COUP D'ŒIL GÉNÉRAL
On sait dans quel but Rodrigue avait quitté la France, comptant sur le serment de Marguerite pour la retrouver libre encore et l'aimant toujours, au moment où il reviendrait avec Williams Dawis, afin de prouver aux Compagnons la véracité de toutes les accusations formulées par lui contre d'Avilar et réclamer des terribles justiciers l'exécution de la sentence du maitre.
Quoique le temps ne fût guère propice, Rodrigue arriva à la Louisiane après une traversée relativement assez favorable, et ce fut avec une émotion bien compréhensible qu'il franchit cette fois le seuil de l'habitation où ses jeunes années s'étaient écoulées sous les yeux remplis de tendresse de Marguerite et de Maximilien de Saint-Till.
Néron, courbé par l'âge, avait été complètement remplacé par un nouveau régisseur nommé Georges.
Dès le lendemain, Rodrigue se rendit chez William Dawis.
En voyant la maison fermée, le nouveau Compagnon du Glaive éprouva un serrement de cœur qui bientôt se transforma en un chagrin véritable, lorsqu'il eut constaté que la demeure de l'ennemi de d'Avilar
était vide et que pas un seul être vivant n'y était resté.
Dawis et sa femme, mistress Arabelle, avaient-ils déménagé, étaient-ils partis, étaient-ils morts ?
Ce fut un moment terrible pour Rodrigue que celui où il se posa ces diverses questions.
Un voisin, interrogé par lui, lui apprit que l'Anglais et sa femme avaient quitté la Nouvelle-Orléans, pour toujours sans doute, car une vente publique de tout leur mobilier avait précédé leur départ pour l'Europe d'une semaine environ.
— Je les crois en Angleterre, dit cet homme à Rodrigue en terminant.
Ce fut l'unique renseignement qu'il put en tirer, renseignement des plus vagues, l'Angleterre, comme on le sait, ne comptant pas moins de trente-trois millions d'habitants répartis en cinquante-deux comtés ayant chacun leur capitale.
Rodrigue s'apprêtait à reprendre tristement le chemin de l'habitation, lorsque l'idée lui vint d'aller trouver les banquiers Wagman, North et C*, chez lesquels William Dawis était employé intéressé.
M. North le reçut en personne, et lorsqu'il connut le motif de la visite de Rodrigue, il lui dit immédiatement que M. William Dawis avait quitté la Louisiane pour aller s'établir à Londres, afin de satisfaire les désirs de sa femme, qui avait été prise, quelques mois auparavant, d'une nostalgie invincible.
Quant à son adresse exacte, M. Wagman la savait seul, mais depuis huit jours il était alité, atteint par une fièvre typhoïde extrêmement grave qui rendait momentanément impossible toute communication avec lui.
LES VIVEUSES DE PARIS. SqS
— Je viens de France dans Tunique but de trouver M. Dawis, objecta Rodrigue.
— C'est très fâcheux, monsieur, et je comprends parfaitement combien la maladie de M . Wagman doit vous contrarier, mais il faut attendre. Avant de retourner à Londres, M. Dawis a terminé toutes ses affaires, et si même il a écrit à mon associé, c'est qu'ils s'étaient très liés, lui et Dawis, pendant que celui-ci a fait partie . de notre maison ; voilà pourquoi nous n'avons pas cette adresse dans nos bureaux.
— Je comprends parfaitement, monsieur, et je n'insiste plus. J'attendrai.
Plus de six semaines se passèrent ainsi ; enfin le chef de la maison Wagman, North et C® put être questionné, et il donna l'adresse de William Davis : Primrosey Hill Road, 31, London, N, W.
Rodrigue était venu dans le jour chez le banquier où il se rendait chaque matin, et on lui avait promis que dans la soirée il aurait probablement, enfin, le renseignement si ardemment désiré par lui.
Aussi, ce fut avec une joie énorme qu'il accueillit la remise du papier sur lequell' adresse de William Dawis était écrite, et avec un empressement sans pareil qu'il la lut, la gravant pour jamais, instantanément, dans sa mémoire.
Son plan était fait d'avance.
Il enverrait à William une dépèche ainsi conçue :
« Allez immédiatement trouver M* Allain, notaire, « Courbevoie près Paris, de ma part, il s'agit de mon « bonheur.
« Rodrigue d'Avilar. »
Il l'avait rédigée dès le matin, cette dépèche d'où
dépendait en effet toute la félicité de son avenir, se réservant d'y mettre l'adresse au dernier moment.
Dès qu'elle fût complète, ce qui ne tarda guère, on doit aisément le comprendre, par l'impatience de Rodrigue à posséder le renseignement si précieux pour lui que M. Wagman lui avait fait si longtemps attendre, il courut au télégraphe, mais trop tard, le bureau venait d'être fermé.
Quoique fort contrarié de l'incident, Rodrigue s'en consola bientôt, après quelques minutes de réflexion, en se promettant de revenir le lendemain, au télégraphe, dès la première heure.
Cela fait, il résolut de s'en retourner à pied, ce qui lui arrivait quelquefois lorsque le temps était beau, et comme il sentait la faim le talonner, il se rendit chez le successeur d'un restaurateur nommé Niçois, où jadis Maximilien de Saint -Till avait dîné, le jour de sa mort, avec William Dawis et le capitaine du Chantier, Rodolphe d'Avilar et s'y fit servir à souper.
Il mangea lentement, songeant à ce qui se passerait probablement à Paris si William Dawis se rendait à Courbevoie, aussitôt après avoir reçu sa dépêche.
L'ancien compagnon du négrier pouvait être en France deux jours après, et M« Allain connaissant tout, serait mis à même de prouver la culpabilité de Rodolphe d'Avilar aux Compagnons avant que la semaine ne fût écoulée.
De là à attendre l'instant du châtiment du coupable , il ne devait s'écouler qu'un temps très court, car le Glaive d'ordinaire agissait avec une rare promptitude.
Cette rapidité dans les événements qui naîtraient de l'envoi de la dépèche qu'il avait encore sur lui, troublait fortement Rodrigue; néanmoins, il étÉTît absolument
résolu à renvoyer le plus tôt possible ; d' Avilar n'étaitil pas l'assassin de son père et de sa mère, et ne menaçait-il pas celle que Rodrigue adorait de toutes les forces de son âme ?
Aucune hésitation ne lui était permise, et il se disait qu'il ne pouvait, somme toute, que se féliciter du départ de William Dawis pour l'Europe, puisque, grâce à cet incident, son père et sa mère seraient vengés, et Marguerite n'aurait plus rien à craindre de l'ancien négrier, bien plus promptement que s'il avait dû ramener avec lui, à Paris, le mari de mistress Arabelle.
Il se livrait encore à ces réflexions en regagnant l'habitation à la clarté des étoiles.
On sait qu'elle était à une lieue de la Nouvelle- Orléans; c'était une heure de marche, et la sécheresse du temps en faisait le trajet des plus agréables cette nuit-là.
Mais complètement absorbé par la gravité de ses reflexions, Rodrigue ne faisait nullement attention à ce qui l'entourait, et il marchait d'un pas assez lent en suivant machinalement le long de la Levée, pour gagner la campagne à l'extrémité de la ville.
A cent pas de lui un homme marchait également, le suivant avec une persistance qui ne s'était pas démentie depuis quelques heures.
Pendant que d'Avilar était au premier chez Niçois, cet homme, qui n'avait plus quitté la route qu'avait suivie Rodrigue depuis l'instant où celui-ci s'était rendu au télégraphe en sortant de chez le banquier Wagman, avait pris place dans la salle basse du restaurateur, où il avait choisi une table placée de telle façon qu'il pouvait observer les allées et venues des personnes qui préféraient monter, comme l'avait fait le fils adoptif du
négrier, que de s'installer dans la salle commune du rez-den^haussée.
Ayant pris la précaution de demander son addition à l'avance, l'inconnu n'eut qu'à se lever pour emboîter le pas derrière Rodrigue, au moment où celui-ci sortait du restaurant.
De cette façon, ils atteignirent, à peu de distance l'un de l'autre, la route qui traversait la campagne qui s'étendait à leur gauche, tandis que le Mississipi roulait de l'autre côté ses flots qu'argentait la lune, chaque fois que ses rayons trouvaient une éclaircie qui la démas-* quait au milieu des nuages.
Tantôt sombre, tantôt lumineuse, la campagne semblait éclairée par l'immense foyer d'une gigantesque •lantei^ne sourde qu'une main colossale s'amusait à fermef et à ouvrir successivement au gré de sa fantaisie.
Rodrigue marchait la tête baissée^
L'homme le suivait toujours, profitant des ténèbres pour se rapprocher de lui«
Puisi n'étant plus qu'à trois ou quatre pas, l'inconnu s'élança la main levée et frappa le Compagnon du Glaive d'un coup de couteau entre les deux épaules.
•*« Ah I fit Rodrigue» qui se retourna chancelant, puis trébucha, battant l'air des mains en murmurant d'une voix éteinte :
^ Je suis mort !
Et, enfin» tomba sur le chemin.
Polyte, — on a deviné déjà sans doute que l'inconnu n'était autre que le complice de Mélie Lataupe, — qui s'était vivement éloigné de quelques pas, après avoir constaté que Rodrigue restait immobile, tira de sa poche un foulard dans lequel étaient deux trouS) et s*en
enveloppa la tête de façon à pouvoir regarder par les ouvertures, puis, cela fait, il se rapprocha de celui qu*il avait frappé.
La lune éclaira en plein ce dernier.
Le couteau sanglant à la main, masqué, méconnaissable, Polyte se pencha sur sa victime et il s'apprêtait à frapper une seconde fois Rodrigue, lorsqu*après quelques secondes d'examen, il se releva en disant :
— Inutile, son compte est bon.
Puis, s'étant débarrassé de son foulard, il s'éloigna rapidement sans même retourner la tête.
— Germain se meurt, s'était écrié Jean Lenoir en pénétrant dans les appartements de la Cagnotte au moment où elle venait de tuer sa fille.
Bonard, en effet, était au plus mal, et comme dans son délire le nom d'Antonine revenait fréquemment, Lenoir n'avait pas hésité à se mettre à sa recherche, et ayant appris que celle que Germain aimait encore sans doute, malgré tout, était installée chez M"* de Berny, ce qui n'avait que très médiocrement surpris Jean, car il ne conservait plus aucune illusion sur le compte de l'ancienne maîtresse de Fabiani, il s'était rendu rue des Vignes pour la prier de se rendre auprès du pauvre amoureux.
La fin tragique de la petite comtesse eût été le dernier coup pour Bonard ; néanmoins, lorsque le lendemain Jean Lenoir revint à son chevet, il dut forcément parler d*Antonine et donner un prétexte à l'absence d'Angélique, qui depuis une semaine s'était complètement dévouée à Germain, qu'elle soignait comme un fils, aidée par des voisines du jeune homme, la mère et la fille, qui s'étaient prises pour lui du plus a£fectueux
intérêt de puis que le malade n'avait plus pu quitter la chambre.
Jean, la veille en rentrant chez lui, après avoir assisté à l'épouvantable incendie de l'hôtel de la Cagnotte, était tellement ému encore qu'il avait dû finir par tout raconter à sa femme.
On comprend aisément qu'Angélique, en apprenant l'assassinat de la fille par la mère, dans les circonstances épouvantables que nous avons racontées, ait éprouvé la plus forte émotion de sa vie ; aussi, depuis cet instant, était-elle incapable de rien, pas même de se consacrer à Germain, malgré toute l'affection qu'elle avait pour lui.
— Tout le monde m'abandonne, murmura Bonard.
— Antonine n'est plus à Paris, dit Lenoir, et ma femme est malade.
Le médecin arriva.
Il constat^ que la nuit avait été relativement bonne et déclara qu'il considérait Germain comme hors de danger.
C'était le principal.
— Des soins et de la patience, voilà tout. ce qu'il faut.
Les voisines promirent de n'épargner ni leur temps ni leurs peines.
C'étaient vraiment de bonnes créatures, faites pour le bien et qui pratiquaient le dévouement comme la chose la plus ordinaire du monde.
Christine surtout, la fille, était d'une bonté excessive, et l'expression douce de son visage gracieux dénotait toutes les qualités de son cœur.
Si Bonard devait guérir de son amour malheureux, le remède était désormais à son chevet.
Mais Tamoureux d'Antonine n'était pas le seul malade.
A la suite de Tincendie de la rue des Vignes, Gabriel avait regagné l'avenue du Roule, en proie à une agitation fébrile qui avait déterminé quelques heures après, chez le jeune viveur, une congestion cérébrale d'une gravité extrême.
Décrire l'émoi qui s'empara immédiatement de la vieille comtesse et de Marguerite est impossible, mais aussitôt, domptant leur douleur, elles firent preuve d'autant de dévouement que d'affection, prodiguant à leur cher malade tous les soins imaginables, s'ingéniant. à trouver tout ce qui pouvait améliorer son état, dont on leur avait caché une partie de la gravité, mais que d'Avilar, qui avait eu avec les médecins une conversation particulière, connaissait aussi bien qu'eux.
Néanmoins, la grand'mère et la sœur étaient plongées dans une inquiétude énorme, car le mal auquel le jeune de Saint-Till était en proie se manifestait de la façon la plus effrayante, dans le délire rempli de sombres terreurs, sous lequel sa raison avait momentanément complètement sombré.
Il avait des crises épouvantables, et malgré l'incohérence des paroles qu'il prononçait, on comprenait qu'il se figurait être poursuivi par de terribles fantômes.
Un seul eût suffi, du reste, pour l'épouvanter.
N'avait-il pas dans la mémoire — et cela pour toujours — l'image de la Cagnotte, au milieu de l'incendie de son hôtel, hurlant sous la pluie de métal en fusion, qui tombait des toits, sur sa tête noircie ?
D'Avilar n'avait vu dans la maladie de Gabriel qu'un nouveau retard à l'accomplissement de ses projets, et comme il avait appris par les journaux tout le drame de
la rue des Vignes, maudissait également Mélie Lataupe, Antonine et Madeleine de Berny.
Sa pensée, du reste, était au loin, depuis le départ de Polyte, et presque chaque jour, sous un prétexte quelconque, il allait chez Isaac Schunberg, dans le cruel espoir que l'assassin de Bernard, qui devait être arrivé à la Louisiane depuis quelques jours, exécuterait bientôt ses ordres et lui ferait savoir que la chose était faite, en demandant son adresse au riche banquier, comme c'était convenu.
Mais les jours se suivaient sans rien amener de la Nouvelle-Orléans, et le terrible vieillard commençait à douter de la parole de Polyte, lorsqu'après une semaine d'une indescriptible anxiété, Schunberg lui annonça enfin l'arrivée d'une lettre signée Polyte de Gabian.
— Je ne connais pas ce nom, dit l'ancien négrier, et je crois inutile que vous fassiez répondre à ce monsieur.
La phrase fut prononcée avec un calme qui démontrait que depuis longtemps Rodolphe s'était préparé à recevoir la nouvelle de la mort de Rodrigue, sans aucune émotion apparente.
Néanmoins, son cœur se mit à battre avec force, et il eût été envahi immédiatement par le remords s'il ne se fût pas aussitôt répété que son salut, autant que son amour, demandait la mort du fils de Maximilien de Saint-Till.
Et le vieux forban respira, délivré de ses craintes les plus cruelles, se sentant désormais maitre de la place et se promettant d'agir avec autant d'énergie qu'il le faudrait pour hâter son mariage avec Mar* guérite.