LES RIVALES
Sauf pour les faits généraux politiques, littéraires ou scientifiques qui intéressent non seulement la capitale, mais la France et le monde entier, Paris peut se diviser en un grand nombre de provinces représentées par divers mondes, tels que celui de la Bourse, du Palais, des théâtres, du bois, etc., etc.
Dans chacun d'eux, on se connaît aussi bien que se connaissent les habitants des petites villes, et le moindre événement est colporté de bouche en bouche avec une ardeur qu'explique — en dehors de la publicité des journaux qui ne peuvent jamais tout dire — l'amour de la conversation, le besoin de se faire valoir, et la satisfaction de médire du prochain.
Dès le premier janvier, le monde interlope apprit, non sans étonnement, que la Cagnotte avait congédié le duc d'Ambre pour donner sa place à un tout jeune homme.
L'incident fut diversement interprété, mais les amies de Madeleine déclarèrent unanimement qu'il fallait qu'elle fût devenue folle.
Folle était le vrai mot, car ce qu'éprouvait M"* de Berny pour Gabriel était une véritable folie ardente, qui s'était emparée à la fois de son âme et de son cœur,
au point de lui devenir désormais aussi indispensable que l'air qu'elle respirait.
Gredinette, dont la jalousie avait cependant été éveillée par la façon dont Gabriel l'avait abandonnée à sa fureur, ne savait encore rien et elle commençait — quoique ne Tayant pas vu reparaître depuis chez elle — à se demander si quelques lignes de sa main, adressées au fuyard, ne le ramèneraient pas aussitôt, soumis et repentant, lorsque vers midi, le jour de l'an, elle reçut la carte du jeune dé Saint-Till, accompagnée d'un écrin.
Le premier mouvement de celle qui s'était nommée Mélie Lataupe, fut de croire que le présent — Técrin ne pouvait vraisemblablement contenir qu'un cadeau d'étrennes — annonçait le prochain retour de Gabriel.
— De la part de M. le comte, avait dit M"« Agathe, en déposant sur la table où déjeunait sa maîtresse, la carte et l'écrin.
— Ah I ah ! il canne ! pensa Gredinette.
Mais, ayant jeté les yeux sur le bristol, ces mots écrits par de Saint-Till : « Pour prendre congé, » frappèrent ses regards.
Gredinette se mordit les lèvres et ouvrit l'écrin.
Un bracelet acheté par Gabriel à Kramer la veille du jour de l'an s'y trouvait orné des trois lettres en diamants : P. P. C. ; mais, pour plus de sûreté et afin que son Ariane ne pût se méprendre sur leur signification, de Saint-Till qui , depuis qu'il possédait la Cagnotte, n'éprouvait plus pour l'ancienne amante de Polyte que le plus dédaigneux mépris, avait jugé utile d'écrire, sur sa carte de visite, les trois mots que ces lettres représentaient.
Saisir le bracelet et le lancer à toute volée contre un
bulTet garni de glaces dont Tune d'elles fut brisée sous le choc, ne fut pour Gredinette que Taffaire d'une seconde.
Au moment même, le timbre de la porte d'entrée retentit et quelques instants après Agathe rentrait dans la salle à manger, en disant à sa maîtresse :
— Madame, il y a là un homme qui.. .
— Je n'y suis pas, interrompit la pécheresse.
— C'est ce que je lui ai dit, reprit la camériste, mais il a insisté en alléguant qu'il venait de la part de M . Deschamps, votre tapissier.
— Mon tapissier, qu'il aille au diable !
Puis tout à coup se ressouvenant de ce qu'elle avait dit à Polyte en le quittant, le jour de l'exécution de Sergent de Clamelle :
— Je me trompe, Agathe, fais entrer.
Deux minutes après, Agathe introduisait l'amant de M"® Paméla dans la salle à manger de Mélie Lataupe.
Polyte s'était mis sur son quarante et un, selon l'expression dont il aimait de se servir, pour dire qu'il avait fait toilette.
Jamais ses accroche-cœurs n'avaient été plus collés et plus luisants, et sa moustache, gommée des deux bDuts,se dessinait en pointes fines sur ses joues, rasées de frais.
— Mazette! dit-il, en constatant le luxe de la salle à manger.
Et il allait continuer, mais Gredinette, peu désireuse de faire soupçonner à sa femme de chambre ses anciennes relations avec Polyte, lui coupa brusquement la parole par ces mots :
— Vous m'apportez les échantillons des rideaux ,
sans doute ? fort bien, mon ami, nous allons les examiner. Venez par ici.
Et se levant, elle montra au prétendu tapissier le chemin de son boudoir, dont elle ferma la porte dès que celui-ci y eut pénétré, en lui disant :
— Assieds-toi.
— Volontiers, car je suis venu à pattes, mais avant, mon adorée, permets-moi de te la souhaiter bonne et fructueuse, c'est-à-dire remplie de santé et d'imbéciles I
Dans un autre moment, Gredinette eût vertement relevé ce propos, mais toute à l'irritation que lui inspiraient la perte de Gabriel et la façon dont celui-ci avait rompu avec elle, elle n'y prêta qu'une médiocre attention et se laissa einbrasser par Polyte, qui venait de tirer de sa poche un cornet de bonbons, en ajoutant :
— Tiens, ma petite Mélie, ça vient du cœur, ça I
— Pardon. Je te prie instamment de perdre l'habitude de m'appeler Mélie, et de prendre celle de me nommer Antonia devant ma femme de chambre et même quand nous serons seuls.
— Comme tu voudras ; mais, pour moi, tu seras toujours Mélie, répliqua Polyte avec un soypir.
— C'est possible , seulement j'ai pris ce nom en horreur, je t'en préviens.
— Compris, Antonia ; compris, es-tu contente }
— Ah ! ma foi non. Il y a du nouveau ici, mon amant m'a lâchée.
— Alors tu es libre ?
— Non, car je veux qu'il revienne, et il reviendra.
— Et dire que c'est toi qui me parles d'un autre homme, en disant : « Mon amant, » et que j'écoute ça presque tranquillement, moi, Polyte ! Crénom 1
— Voilà tes bêtises de l'autre matin qui recommencent ; rappelle-toi ce que je t'ai dit.
— Je n'ai rien oublié, répliqua Polyte.
Puis, revenant au moment de son entrée :
— Mazette, dit-il, c'est rudement chic, ici ; tu dois avoir un fier sac, pour avoir garni ta boite d'une manière aussi rupine, mais tu es si jolie ! Ah I soupira-t-il, en enveloppant M"® du Percil dans le plus attendri de ses regards, sont-ils heureux les gens calés, qui peuvent aimer des femmes comme toi. On me dira : une femme, quoi? c'est une femme. Eh bien! non, mille fois non, une femme c'est quelquefois plus qu'une femme, ou du moins, il y a des femmes qui sont tant femme, que ce n'est plus des femmes, c'est des anges! Et le particulier, qui régnait ici en hospodar, t'a lâchée ; ous.qu'il est ce jobard-là? car j'ai envie de le démolir, rien que pour sa bêtise.
Le mot démolir avait frappé Gredinette.
S'asseyant sur un divan, en prenant Polyte par la main, elle l'entraîna à côté d'elle.
— Tu battrais quelqu'un pour moi ? demanda-t-elle.
— C'te bêtise, comme plâtre ; j'en ferais de la bouillie, quoi?
— Décidément tu es un ami.
Et, se penchant vers Polyte, elle l'embrassa à son tour.
— Que tu sens bon, que tes lèvres sont douces !
Et la saisissant d'un bras vigoureux par la taille, en plongeant son regard dans le sien, il ajouta d'une voix altérée :
— Pour toi, je ferais tout au monde ! Tout ! et tu me connais.
— Je n'en ai jamais douté, et peut-être m'en souvien-
drai-je... un jour, reprit Gredinette, en se dégageant de l'étreinte amoureuse de Polyte, avec une adresse digne d'une couleuvre.
Et comme il se levait, ainsi qu'elle venait de le aire, et semblait s'apprêter à la ressaisir, elle le repoussa doucement en lui disant :
— Sois sage.
Puis, tirant de la poche de la robe de chambre de cachemire dont elle était vêtue, un petit porte-monnaie d'écaillé, elle en sortit un louis et le tendant à Polyte
— Tiens, reprit-elle, voilà pour toi, je veux te donner tes étrennes aussi, c'est de bon cœur, accepte de même et achète-toi ce qui pourra te faire plaisir.
— Oh ! de l'argent ! reprit Polyte avec un geste de dédain.
— Ne fais donc pas ta tète avec une camarade, ou je me brouille avec toi.
— Enjôleuse
Et prenant la pièce d'or, Polyte se résigna à la glisser dans son gousset.
Agathe vint interrompre l'entretien en annonçant à Gredinette la visite de sa couturière, et aussitôt Polyte fut congédié, mais par ces mots gracieux :
— Revenez dans quelques jours, monsieur, je vous prie.
— Je n'aurai garde d'y manquer, madame.
Sur cette phrase, Polyte gagna la rue, en se disant :
— Il n'y a pas à tortiller, il faudra qu'elle y revienne, car elle m'ensorcelle véritablement. Une ancienne! Estce assez cocasse, mais ça y est, ça y est terriblement!
De son côté, Gredinette, dès qu'elle fut seule, se mit à réfléchir, mais Polyte n'occupa, dans son esprit, qu'une place secondaire.
Depuis le commencement de sa liaison avec Gabriel de Saint-Till, elle l'avait traité avec un despotisme sans pareil, abusant du sentiment qu'elle inspirait et le croyant beaucoup plus épris d'elle qu'il ne Tétait véritablement.
Certes l'envoi du bracelet et surtout de la carte de visite du jeune comte avec ces mots : Pour prendre congé, — sorte de Mane Thécel Phares pour Mélie Lataupe, — était concluant, néanmoins celle-ci ne voulait pas admettre encore que tout fût fini entre elle et de Saint-Till.
Et comme Polyte, elle se disait :
— Il faudra bien qu'il y revienne, — en ajoutant : — ça lui coûtera cher.
De là à supputer d'avance le chiffre de la rançon, il n'y avait qu'un pas, aussi la» pécheresse s'abandonnat-elle à des rêves qu'une prodigalité immédiate pouvait seule réaliser, dès qu'elle aurait fait rendre gorge au gandin, afin de lui faire expier sa frasque inattendue.
Légèrement tranquillisée sur le résultat de sa rupture momentanée, Gredinette ne songea plus qu'aux apprêts d'une agape qu'elle donnait, le jour même, à deux ou trois amies qui comme elle étaient sans famille ! histoire de ne pas dîner seule le jour de l'an , une manie !
A six heures les invitées arrivèrent, et bientôt on se mit à table.
Le potage avait à peine disparu qu'on Commença à blaguer les hommes.
Entre belles petites, c'est de rigueur, que les protecteurs de ces demoiselles ne se fassent point d'illusion soùs ce rapport , à moins qu'ils n'appartiennent à la
race des Polytes du boulevard, moins nombreux mais tout aussi démoralisés que ceux des barrières.
Chacune se vanta d'avoir reçu de brillantes étrennes.
Celle-ci montra des boucles d'oreilles richement montées, celle-là une croix en brillants, une troisième une simple bague, en ajoutant :
— Le pingre, dès demain je le flanque à la porte. Enfin le tour de Gredinette étant arrivé :
— Bracelet à vendre au poids, mesdames, dit-elle en déposant Técrin sur la table.
Lorsqu'elle l'eut sorti de sa gaine, la vue des trois lettres du bracelet causa d'abord un certain étonnement, puis une des invitées s'écria :
— P. P. C, c'est de Saint-Till. Eh bien, c'est carré.
— C'est vrai ! reprit la femme à la bague, et s'adressant à Gredinette :
— Alors, tu sais tout?
— Oui, répondit -elle sans hésiter, en flairant d'avance une révélation des plus intéressantes pour elle.
— Eh bien, j'admire ton calme.
— Pourquoi cela?
— Pourquoi ? Ma petite, si Victor me lâchait pour la Cagnotte, je...
— Tu dis ? interrompit Gredinette en devenant fort pâle.
— Pan ! un impair.
— Ah 1 le mot est lâché, tant pis 1
— Elle ne le savait pas 1
Toutes ces réflexions se firent en même temps.
— Voyons, expliquez-vous ? reprit Gredinette d'un ton impératif.
— Eh bien, ma chère, ton Gaga est avec M»® de Berny, une vieille
Gredinette ne dit pas un mot, mais dans le silence qui suivit cette dénonciation, on entendit un bruit cristallin.
L'Ariane de Gabriel venait de briser, dans sa main, le pied d'un verre de mousseline.
Puis, d'un ton indéfinissable :
— Parbleu, dit-elle, c'est moi qui Tai envoyé chez elle.
Personne ne protesta, mais tout le monde fut convaincu que ce mensonge évident n'était inspiré à la maîtresse de la maison, que par l'excès de son dépit.
Dans de telles conditions, la fin du repas ne pouvait pas être fort gai, et le rams du soir fut même impuissant contre la mauvaise humeur très visible de l'abandonnée.
Après une nuit dont l'insomnie tripla la durée, Gredinette se mit à réfléchir à ce qu'il y avait à faire.
Courir après le volage était un détestable moyen ; sembler le regretter, une faute impardonnable.
Il lui restait la patience et la lutte dans laquelle, malgré tous les attraits de sa rivale, elle pourrait lui opposer victorieusement cet inestimable trésor que les avares mêmes épuisent chaque seconde, trésor unique, sans pareil, que rien ne peut remplacer, qui s'appelle la jeunesse.
Évidemment avec un homme de trente ans, l'avantage incontestable que l'âge de Mélie Lataupe lui donnait sur Madeleine de Berny eut eu de grandes chances de la faire triompher, mais avec Gabriel qui, comme presque tous les très jeunes gens, devait trouver dans la cagnotte des séductions particulières, cet avantage di-
mînuait dans des- proportions si considérables, qu'il eût été plus que téméraire de fonder sur lui une sérieuse espérance.
Les choses en étaient là, lorsqu'on annonça une fête chez Olympe , qui devait avoir lieu quelques ours après.
Celle-ci comptait parmi ses intimes un secrétaire de l'ambassade d'Espagne, très répandu dans le grand et le demi-monde.
Ce jeune homme avait pour Gredinette une certaine amitié, et, de son côté, pour des raisons particulières, Olympe ne pouvait rien refuser au jeune diplomate.
Ayant le plus grand soin de cacher à l'Espagnol qu'elle ne désirait ardemment se trouver au bal d'Olympe que pour y rencontrer Gabriel et Madeleine, Gredinette parvint, grâce au secrétaire, à se faire inviter par l'amie de sa rivale.
Le ban et l'arrière-ban avaient, du reste, été convoqués pour cette fête, qui devait rivaliser, par son luxe et par sa vogue, avec le bal masqué de Madeleine, qui s'était terminé par l'enlèvement d'Antonine.
Au premier rang des invités figuraient la Cagnotte et de Saint-Till, les héros du jour.
Depuis leur entrevue à l'Opéra-Comique, Madeleine se sentait galvanisée par son amour, et Gabriel luimême était 30US le charme, car, pour la première fois, il rencontrait la passion véritablement sincère et ardente, qui mettait en ébullition son jeune cœur et grisait tout son être plein d'ardeur.
Tous les deux joignaient aux sentiments divers qui les agitaient, un amour-propre particulier, consistant dans un profond désir de se montrer en public : Gabriel, pour que personne ne pût ignorer que celle qu'il con-
sidérait comme la femme la plus chique de Paris était à lui; Madeleine, afin d'étaler son bonheur ouvertement, fière d'appartenir à ce tout jeune homme dont le visage et la tournure étaient si séduisants.
Comprenant, d'ailleurs, qu'à l'âge de Gabriel, il ne fallait pas un seul instant essayer de l'éloigner des plaisirs, mais se résigner à y courir avec lui, afin qu'ils ne puissent offrir aucun danger pour son bonheur, Madeleine avait spontanément accepté pour lui et pour elle l'invitation d'Olympe, se réservant de mettre toute voile dehors, afin d'écraser complètement les autres femmes, par. la richesse et le bon goût de sa toilette de bal.
Gredinette, de son côté, avait eu le pressentiment des efforts que ferait sa rivale pour briller entre toutes, et elle n'avait rien négligé afin de pouvoir lutter avantageusement contre la Cagnotte.
Mais Madeleine avait puisé dans son éducation première un bon goût dont Mélie Lataupe ne pouvait même pas se douter, bon goût qui devait l'emporter sûrement sur tout le clinquant de l'accoutrement dont Gredinette s'était affublée afin de faire sensation.
Le résultat fut fatalement tout l'opposé de celui qu'espérait la jeune femme, qui par l'exagération perdit une grande partie des incontestables avantages qu'elle possédait, tandis que Madeleine avait doublé la puissance de ceux qui lui restaient encore.
Dès qu'elle aperçut sa rivale, Gredinette le comprit et elle dut faire un puissant effort sur elle-même pour ne pas s'élancer aussitôt sur M"* de Berny, comme une tigresse en fureur, afin de lui déchirer le visage avec les ongles.
Néanmoins, elle braqua ses regards sur la Cagnotte avec une telle persistance que celle-ci finit par le remarquer.
LES VIVEUSES DE PARIS. g3
— Quelle est cette femme? demanda-t-elle à Gabriel.
— Quelle femme?
— Là-bas, au bout du salon, à côté d'Olympe.
Et comme Gabriel hésitait, car la vue de M""* du Percil ne laissait pas de l'émouvoir quelque peu :
— Ne mens pas, ajouta-t-elle.
— C'est la petite Antonia, reprit-il. Pourquoi diable Olympe l'ayt-elle invitée ?
— Ah I c'est M"" Toto, reprit lentement Madeleine.
Et prenant le bras de Gabriel :
— Viens, lui dit-elle, en l'entrainant vers Gredinette.
De Saint-Till n'osa faire aucune objection ; il comprenait, du reste, qu'elle eût été vaine, mais il détourna la tète et ne vit pas le regard qu'échangèrent Gredinette et la Cagnotte, la première haineux et menaçant, la seconde dédaigneux et railleur.
Quelques secondes après on ramassait, près de l'endroit où Antonia avait toisé la Cagnotte, un éventail brisé.
C'était celui de Gredinette.
— L'insolente ! s'était-elle dit en brisant l'ivoire dans ses mains nerveuses ; oh I mais cela ne se passera pas comme cela.
Et quelques instants après Gredinette s'arrangeait de façon à se trouver inopinément en face de Madeleine et de Gabriel, à la sortie de Tun des salons.
Là, très pâle et la parole saccadée , elle dit à la Cagnotte :
— Pardon, madame, mais je voudrais dire un mot à M. le comte de Saint-Till.
— Parlez, mademoiselle, répondit Madeleine.
g4 LES COMPAGNONS DU GLAIVE.
— Un mot en particulier, reprit Gredinette.
Gabriel crut devoir intervenir.
— Ma chère madame, nous allons danser, et je ne crois pas avoir le loisir de pouvoir vous accorder cette nuit la plus petite audience.
— Votre grand'mère vous mettrait en pénitence, riposta M"® du Percil en désignant la Cagnotte du regard.
Madeleine feignit de n'avoir pas compris.
Se sentant supérieure à sa rivale, la grossièreté de Gredinette la touchait peu.
— Je vous demande mille pardons, mademoiselle, reprit-elle avec un dédain superbe, mais la valse vient de commencer.
— Demain, à une heure, chez moi; prends garde d'y manquer, riposta Gredinette en s'adressant au comte.
Celui-ci ne répondit pas, et il suivit Madeleine.
— Quel crampon I dit-il au bout d'un instant. Elle ne risque rien de m'attendre.
— Oh 1 lui dit Madeleine en lui serrant légèrement le bras, je suis sûre de toi !
En ce moment ils rencontrèrent Fabiani et Antonine.
Maximum radieux, car il était réellement épris de sa nouvelle maîtresse; celle-ci ravissante, dans une fraîche toilette digne en tout point de la compagne d'un homme qui avait joué plusieurs fois soixante mille francs d'un coup, sur une carte.
Cette rencontre fit oublier à la Cagnotte et au comte celle de Gredinette, et on ne s'occupa plus d'elle, jusqu'au moment où Madeleine, ayant abordé Olympe, adressa à celle-ci d'assez vifs reproches d'avoir invité M»» du Percil.
La dame de la maison mit tout sur le dos du secrétaire de l'ambassade espagnole, et l'incident n'eut pas de suite.
Antonine était sans contredit une des plus jolies femmes du bal d'Olympe, et sa jeunesse épanouie semblait être, au milieu du maquillage de la plupart des invitées, la plus fraîche des roses qu'a fait naître printemps, égarée au milieu d'un bouquet de fleurs artificielles. '
Pour la première fois, Gabriel de Saint-Till la rencontrait, et l'impression qu'il avait ressentie en la voyant au bras du comte Fabiani avait été fort vive, néanmoins il avait eu assez de tact et de présence d'esprit pour ne pas la laisser paraître, et la Cagnotte, qui traitait Antonine en petite fille et en protégée depuis Gernsbach, était loin de la soupçonner.
Qu'eût-elle dit pourtant si la jeune maîtresse de Fabiani lui eût, par impossible, fait part de son opinion sur Gabriel en ces termes :
— Voilà certainement le garçon le plus séduisant que j'ai jamais vu, je ne pourrais certainement pas le rencontrer souvent sans éprouver pour lui une passion réelle; oui, je sens qu'auprès de ce beau jeune homme, j'éprouverais ce sentiment dont on me parle tant, qu'on me prodigue sous toutes les formes, sans pouvoir me le faire éprouver ; sa vue m'a démontré qu'il n'y a qu'une seule façon de comprendre l'amour, c'est de le partager. Quelle différence entre le beau Gabriel et Julio I Ah ! décidément, pour la tranquillité de tout le monde, je devrai revoir le comte de Saint-Till, le moins souvent possible.
Et certainement, si elle avait été sincère, Antonine, qui avait dans les veines du sang de la Cagnotte, n'au-
gÔ LES COMPAGNONS DU GLA[VE.
rait pu parler autrement, car le jeune comte avait produit sur elle le même effet que jadis Paul de Brives avait produit sur Madeleine d'Orchamps.
Pendant que M™® de Berny 'échangeait quelques mots avec Fabiani, les regards d'Antonine et ceux de Gabriel se rencontrèrent, et il leur sembla à tous deux, voir au fond de leur prunelle une étincelle particulière, — éclair qui ne dura qu'une seconde, — mais qui néanmoins établit entre eux une sorte de courant magnétique qui les fit tressaillir intérieurement.
— Elle est très gentille, dit Madeleine à Gabriel, en parlant d'Antonine lorsqu'ils se furent éloignés de Fabiani et de la fille adoptive de Jean Lenoir.
— Pas mal, mais ce n'est encore qu'une petite fille, répondit-il d'un ton dégagé.
Cette appréciation devait satisfaire en tous points la Cagnotte qui , tout à son nouveau bonheur, et bien convaincue qu'il serait de longue durée, ne se sentait pas au cœur la moindre jalousie, même pour Gredinette.
— Voilà donc pourquoi le duc d'Ambre n'est pas ici ce soir, disait de son côté Antonine à Julio.
— Oui, ma chère Antonine, le duc s'est retiré sous sa tente, il a remisé définitivement, je crois.
— Il y a mis le temps, répliqua la jeune femme.
— Vous avez donc autant d'esprit que de beauté, ma sirène.
— Flatteur ! dansons, voulez-vous ?
— Très volontiers.
— Que j'aime le bal I Et elle l'entraîna.
Antonine, en effet, aimait le bal, mais elle aimait aussi le bruit, le rire, les joyeux propos, les belles toilettes, le luxe, l'éclat des lumières, tous les plaisirs enfin, se
sentant dans les meilleures conditions voulues pour faire, sans le moindre regret dupasse, toute la traversée pour laquelle Julio Tavait forcée à s'embarquer sous les auspices de M"' de Berny.
Le lendemain du bal d'Olympe, Gredinette attendit consciencieusement Gabriel de une à trois heures.
— Elle l'aura retenu, se dit-elle, mais, ma vieille, vous aurez beau faire, il reviendra.
Et prenant la plume, à Taide de l'orthographe qui dénotait de la façon la plus burlesque que M"' Antonia du Percil n'avait point été élevée sur les marches d'un trône, elle lui dit :
« Mon cher Gabriel,
« Je suis une maladroite, je Tai compris en me ren- « dant parfaitement compte de l'obstacle qui t'a empèse ché de venir me voir aujourd'hui.
« Personne ne saura que je t'attendrai demain à la « môme heure.
« Celle qui t'aime toujours, malgré tout.