I. Voir le Pendu de la Forêt Noire
— Bien, maitre.
— Nous t'aiderons dans tes recherches.
— Oh! meroi.
— " Frère Allain te guidera...
— J'y consens, interrompit le notaire.
— Et justice te sera rendue, je t'en donne ma suprême parole.
— Maître, s'écria Lenoir en entendant ces mots solennels qui comblaient ses plus chères espérances, vous voyez en moi le frère le plus reconnaissant et le plus dévoué au Glaive, qui soit jamais venu implorer votre secours et réclamer vos rigueurs protectrices et justiciaires. Mon sang, ma vie, sont au Glaive désormais.
Sur cette déclaration dont le maitre, vu l'exaltation de Jean, n'avait pas cru devoir relever le côté légèrement excessif, Lenoir quitta la maison de l'ile Saint- Louis et, en sortant de la cité, trouva un fiacre qui le reconduisit promptement au café Anglais.
Quelques heures après il trouvait par terre, dans le Grand-i6, les breloques de Fabiani, reconnaissait), glissée dans l'anneau qui les reliait entre elles, la bague envoyée par Germain Bonard à Antonine à Bade, et aussitôt remontait en voiture jusqu'aux environs de la place de la Roquette, où il apprenait de la bouche même du roi du trente et quarante que ces breloques étaient à lui, révélation terrible qui mettait immédiatement le comte italien sous le coup de la rigueur du Glaive, car Jean ne pouvait douter un seul instant, dès lors, que le séducteur d'Antonine ne fût l'heureux Maximum.
Ces. faits furent racontés par Allain et par Jean Lenoir à Clément Morin.
Lorsque tous les trois furent au courant de tout :
— Je vous livre donc le nom du misérable qui m'a volé ma fille, M* Allain. Il se nomme ,1e comte Julio Fabiani et demeure 15, rue de TArcade, reprit le père adoptif d'Antonine.
— C'est bien, répliqua le notaire, compte sur nous, frère Jean Lenoir.
Ils se séparèrent sur ces paroles, et Morin et Jean rentrèrent bientôt dans Paris.
Quelques jours après, Jean se persuada qu'avant de réclamer des Compagnons leur intervention pour punir Julio, l'honneur lui ordonnait de tenter auprès du comte une démarche décisive.
S'étant résolu à la faire immédiatement, Jean se rendit rue de l'Arcade.
— Monsieur le comte est à déjeuner, lui réponditon.
— J'attendrai.
— Monsieur le comte n'est pas seul, peut-être lui sera-t-il très difficile de recevoir ce matin.
— Veuillez insister auprès de lui, je vous prie, ce que j'ai à lui dire l'intéresse au plus haut point et ne souffre aucun retard.
Quelques minutes après le valet de chambre, avec lequel Jean Lenoir venait d'avoir la conversation précédente, reparaissait en lui disant :
— Si vous voulez attendre un quart d'heure, M. le comte vous recevra, monsieur.
— Bien.
Et Jean s'assit.
Au bout du temps assigné par Fabiani, le valet vint prévenir Jean que le comte l'attendait.
LES VIVEUSES Dfe PARIS. I03
Lenoir suivit immédiatement le domestique qui l'introduisit dans une sorte de fumoir, où le roi du trente et quarante savourait un partagas qu'il venait d'allumer.
Lorsque le domestique se fut retiré :
— Que me dit-on, Jean, vous avez des choses intéressantes à m'apprendre ?
Une légère pâleur couvrait les traits de Lenoir, qui étaient empreints d'une gravité douloureuse^
— J'ai une question à vous adresser, monsieur le comte.
— Une question, à moi r
— Oui, à vous ; qu'avez-vous fait d'Antonine ?
A ces mots, une portière baissée qui donnait sur la salle à manger que Julio venait de quitter, quelques minutes auparavant, afin de recevoir le maître d'hôtel du café Anglais, s'agita légèrement, mais Jean n'y prit garde.
— Antonine ? répéta Fabiani, comme s'il cherchait à se remémorer à quelle personne ce nom pouvait s'appliquer.
— Oui, Antonine, ma fille ; ne faites pas l'ignorant, je sais tout, et pour vous le prouver, vous avez là, parmi ces breloques que je vous ai rapportées l'autre matin, une bague que Germain Bonard, le fiancé de ma pauvre enfant, lui avait donnée ; pour qu'elle ait quitté son doigt pour passer dans cet anneau, il faut que vous soyez celui que je cherchais, celui qui a perdu ma chère fille. Quelles sont vos intentions, monsieur le comte ?
— Ah 1 vous savez tout, répéta lentement Fabiani.
— Vous le voyez; répondez à mes questions, je vous en prie, car vous ne pouvez en entendre de plus graves, je vous le jure.
— Vraiment?
— Ne raillez pas, monsieur le comte, je vous en conjure, ne raillez pas. Je viens ici, animé parles idées les plus conciliantes et prêt à tout pardonner, si la réparation que je suis en droit d'exiger m'est offerte, immédiate et complète.
— Ah ! çà, interrompit Julio, il me semble que vous parlez en maitre, chez moi, monsieur Jean?
— Je parle en père dont le cœur est brisé, les espérances évanouies, je parle au nom de Thonneur de toute une famille, terni par vous.
— Que de grands mots !
— La circonstance n'en comporte pas d'autres.
— Je respecte assez votre douleur pour ne pas vous dire que vous êtes fort amusant, monsieur Jean.
— Oh ! monsieur !
— Je ne vous le dis pas, je vous écoute même avec une patience rare. Mais ne me parliez-vous pas tout à l'heure d'un certain Germain Bonard ?
— Oui, j'ai prononcé ce nom.
— Et ce monsieur est ?
— Il était le fiancé de notre fille.
— Le fiancé, fort bien, je vous ferai observer, mon cher Jean, que cela n'est pas une profession.
— Bonard est employé au Printemps.
— C'est un courtaud de boutique, lança le comte comme si la profession de Bonard lui eût été révélée pour la première fois.
— Il est caissier, je le tiens pour un homme d'honneur, et je suis sûr que, devenant sa femme, Antonine eût été parfaitement heureuse.
— Je n'en doute pas non plus, mon cher Jean.
Et se levant :
LES VIVEUSES DE PARIS. lo5
— Mais pardon, l'heure me presse, et nous avons suffisamment parlé de M. Bonard, me semble-t-il. '
— Un instant, monsieur le comte. Antonine a été séduite par vous, comment, à l'aide de quel philtre, de quel artifice, de quelle promesse, de quel serment? Je rignore, je neveux pas le savoir; mais la faute a été commise, il faut la réparer.
— Je la répare de mon mieux, en satisfaisant à tous les caprices de la chère enfant...
— Quand l'épouserez- vous? interrompit Lenoir. Fabiani n'hésita pas.
Regardant Jean bien en face, d'un ton d'une fermeté saisissante, il répondit :
— Jamais !
— Jamais î répéta Jean en devenant fort pâle. Ah l prenez garde, monsieur le comte...
— Je vous préviens, monsieur Jean, que vos menaces ne sauraient m'intimider le moins du monde et, par conséquent, je vous engage à me les épargner.
— Mais vous l'avez perdue, déshonorée ! Dieu sait même si vous ne lui avez pas juré de l'épouser pour la contraindre à vous suivre et à nous plonger, Germain, ma pauvre Antoinette, ma chère femme et moi dans le plus grand chagrin que nous ayons jamais éprouvé.
— Apprenez, mon cher Jean, que je suis incapable d'employer un tel procédé. J'aimais Antonine, je suis parvenu à me faire aimer d'elle, voilà toute la vérité.. Brisons là, car cette conversation, dont l'utilité est plus que contestable, dans les circonstances où nous nous trouvons, ne s'est déjà que trop prolongée.
— Ainsi vous refusez de rendre l'honneur à ma fille?
— Lorsque Antonine me demandera elle-même de l'épouser, je verrai ce que j'ai à faire.
— Ah 1 réfléchissez, monsieur le comte î
— J'ai déjà pris la peine de vous dire que vos menaces ne peuvent m'intimider; un mot de plus et je serai forcé de sévir contre vous.
— Misérable I répliqua Jean en cédant à l'indignation qui débordait de son cœur ulcéré, mais nous nous vengerons.
— Monsieur Jean, je suis chez moi, et je vous intime Tordre formel de ne pas m'importuner plus longtemps.
— Je vais m'en aller, mais pas avant de t'avoir dit ton fait, infâme séducteur, qui as trompé ma fille pour la perdre.
— Vous êtes fou, et je vais vous faire jeter à la porte par mes gens.
— Vous! répliqua Lenoir, en s'avançant vers Fabiani la main levée.
Mais celui-ci sortant un petit revolver niellé de la poche de l'élégant veston de chambre dont il était vêtu, le braquant sur le père adoptif d'Antonine, répliqua :
— Un pas de plus et je vous brûle la cervelle.
A ces mots, un cri retentit dans la pièce voisine, et, soulevant la portière qui en dissimulait l'entrée, Antonine se précipita entre Jean Lenoir et son amant.
— Toi 1... vous ! s'écria Lenoir au comble de l'émotion, en revoyant pour la première fois la coupable.
Elle était tombée à genoux :
— Pardonnez-moi, mon père, je l'aimais ! dit-elle d'une voix émue, avec un geste suppliant.
— Tu l'aimais ?
— Oui, je l'aimais, je l'aime encore !
Décidément, la maîtresse de Julio Fabiani tenait
beaucoup de Madeleine d'Orchamps, sa vraie mère.
— Mais, malheureuse enfant, tu n'as donc pas entendu ce que vient de me dire cet homme qui t'a perdue, déshonorée, qui t'a volée à Germain.
— Si.
— Et tu Taimes encore ?
— Oui, de toute mon âme !
— Mais il refuse de réparer sa faute, il ne veut pas t'épouser, il ne veut pas te rendre l'honneur.
Antonine se releva lentement.
Se sentant protégée par Fabiani et comprenant qu'il fallait donner à cette entrevue une portée décisive :
— Il a raison, dit-elle, car j'ai consenti librement à devenir sa maîtresse, et je ne sais encore si je consentirais à devenir sa femme.
— Que dis-tu >
— La vérité, le mariage m'effraye ; il tue l'amour, diton, rien que pour cela, je n'en veux pas.
— Oh I fit Lenoir, en se cachant la tète dans les mains, comment est-on arrivé à la pervertir à ce point ?
Et lentement, en proie à la plus navrante des douleurs, Jean gagna la porte, sur le seuil de laquelle il s'arrêta :
— Soyez maudit! lança-t-il à Julio, qui ne répondit à ce père désolé, que par un sourire railleur.
— Et toi, malheureuse enfant, sache que malgré tous tes torts, un repentir sincère te donnera toujours droit à notre pardon.
Et, comme s'il voulait appuyer sur le sens de ces paroles :
— Au revoir, ajouta Jean Lenoir.
Puis il sortit.
— Allons, se dit-il en quittant la maison du comte, maintenant j'ai fait mon devoir jusqu'au bout et désormais le coupable n'appartient plus qu'au Glaive.
Il traversait la rue en ce moment.
Une voiture lancée au grand trot d'un cheval de haute taille, steppeur extraordinaire, le força à se jeter vivement de côté afin de n'être pas lancé sur le pavé.
Dans cette voiture, enveloppée d'une pelisse, se trouvait une femme.
Malgré la rapidité avec laquelle elle venait de passer devant lui, Jean Lenoir, qui avait relevé la tête pour crier au cocher : — Prenez donc garde, l'a reconnue.
— La Cagnotte, se dit-il. Oh ! toi aussi, sois maudite, car c'est peut-être ton contact qui a également précipité ma pauvre enfant dans l'abime où elle se trouve aujourd'hui.
Jean avait à peine formulé cette seconde malédiction, que la voiture de M"® de Berny s'arrêtait devant la porte de Fabiani..
— Elle va chez eux, j'aurais dû m'en douter, se dit Jean.
Madeleine en effet entra dans la maison d'où Lenoir venait de sortir. Aussitôt qu'elle eut disparue, le cocher se retourna sur son siège.
— Je vous demande pardon, monsieur Jean, dit-il. Celui-ci s'était instinctivement rapproché de la voiture.
Lucas, le cocher de M"® de Berny, avec lequel nous avons déjà vu causer le duc d'Ambre, le soir où Madeleine était avec Gabriel à ropéra- Comique, connaissait Lenoir.
LES VIVEUSES DE PARIS, lOg
Souvent celui-ci, pendant les soupers où se trouvait la Cagnotte, au café Anglais, avait fait servir, à Lucas, sur Tordre de Madeleine, de quoi prendre patience en se réconfortant.
— Madame veut toujours que j'aille un train d'enfer, ajouta Lucas.
— Vous écraserez quelqu'un, un jour ou l'autre.
— Ça ne m'est pas encore arrivé ; mais il faut aujourd'hui que je redouble de précaution, nous avons, parait-il, vingt visites à faire.
— Ah !
— Oui, dans trois jours, nous donnons une soirée et nous sommes sortis pour faire les invitations. Ah I on s'amuse ferme, depuis que nous avons un nouveau patron.
— Dans trois jours, répéta Jean à demi-voix, en se parlant à lui-même.
Puis, ayant dit au cocher :
— Bonne chance ! il s'éloigna.
M°*® de Berny n'avait en effet franchi le seuil du comte Fabiani qu'afin de l'inviter, ainsi qu'Antonine, à la soirée à laquelle Lucas venait de faire allusion.
Comme à Antonine, le bruit, les fêtes, le jeu, la danse, plaisaient à Gabriel, et depuis qu'elle en avait fait son seigneur et maître, tout ce qui plaisait à de Saint-Till, Madeleine l'adorait aussi.
Son invitation fut accueillie avec joie par la maîtresse du comte, mais Fabiani objecta à Madeleine :
— Mon frère arrive demain et je ne pourrais m'engager.
— Mais, mon cher comte, vous amènerez votre frère, il sera le bienvenu chez moi.
— C'est un homme grave...
— Raison de plus, cela le distraira.
— Je ne sais si...
— Voyons, mignonne, usez donc de votre autorité, je tiens à vous avoir.
L'arrivée inattendue de la Cagnotte avait opéré une diversion des plus heureuses aux pensées moroses qui, malgré eux, avaient envahi l'esprit de Julio et d'Antonine, après la sortie de Jean Lenoir.
Antonine n'eut garde de résister au désir de Madeleine.
— Je t'en prie, Julio, accepte pourton frère et pour toi, supplia- t-elle.
— Soit, dit-il, mais tu te chargeras toi-même de décider mon frère, s'il ne voulait pas nous accompagner.
— Absolument, et il faudra bien qu'il cède.
— A la bonne heure, reprit Madeleine, je vous quitte enchantée, car je compte sur vous.
Et sur ces mots elle regagna sa voiture.