‹ Les viveuses de ParisChapitre 21 sur 24 · JALOUSIE · texte numérisé non relu

JALOUSIE

Au moment où Polyte, s'étant débarrassé de Lucas, en lui plongeant son couteau dans la poitrine, fuyait à toutes jambes, Gredinette avait été entraînée dans rhôtel.

— Gardez ce petit drôle, ordonna de Saint-Titt à un valet.

Celui-ci prit Mélie Lataupe par la cravate, et la faisant entrer dans un petit salon du rez-de-chaussée :

— Si tu bouges, je t'assomme, lui dit-il.

Les autres personnes entouraient la Cagnotte qui était évanouie.

Nanine apporta de la lumière.

Gabriel se pencha sur Madeleine, écarta le capuchon de la sortie de bal, et recula épouvanté.

Tout un côté du visage de la courtisane ne faisait plus qu'une plaie, qui s'étendait le long du cou et avait rongé déjà tout le haut du sein gauche.

— Mon Dieu ! Qu'est-ce donc que cela >

Sa main avait touché la capeline qui était encore imprégnée de vitriol.

— Oh ! ça brûle ; c'est du vitriol 1 Quelle atrocité!

— Pauvre madame ! fit Nanine.

— Un médecin, tout de suite, et qu'on aille chez le commissaire de police.

— Lucas vient de perdre connaissance, vint dire en ce moment le palefrenier qui s'était levé au bruit : il a reçu un coup de couteau terrible.

Tout le monde était en émoi, tout le monde perdait la tête.

— Attelez, tout de suite, ordonna Gabriel.

— On n'a pas encore dételé, monsieur le comte, objecta le palefrenier.

— Nanine, cours chez le médecin et ramène-le; dislui ce qui est arrivé : un coup de couteau, du vitriol ; ne perds pas une seconde.

— Bien, monsieur. Mais, voyez donc, madame ne bouge plus, on la croirait morte, il faut la faire revenir à elle.

— Oui, oui, tantôt... le plus tard possible. Songe donc combien son réveil sera terrible !

— Monsieur le comte, dit une voix à l'entrée du salon :

— Qu'est-ce ?

— Le petit gredin veut vous parler.

— Dis-lui que c'est inutile ; il s'expliquera avec le commissaire !

Le domestique disparut.

Nanine le suivit.

— ' Il faudra conduire Nanine chez le médecin et chez le commissaire, ordonna Gabriel au palefrenier.

Celui-ci suivit la femme de chambre.

De Saint-Till resta seul avec la Cagnotte.

Il s'agenouilla auprès d'elle et l'examina attentivement.

— C'est horrible, se dit-il, la voilà défigurée pour jamais, hideuse I

Et un frisson répulsif parcourut tout son être.

LES VIVEUSES DE PARIS. SSq

En cet instant le bruit d'une lutte se fit entendre dans le petit salon d'à côté où se trouvaient le domestique et Gredinette.

Aussitôt Gabriel s'y rendit.

Au moment où il ouvrit la porte de l'endroit d'où venait le bruit, le prisonnier mordait la main du valet, qui, lui assénant un coup de poing qui glissa, lui enleva sa perruque rousse.

— Ah I tu mords, attends, canaille I

Mise à découvert par la chute de la perruque, la chevelure de M"" du Persil se déroula, sur sa blouse, en longues mèches soyeuses et parfumées.

— Mais c'est une femme I s'écria de Saint-Till.

A la voix de Gabriel, Mélie Lataupe lâcha prise et se dégageant de l'étreinte du valet, avec une nerveuse énergie :

— Oui, s'écria-t-elle, d'une voixrauque, une femme, moi I

— Antonial s'écria de Saint-Till, stupéfait.

— Oui, Antonia, la maîtresse que tu as trahie, trompée...

Et tombant à genoux :

— Grâce 1

Et elle chercha vainement à s'emparer des mains du jeune comte.

— Allez près de madame et ne la quittez pas, ordonna Gabriel au valet, et avertissez-moi si elle revenait à elle.

Il ne disait point de tâcher à force de soins de raccourcir le plus possible l'évanouissement de Madeleine et de hâter la reprise de ses sens.

Plus il y songeait et plus ce moment terrible le glaçait d'épouvante.

36o LES COMPAGNONS DU GLAIVE.

Le domestique sortit pour se rendre dans le salon jaune.

D'un bond Gredinette fut debout.

— Tu vas me laisser fuir, n'est-ce pas? supplia-t-elle anxieuse :

— Allons donc ! je ne vous connais plus.

Et il la repoussa.

— Mais, je n'ai rien fait, j'ignorais tout, si on me trouve ici je suis perdue. Je t'en prie, je t'en supplie, toi seul m'as reconnue jusqu'à présent, laisse-moi partir.

-^ Misérable 1

Et Gabriel, les bras sur la poitrine, alla s'adosser contre la porte comme s'il voulait barrer le passage à la captive.

— Eh quoi! tu veux me garder, tu veux me perdre? mais ingrat, si je ne t'avais pas aimé à la folie, à l'adoration, tout ceci ne serait pas arrivé, j'étais insensée, j'étais ivre de jalousie, de haine, et tout cela à cause de toi, de toi seul, mon Gabriel, mon tout ! Pitié, le seul coupable, c'est mon amour; pitié au nom de ta trahison, au nom de ma tendresse... tu es bon* tu es noble; un gentilhomme ne fait pas l'office d'un geôlier... grâce... grâce... je t'en supplie!... je t'en conjure à tes pieds !

Et se laissant tomber, elle marcha sur ses genoux, les mains suppliantes en se rapprochant lentement de lui.

D'une pâleur cadavérique, les yeux baignés de larmes qui coulaient lentement le long de ses joues, la bouche convulsive, Gredinette en cet instant offrait l'image la plus complète de la terreur unie au désespoir.

De Saint-Till en proie à une émotion des plus vives,

la regardait muet, immobile, interrogeant sa conscience et son cœur, afin de prendre un parti.

— Voyons, reprit-elle, j'ai tout entendu, on est allé chercher le commissaire, dans quelques minutes il sera" trop tard. Tu ne m'aimes plus, je le sais, eh bien, faismoi grâce, fais-moi fuir et jamais plus, jamais tu n'entendras parler de moi, dès demain j'aurai tout vendu, et le soir même je quitterai Paris, la France même, pour toujours 1 Ne serai-je donc pas assez punie par un éternel exil? Dieu sait ce qui m'attend au loin, la misère, la mort, je me repentirai, je prierai Dieu pour toi, chaque jour, je te bénirai, mais hâte-toi, au nom de la mémoire de ton père que tu vénères malgré tout, ne me perds pas, tu n'en as pas le droit, non... non... ingrat!...

Elle s'arrêta haletante, brisée, la salive manquait à ses lèvres... et une sorte de sifflement avait accompagné chacune des dernières supplications qu'elle venait de prononcer dans le paroxysme de l'effroi le plus violent.

— Quel est cet homme, cet assassin qui a fui.> demanda de Saint-Till.

— Qu'importe!

— Son nom d'abord?

— Tu me laisseras fuir?

— Voulez-vous parler oui ou non > Le nom de cet homme?

— Polyte.

— Polyte? Ce n'est pas un nom, cela.

— Je ne lui en connais pas d'autre. Laisse-moi partir.

Elle avait fait d'héroïques efforts pour répondre ainsi.

— Vous avez acheté ce misérable?

Gredinette fit signe que oui.

— C'est du vitriol ?

• Elle répéta son geste.

— A quoi bon mentir? pensait-elle.

Puis se soulevant à moitié :

— Voyons... ne me perds pas... ne me...

On frappa à la porte.

Gabriel ouvrit.

— Madame vient de faire un mouvement.

— J'y vais. Veille.

Et de Saint-Till laissa le valet avec Gredinette.

Celle-ci comprit alors que tout espoir était perdu, et, épuisée, en proie à la résolution désespérée du noyé qui, reconnaissant que tous ses efforts pour gagner la rive sont stériles, finit par lâcher l'épave qui le soutenait encore afin de se livrer au courant pour abréger son supplice, elle se laissa tomber inerte et sans force sur une chaise longue où elle demeura immobile, la tête cachée dans les mains.

De Saint-Till était retourné dans le salon jaune,

Madeleine, ainsi que l'avaient fait pressentir les paroles du domestique, commençait à reprendre ses sens.

De vagues plaintes sortaient de ses lèvres.

— Ah! du feul... c'est du feu!.,.

Elle voulut se soulever et retomba.

— Courage! lui dit Gabriel.

— Tu es là?... de la lumière.

Et deux carcels avaient été allumées.

— Grand Dieu! serait-elle aveugle, pensa-t-il.

— On va en apporter, ma chère Madeleine, reprit-il afin de ne pas effrayer la courtisane.

Une voiture roula sur le pavé de la cour.

— J'ai fait chercher un médecin, reprit de Saint- Till.

— Oh l je souffre ! mon Dieu ! que je souffre ! Elle entendait à peine ce qu'il lui disait.

En ce moment la porte du salon jaune s'ouvrit et un inconnu entra.

C'était le docteur.

Gabriel s'avança aussitôt vers lui.

Le médecin, qui comprit son intention, prévint son mouvement pour lui dire à voix basse :

— Je sais tout, Nanine m'a tout raconté, mais estce bien du vitriol?

— Oui.

— J'ai ce qu'il faut.

Et il s'approcha de la blessée.

Lorsqu'il eut mis ses traits et sa gorge à découvert, il ne put réprimer un geste d'effroi, tellement les ravages qu'il constatait étaient terribles.

Il appliqua immédiatement du Uniment oléo-calcaire sur les plaies, après les avoir soumises à des compresses, et entoura de ouate le visage et le cou de Madeleine.

Elle avait voulu parler, il l'en avait empêchée en lui disant :

— Ne causez pas, je vous en prie; vous devez souffrir beaucoup, mais du courage, ne vous inquiétez de rien.

Depuis quelques instants, la courtisane avait recouvré assez de raison pour réfléchir.

— C'est du vitriol, n'est-ce pas, docteur? demandât-elle en frémissant.

— Mais non, madame, rassurez-vous, répondit-il, si c'était du vitriol, vous souffririez bien plus.

— Oh ! pour cela, ce n'est pas possible.

Puis :

— Faites tout ce qu'il faut, mais... que je reste belle... j'endurerai tout pour cela.

— Votre beauté n'est pas en péril, je Tespère beaucoup... du moins.

— Tu entends... mon Gabriel I

De Saint-Till se sentit mal à Taise.

Il ne comprenait que trop à quel point il était encore aimé.

11 ne comprenait que trop que cette femme à jamais défigurée, repoussante, n'accepterait pas sans révolte le douloureux divorce que sa transformation rendait inévitable, et qu'alors que, débout, le visage couturé, labouré comme si on lui eût enlevé des lambeaux de chair à l'aide de tenailles rougies, elle reviendrait à lui plus éprise que jamais et surexcitée par son malheur, les élans de sa passion lui inspireraient autant de répulsion que de terreur.

Lorsque le pansement fut terminé, Madeleine s'évanouit une seconde fois.

Gabriel profita de l'incident pour interroger le méde« cin, car, malgré sa conviction, il tâchait de ne pas perdre toute espérance.

— C'est très grave, n'est-ce pas, docteur? deman* da-t-il à voix baisse*

— Excessivement grave; l'œil gauche est perdu.

— Et les traces?

— Seront horribles I

Décidément Gredinette était une épouvantable criminelle qui ne méritait aucune pitié.

Nanine arriva annonçant que le commissaire qu'ac-» compagnaient quatre agents, venait de pénétrer dans l'hôtel.

— J'y vais, reprit de Saint-Till.

' Le commissaire de police était auprès de Lucas qui, malgré sa faiblesse, répondait à ses questions.

Avant de pénétrer dans le salon jaune, le médecin avait été conduit près du cocher, par le palefrenier et avait sondé sa blessure qui, quoique profonde, ne mettait pas ses jours en danger.

Interrogé à son tour par le commissaire, Gabriel lui donna tous les détails nécessaires sur l'événement.

— Soupçonnez-vous quelqu'un? demanda le commissaire.

— Je connais les coupables.

— Ce sont }

— L'instigatrice, une maîtresse que j'ai quittée pour M"* de Bemy, elle est ici gardée par un domestique.

— Sorfnom?

— Antonia du Persil ou Gredinette, rue de Provence, 64.

— C'est elle qui a jeté le vitriol au visage de M"** de Berny?

— Non, c'est son complice.

— Qui s'appelle?

— Polyte, à ce qu'elle a dit. C'est lui qui a aussi frappé Lucas, qui voulait le retenir de force au moment où il s'apprêtait à fuir.

Le commissaire prenait des notes sur un petit carnet.

— Monsieur, reprit de Saint-Till, si vous pouviez épargner à M"« de Berny la fatigue d'un interrogatoire immédiat, je vous en saurais un gré infini.

— Un des auteurs du crime étant pris, je puis remettre à plus tard cet interrogatoire sans inconvénient, mais ne pourrais-je pas voir la blessée?

— Si, venez, monsieur.

Dès que le commissaire eut constaté Tétat affreux de Madeleine, qui, pendant la conversation de celui-ci avec Gabriel, après avoir repris ses sens, grâce aux soins empressés du docteur, qu'aidait Nanine, était tombée dans un état complet de prostration, il n'y avait plus qu'à procéder à l'arrestation de Mélie Lataupe.

De Saint-Till ne voulut pas y assister, et tandis que le commissaire et deux de ses agents pénétraient dans le salon où Gredinette n'avait plus fait un seul mouvement depuis la rentrée du valet qui la gardait, il fit transporter Madeleine dans sa chambre, où on la coucha.

Bientôt des cris affreux, semblables à ceux que doit pousser une hyène blessée, retentirent au rez-de-chaussée, puis dans la cour, et en même temps qu'un bruit de voiture allait en diminuant, ils s'éteignirent dans le lointain.

On conduisait Gredinette au dépôt, d'où, vers dix heures du matin, elle fut transférée à la prison de Saint- Lazare.

Dans la journée du lendemain, le bruit du crime se répandit rapidement dans Paris, émotionnant d'une façon particulière, il va sans dire, les personnes qui connaissaient intimement les deux actrices principales du guet-apens de la rue des Vignes, c'est-à-dire Antonia du Persil et la Cagnotte.

Les reporters se mirent en campagne, jugeant l'incident comme devant leur fournir une source de copie intarissable, et Paris entier fut ému par les récits des journaux du soir, qui contenaient les principaux incidents plus ou moins exagérés — l'imagination

est incorrigible — du drame de la rue des Vignes.

Antonine accourut une des premières chez Madeleine.

La porte était condamnée, mais Nanine n'hésita pas à faire une exception pour elle.

Aussitôt rancienne maitresse de Fabiani déclara qu'elle ne quitterait le chevet de M™« de Berny qu'à la guérison complète de celle-ci.

Gabriel, qui était resté rue des Vignes, accepta son offre avec reconnaissance, et après l'avoir installée, se hâta de se rendre avenue du Roule, où son absence prolongée pouvait inquiéter la vieille comtesse au dernier des points.

' Les plus tristes réflexions étaient faites par lui.

Ah 1 c'était fini de rire, adieu les dîners joyeux, les soirées au fond des avant-scènes, au bourrelet desquelles trônait radieuse et luxueusement parée la femme la plus chic de Paris, adieu les nuits de bal et de jeux, adieu surtout les ivresses passionnées et les fièvres de l'amour 1

Quel que fût le châtiment qui atteindrait Gredinette, sa vengeance n'en était pas moins effroyable.

Il est vrai qu'elle ne laissait pas que de donner à Gabriel un certain relief, tous les hommes de son âge n'inspirant pas de passion telle qu'elle mène jusqu'au crime inclusivement, celle qui l'éprouve.

Malgré cela, de Saint-Till eût donné beaucoup pour que l'événement n'eût pas eu lieu.

Il était loin de se clouter cependant des tragiques péripéties qui devaient le suivre.

Le duc d'Ambre s'était également signalé parmi les plus empressés,

A l'heure où Antonine arrivait chez la Cagnotte

le lendemain du crime, d'Avilar rouvrait le cabinet dans lequel il avait enfermé Polyte.

Étendu sur le canapé, celui-ci dormait d'un profond sommeil lorsque Tancien négrier pénétra auprès de lui.

Le carafon d*eau-de-vie n'était qu'à moitié vide et un simple coup d'œii donné à la boite à cigares apprit à d'Aviiar, que son hôte n'en avait pris que deux ou trois.

Pour Polyte, c'était avoir poussé la discrétion jusqu'au paroxysme.

Rodolphe referma la porte et s'approcha de l'assassin.

— Dieu me damne, le coquin dort aussi paisiblement qu'un honnête homme, se dit-il.

Mais au moment même où d'Avilar faisait cette réflexion, le dormeur fit un geste brusque comme s'il eût voulu repousser quelqu'un et la placidité de sa physionomie se transforma en une expression de terreur évidente.

— Debout, paresseux, lui dit Rodolphe en lui tapant sur l'épaule,

— Hein I quoi ? s'écria Polyte en rouvrant les yeux.

Puis, aussitôt, reconnaissant d'Avilar :

— Ah ! c'est vous, mon bienfaiteur. Vous avez joliment bien fait de me réveiller, je faisais un songe atroce, je rêvais qu'on me flanquait le grappin dessus.

— Tout songe est mensonge, répliqua philosophiquement le vieillard.

— Espérons-le.

— As-tu faim ?

LES VIVEUSES DE PARIS. 36g

-^ Dame!

— Bien; dans un quart d'heure tu seras servi et nous causerons de ton départ.

— Quand partirai-je ?

— Dès ce soir, sans doute.

— Merci encore, merci toujours...

Rodolphe quitta Polyte pendant quelques instants.

Lorsqu'il revint, il alla ouvrir une porte qui donnait dans une sorte de cabinet noir sans issue, dont les murs étaient couverts par des rayons chargés de livres.

— Entre là, ordonna-t-il impérieusement à Polyte, on va apporter à déjeuner et il faut que personne ne te voie.

— Compris.

Et Polyte se réfugia dans le cabinet noir.

D'Avilar sonna alors et aussitôt un domestique parut, portant un plateau sur lequel se trouvaient deux œufs sur le plat, une côtelette et une terrine de gibier, accompagnés d'une bouteille de bordeaux, qui, à en juger par son extérieur, devait avoir séjourné en cave, pendant quelques années.

— Bien, lui dit d'Avilar, vous m'apporterez du fromage et du café, lorsque je sonnerai, mais je n'y suis pour personne et ne veux pas être dérangé.

Le valet s'inclina et sortit.

Rodolphe alla pousser le verrou de la porte que celui-ci venait de franchir et rouvrant celle qui masquait Polyte :

— Tiens, mange, lui dit-il.

— Et vous ?

— Moi, j'irai déjeuner au restaurant tout à l'heure, de cette façon on ne se doutera de rien.

— Admirable.

Et Polyte s'installa devant le plateau en mettant immédiatement l'empressement le plus sincère et le plus louable à faire honneur à son contenu.

Rodolphe s'était assis après avoir allumé un cigare.

Tout à coup un pas hâté se fit entendre dans le salon voisin, et une voix dit:

— Parfaitement, mais pas pour moi, d'ailleurs, il faut que je lui parle...

Au premier mot, d'Avilar s'était levé et avait désigné à Polyte le cabinet aux livras.

D'un pas léger celui-ci le regagna, fermant sur lui la porte avec la dextérité d'un homme qui aétudié le secret du grincement-des gonds d'une façon toute particulière. .

A peine avait-il disparu qu'on frappa à la porte du cabinet de travail.

D'Avilar qui s'était levé depuis quelques instants, tira le verrou sans bruit et ouvrit en demandant :

— Que me voulez-vous, Gabriel ?

— Monsieur d'Avilar, vous me voyez en proie à une émotion épouvantable.

— En effet, je vous trouve pâle et vos traits sont légèrement altérés.

— Il y a de quoi, allez.

Et de Saint-Till se laissa tomber sur le canapé où Polyte avait passé la nuit.

Rodolphe était encore à cent lieues de soupçonner que ce qu'allait lui raconter Gabriel pouvait se rapporter le moins du monde, à l'a -ile que l'assassin de Bernard était venu lui demander, au milieu de la nutt.

-— Parlez, mon cher Gabriel, reprit l'ancien négrier.

— J'avais quitté Antonia pour la Cagnotte, vous le savez.

LES VIVEUSES DE PARIS. Syi

— Oui, VOUS m'aviez confié cette galante aventure, mon cher enfant.

— Eh bien, cette Antonia, ou plutôt cette Gredinette, car elle est bien nommée, la misérable, cette nuit a fait jeter du vitriol au visage de Madeleine au moment où nous allions rentrer chez elle.

— Que me dites-vous là? s'écria d'Avilar en feignant la surprise, quoiqu'il ait immédiatement compris que Tauteur de l'attentat ne pouvait être que Polyte.

Quant à celui-ci, muet, immobile, il retenait son souffle et tendait l'oreille.

Comment Gabriel savait-il qu'il n'avait agi que sous les inspirations criminelles de Mélie ?

Cette question devait immédiatement naître dans l'esprit de Polyte.

Elle vint également à la pensée de d'Avilar.

— Par qui a-t-elle fait jeter ce vitriol au visage de votre nouvelle maîtresse, mon cher Gabriel?

— Pas un gredin qui s'appelle Polyte, parait-il.

— Et comment savez-vous tout cela ?

— C'est Antonia elle-même qui m'a tout avoué.

— Vous l'avez donc revue?

— Elle était là, déguisée en ouvreur de portières, au moment du crime , elle voulait sans doute entendre les cris de sa victime, je l'ai empoignée, et fait entrer de force dans l'hôtel où je ne l'ai reconnue que quelques instants avant l'arrivée du commissaire de police qui Ta emmenée avec ses agents à la préfecture.

Ce récit impressionna Polyte au dernier des points.

Ainsi Mélie n'avait pu fuir, et si elle ne s'était pas rendue au rendez-vouç, si elle n'avait pas tenu sa promesse, c'est parce que cela lui avait été impossible.

Cela rachetait bien des torts, mais d*un autre côté pourquoi avait-elle dénoncé Polyte ?

Evidemment il fallait que celui-ci quittât Paris et la France le plus tôt possible.

— Ah! vous avez fait arrêter cette malheureuse? demanda d'Avilar.

— Sans hésiter, sans pitié. Savez-vous que Madeleine est à jamais défigurée, qu'un de ses yeux est perdu, que peut-être même elle sera complètement aveugle, et que Dieu seul sait les complications qui peuvent naitre de Tétat épouvantable dans lequel elle se trouve.

Rodolphe calma Gabriel par de bonnes paroles, lui prêchant surtout la résignation.

Un des domestiques de la comtesse de Saint-Till, après avoir frappé, entra en ce moment, portant un plateau sur lequel se trouvait une lettre.

— Pour M. le comte, dit-il; c'est très pressé et on attend la réponse.

Gabriel déchira l'enveloppe et lut, tracés par une main dont l'écriture lui était inconnue, les mots suivants :

« On demande immédiatement M. de Saint-Till rue des Vignes. »

Ce billet laconique avait été écrit par Antonine.

— Dites que j'y vais, répondit le jeune homme. Puis, montrant à d'Avilar le message qu'il venait de

recevoir :

— Voyez, dit-il, j'arrive à peine ici et déjà on me réclame là-bas, quelle chose atroce !

— Hâtez-vous, mon cher enfant, vous ne pouvez oublier que c'est à cause de l'amour qu'elle éprouve pour vous, que cette malheureuse souffre et gémit en ce moment.

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Ils se séparèrent sur ces paroles, et aussitôt que la porte principale du cabinet se fut refermée sur Gabriel, celle qui masquait Polyte se rouvrit une seconde fois.

— Eh bien, tu le vois, jfe connais toute ton histoire, lui dit d'Avilar.

— Vous devez comprendre alors, monsieur, à quel point j'ai hâte de filer.

— Parfaitement, aussi, je te le répète, nous partirons ce soir.

Trois heures après cette conversation, Rodolphe revenait avec un passeport et deux malles garnies de vêtements dans lesquels Polyte pouvait trouver le moyen de se vêtir comme un bourgeois élégant.

La transformation de Polyte fut bientôt complètement opérée; d'Avîlar le fit diner avec lui, la présence du misérable n'étant plus compromettante, car personne n*eût pu, parmi les domestiques de l'ancien négrier, soupçonner que l'hôte bien vêtu qui était à sa table, se trouvait sous le coup d'une arrestation qui certainement Teût conduit au bagne.

Deux heures après, ils montaient tous les deux, à la gare du Nord, dans un coupé du train de Calais que Rodolphe avait retenu.

— Je t'accompagnerai jusqu'au bateau de Douvres, tu vois que je fais bien les choses.

— Admirablement, mon bienfaiteur.

Pendant le trajet :

— Voici le bon en question, reprit d'Avilar, cinquante mille francs à toucher chez le gérant de l'habitation de Rodrigue, à la Nouvelle-Orléans. Dès que... ce que tu sais sera fait, — écoute-moi bien attentivement, — tu écriras à M. Isaac Schunberg, banquier, à

Paris, pour lui demander mon adresse, je saurai ce que cela veut dire, et un mois après, tu pourras te présenter chez M. Néron, où les cinquante mille francs seront versés immédiatement.

— J'ai bien compris et j'obéirai à la lettre.

— J'y compte. Voici quinze cents francs, un billet de mille et un billet de cinq...

— Ah 1 monsieur, que de bontés 1

— De quoi payer ton voyage et vivre pendant deux mois convenablement, ainsi que je te l'avais promis.

— Oui, monsieur.

On le voit, Polyte se montrait d'une douceur et d'une politesse exquises.

— Enfin, poursuivit d'Avilar avec gravité, voici la photographie de celui que je ne veux plus revoir, tu m'entends ?

Et du portefeuille dont il venait déjà d'extraire les deux billets de banque, de mille et de cinq cents francs, formant la somme qu'il donnait à Polyte, il tira une photographie représentant Rodrigue d'Avilar et la passa à l'assassin.

— Le beau garçon ! ne put s'empêcher de dire ce dernier, dès qu'il eut jeté les yeux sur ce portrait.

— Tu le reconnaîtras facilement ?

— Je vous crois.

Le convoi entrait en ce moment en gare de Calais.

— Tu arriveras à Londres demain matin, tu partiras dans la journée pour Liverpool et après-demain tu pourras avoir quitté l'Europe.

— N'ayez pas peur. Je ne flânerai pas.

Ils descendirent du train.

— N'ôte tes gants devant personne avant que ta

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blessure ne soit entièrement guérie, reprit d'Avilar; tu trouveras au bout de la gare un bureau de change, prends de l'or anglais, et sur ce, séparons-nous, il est tout à fait inutile que nous soyons vus ensemble.

Obéissance passive, telle était la consigne que Polyte s'était donnée à lui-même vis-à-vis de l'ancien capitaine de Bernard.

— Je- m'éloigne, dit-il.

— Et dès que tu pourras, écris à Schunberg.

— Ne craignez rien, ça ne sera pas long.

Au petit jour, d'Avilar rentrait chez lui.

Dès que le crime commis par Polyte à l'instigation de Gredinette avait été connu, la police s'était mise à la recherche de l'amant de M*'« Paméla.

Didi l'Hameçon fut arrêté sur les indications de M"® du Persil, mais seulement afin de pouvoir obtenir par lui les renseignements nécessaires pour pouvoir opérer l'arrestation du bras qui avait exécuté ce que la tête exaltée de Mélie Lataupe avait rêvé, avec toute la cruauté d'une tigresse à laquelle on a enlevé ses petits.

Polyte fut et resta introuvable.

On sait pourquoi.

La blessure de Lucas n'était pas mortelle et son rétablissement s'opérait avec une assez grande promptitude.

Quant à Madeleine, pendant plus de dix jours elle endura une véritable torture, un effroyable supplice sans aucune trêve pour ainsi dire, et à ses douleurs physiques venait se joindre le plus profond désespoir.

Elle avait compris par ses souffrances et malgré les

constantes dénégations de toutes les personnes qui l'approchaient, la grandeur des ravages qu'avait faits sur elle le terrible corrosif et ne pouvait se faire à l'idée non-sèulement d'avoir complètement perdu sa beauté, mais encore d'être devenue peut-être à tout jamais un sujet d'horreur, de répulsion invincible.

Au bout de ce temps, son œil droit, qui n'avait été atteint que très légèrement, fut guéri et la fit sortir des ténèbres dans lesquelles elle était plongée; les pansements lui couvraient encore la moitié de la gorge et du visage.

— Une glace? demanda-t-elleà Antonine, au moment où celle-ci les renouvelait, je veux me voir, ma chérie.

— Oh I non pas, c'est défendu, chère madame, se hâta de répondre la petite comtesse.

— Et par qui >

— Par le médecin. Tant que vous ne serez pas guérie il ne faut pas vous regarder, ce serait vous effrayer à tort et complètement outre mesure, car tout s'arrangera, c'est une affaire de temps, c'est-à-dire de patience.

— Chère menteuse! Je sens bien que j'ai des trous dans le visage ; oui des trous, je serai hideuse, Antonine. C'est affreux à penser.

Elle disait cela sans le croire, cherchant les paroles d'encouragement qui pourraient la rassurer.

Gabriel, qui se trouvait là, crut de son devoir de protester également :

— Quelle folie, je te jure que non ; dans six mois il n'y paraîtra plus.

— Dans six mois, répéta tristement Madeleine. Puis comme un murmure :

— Gabriel l ajouta- t-elle.

— Me voici.

— Penche-toi vers moi, plus encore, ta main.

Et tout bas à Toreille du jeune de Saint-Tili, de façon à n'être entendu que par lui, elle ajouta :

— Le jour où tu ne m'aimeras plus, je me tuerai.

— Tu as la fièvre ; chasse ces sombres pensées.

— Non, ton amour était toute ma vie, j'étais trop heureuse.

Et à part, remontant vers son passé terrible :

— C'est peut-être le châtiment 1 pensa-t-elle.

— Je t'aimerai toujours, reprit Gabriel, ne trouvant que ce mensonge pour calmer les angoisses de la victime de Mélie Lataupe.

— Cela n'est pas , cela n'est plus , cela ne peut être...

— Cela est.

— Si je vous gêne, je vais me retirer, interrompit Antonine.

— Non pas, restez, ma chère, car votre dévouement pour moi est tel, que je ne puis plus avoir de secrets pour vous.

L'instruction de Taffaire, que les journaux appelaient : le Drame de la rue des Vignes, était commencée, mais jusqu'alors le juge n'avait pas encore interrogé la Cagnotte.

On attendait qu'elle se relevât pour procéder â cette formalité qui, selon son état, devait avoir lieu soit au palais de justice, soit chez elle.

Comme l'avaient prévu Gredinette et Polyte, leur crime avait produit une sensation énorme.

Sa nature énergique s'était roidie dès qu'elle s'était vue prisonnière, et aussitôt elle s'était préparée à subir

tout ce qui Tattendait, c'est-à-dire la prévention, les interrogatoires, le jugement et enfin la peine à laquelle elle ne pouvait espérer échapper.

L'attitude ferme et résignée de Mélie Lataupe contribuait également à la maintenir.

— J'ai joué une partie terrible, et je Tai perdue, je payerai; je haïssais cette femme, je la hais plus que jamai.s encore; si c'était à refaire, je le referais, avaitelle dit dans sa prison.

Et lorsqu'on lui avait parlé de Polyte :

— Il n'a fait qu'obéir à mes ordres, rien de plus, avait-elle ajouté.

Quant à chercher à nier ou à amoindrir son rôle, la pensée ne lui en était même pas venue.

Elle comprenait trop que ce serait inutile et que le mensonge ne pourrait lui servir à rien.

Mais revenons à Madeleine.

Les soins les plus assidus lui étaient prodigués par Antonine, Gabriel et Nanine, dirigés par deux médecins parmi les plus célèbres.

Néanmoins rien ne pouvait modifier les terribles conséquences du fait accompli.

Borgne et défigurée, la gorge labourée par les plus horribles cicatrices, telle devait être désormais la Cagnotte jusqu'à son dernier jour.

Tout le monde le savait, les journaux même l'avaient affirmé , seule Madeleine n'était pas complètement convaincue malgré tout, car elle ignorait ces propos sinistres et ces écrits désespérants.

Le suprême espoir restait en son cœur, lui donnant le courage et la résignation, tout en n'ayant qu'une seule pensée, ne faisant qu'un seul vœu : conserver l'amour de Gabriel.

Hélas I cet amour était mort, déjà bien mort, car si le jeune de Saint-Till venait chaque jour passer plusieurs heures rue des Vignes et y déployer un dévouement réellement méritoire, il le faisait par respect humain d'abord, et surtout dans le but de se trouver constamment avec Antonine.

Pour l'ancienne maitresse de Fabiani, comme pour Gabriel, le sort de Madeleine ne faisait pas question.

Sans s'être dit qu'ils s'aimaient, sans se faire aucun aveu, il s'était établi entre eux un accord tacite vers un avenir certain, que rien ne pouvait modifier désormais, leur semblait-il, et cet avenir se résumait en un amour immense, sans mystère et sans entraves, auquel ils céderaient tous les deux avec une ardeur sans égale dès que Madeleine serait debout.

Quant à celle-ci, eh bien, elle se ferait une raison, et tout serait dit ; toute autre solution étant impossible, ridicule même.

Il eût été vraiment monstrueux qu'une femme, dans l'état où le vitriol l'avait mise, n'abdiquât point de son plein gré tous ses droits à l'amour.

C'était une affaire réglée absolument.

Une demi-obscurité régnait constamment dans la chambre de la malade, et pendant que Gabriel et Antonine étaient auprès d'elle, assis à côté l'un de l'autre, sur la chaise longue, qui se trouvait dans un angle, ils passaient souvent de longs instants silencieux et la main dans la main.

Cette situation leur parut d'abord adorable, mais à la longue la contrainte à laquelle ils étaient forcés les gêna, et, sous le prétexte de laisser plus de calme à la blessée, ils s'installaient dans le salon contigu et là

38o LES COBCPAGNONS DU GLAIVE.

se parlaient à voix basse, osant de temps en temps échanger un baiser.

Rien ne leur eût été plus simple de se rencontrer ailleurs, objectera t-on, et leur perfidie eût été moins grande, quoique vraisemblablement plus complète; mais Antonine n'avait loué rue Tronchet que pour un mois et, à son expiration, elle avait donné congé, sur la demande de Madeleine, pour venir s'installer complètement rue des Vignes.

En outre, on sait que Gabriel ne pouvait recevoir Antonine avenue du Roule, où habitaient la comtesse et Marguerite. Puis, tout en étant d'accord au fond, tout en étant fort épris l'un de l'autre et ne pouvant douter un seul instant que l'avenir ne leur réservât de nombreux jours de tendresse infinie, une suprême pudeur à laquelle, malgré eux, venait se joindre une sorte de remords, les séparait encore.

Néanmoins, ils comprenaient que la situation ne pouvait se prolonger plus longtemps, et s'en remettaient tous les deux au hasard du soin de brusquer le dénouement qu'ils prévoyaient d'une manière certaine, dénouement qui, pour eux, était devenu petit à petit un but caressé avec une tendresse toute particulière qui leur faisait entrevoir l'avenir sous les plus riantes couleurs.

Un mieux sensible se manifestait depuis quelques jours dans l'état de la malade, mieux relatif, les plaies se cicatrisaient complètement.

C'était un matin.

Jusqu'alors les médecins et ceux qui veillaient sur elle avaient obtenu qu'elle ne mit point à découvert ses blessures, sous le prétexte d'abord que l'air pouvait les aggraver considérablement, mais les plaies étant com-

plètement cicatrisées, le moment était venu où la vérité allait fatalement éclater dans toute sa navrante hideur.

Antonine était encore couchée dans cette chambre mauve qu'était allée préparer Nanine pour elle, au moment où Jean Lenoir l'avait enlevée, le matin du suicide de Julio.

Gabriel n'était pas encore arrivé,

Nanine descendit, sur Tordre de Madeleine, jusqu'à Toffice pour y prendre des rôties et du thé.

Pour la première fois depuis l'instant où Polyte l'avait défigurée, Madeleine se trouva seule.

Tout à coup, un cri déchirant se fit entendre dans sa chambre.

On accourut.

Nanine d'abord, puis Antonine à moitié vêtue*

Il faisait grand jour chez Madeleine, et, entre le lit et l'armoire à glace, la maîtresse de Gabriel, le visage et la gorge nus, était étendue, évanouie sur le tapis»

On devine aisément ce qui était arrivé*

A peine Nanine s'était-elle éloignée, que Madeleine, qui ne l'avait renvoyée qu'afin d'être seule, se leva.

Son premier soin fut d'ouvrir une croisée et de pousser les deux battants des contrevents, de façon à ce que la lumière du jour pût pénétrer chez elle*

Cela fait, elle dégagea son visage et son cou de la ouate qui les enveloppait, et résolument elle s'avança vers son armoire à glace.

C'était le côté gauche qui avait souffert.

Le jour venait de là.

Les parties atteintes se trouvèrent en pleine lumière.

Elle les vit, poussa un cri et tomba.

Lorsqu'elle revint à elle, toutes les consolations furent inutiles, la Cagnotte savait à quoi s'en tenir.

Dans une exaltation indescriptible, elle maudit Gredinette, sa destinée et jusqu'à son amour, puis, haletante, en proie à une crise nerveuse épouvantable, elle gémit, jusqu'au moment où ses nerfs se détendirent et où elle tomba dans une prostration si complète qu'elle sembla privée de vie pendant de longues heures.

En vain Gabriel, lorsqu'il arriva, voulut-il lui parler.

Elle lui serra la main avec force, la garda ensuite assez longtemps dans la sienne, et finalement fondit en larmes, sans vouloir prononcer un seul mot.

La malheureuse comprenait qu'elle ne pouvait plus être aimée et se disait aussi que rien, sauf la mort, ne pourrait lui faire renoncer à son amour.

Et jusque-là, elle n'avait jamais douté une seconde de la sincérité de Gabriel.

Et tout à coup il fallait renoncer à lui, cela était sûr, de Saint-Till ne pouvait plus éprouver pour elle que de la pitié I

Cette idée lui déchirait le cœur.

Il faudrait donc accepter avec courage sa situation d'abandonnée et vivre triste et seule, loin du bruit et de la foule, se cachant à tous les yeux en se disant que celui qui était devenu toute sa vie désormais ne l'aimait plus, mais en aimait d'autres.

A cette pensée, elle prit dans le tiroir d'un petit meuble qui se trouvait près de son lit un couteau-poignard au manche de nacre à son chiffre, dont la lame flexible lui servait de coupe-papier lorsqu'elle lisait au

lit, ce qui lui arrivait souvent, et se mit à en caresser la lame !

L'idée du suicide lui était venue.

— Une seconde de courage, le froid de l'acier comme un éclair au cœur, puis plus rien, le pardon, Toubli! se dit-elle.

Mais aussitôt une lueur d'espoir reparut dans son cerveau troublé.

— Si, par quelque moyen ingénieux, la science parvenait à lui fournir des artifices de toilette capables de tromper les yeux de ses amis : si, au moyen de pâtes, d'onguents,* de couleurs, une habile émailleuse pouvait arriver à la rendre encore supportable, môme sous un voile blanc, cette dernière supercherie de la femme qui lutte et n'abdiquera qu'au dernier jour.

Elle, se dit cela, et aussitôt ellq remit le poignard sur * le meuble dans lequel elle l'avait pris.

Cet espoir était beaucoup, mais elle se sentait à jamais jalouse, jalouse à mourir, à tuer même'.

Un serpent l'avait mordue au cœur !

Tout cela ne dura que quelques secondes, succédant à la crise dont nous avons parlé.

La chambre avait été replongée dans les ténèbres, par Nanine, sur un signe de Saint-Till.

— Gabriel ! murmura Madeleine.

Puis :

— Antonine... Nanine, appela-t-elle plus haut. Personne ne répondit,

La Cagnotte était seule.

A quoi bon la surveiller encore, le grand coup n'était-il pas porté ?

Ceux qui la soignaient d'ordinaire n'auraient vraiment plus su que lui dire; on ne la fuyait pas en-

core, mais on voulait éviter ses ' lamentations et ses larmes.

— C'est horrible, avait murmuré Gabriel à Toreille d'Antonine.

— La pauvre femme I

Nanine lui avait imposé silence du geste.

Entraînée par de Saint-Till, Antonine avait pénétré dans la seconde chambre.

Celle-ci séparait la chambre mauve où logeait Antonine de la chambre à coucher de la Cagnotte.

— Qu'allez-vous faire ? reprit Antonine.

— Suivez-moi, dit-il, pour rien au monde je ne voudrais qu'elle nous entendit.

Et il franchit le seuil de la chambre mauve.

Antonine obéit naturellement, n'ayant qu'une pensée, éviter d'être entendue par Madeleine.

— Ce spectacle est épouvantable, reprit Gabriel, il faudra que je prenne un parti.

— Lequel?

— Quitter Paris pendant quelque temps serait le meilleur. Veux-tu?

Jamais il ne lui avait parlé aussi familièrement. Sans s'émouvoir, elle, répondit :

— Ta volonté sera la mienne, mais quand partirionsnous >

— Dès que ce maudit procès me laissera libre.

-r- A la bonne heure ; puis, nous ne pouvons l'abandonner, elle I

— Ah I sais-tu qu'elle m'aime toujours 1 Ce sera un supplice atroce que cet amour impossible.

— Elle est bien à plaindre.

— Je la plains, mais je ne puis plus l'aimer. D'ailleurs,

tu le sais bien^ c'est toi, toi seule que j*aime et que j'aimerai toujours, mon Antonine.

— Mon Gabriel I

Ils se prirent les mains et doucement se rapprochèrent, à ce point que les boucles soyeuses de la chevelure de la jeune femme effleurèrent le visage de Gabriel.

Et dominés par la passion qui les animait tous les deux, ils n'écoutèrent plus qu'elle, échangeant des serments avec bonheur, oubliant Madeleine, ses souffrances, le lieu où ils se trouvaient, oubliant tout 1

Dès que la Cagnotte avait connu l'entière et affreuse vérité, la dernière barrière qui séparait Antonine de Gabriel n'existait plus, leur semblait-il.

— Comment, personne ! se dit la Cagnotte, ayant vainement renouvelé son appel.

Elle se leva, passa une grande robe de chambre et s'arrêta tout à coup.

Il lui avait semblé entendre le murmure confus de deux voix bien connues, et l'une de ces voix, chaude, vibrante, venait de dire :

— Je t'aime!

Ce n'était pas possible et cela était 1

Madeleine se dit cela, en tressaillant de fureur et de jalousie.

Elle saisit le poignard et, d'un bond, traversa le petit salon qui menait à la chambre mauve; et, après s'être arrêtée sur le seuil de la porte de celui-ci et avoir prêté l'oreille pendant quelques secondes, elle la franchit en s'élançant comme une tigresse en fureur.

En cet instant, une voiture s'arrêtait devant l'hôtel et deux hommes, mis avec une certaine élégance, en descendaient accompagnés de deux sergents de ville.

L'un de ceux-ci s'apprêtait à sonner, lorsqu'il fut devancé par une cinquième personne.

On ouvrit.

Le dernier venu n'était autre que Jean Lenoir, en proie à une agitation indescriptible.

— Mademoiselle Antonine est là-haut? demanda-t-il pendant que les deux agents et les deux inconnus s'avançaient.

— Oui, monsieur.

— Je suis le juge d'instruction, dit à son tour le plus âgé de ces derniers, je viens questionner M"** de Berny.

Jean entendit cette phrase, mais elle ne l'arrêta point.

Et il pénétra immédiatement dans l'hôtel.

A peine arrivait-il au premier qu'un cri terrible se fit entendre. .

Et Gabriel pâle, la chemise tachée de sang, parut tout à coup sur le seuil de la chambre de Madeleine en criant avec terreur : .

— Au meurtre ! Elle veut nous tuer, le monstre ! Et il descendit, répétant ces cris, n'ayant pas môme

reconnu Jean, ne l'ayant entrevu qu'à peine, tellement son effroi était grand.

Lenoir s'élança.

Après avoir traversé le salon qui unissait les deux chambres dont Gabriel, en fuyant, avait laissé ouverte une des portes donnant sur le carré, il s'arrêta en voyant se dresser sur le seuil de la chambre mauve, la Cagnotte, un poignard sanglant à la main.

— Antonine? demanda-t-il. Germain se meurt, où est Antonine?

— Là, répondit Madeleine.

Et elle entraîna Jean Lenoir dans la chambre mauve.

Puis, montrant la jeune femme livide, inanimée, sur une chaise longue que tachait le sang s'échappant d'une horrible blessure qui trouait son sein nu :

— Elle aimait mon amant, je Tai tuée, hurla-t-elle.

— Vous ! s'écria Lenoir.

Et tout à coup, après avoir jeté sur la Cagnotte un regard scrutateur :

— Mon Dieu! s'écria-t-îl. Non, ce n'est pas possible, et cependant...

Puis brusquement :

— Ne vous êtes-vous pas appelée jadis Madeleine d'Orchamps ? demanda-t-il.

Pendant sa maladie, les cheveux de Madeleine étaient redevenus complètement noirs, ce qui avait modifié l'expression de sa physionomie, au point que Jean venait seulement de la reconnaître pour la femme de Robert, son ancien maître.

— Que vous importe? répliqua-t-elle impérieusement.

— Répondez, il le faut ; d'ailleurs, je vous reconnais maintenant, moi qui ai si longtemps cherché où je vous avais vue, il y a vingt ans.

— Oui, je suis Madeleine d'Orchamps.

— Malheureuse I Mais voilà votre fille !

Et, du geste, Lenoir montra le cadavre d'Antonine.

— Ah 1 s'écria la Cagnotte, tu mens 1 ma fille est morte depuis longtemps.

— La voilà, vous dis-je, la voilà, votre fille, que j'avais recueillie, moi, après votre abandon.

Sans voix, sans force, Madeleine, chancelant comme une femme ivre, alla tomber dans un fauteuil.

En cet instant, des voix se firent entendre,

— Ah ! je les avais oubliés ! s'écria Lenoir.

— Qui cela? demanda Madeleine d'une voix éteinte.

— Le juge d'instruction et les sergents, ils montent. . . les voici 1

A peine Jean eut-il prononcé ces mots que la Cagnotte fut debout.

— Retenez-les, retenez-les, je veux fuirl suppliat-elle affolée.

Lenoir haussa les épaules et sortit pour guider la justice.

Madeleine le suivit jusqu'à la porte du carré, et, dès que Jean l'eut franchie, la ferma brusquement à clef sur lui.

De cette façon, on ne pouvait arriver jusqu'à elle sans enfoncer cette porte qui, non seulement donnait accès dans les chambres du premier, mais encore était le seul chemin qui conduisit à Tescalier menant au second.

L'architecte avait distribué la chose ainsi afin d'éviter que la cage de l'escalier ne produisit des courants d'air aux étages supérieurs.

Restait l'escalier de service.

Madeleine y avait songé.

Prendre un manteau^ une capeline, vider dans ses poches un coffret rempli de bijoux et s'engager dans cet escalier ne fut, pour la Cagnotte, que l'affaire d'un instant.

L'instinct de la conservation lui prêtait une énergie extraordinaire.

Mais à peine eut-elle mis le pied sur la première marche qu'elle aperçut, au bas, les deux agents qui montaient.

Jean Lenoir avait appris au juge Texistence de la seconde sortie.

Aussitôt Madeleine revint sur ses pas, fermant à triple verrou les portes derrière elle.

Pendant ce temps, Jean Lenoir et Gabriel révélaient, au juge, l'assassinat qu'elle venait de commettre.

Elle avait voulu frapper aussi de Saint-Till, mais elle avait mis une telle fureur à tuer Antonine, retournant le poignard dans la plaie, avec des cris de rage, que Saint-Till avait eu le temps de fuir.

Le sang qui tachait le linge du jeune comte était celui de la morte.

Aucun doute n'étant permis, le juge ordonna l'arrestation immédiate de la coupable.

On essaya d'ouvrir des deux côtés, mais inutilement, et Madeleine n'ayant pas répondu aux sommations qui lui furent faites, le juge ordonna aux agents d'enfoncer la porte de l'escalier de service, tandis que l'autre était gardée par Jean Lenoir ainsi que par tous les domestiques accourus au bruit.

L'un des sergents s'arma d'une hachette et il en asséna deux coups vigoureux contre le bois ; au second, un morceau du panneau fut projeté au loin.

Au même instant, de la fumée sortit par cette ouverture, et ayant approché l'œil du trou, le sergent s'écria :

— Le feu 1 elle a mis le feu pour nous échapper. Quelques secondes après, ce cri :

— Au feu I fut répété par tout le monde.

Sur l'ordre du juge, les coups de hachette redoublèrent aussitôt, et bientôt la porte put être enfoncée.

Puis on tenta de pénétrer, malgré la fumée, mais tout brûlait : tapis, rideaux, tentures, et c'eût été

SgO LES COMPAGNONS DU GLAIVE.

aller à une mort certaine que de pénétrer dans cette fournaise.

Les vitres volaient en éclats ; ceux qui étaient dans la cour virent d'abord d'épaisses colonnes de fumée sortir par les fenêtres du premier, puis ce furent de grandes flammes qui s'élevaient le long des murs, les léchant de leurs gigantesques langues brûlantes, qui marquaient leur passage en teintant de bistre et d'ocre la brique et la pierre.

La rapidité avec laquelle Tincendie se développait démontrait qu'il était alimenté avec une rare violence, car le feu devait avoir été mis à plusieurs endroits à la fois.

On le vit bientôt éclater au second avec la même intensité qu'au premier ; de hautes lueurs apparaissaient derrière chaque fenêtre, au fur et à mesure que les rideaux qui les garnissaient brûlaient avec une terrifiante rapidité.

Puis les carreaux du second se brisèrent à leur tour, les châssis brûlèrent, et la fournaise devint plus vaste et plus terrible.

A un moment donné, alors que la foule qui était accourue organisait une chaîne, et qu'on était allé requérir les pompiers, tout en étant convaincu qu'ils arriveraient trop tard, la Cagnotte parut, hurlant, à une des fenêtres du second.

Les traits contractés par la souffrance, car le feu mordait sa chair, la bouche béante, elle offrait le plus hideux spectacle.

Tout à coup un tourbillon de flammes, que suivit une fumée noire, sembla entourer son visage couturé et son cou dans lequel le vitriol avait tracé d'affreux sillons ; c'était sa chevelurç qui brûlait.

LES VIVEUSES DE PARIS. SqI

Dès lors elle fut d'une hideur indescriptible, et rien ne peut donner une idée de l'aspect horrible qu'eut, pendant quelques secondes encore, la tête calcinée de cette femme qui, quelques semaines auparavant, était encore si belle.

Les bras en l'air, ivre, folle de souffrance, le monstre riait d'un rire de damné, et on la vit chercher à s'accrocher au mur avec ses ongles, soit pour sauter dans la cour, soit pour monter sur le toit, afin de se soustraire à l'épouvantable torture que les ardeurs de la fournaise lui faisaient subir.

En ce moment, des flammes bleues, semblables à celles d'un punch gigantesque, apparurent sur le toit, et le zinc dont celui-ci était couvert se mit à couler, tombant en larmes argentées, aux reflets vermeils, après s'être mêlé au plomb en fusion des gouttières.

Un cri alors, cri déchirant, sauvage, et qui domina tout, s'échappa des lèvres de la misérable.

Des larmes du métal incandescent étaient tombées sur elle, la brûlant, trouant sa peau, perforant son crâne, pour achever lentement leur descente ralentie, mais non interrompue, dans l'intérieur de la tète.

C'était infernal, mais c'était la mort enfin !

La Cagnotte battit l'air des mains, et tout à coup disparut au milieu du brasier, foudroyée par le paroxysme de la souffrance.

Le vide s'était fait autour de la maison.

Et la foule assistait au spectacle de l'incendie, émue au dernier des points par l'infernal tableau qui venait de frapper ses regards.

Gabriel, la tète dans les mains, sô sentait en proie à la terreur de la démence.

— Je deviens fou 1 je deviens fou I répétait-il.

Quelques instants après la disparition de Madeleine, le toit s'effondra, puis ce fut le plafond du second, et les pompes arrivèrent au moment où celui du premier, cédant sous Faction de la flamme et du poids de tous les décombres amoncelés sur lui, s'entr'ouvrît à son tour, ne laissant plus debout que les murailles noircies, au travers des trous des croisées desquelles on voyait passer les nuages, derrière les colonnes de flammes et de fumée qui montaient lentement* vers le ciel, du centre des ruines de l'hôtel de la Cagnotte.

Trois jours après, on retira des décombres deux corps ratatinés, sorte de tronçons noirs informes, dans lesquels il fut impossible de dire celui qui avait été la petite comtesse et celui qui avait été Madeleine de Berny, la femme la plus chic — comme disait Gabriel — du monde interlope.

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