POLYB. L III, C. XXXIX
(4) Voir pièces justificatives^ 111 et X«
î20 LES VOrES ANTIQUES
Ce grand chemin de l'Espagne à Tltalie fut, nous l'avons déjà dit, celui que suivit l'armée d'Hannibal dans ce merveilleux passage à travers la Gaule dont les historiens classiques nous ont laissé le récit, si souvent commenté et si diversement interprété. De toutes les entreprises de cette nature, c'est certainement une de celles qui ont excité dans tous les temps et à plus juste titre l'admiration des hommes d'Etat et des hommes de guerre ; et encore ne connaissons-nous qu'assez imparfaitement tous les faits relatifs à la grande épopée carthaginoise, et l'histoire et la figure d'Hannibal ne sontelles arrivées jusqu'à nous que par l'intermédiaire de ses ennemis.
Presque tous les historiens militaires de l'antiquité et des temps modernes ont écrit sur Hannibal. Presque
tous les grands capitaines ont dit leur mot sur sa traversée du Rhône et sur son passage des Alpes; et, à force d'en parler, on a fini par ne plus s'entendre.
Polybe etTite-Live ouvrent la marche -, et, à vrai dire, ce sont les deux sources principales auxquelles tout le monde a puisé. Eux seuls sont originaux ; tous les autres ne sont que des historiens de seconde main, des commentateurs ou des amplificateurs qui n'ont fait bien souvent que délayer ou obscurcir le sujet.
Mais comme Polybe et Tite-Live diffèrent sur quelques points, les écrivains et les géographes de tous les âges ont trouvé là matière à discussion ; et ce sont ces divergences et ces contradictions entre les deux auteurs classiques, non moins que la grandeur du sujet et la séduction irrésistible qu*exerce le héros de la deuxième guerre punique, qui ont donné lieu à cette avalanche de dissertations et de commentaires dont il est peu probable que nous voyions de sitôt la fin.
Il est malheureusement impossible d'accorder toujours Polybe et Tite-Live, et on est forcé sur certains points à prendre parti pour Tun des deux.
Polybe était né à Mégalopolis dans le PéloponnèseJ'an 204 avant Tère chrétienne, c'est-à-dire quatorze ans seulement après l'expédition d'Hannibal. — Jeune encore, il vint à Rome, fréquenta assidûment les Fabius et les Scipion, qui durent très certainement, comme tous les vieux généraux, lui faire bien souvent le récit détaillé de leurs campagnes en Espagne, en Gaule^ en Italie ; et cela^ avec d'autant plus de complaisance qu'ils le considéraient déjà comme leur historiographe et qu'il était leur hôte et leur ami.
Mais Pobyle fit mieux. Il alla visiter lui-même le
théâtre de la guerre, depuis l'Italie jusqu'aux bords de FEbre. Il avait alors près de quarante ans. Les vieillards du pays^ âgés de soixante à soixante-dix ans avaient tous conservé le souvenir du passage d'Hannibal ; quelquesuns même, qui n'étaient âgés à cette époque que de quinze à vingt ans^ avaient dû très certainement servir comme mercenaires sous ses ordres ou tout au moins être mêlés d'une manière directe aux événements de la deuxième guerre punique ; tous enfin avaient vu se dérouler, depuis les Pyrénées jusqu'aux Alpes, le long ruban de l'armée carthaginoise avec ses troupes de couleurs et d'armement si nouveaux pour eux^ sa cavalerie incomparable, ses nègres et ses éléphants.
Un historien consciencieux et observateur était donc là à la source des meilleurs renseignements.
Malheureusement Polybe^ ordinairement si juste et si exact, si historien dans le vrai sens du mot, écrivait trop près des événements, et surtout dans un milieu trop passionné, pour ne pas s'être un peu laissé aller, en vue peut-être de plaire à ses illustres amis, au désir de diminuer le prestige qui entourait toujours, malgré sa défaite, le jeune chef de l'armée africaine. Il affecte un peu de considérer cette grande expédition à travers la Gaule comme une simple marche militaire; il parle avec une certaine ironie des difficultés du passage des Alpes, qu'il regarde comme assez facilement surmontables. Il cherche à réduire en général les faits à des proportions très ordinaires : « Les Gaulois des rives du Rhône, dit-il, ont maintes fois franchi les Alpes avant Hannibal et y ont fait passer des forces immenses, afin de combattre les Romains et de secourir leurs compatriotes dans les plaines du Pô.... Hannibal mon-
tra toujours dans sa conduite une extrême prudence ; il connaissait la fertilité du pays (i) et les sentiments de haine qui animaient les populations àTendroitdeRome; et, dans les passages difficiles d'ailleurs, il prenait pour guides des montagnards indigènes qui partageaient sa fortune...
Ten parle avec assurance, ajoute-t-il, je tiens les faits dont il est question de la bouche même de témoins oculaires ; et en ce qui concerne les lieux, je les ai parcourus dans un voyage que je fis autrefois dans les Alpes afin d'en prendre par moi-même une connaissance exacte » (2).
A ce parti pris é\ddent, il faut ajouter une concision extrême, une sobriété voisine de la sécheresse, et un silence souvent très regrettable, sur la plupart des noms de peuples, de villes et de lieux, etc.
Tite-Live, qui écrivait un siècle plus tard, complète heureusement Polybe. Il nomme les peuplades et les tribus traversées, définit leurs limites, raconte une foule d'anecdotes et d'épisodes, donne, en un mot, beaucoup de vie et de mouvement à son récit. Trop peut-être ; car on peut lui reprocher, non sans raison, un grand goût pour le merveilleux, une excessive crédulité, un véritable chauvinisme romain, et surtout la manie de prêter à ses personnages des discours à effet. C'est à coup sûr une assez mauvaise manière d'écrire l'histoire que de transformer les hommes d'action en hommes
(i) Appien (De reb. Hisp., i3) dit même qu'étant encore en Espagne^ il avait envoyé des émissaires chez les Gaulois pour explorer les passages des Alpes. — E. DesjARDiNs* Gaule Romaine, t. 1,
(2) POLYB. m, 48.
de tribune, de décorer et d'enfler ainsi tous les actes de leur vie et de les faire poser à chaque instant comme des acteurs de drame devant le public, qui finit toujours par se laisser prendre plus ou moins à leurs déclamations.
« Je n'aime pas, disait Montesquieu, à voir jeter tant de fleurs sur les colosses de l'antiquité. »
Toutefois, on doit le reconnaître, cette mise en scène a l'avantage de donner au récit de Tite-Live un relief et un intérêt qui manquent absolument à celui de Polybe.
Il a embelli la narration de Polybe, Ta colorée, mais non faussée^ comme on pourrait le croire. Il Ta même éclaircie par de nombreux détails topographiques qu'il semble avoir recueillis lui-même d'après des témoignages assez précis ; et on ne saurait s'en étonner, car les principaux incidents du passage d'Hannibal ont dû certai • nement laisser longtemps après eux dans la région du Rhône et des Alpes des souvenirs fort durables.
Après Polybe et Tite-Live, les autres écrivains jettent peu de lumière sur la marche d'Hannibal. Silius Italicus a mis en mauvais vers la prose déjà bien assez poétique de Tite-Live (i). Appien, Varron, Cornélius Nepos, Ammien Marcellin n'ont fait que copier à peu près leurs devanciers. Quant à la vie d'Hannibal par Plutarquei on sait qu'elle n'est pas plus de lui que celle de Scipion, et que l'une et l'autre furent écrites dans le quinzième siècle par un écrivain du nom de Donato Accioli, qui, en les dédiant à Pierre de Médicis, déclarait les avoir composées en compilant divers classiques grecs ou latins (2).
(i) SiL. Ital. — 2'^ guerre punique, v. 41 5-555. (2) L. des Ours de Mendajors. — Nouvelles découvertes sur Vétat de Vancienne Gaule du temps de Jules César. Paris, 1696.
La Renaissance, qui développa d'une manière si brillante le goût des études historiques et géographiques, mit pour ainsi dire à la mode la question de l'expédition d'Hannibal.
En i5o8, Symphorien Champier traçait avec détails l'itinéraire de l'armée carthaginoise dans son Traité des origines de la ville de Lyon (i).
Une curieuse dissertation anonyme fut imprimée à Paris neuf ans plus tard sur les passages des Alpes, « et signamment sur ceux où passèrent Annibal, Julius César et les roys de France Charlemagne jusqu'à très illustre roy François régnant > (2).
En 1 5 5o,Quiqueran de Beaujeu^ écrivit un poëme latin sur le passage d'Hannibal dans les Gaules(3 j .Vingt- quatre ans après, Simler s'occupait de la même question (4).
Bergier ne l'oubliait pas dans son histoire des grands chemins de l'empire romain (5)^ et Térudit Cluvier la traitait d'une manière large et savante dans son Italia antiqua (6).
J. P. des Ours de Mendajors. — Histoire critique de la Gaule Narbonnaise. Paris, 1733.
Daudé de Lavalette. — Recherches sur l'histoire du passage d* Annibal d'Espagne en Italie à travers les Gaules. Montpellier, i838.
(i) Symph. Champier. — De origine civitatis Lugdunensis. Lugd. i5o8.
(2) Daudé de Lavalette. — Op. cit,
(3) QuiNQUERANi Belloiocani. — De laudibus Provinciœ^ 1. III. Lugdun. 1614.
(4) JosiiE SiMLERi. — Vallesiœ et Alpium descriptio et de Alpibus commentarium, Lugduni Batavorum, ex ofif. Elzev. i633.
(5) Bergier. — Histoire des grands chemins de l'empire romain, 1. III, c. 3i.
(6) Philippi Cluverii. — Italia antiqua, opus tabulis geographicis illustratum. Lugduni Batavorum ex ofF. Elzev. 1624.
l6 LES VOIES ANTIQUES
Vers le milieu du dix-septième siècle, un véritable concours fut ouvert sur la meilleure interprétation du passage d'Hannibal à travers la Gaule. Undè et quo Rhodanum transimt AnnibaL... etc. ? tel était le programme que l'on voit figurer dans Thistoire de Provence de Bouche et qui aurait été proposé, nous dit cet historien, ce par un curieux et savant homme de son siècle qui voulait entreprendre une grande diatribe ou exercitation au su jet du passage d'Annibal » (i). Cet appel fut entendu. 11 y eut un véritable déluge de mémoires^ de dissertations, de controverses.
Pierre Labbe publiait, en 1 664, un énorme in-quarto De itinere Annibalis. Le père Ménétrier ajoutait un volume in-folio à son histoire consulaire de la ville de Lyon. Puis vinrent la traduction et les commentaires sur Polybe du chevalier de Folard^ joints à la traduction de Dom Vincent Thuilier^ et accompagnés de cartes originales permettant de suivre la marche de Texpédition carthaginoise dans la région des Alpes (2).
Hommes de lettres, hommes d'épée, géographes, historiens, tout le monde s'y est mis depuis ; et Ton a vu tour à tour paraître le système du marquis de St-Simon laborieusement développé dans son « Histoire de la guerre des Alpes » (3), les discussions de Grosley dans
(i) Honoré Bouche. — La chrorographie ou description de Provence, et histoire chronologique du même pays, t. 1. Aix, 1644.
(2, Dom Vincent Thuilier. — Histoire de Polybe, traduction et commentaire, ^diV M. de Folard, mestre de camp d'infanterie, t. IV. Paris, 1728.
(3; Histoire de la guerre des Alpes ou campagne de 1744 par les armées combinées d'Espagne et de France^ etc., par le marquis DE Saint-Simon, aidç dç camp du prince Aç, Conti. Amsterdam, ^770.
ses « Observations sur l'Italie > (i), la dissertation d'Abauzit {2), celle du célèbre Gibbon (3), les notes du géographe d'An ville (4), les itinéraires par le général Melville, insérés dans l'énorme volume de l'Anglais Withaker(5),le tableau de la Haute Italie de Charles Denina(6), rhistoire des campagnes d'Hannibal par le général de Vaudoncourt (7}, les commentaires de M. de Rivaz (8), du général Rogniat (9), les mémoires des généraux Montholon et Gourgaud (10), les recherches du comte de Fortia d'Urban(iiX les dissertations de Larenaudière et Maltebrun {12), Deluc (i3), Letronne (14), Wickham,
(0 La Savoie et les Alpes. Observations sur Tltalie et les Italiens, données en 1764, sous le nom de deux gentilhommes suédois. Amsterdam, 1774.
f2j Abauzit. — Œuvres diverses. Londres, 1770.
(i) GiBBON^s Miscellaneotis works and memoirs^ t. ,11. Londres, 1796.
(4) d'Anville. — Notice de Vancienne Gaule. Art. Alpis Pen* nina, Alpis Cottia, Vocontii, etc. Paris, 1760.
(5) WiTHAKER. — The course of Hannibal over the Alps as-certained. Londres, 1794-
(6) Cb. Denina. — Tableau historique, statistique et moral de la haute Italie et des Alpes qui l'entourent. Paris, 1800.
(7) De Vaudoncourt. — Histoire des campagnes d'Annibal pendant la seconde guerre punique, suivie d'un abrégé de la tactique des Romains et des Grecs et enrichie de plans et de cartes topographiques. Milan, Paris, 181 2.
8} Moniteur du 3o décembre 181 3.
(9) Rogniat. — Considérations sur Part de laguerre.VAns,i%i6. fio) Mémoires publié par M. de Montholon, t. IF. Dix-sept notes sur l'ouvrage du général Rogniat.
(11) De Fortia d'Urban. — Dissertation sur le passage-, dUx Rhône et des Alpes. Paris, 1821.
(12) Voir T1TE-L1VE, édition Lemaire, tom. Vf ^noit de transit^ Alpium.
(i3j Deluc. — Histoire du passage des Alpes par Annibal, Genève, 1818.
(14) Journal des savants^ année 181 9.
Cramer (i), Larauza, Rey (2), de Beaujour(3), général St-Cyr Nugues (4)^ Daudé de la Valette (5), Ernest Desjardins (6) , Albert Réville (7) , Revillout (8) , etc.... Nous en passons le plus grand nombre; car il serait presque impossible de faire une énumération complète de tous les ouvrages, articles, lettres, notes notes et fragments, épars dans les journaux militaires, dans les mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, et surtout dans les recueils de ces modestes sociétés savantes des départements de la France, qui depuis près de cinquante ans concourent avec un zèle si louable au travail de reconstitution de notre histoire nationale.
Il faut cependant mentionner un dernier travail, le plus complet, le plus important de tous, celui que publie en ce moment M. le commandant Hennebert (9). Le
(i) VicKAM ET Cramer. — Dissertation on the passage of Hannibal over the Alps, Londres, 1828.
{2) Rey. — Dissertation sur l'emploi du vinaigre à la guerre comme agent de destruction et comme moyen de défense, Paris,
(3) Félix de Beaujour. — De Vexpédition d'^Annibal en Italie ou de la meilleure manière d^attaquer et de défendre la Péninsule italienne. Paris. Is32.
(4) Spectateur militaire, 23^ vol. i35® livraison, année 1837.
(5) Daudé de la Valette. — Recherches sur Vhistoire du passage d*Annibal d'^ Espagne en Italie à travers les Gaules Montpellier, i838.
(6) E. Desjardins. — Géographie de la Gaule romaine, Paris,
(7) Albert Réville. — Le passage d'Annibal à travers la Gaule et les Alpes, Paris, 1880.
(8) Revillout. — Le passage d^Annibal à travers le Daupkiné. Montpellier» 1880.
(9) Hennebert. — Histoire d'Hannibal. Paris, imprim. impér.;i87o, imprim. nat. 1878,