés, ce pas n'était pas naturel.
L'ancien négrier tendit l'oreille et il acquit bientôt
de l'écrivain, par la raison bien simple que cette qualité lAdispensable au succès durable et qui ne s'acquiert pas, lui fait absolument défaut et qu'elle doit se contenter de raconter naturalistement certaines histoires ordurières et nauséabondes qui ont roulé partout, pourrait conduire le lecteur à nous accuser d'avoir, ici, mis en scène l'affaire de la veuve Gras. Ce reproche serait injuste, le plan des Compagnons du Glaive ayant été complètement achevé en 1872.
la conviction qu'il ne s'était pas trompé, évidemment on marchait dans la chambre à côté.
Il se leva, prit un pistolet pendu au mur, et allait se diriger vers la pièce dans laquelle le bruit des pas se faisait entendre, lorsqu'il lui sembla qu'une voix murmurait son nom, près de la serrure de la porte qui donnait accès dans le salon.
— Monsieur d'Avilar... Monsieur d'Avilar, est-ce vous qui veillez encore >
Rodolphe répondit :
— Oui, c'est moi.
La porte tourna lentement sur ses gonds.
— Ah I vous êtes seul ! dit celui qui l'avait ouverte.
— Un pas de plus et vous êtes mort, répliqua Rodolphe, en dirigeant son arme vers le visiteur nocturne inattendu.
— Bigre, ne tirez pas, s'écria celui-ci en faisant un bond en arrière, c'est moi, Polyte!
C'était en effet l'amoureux de Gredinette, mais rien ne ressemblait moins à la tenue élégante qu'il portait le soir où il s'était fait annoncer chez Madeleine, sous le nom du comte de Gabian, que le costume dont il était vêtu en ce moment.
Coiffé d'une mauvaise casquette qui lui tombait sur les yeux et couvert d'une sorte de vareuse de couleur sombre, le pantalon déchiré, maculé de plâtre, le gilet sali de même et taché de sang, le visage bouleversé et la main enveloppée dans un foulard, pâle, ému, Polyte représentait, en toute sa hideur, Thomme qui vient de faire un mauvais coup.
— Comment, c'est vous, monsieur le comte, reprit l'ancien négrier d'un accent railleur, après avoir re-
connu l'assassin de Bernard ; vous avez donc repris vos petits travaux nocturnes?
Puis, avec Tautorité du vieux corsaire :
— A qui en veux- tu, à ma bourse ou à ma vie?
— Monsieur d'Avilar, il faut me sauver, reprit Polyte d'une voix piteuse, car si vous ne venez pas à mon aide, je suis perdu. Ah! je souffre horriblement. Tenez.
Et, tirant sa main droite du foulard qui l'entourait, Polyte montra au vieillard une plaie affreuse qui avait entaillé le dessus du pouce en couturant la chair mise à vif.
— C'est du vitriol, ajouta- t-il. De l'eau, je vous en supplie, de l'eau. Mille tonnerres I que ça fait mail
— Comment es-tu arrivé jusqu'ici ?
— Je vous expliquerai tout ; secourez-moi d'abord,
— Tu es seul?
— Je vous crois.
— Un instant.
Et d'Avilar toujours armé, s'avança vers Polyte, en lui disant :
— Pas un geste ou tu es mort?
Lorsqu'il fut près de lui, de sa main libre, il tâta les poches du misérable.
— Que cherchez- vous?
— Tu n'as pas d'arme sur toi ?
~ Si, un couteau-poignard, dans la poche de ma vareuse. Le voici.
— Donne.
Puis, ayant jeté les yeux sur l'arme, d'Avilar reprit :
— Du sang, tu viens de tuer quelqu'un?
— Blessé seulement, du moins, je l'espère. De l'eau, je vous en aupplie, je vous dirai tout après.
— J'y compte.
Et Rodolphe sortit, mais en ayant la précaution d'enfermer Polyte dans son cabinet.
— Ah! c'est pas la peine, lui dit celui-ci à travers la porte lorsqu'il entendit la clef tourner dans la serrure, il n'y a pas de danger que je m'en aille.
Et sur ces mots, il se laissa tomber dans un fauteuil avec une lassitude marquée.
Le premier soin de d'Avilar fut de se rendre compte de quelle façon Polyte avait pu arriver jusqu'à lui.
Il ne fut pas longtemps à découvrir qu'une des croisées du jardin était ouverte et que, par conséquent, c'était par là que l'assassin de Bernard avait pénétré dans son hôtel.
Cela fait, il alla chercher une aiguière remplie d'eau et la rapporta dans son cabinet.
— Voici, dit-il.
— Merci, merci mille fois, reprit Polyte en plongeant sa main dans l'eau avec empressement.
Il y eut un silence de quelques minutes.
— Cela va-t-il mieux ?
— Oui, ça se calme un peu.
— Que t'est-il donc arrivé ?
— J'ai fait une bêtise.
— Ah! et pourquoi cela?
— Parce que j'étais amoureux, affaire de femme. Je vous le répète, si vous ne venez pas à mon aide, je suis perdu.
Les affaires de Polyte n'intéressaient nullement d'Avilar par le menu, ce qui lui importait était de savoir que celui-ci avait besoin de lui.
— Que puis-je faire pour toi?
— ^Me garder un jour ou deux, me procurer un dé-
guisement et m'aider à sortir de France pour aller n'importe où, mais le plus loin possible.
— Même en Amérique?
— Surtout en Amérique.
— Je suis à toi, continua Rodolphe après quelques secondes de réflexion.
Et il sortit de nouveau, mais sans fermer la porte cette fois.
Il reparut bientôt portant un carafon d'eau-de-vie et deux petits verres qu'il mit sur la table, et ayant tiré d'une armoire une caisse de cigares, il la présenta à Polyte en lui disant :
— Tiens, prends, nous allons causer de tout cela, en fumant.
L'assassin de Bernard ne se fit pas prier.
— Les bons cigares, dit-il, je ne les ai jamais oubliés.
— Ils viennent de là où tu voudrais aller.
— A la Havane, interrompit Polyte, ma foi j'irais aussi bien là qu'ailleurs ; mais il faut que je détale vivement, car la rousse va me chercher partout.
— Tu m'as dit dernièrement une chose juste.
— Laquelle?
— Qu'un homme comme moi a toujours besoin d'avoir un homme comme toi, sous la main.
— Vous consentiriez donc à faire ce que je vous demande.^
— Il me semble que je ne te reçois pas comme quelqu'un qu'on veut abandonner ?
— Ah 1 Monsieur d'Avilar, ma reconnaissance...
— Ne parlons pas de cela, mais de ton intérêt.
— Je vous écoute.
— r Ce n'est pas à la Havane que je veux t'envoyer,
mais dans la Louisiane, à la Nouvelle-Orléans, aux bords du Mississipi.
— Ça me va.
— Je te donnerai tout ce qu'il faudra pour y arriver et y vivre un mois.
— Mettons-en deux, mon bienfaiteur.
— Pas un jour de plus, mais tu pourras pendant ce mois-là gagner cinquante mille francs.
— Cinquante mille francs ! Et comment ?
— C'est fort simple. Il y a sur les bords du Mississipi, pijès de la Nouvelle-Orléans, une plantation qui appartient aujourd'hui à mon fils adoptif, M. Rodrigue d'Avilar. Tu la trouveras facilement.
— Jusqu'à présent....
— Ne m'interromps pas. Rodrigue est là-bas en ce moment.
— Ah!
— Oui. Il s'agit tout bonnement de le mettre dans l'impossibilité absolue de jamais revenir en France.
— Comment?
— C'est ton affaire. Je te donnerai un bon payable au porteur sur le gérant de l'habitation, un bon de cinquante mille francs, dont je laisserai la date en blanc, bon payable dans tes mains, aux lieu et place des héritiers de M. Rodrigue d'Avilar. Comprends-tu?
— • Des héritiers I mais alors il faudra;..
Et Polyte acheva sa phrase en faisant un geste expressif.
— N'as-tu pas tué Bernard, et ne viens-tu pas...
— Je demande des instructions, rien de plus, interrompit Polyte d'un accent résolu.
— Bien. Ce bon, si tu le montrais avant d'avoir fait ce que je t'ordonne, serait sans valeur aucune, mais
après il sera certainement payé sans difficulté, j'ai ainsi ma garantie et tu as la tienne.
— Parfaitement. Mais ce Rodrigue, je ne le connais pas.
— Je te remettrai sa photographie.
— Quand cela ?
— Au moment de te quitter sur le bateau qui t'emportera.
— Dans combien de temps ?
— Mais le plus tôt possible.
— Je ne demande pas mieux.
— Et tu gagneras les cinquante mille francs?
— Est-ce que vous en doutez, par hasard ?
— Je compte sur ta bonne volonté, mais ne va pas faire comme ce soir.
— Parbleu, des idées ]de femme, ça ne vaut jamais rien. Ah 1 cette Mélie !
D'Avilar flaira un long récit.
A Tégoïsme des vieillards, il joignait celui des amoureux, en outre il sentait qu'il avait besoin de repos.
— Plus tard, dit-il. Je vais t'enfermer ici, tu seras fort bien sur ce divan pour dormir ; si quelque domestique veut ouvrir la porte, ne bouge pas et garde le silence. Vers dix heures je viendrai te réveiller. Fume et bois, si tu t'ennuies, mais ne te grise pas et aie soin d'éteindre cette lampe à la pointe du jour, elle,pourrait éveiller l'attention de mes gens.
— Monsieur d'Avilar, je suis à vous jusqu'à la mort.
— Ton intérêt me répond de ton dévouement, conclut l'ancien négrier pour clore l'entretien.
Et il sortit du cabinet dans lequel il enferma Polyte, comme il le lui avait dit.
Avant de raconter les suites de l*entrevue que venait d'avoir d*Avilar avec Polyte, il importe de faire connaître ce qui s'était passé avant l'instant où l'amoureux de Gredinette était venu demander aide et protection au tuteur de Gabriel de Saint-Till.
Après avoir fait plusieurs autres tentatives pour décider Mélie Lataupe à lui payer d'avance le prix de son dévouement à sa haine, et ayant acquis la conviction formelle que la courtisane serait inflexible et ne tiendrait sa promesse qu'une fois la chose accomplie, Polyte s'était résolu à hâter le dénouement.
Ayant amené Mélie à consentir à assister à l'exécution de sa rivale, ce qui n'avait pas d'autre but que d'en faire sa complice afin de pouvoir la tenir au besoin, et exiger impérieusement la réalisation complète de leur infâme marché, lorsque le troisième jour Gredinette lui demanda :
— Pour quand est-ce ?
— Le plus tôt possible, répondit-il, j'étudie la place, mais il ne faudra pas se faire pincer.
— Puisque nous serons déguisés tous les deux, jamais on ne saura qui aura fait le coup. J'ai hâte d'avoir mon costume.
— Je te l'apporterai ce soir.
Et, en effet, dans la soirée, l'amant de M"* Paméla pénétra chez Mélie Lataupe avec un paquet sous le bras.
— Voilà la pelure complète, dit-il.
— Voyons.
Depuis la chemise jusqu'à la casquette, Polyte tira successivement du paquet tous les objets qui consti-
tuent Taccoutrement d*un jeune ouvreur de portières, de quinze à dix-sept ans.
— Tu n'as rien oublié, c'est fort bien.
— Rien absolument, et voici la perruque.
— Je vais essayer cela tout de suite, dit M"® du Persil en s'emparant du contenu du paquet et en se dirigeant vers son cabinet de toilette.
— Veux-tu que je t'aide ? hasarda Polyte avec un sourire.
— Inutile, soyons sérieux.
Et elle disparut.
Un quart d'heure à peine s'était écoulé lorsqu'elle revint véritablement transformée par son accoutrement de prolétaire.
Elle avait trop vécu jadis dans le monde des gens dont elle voulait avoir l'air de faire partie, pour qu'elle n'en puisse prendre immédiatement les allures.
— Fameux I s'écria Polyte, personne n'est fichu de te reconnaître, t'as l'air d'un homme vraiment, et saisrtu à qui tu ressembles? Au frère de Didi l'Hameçon.
— J'ai peine à me reconnaître moi-même, reprit Gredinette après s'être mirée, en ayant le mauvais goût de ne pas attacher une importance capitale à la ressemblance que lui signalait Polyte. Et toi, as-tu tout ce qu'il faut?
— Parbleu ! j'ai retrouvé des nippes de choix pour la circonstance.
— Impossible de nous habiller ici, je vais ôter tout cela; il ne faut pas qu'Agathe ait le moindre soupçon.
— Je te crois, dans toute femme de chambre il y a l'étoffe d'une pie borgne.
— C'est pour cela que nous devons nous méfier.
— Mon plan est fait. Dès demain je louerai une
£es viveuses de paris. 341
chambre près de la rue des Vignes, j'y cacherai nos nippes et nous irons les mettre au dernier moment.
— Fort bien. D'ici là, j'enfermerai ces frusques au fond d'une armoire dont la clef ne me quittera pas. Mais le vitriol?
— J'en aurai par Didi, il connaît des ouvriers doreurs.
— Il ne se doute de rien au moins, Didi?
— Parbleu, j'ai pleine confiance en lui, mais je me méfie de tout le monde, par principe, et d'ailleurs Didi est discret, il sait bien que le vitriol n'est pas fait pour régaler un camarade, mais il ne m'a rien demandé, il ne me demandera rien.
* — J'achèterai un gobelet, reprit Gredinette.
— Pourquoi faire?
— Afin que tu puisses lancer une quantité suffisante de liquide le moment venu; avec une bouteille ce serait trop long, ça n'irait pas, il faut l'en inonder, la coquine.
— Tu prévois tout.
— Mais ne perdons plus un jour.
— Je te le promets.
Vingt-quatre heures après cette conversation, Polyte vint dans l'après-midi chercher le costume de Gredinette, et le lendemain, loi squ'il reparut rue de Provence :
— Ce sera pour cette nuit, dit-il, sois à minuit en voiture à l'Arc de Triomphe.
— J'y serai, répondit Gredinette sans hésiter, mais pourquoi cette nuit plutôt qu'une autre? Raconte-moi tout, je désire tout savoir.
— Didi l'Hameçon nous aidera.
— Un complice 1 objecta Gredinette avec une répugnance marquée.
— Un complice sans le savoir. Voilà trois jours qu'il fréquente certain marchand de vins de la rue des Vignes, — un mastroquet bien placé tout d'même celuilà, — chez lequel va souvent Lucas, le cocher de la vieille.
La vieille était un mot qui plaisait fort à Mélie Lataupe lorsqu'il désignait sa rivale, aussi Polyte n'en employait plus d'autre, rue de Provence, pour parler de Madeleine de Berny.
— Par Lucas, continua Polyte, Didi a appris que ce soir la vieille ira chez Laborde. Didi connaît Lucas et la livrée. Didi est un vélocipédiste de première force, vers une heure du matin, il se promènera avec son cheval d'acier près de l'entrée du bal, et aussitôt que la vieille sera montée dans sa voiture, viendra nous prévenir à la chambre que j'ai louée.
— Je ne veux pas que cet homme me voie.
— Que t'es bète, il te prendra pour un ami, puisque tu seras déguisée.
— C'est juste.
— S'il nous apprenait que le Saint-Till accompagne son antiquité, en trois mots et six louis, je décide Didi à nous aider, c'est-à-dire à maintenir le Saint-Till pendant que nous détalerons après le coup; s'il nous dit que la mère éternelle est sans son chérubin, nous lâchons Didi et nous faisons l'affaire sans lui, qu'en dis-tu?
— Continue.
— Je conclus donc en répétant : Didi est un complice sans l'être. Il emportera tes frusques dans une malle et la déposera à mon logement. C'est là que nous irons
après afin de dérouter toute recherche, et nous n'aurons pas à attendre dans la rue le moment d'agir puisque nous ne descendrons que lorsqu'il le faudra. Gredinette avait écouté avec une attention soutenue.
— C'est fort bien, dit-elle, et M. Didi coûte?
— Crois-tu que cinq jaunets seraient trop >
— Non, je te les remettrai ce soir pour lui.
— Bien.
— Avant deux heures du matin, nous serons dans ma chambre, boulevard extérieur, et alors, alors Mélie...
Gredinette comprit.
— Je tiendrai ma promesse, interrompit-elle.
— Bien vrai, n'est-ce pas? Songe donc que je vais risquer le bagne pour toi.
— Qui ne risque rien n'a rien, et il me semble que la récompense mérite considération.
— Je te crois, enjôleuse !
M"* Agathe, la camériste, sollicitait depuis deux jours la permission de s'absenter toute une soirée.
Afin de maintenir Polyte dans sa résolution, Gredinette, se rappelant cette circonstance, lui dit :
— Viens diner ici, à sept heures.
— J'ai rendez-vous avec Didi l'Hameçon à dix, je t'en préviens.
— C'est parfait alors. A tantôt, je compte sur toi. Dès que Polyte fut parti, M"»® du Persil annonça à
Agathe qu'elle n'aurait plus besoin d'elle ce jour-là.
Agathe remercia sa maitresse et une demi-heure ne s'était pas écoulée qu'elle s'était éloignée de la rue de Provence.
Gredinette, qui avait donné l'ordre d'atteler, se rendit chez Chevet où elle commanda un diner comme certainement Polyte n'en avait jamais fait de sa vie.
Elle retint également un domestique de louage pour la soirée, et après une promenade au bois, rentra chez elle vers six heures, afin d'avoir le temps de se parer de façon à lever toutes les hésitations de son complice, si, par hasard, il lui en venait encore.
Bravement, elle remit la toilette qu'elle portait au bal d'Olympe, cette toilette voyante et d'un goût douteux qui, là, avait complètement raté son effet sur Madeleine de Berny, mais qui sur Polyte devait en produire évidemment un irrésistible.
Lorsque celui-ci arriva, il fut ébloui, ainsi que l'avait prévu la rivale de la Cagnotte, et le diner plut tellement à l'amant de M"' Paméla, qu'il y fit honneur dans des proportions véritablement gargantualesques, mangeant et buvant à bouche que veux-tu.
Il était neuf heures lorsqu'ils eurent pris le café et après avoir fait la coquette avec le misérable pendant quelques instants, Gredinette ayant constaté qu'il était plus épris d'elle que jamais, expédia son complice à Didi l'Hameçon, en lui disant:
— Tiens, voici cinq louis pour ton ami.
— Parfait.
A minuit, ayant revêtu un costume noir, M"* du Persil descendit de fiacre à l'Arc de Triomphe et se dirigea vers l'avenue d'Eylau.
Elle n'avait pas fait cinquante pas, qu'elle fut rejointe par Polyte en casquette et en vareuse.
— C'est moi, Mélie, dit-il pour se faire reconnaître.
— Tu vois que je suis exacte, répliqua-t-elle.
— C'est vrai, minuit sonne.
— Allons.
Ils gagnèrent une petite rue sombre du quartier qui domine encore l'énorme tranchée qui a été creusée
pour régulariser les grandes voies qui mènent à l'Arc de Triomphe.
Arrivés devant une espèce d'hôtel borgne :
— C'estlà, dit Polyte.
Ils s'engagèrent dans un escalier boiteux, très roide, au milieu de la spirale duquel une large et grosse corde, suspendue au dernier étage, tenait lieu de rampe.
Lorsqu'ils furent arrivés au second, Polyte tira une clef de sa poche et ouvrit la porte d'une chambre garnie sordidement et d'un aspect sinistre qu'augmentait la lueur du feu qui brûlait dans la cheminée.
Sur un papier crasseux, taché de tous les côtés, déchiré dans les coins, n'ayant plus aucune couleur définissable, tranchaient de grands rideaux jaune sale, bordés de bleu, garnissant le lit et l'unique croisée.
Sur la cheminée, un pot de fleurs fanées et des mouchettes.
Une aiguière cassée à sa courbure et dont le manche n'existait plus depuis longtemps, à en juger par la teinte foncée de l'endroit de ses brisures, occupait le centre d'un bassin de faïence commune.
Un mauvais guéridon, une commode boiteuse, une glace fendue dont le cadre doré ou cuivré était devenu vert et un fauteuil qui boitait d'un pied, ayant perdu une de ses roulettes, formaient avec un lit étroit, aux draps d'une blancheur de café au lait, tout le mobilier de cette pièce.
Dans un mauvais chandelier de cuivre une chandelle, laissée allumée par Polyte, répandait une lumière insuffisante et triste.
Mais en homme de précaution, Polyte s'était muni d'une livre de bougies.
Il en alluma quatre qu'il fixa sur le bois de la chemi-
née, en laissant tomber préalablement quelques gouttes de cire chaude, à Tendroit où il voulait les dresser.
Cela fait, il prit une petite valise dans un coin, et la mettant sur la table :
— Voilà ton affaire, dit-il.
— Et voilà la tienne, riposta Gredînette en tendant un gobelet d'étain à son ancien amant.
Polyte considéra le gobelet pendant quelques secondes.
— Sais-tu que c'est roide tout de même,observa-t-il.
— Quoi donc? demanda Gredinette qui, ayant ouvert la valise pendant ce temps, en tirait le costume d*homme qu'elle avait essayé chez elle, quelques jours auparavant.
— Ce que nous allons faire là I
— Agissons d'abord, nous causerons après.
Et sans se préoccuper de la présence de Polyte, elle commença à se déshabiller hâtivement.
— Voyons, poule mouillée, reprit-elle au moment où elle venait de mettre sa gorge à nu, ne m'aimes-tu plus ?
— Oh 1 que si I sans ça...
— As-tu ce qu'il faudra mettre là dedans, reprit Gredinette.
— Voici, répondit Polyte en sortant de la commode une petite bouteille qui contenait assez de vitriol pour pouvoir emplir le gobelet d'étain jusqu'au bord*
— Bien, approuva la courtisane avec un mauvais sourire.
Et rassurée :
-=- Retoufrte-^toi, que j'achève^ ma toilette.
— Comment, je te gêne, moi, un vieil ami, malheur I
— Oui, assieds-toi, mets-toi dans un coin, il me semble que j'ai ton souffle dans le dos. Didi peut arriver d'un moment à l'autre, nous n'avons pas une minute à perdre.
Et elle laissa tomber ses vêtements autour d*elle.
Polyte s'était éloigné, mais il la dévorait des yeux.
Elle lui sourit, après avoir passé la chemise d'homme au-dessus de celle de batiste garnie de dentelles qui venait de se teinter de rose tout le long de son corps, dessinant son galbe adorable dans l'éblouissante blancheur de ce fin tissu.
Ce sourire, qui parut à Polyte contenir les plus enivrantes promesses, le fit frissonner, et il allait se lever pour saisir Gredinette et la dévorer de caresses, lorsqu'elle le cloua sur la chaise où il s'était assis, par son ordre, en lui disant impérieusement :
— Ne bouge pas, je t'en prie.
Malgré cette injonction, quelques minutes après, Polyte se rapprocha doucement d'elle, et lui prenant la tète :
— Un dernier baiser, j'en ai besoin, supplia-t-il. Elle obéit d'assez bonne grâce, tout en s'empressant
de répliquer :
— Dépèchons-nous.
— Si nous allions être pris ?
— Peureux 1 n'as-tu pas de bonnes jambes >
— Oh I certes.
— Eh bien, tu me suivras, et nous serons déjà loin que personne encore ne songera à nous poursuivre.
Ces paroles ne convainquirent Polyte qu'à moitié.
— Me voilà prête, reprit bientôt Gredinette, Didi r Hameçon peut arriver.
— Mettons ça dans la valise, reprit Polyte. Et il plia les vêtements de la courtisane qu'il rangea, aidé par elle^ dans la petite malle.
Un silence complet régnait dans la rue déserte.
Gredinette était fort calme, son effroyable vengeance ne lui causait ni joie, ni peine ; cela devait être ; habituée à voir se réaliser tous ses caprices, sous Tempire d'une aberration haineuse indéfinissable et d'une formidable intensité, il lui semblait que ce qui allait se passer était la conséquence naturelle de l'affront que lui avait infligé sa rivale, et qu'en sévissant n'importe comment contre elle, elle était dans son. droit.
Il n'en était pas de même de Polyte, une crainte vague s'était emparée de lui. S'il n'eût pas été follement épris de Mélie Lataupe, il eût reculé carrément, et même il songeait au. moyen de pouvoir faire semblant d*agir, sans commettre l'horrible attentat qui lui était ordonné.
— Voyons ça, reprit Gredinette en s'emparant de la bouteille qui contenait le vitriol, qu'elle déboucha.
— Prends garde, s'écria Polyte.
— Ne crains rien.
Et la courtisane, penchant la bouteille, trempa une épingle à cheveux dans son contenu et en appliqua aussitôt le côté mouillé sur un de ses doigts.
Aussitôt elle plongea la main dans l'aiguière cassée, en disant :
* — Je te réponds que ça brûle.
— Si nous y mettions un peu d'eau ? osa proposer Polyte.
— Le plus souvent l
Et tout à coup :
— Chut, n'as-tu pas entendu >
— Quoi ? .
— Dans la rue, écoute.
Ils tendirent tous les deux Toreille.
— C'est Didi, reprit Polyte.
— Descendons, ordonna Gredinette en s'emparant de la bouteille de vitriol et du gobelet d'étain.
Et elle ouvrit la porte.
En cet instant, le bruit d'un vélocipède roulant sur le pavé, qui n'avait été qu'à peine perceptible, augmenta dans des proportions de rapidité qui pouvaient donner une idée exacte de la célérité de celui qui s'en servait.
Polyte et Gredinette n'étaient pas descendus depuis dix secondes que Didi s'arrêtait à quelques pas d'eux.
La courtisane se tenait dans l'ombre.
Polyte alla au vélocipédiste.
— La vieille est en route pour la rue des Vignes, lui dit aussitôt celui-ci.
— Seule?
— Seule, personne n'est monté avec elle dans sa voiture, à la porte de Laborde.
~ Bien, va là-haut. Tu trouveras une valise et tu la porteras chez moi, tout de suite.
— Convenu.
— Je t'ai donné cinquante francs à dix heures...
— Oui.
— En voilà trente encore, demain tu auras les vingt autres. Adieu.
Et il revint vers Gredinette qui lui demanda :
— Eh bien ?
— Pas un instant à perdre.
— Seule?
— Seule.
Ils prirent, d'un pas hâté, la direction de la rue des Vignes.
Cinq minutes après, ils étaient à trente mètres de l'entrée de Thôtel de la Cagnotte.
— Pourvu qu'elle ne soit pas encore rentrée, reprit Mélie Lataupe.
— Il n'y a pas de danger, Didi sera revenu plus vite que le vent.
La rue était déserte, le quartier silencieux, une heure sonnait au loin.
— Je ne déboucherai la bouteille que lorsque nous entendrons la voiture, reprit Gredinette tout en explorant la localité.
La porte charretière par laquelle Jean Lenoir avait enlevé Antonine, la nuit du suicide de Fabiani, formait un angle plongé dans l'ombre.
— Allons là, dit-elle en entraînant par la main son complice.
Cette main tremblait.
Polyte allait-il faiblir au dernier moment?
— Songe que je t'aime toujours, lui dit Gredinette. Elle ne tremblait pas, elle.
Un sourire cruel errait sur ses lèvres et son regard brillait d'un sombre éclat.
Elle allait se venger I
— Voici la voiture, reprit-elle au bout d'un instant avec un accent fébrile.
En effet, on vit poindre, à l'extrémité de la rue, un coupé rapidement entraîné par un cheval de prix.
— Tiens, reprit la courtisane.
LÉS VIVEUSES DE PARIS. 35l
Et elle tendit le gobelet à Polyte.
— Prends garde, continua Gredinette en débouchant la bouteille qu'elle mit à terre, après en avoir versé le contenu dans le gobelet.
La voiture s'avançait rapidement.
— Je t'aime, je t'aime, murmura Gredinette en pressant amoureusement le bras de Polyte ; venge-moi et je t'adorerai !
La voiture .s'arrêta.
Une femme, la tète enveloppée dans une sortie de bal, en descendit.
— Va!
Et sur ce mot de Gredinette, Polyte fit deux pas et lança le contenu du gobelet au visage de Madeleine.
Un cri terrible s'éleva aussitôt des lèvres de la Cagnotte.
— Ah ! à moi !
A cet appel, un jeune homme qui n'était autre que Gabriel de Saint-Till sauta de la voiture, et, en trois bonds, s'empara de Gredinette qui fuyait.
De son côté, Lucas, bondissant de son siège, avait saisi Polyte par sa vareuse.
Expliquons, avant de poursuivre, la présence de Gabriel qui devait causer la perte de Mélie Lataupe.
D'Avilar avait donné une soirjée, et le jeune de Saint- Till n'avait pu faire autrement que de s'y rendre, mais il avait été convenu qu'il irait attendre Madeleine chez Laborde, ce qui fait que la voiture avait passé avenue du Roule, avant de se rendre rue de la Victoire.
Le jeune de Saint-Till qui s'était profondément ennuyé chez l'ancien négrier, où n'allaient, du reste, que des hommes graves, sauf de très rares exceptions, s'était endormi pendant le trajet de l'avenue du Roule à
la rue de la Victoire, dans la voiture de la Cagnotte.
Didi l'Hameçon n'avait pu se douter que le coupé de M"' de Berny ne fût pas vide, car les stores avaient été baissés par Gabriel, afin de pouvoir continuer à dormir jusqu'à la sortie de sa maîtresse de la salle de bal, où il ne pouvait entrer à cause de son deuil.
De là l'inexactitude du renseignement si important pour Mélie Lataupe et Polyte, que Didi l'Hameçon avait donné à ce dernier.
Retournons rue des Vignes.
Madeleine poussait des cris affreux !
— Ah! je brûle, mon Dieu, le misérable!...
— Laissez-moi, laissez-moi, disait Gredinette à de Saint-Till qui, tout en ne se rendant pas encore compte
•de ce qui s'était passé, comprenant néanmoins que la capture de ceux qui voulaient s'échapper, était nécessaire, maintenait Mélie Lataupe, sans la reconnaître encore, avec une invincible énergie.
Quant à Polyte et à Lucas, ils luttaient dans l'ombre, sans parler, à bras-le-corps, avec une vigueur que dénotait l'oppression de leur souflSe comprimé par les efforts qu'ils faisaient, Polyte pour gagner le large, Lucas pour l'empêcher de prendre la fuite.
Tout à coup, ils roulèrent sur le trottoir, mais sans se lâcher, enlacés pendant quelques secondes, puis un cri :
— Ah!
Se mêlant à ceux de Madeleine qui hurlait vraiment :
— A moi ! à moi, par pitié, je brûle, je meurs! retentit s'échappant des lèvres de Lucas.
Et Polyte se releva, laissant sans force et sanglant le cocher étendu, qu'il venait de frapper, afin de se dé-
gager et de prendre la fuite, du couteau-poignard que d' Avilar devait lui enlever une heure après.
Des fenêtres s'ouvraient, le voisinage se mettait en émoi.
Le cordon de la porte de l'hôtel de la Cagnotte venait d'être tiré.
Un domestique accourut.
Il attendait en dormant la rentrée de madame.
Les cris déchirants que poussait sa maîtresse venaient de le réveiller.
— Assassin I lança Lucas.
Polyte prit sa course sans même se retourner.
— Ah ! je deviens folle 1 s'écria Madeleine avec un accent déchirant.
Et elle s'évanouit dans les bras du valet qui venait de sortir de l'hôtel.
Gabriel, pendant ce temps, avait fini par empoigner Gredinette, en lui passant par derrière les bras sous les siens, la faisant marcher à coup de genoux, tout en la soulevant de terre.
Un palefrenier de 1^ Cagnotte vint ouvrir la porte charretière, deux voisins sortirent de chez eux.
On releva Lucas.
Quant à Gredinette. elle fut entraînée à l'intérieur de l'hôtel.
Seul, Polyte était parvenu à s'échapper.
Ejisons à sa louange qu'il croyait que Gredinette avait fui depuis longtemps.
Aussitôt, tandis qu'on transportait Madeleine dans le salon jaune que nous connaissons, Polyte, en sept ou huit minutes d'une course rapide, mit assez de distance entre lui et le théâtre du crime, pour qu'il n'eût plus à redouter une poursuite immédiate.
Uassassin souffrait énormément, car du vitriol lui était tombé sur la main et il sentait se ronger sa chair, sous l'action corrosive du terrible acide.
Il trempa son mouchoir dans un ruisseau et en entoura sa blessure, puis, ne doutant pas que Gredinette ne se fût rendue chez lui, au boulevard extérieur, après avoir fait un long détour, Polyte regagna son hôtel.
Ni Mélie, ni Didi l'Hameçon ne se trouvaient là.
— Mille millions de tonnerres, je suis joué! se dit Polyte, en proie à une indescriptible fureur.
Didi l'Hameçon ayant pris la valise dans la chambre où Gredinette s'était déguisée, au lieu de l'emporter l'avait ouverte et, tenté par son contenu, n'avait pas hésité à s'en emparer.
L'ayant attachée sur ses épaules à l'aide d'une corde qu'il portait toujours roulée autour des reins, en guise de ceinture, chargé de son butin, il avait repris son vélocipède et regagné certaine rue du fond de Levallois- Perret, où il savait que la valise de Gredinette serait accueillie avec enthousiasme.
Furieux et atterré tout à la fois en constatant l'absence de la valise et celle de Mélie, Polyte, qui s'aperçut seulement alors qu'il était couvert de sang, se mit à réfléchir à sa situation.
Ne doutant pas que Gredinette n'eût regagné la rue de Provence au lieu de se rendre au rendez-vous formellement promis et dont la perspective enivrante l'avait seule déterminé à commettre le double crime dont il venait de se rendre coupable, sa première pensée fut de courir chez M"® du Persil, pour lui faire payer cher sa trahison.
Mais il renonça bien vite à ce projet, en acquérant la conviction immédiate que Mélie n'ouvrirait pas, et que
s'il faisait du tapage dans la maison qu'elle habitait^ il ne pouvait manquer de se faire mettre au poste dans les conditions les plus fatales , et qui évidemment auraient pour lui les plus terribles conséquences.
Rester dans son garni était une imprudence non moins grande.
Quant à retourner chez Paméla, n'était-ce pas peutêtre se mettre à sa merci, et depuis quelque temps la jalousie de celle-ci avait pris de telles proportions, que le volage Polyte ne devait pas lui faire la moindre confidence, la portée des vengeances féminines étant incalculable.
En outre, le sang qui tachait ses vêtements et la brûlure que lui avait fait le vitriol, le désignaient à tout agent comme Tauteur du crime de la rue des Vignes, et ce crime, on devait déjà en rechercher les coupables.
Sous l'empire de la douleur physique et de toutes les pénibles réflexions que lui inspira l'examen de sa situation, Polyte sentit son sang-froid et sa confiance l'abandonner.
Dans le silence d'une nuit sombre, car le ciel s'était rempli de nuages épais qui menaçaient de se transformer en neige d'un instant à l'autre, Polyte se mit à trouver les ombres menaçantes, il lui sembla qu'il allait voir surgir à chaque instant, des coins plongés dans les ténèbres, des agents prêts à l'arrêter.
Ah 1 pendant quelques instants il se vit perdu, car l'affaire allait avoir certainement un retentissement énorme, on rechercherait le coupable avec une ardeur sans pareille, peut-être serait-il même dénoncé par Mélie, puisqu'elle le trahissait, manquait à ses serments, à son amour. Oh ! la coupable, l'infâme, elle était capable de tout.
Tout à coup un souvenir, un nom traversèrent sa pensée :
Le parc de Neuilly, d*Avilar!
Évidemment c*était chez ce dernier seulement qu'il pouvait aller implorer un refuge et le trouver assez sûr pour respirer à Taise, d'Avilar n'était-il pas un complice comme les autres, après tout, et, de plus, il avait de l'argent.
Il ne pouvait refuser de mettre Polyte à l'abri en lui ouvrant son hôtel et sa bourse, l'hôtel pour le cacher un jour ou deux, la bourse pour lui rendre possible une fuite à l'étranger, en Angleterre, en Amérique, le plus loin possible, mais avec un peu d'argent, de façon à ne pas crever la faim ou être obligé de faire un mauvais coup à peine arrivé. Suprême délicatesse.
Aussitôt Polyte avait pris le chemin de l'avenue du Roule.
Apercevoir le cabinet de travail de l'ancien négrier éclairé, réfléchir qu'il fallait arriver jusque-là sans attirer l'attention des domestiques, faire le tour de la propriété, grimper sur un arbre planté dans l'avenue, gagner à l'aide d'une branche le haut du mur de clôture, sauter dans le jardin, trouver une fenêtre du rez-dechaussée mal fermée, l'ouvrir, s'introduire par elle dans l'hôtel et arriver enfin à la porte de la chambre où Rodolphe veillait encore, n'avaient été pour Polyte que l'affaire d'un quart d'heure.
On sait le reste.