‹ Les voies antiques de la région du RhôneChapitre 4 sur 15 · MM · texte numérisé non relu

MM

savant officier du génie, qui semble avoir consacré sa

vie à l'étude passionnée d'Hannibal, après avoir résumé

toutes les études faites avant lui, a non seulement réuni

tout ce qui touche à la biographie de son héros, mais a fait l'histoire du milieu même dans lequel il a vécu,

puisant à toutes les sources, interrogeant tous les textes, décrivant tous les monuments de l'époque, mettant en un mot à contribution tous les éléments fournis par Tarchéologie, la linguistique, les sciences naturelles, militaires et économiques.

On le voit donc : l'histoire de cette campagne mémorable a été écrite bien des fois depuis vingt siècles. Notre intention n'est pas, — qu'on se rassure, — de nous engager à notre tour dans Téternelle discussion de l'itinéraire suivi par le vainqueur de Sagonte^ depuis les bords de TEbre jusqu'à ceuxduTessin ; encore moins d'entrer dans les détails de cette prodigieuse marche à travers la Gaule et de cette brusque irruption en Italie dont les

conséquences faillirent être si funestes à la république romaine.

Nous nous contenterons d'en donner un court résumé^, d'en indiquer les traits les plus saillants et les principales étapes.

3o LES VOIES ANTIQUES

C'était en Tan de Rome 534, — ^^9 ^"^ avant J.-C.

La ville de Sagonte, alliée des Romains, rivale de Carthage avait été assiégée et détruite en pleine paix. L'histoire nous a laissé, en l'exagérant peut-être un peu, le souvenir de son agonie tragique. Les Sagontins mirent eux-mêmes le feu à leur ville^ égorgèrent leurs femmes et se jetèrent^ dit-on^ dans les flammes, préférant la mort à la servitude (i). Tout ce qui échappa à

(i) Ne saltem captiva in manus Annibalis pervenîret (Saguntum), ingentem rogum publiée struxitj in quem ardentem ferro etiam trucidatos omnes se suosque miserunt. — Saint Augustin. Cité de Dieu, III, xx.

Les Sagontins, plutôt que de se rendre, allumèrent eux-mêmes leur propre bûcher. — Valère Maxime, VI, vi, i.

bE I.A KECrON DU RH^NK 3l

l'incendie tomba sous le glaive du vainqueur (i). Rome réclama avec hauteur contre cette violence exercée envers une ville amie. Elle exigea impérieusement que le jeune Hannibal qui avait conduit le siège lui fût livré. Elle envoya même des ambassadeurs et une escorte pour le saisir en Espagne. Carthage refusa. C'était la guerre (2).

Hannibal avait vingt-six ans. Son plan de campagne était depuis longtemps préparé. 11 espérait trouver en Gaule des auxiliaires, tout au moins des peuples qu'il pourrait intéresser à son entreprise^ peut-être même grouper dans une grande coalition contre la puissance romaine . Le souvenir glorieux des premières expéditions gauloises en Italie n'était pas effacé. L'éventualité d'un deuxième sac de Rome était bien faite pour tenter les chefs de ces hordes guerrières et indisciplinées qui voyaient d'assez mauvais œil les empiétements successifs et l'ambition eflErénée de leurs voisins de l'autre côté des Alpes.

Il ne fallait rien moins que l'espérance de ce concours pour faire renoncer le chef d'une nation essentiellement maritime à embarquer un ou plusieurs corps d'armée soit en Espagne, soit en Afrique^ — ce qui n'aurait vraisemblablement pas présenté de très grandes difficultés, —et à les jeter brusquement sur la côte italienne à quelques marches de Rome.

Hannibal rassembla à la hâte une armée de mercenaires, recrutés un peu partout, des Espagnols, de^ Celtibériens, des Gaulois, des Libyens, des Numides.

(i) Cétait alors la loi de la guerre, belHjure.-^ Tite-Liv., XXI,

XIIT.

{2) PbLYB. m, 2r. — TiT. Liv. XXI, xviii* — Srt. Ttal*, Punie. IL — Florus^ II.

il LES VOIES ANTIQUES

11 y avait en tout 90.000 hommes de pied et 12.000 cavaliers, sans compter les équipages, les transports et une belle division d'une quarantaine d'éléphants sur laquelle il comptait beaucoup.

11 quitta Carthagène au mois de mai de Tannée 218, et quelques jours après traversait TEbre un peu au-dessus de Tortose. De TEbre aux Pyrénées, des Pyrénées au Rhône, il suivit à très peu près le littoral, tantôt guerroyant, tantôt luttant contre les défections de ses hommes, le plus souvent occupé à nouer des relations avec les peuplades qu'il rencontrait, et dont le secours lui était précieux soit pour ravitailler son armée, soit pour l'éclairer dans sa marche.

11 perdit ainsi près de 4 à 5. 000 hommes dans une série de petits engagements en Catalogne ; il crut prudent de congédier ensuite un corps de 10.006 Celtibériens, dont le moral lui parut un peu affaibli ; il avait été obligé d'autre part de détacher encore quelques troupes pour surveiller les côtes d'Espagne. Bref ce fut avec 5o.ooo hommes de troupes et 9.000 chevaux montés qu'il arriva au pied des Pyrénées, deux mois après son départ de Carthagène.

On était au mois de juin.

Le passage des Pyrénées ne dut pas présenter de sérieuses difficultés. D'après ce que nous apprend Tite- Live sur ses dispositions de marche, Hannibal se tenait le plus près possible de la mer^ toujours en vue de sa flotte. Trois cols s'offraient à lui, celui de Pertus, celui de la Massanne, celui de Banyuls. En présence de ces trois cols, de ces trois chemins assez facilement accessibles, les avis sont naturellement partagés ; et il est d'ailleurs assez difficile de dire exactement ce que les

géographes classiques désignent sous le nom de les échelles (TAnnibal ou les tours d'Annibal (i).

La saine critique, fait observer judicieusement M. Hennebert^ conseille de n'accueillir qu'avec une extrême réserve les solutions basées sur des traditions vagues, et de ne tenir compte ni du guéd*Annibal découvert au pied de la ville de Sauve terre (Basses-Pyrénées), ni du saut d* Annibal ^ ni du mur dAnnibal^ retrouvés près des bains d'Arles-sur-Tech (Pyrénées-Orientales)^ ni de la brèche d*Anmbal que Ton montre au-dessus du village des Bains, ni de la digue d'Annibal qui sert aux approvisionnements d'eau de la station balnéaire d'Amélie (2).

Il est fort possible que l'armée fût divisée en plusieurs corps qui passèrent simultanément par ces trois défilés, comme ils 1 avaient déjà fait pour TEbre (3), et qu'ils durent se retrouver et se réunir de l'autre côté de la chaîne près de la ville ibérienne d'Illiberris, aujourd'hui Elne près Perpignan.

Là commencèrent réellement les difficultés.

Hannibal dut avoir avec les principaux chefs des Volkes

f i) Scalœ Annibalis. — Pomp. Mêla. Geogr. 1. IV, c. IL Turres Armibalis. — Plin. XI, xvii.

(2) Hennebert. — Hist. d'HannibaU liv. IV, ch. I.

Au confluent de la Noya et du Llobregat en Catalogne, on voit sur ce dernier cours d'eau un pont très ancien que la tradition attribue à Annibah — Maltebrun, Géogr. îd. — Lavallée, 1. 1, p. 456.

De Marca (Hisp. i688) mentionne les traces d'un camp punique près d^Ampurias et place non loin de là, sur le revers occidental de Montjou (mons Jovis), les « Echelles d^Annibal. » — Hennebert. Histoire d'Hannibaly 1. III, ch. vi.

(3) Tripartito Iberum copias trajecité^TîTE-LirE, XXI,xxiii.

$4 ^^ VOIES AHTÎQVËS

Arékomiques une entrevue assez délicate. Il avait, en effet, besoin de ménager beaucoup ces barbares dont les susceptibilités étaient toujours en éveil ; et nul doute quM n'ait mis en œuvre tous ses moyens de séduction ( i ) pour s'assurer leur amitié et pouvoir continuer en sûreté sa route, en suivant toujours cette longue ligne de lagunes qui borde la côte et qu'on appelait les étangs des Volkes, stagna Volkarum (2).

Aucune incertitude sur Fitinéraire de l'armée entre les Pyrénées et le Rhône (3).

A très peu près, elle suivit le chemin déjà tout tracé qui devait s'appeler plus tard la via Domitia ; et ses principaux gîtes d'étape furent les mêmes villes qui devinrent dans la suite les stations officielles de la voie romaine. Ainsi, après avoir franchi la chaîne des Pyrénées, in summo Pyrenceo ; l'armée passa à Illiberris, Elne, — à Ruscino^ Castel-Roussillon près Perpignan,

— kad Vigesimum^ les cabanes de la Palme ou le fort de la Treille, — à la ville antique de Narbo^ Narbonne,

— à Bœterrce^ Béziers, — à Cessera, St-Thibéry, - à Forum Domitù\ Fronlîgnan, — à Sextantio, Substantion sur le Lez près de Montpellier, — à Ambrussum sur le Vidourle près de Lunel, et à Nemausus. Nîmes, qui était la capitale du pays des Arékomiques.

De Nîmes, Hannibal se dirigea un peu vers le Nord, traversa d'abord la rivière du Gardon ou du Gard aux environs de Remoulins, doubla ensuite la petite colline

(r; TiTE-LivE, XXI, XX et xxiu.

(3) AiÇiâv ïfjm^ t6 SàpSov^ov nAa^o*.

POL. m, XLl.

(3) Voir la carte, pag. i .

couronnée aujourd'hui par le calvaire et l'oratoire de Rochefort, et, débouchant dans la vallée du Rhône, remonta la rive droite du fleuve, à la recherche d'un point qui parût se prêter favorablement au passage (i).

C'est ici que recommencent les interprétations et les variantes.

Sur près de cent-quarante kilomètres de longueur de rive^ depuis Arles jusqu'à Loriol près du confluent de la Drôme, il existe plus de dix points sur le fleuve que Ton a tour à tour indiqués comme le théâtre de la traversée de Tarmée carthaginoise. Le commandant Hennebert (1. IV. chap. Il) a fait consciencieusement l'historique de toutes les solutions présentées. L'anglais Withaker (2), nous dit-il, a adopté Loriol, — le général Rognîat (3) Montélimar, — le marquis de Saint-Simon (4) Saint-Paul-Trois- Châteaux; — les Bénédictins Dom Vayssette et Claude Vie (5) placent la scène entre Orange et Pont- Saint-Esprit, — Napoléon P"* (6) à la hauteur d'Orange, — de Marca (7) à Tarascon, — Pierre Quiqueran de Beaujeu(8),Doujat (9), le père Fabre (10), et Raymond de SoUiers (11), à Arles, etc.

(i) Voir, pour les détails de la route suivie par Hannibal, entre les Pyrénées et le Rhône, Polyb. III, xli et suiv. et Tite-Live, XXI, XX et suiv.

(2) The course of Hannibal, op, cit, Londres, 1793.

(3) Considérations de Vart de la guerre, op. cit. (4; Histoire de la guerre des Alpes, op. cit.

(S) Histoire générale de Languedoc, t. I.

f6j Notes sur les Considérations du général Rogniat, publiées

par MONTHOLON.

(j) Hispania, op. cit.

(8) De laudibus Provinciœ, op. cit.

(9) Titus Livius ad usum Delphini.

f 10) Panégyrique de la ville d'Arles^ 17 43.

f 1 1; Annales manuscrites de la ville d'Arles. — Cambis-Velleron.

36 LES Voies antiqcês

On a, comme on le voit^ une assez belle marge; mais il est cependant facile, Polybe et Tite-Live en main, d'apprécier à leur valeur la plupart des solutions par trop fantaisistes, inspirées le plus souvent par une sorte d'amour-propre local ou par le respect de traditions assez mal comprises. Les comparaisons des textes des auteurs anciens^ les distances qu'ils indiquent avec une très grande précision et Tapplication de ces distances sur les lieux permettent d'affirmer aujourd'hui avçc la plus grande certitude que le passage eut lieu entre Avignon et Pont-Saint-Esprit, en face d'Orange, l'ancienne capitale des Cavares, Arausio Cav arum On peut préciser encore davantage.

Le lit du Rhône entre Tembouchure de la Durançe et Qi^lle de TArdèche est semé d'îles qui le forcent à se diviser en plusieurs bras tortueux, Polybe dit formellement que le passage eut lieu en un point où le fleuve n'avait qu'un seul bras. Ce point est facile à trouver svir la carte. Il se trouve entre Roquemaure et Montfaucoq, et il vérifie avec une exactitude parfaite tous les calculs des distances données par les géographes classiques (i). Un peu au-dessous de Montfaucon, se trouve sur les * bords du Rhône une plaine basse, appelée l'Ardoise. C'était un des plus anciens ports fréquentés par les barques du RhôqQj, et de tout temps on avait choisi cette grève pour passer d'un^ rive à l'autre. Vis-à-vis^ sur le côté gauche, la berge est plate, découverte, et permet fj^ilement à un corps dç trpups de débarquer^ de se développer rapidement et d'engager immédiatement un combat.

(ij Voii* notamment Polybe, III« ixxix, xlii, joa^.

DE LA RéolON on; RHÔNE Sy

Pour tôttté personne qui connaît les lieux, ce ne peut être que là qu'eut lieu le passage si vanté du fleuve dont Tite-Live nous a donné les détails les plus précis et les plus pittoresques (i)*

La Véritable difficulté, à vrai dire, n'était pas de traverser le fleuve^ msàs de forcer le passage et de se maintenir sur là rive opposée. Des hordes gauloises^ animées de très mauvaises dispositions, étaient massées sur la rtVe gauche et attendaient de pied ferme les Africains. Les heurter ainsi de front, c'était s'exposer à un échec déplorable et qui pouvait avoir, au début de la campagne, de désastreuses conséquences. Mais Hannibal dé^ tourna facilement Tattention des Gaulois par une ruse de guerre à laquelle il^ se laissèrent prendre avec une par*» faite naïveté.

L'un de ses lieutenants, Hannon, fils de BomUcar, avait été détaché trois jours auparavant avec un petit cdfps d'armée de troupes légères, et remonta directement la rive droite du Rhône jusqu'à Pont-Saint-Esprit (2)* Là, il tl^versa le fleuve sans coup férirr descendit ensuite rapidement le long de la rive gauche et vint prendra à tey&t^ le camp gaulois, qui faisait £sice à Hannibal. Attaqués ainsi à Timproviste^ les Gaulois crurent que le gros de l'armée carthaginoise avait déjà passé sur un autre point du fleuve ; î(s abandonnèrent leur position pcmr venir au secours du camp envahi^ et Hannibal profita de cette heureuse diversion po&f à'erïgager ré-» soMment sur le Rhône.

On a quelque peu exagéré les difficultés matérielles

{i) Voir TiTE-LivE XXI, xhvhi et suivé (2) PoîMm^ ÏO, tti»> TiT.-Liv. XXI, xxvu.

de la traversée en elle-même. Quelque torrentiel que soit le Rhône, il a une profondeur qui ne dépasse jamais deux mètres en moyennes eaux ; et de tout temps des armées, même avec tous leurs impedimenta, ont pu, avec des bateaux réquisitionnés, des radeaux, des chevalets réunis par des planches et des cordages, franchir sans trop de dangers, des fleuves tout aussi redoutables. Les cavaliers passèrent en mettant leurs chevaux à la nage ; les fantassins se servirent de barques louées ou achetées aux gens du pays (i), de radeaux, d'outrés (2), ou même de simples troncs d'arbre rapidement équarris et qui constituaient d'assez bons batelets d'une seule pièce qu'on appelait des monoxyles (3). Opération dangereuse, sans doute, qui dut coûter la vie à pas mal de monde dans certains rapides du fleuve ; mais c'était un déchet inévitable, et on ne s^arrêtait pas alors à la perte de quelques centaines d'hommes.

Le plus grand embarras était les chariots, les voitures et surtout les éléphants. On sait par quel artifice ingénieux on décida ces animaux prudents et qui devaient se sentir un peu dépaysés à s'engager sur le fleuve. On leur fit une route factice, au moyen de radeaux joinlifs que

( I ) Pellicit donis ad naves undique contrahendas. . . . , . Tit. Li v. XXI, XXVI.

Itaque ingens coacta vis navium est lintriumque temere ad vicinalem usum paratarum, — Id. id.

{2) Les anciens se servaient fréquemment de peaux de bouc gonflées d'air pour traverser les rivières... Voir César, De bello civ. I; QuiNTE-CuRCE, VII ; Xénophon, Retraite des dix mille.

Ch, Lenthéric. — La Grèce et VOrient en Provence^ — La navigation des utriculaires,. op. cit.

(3) [xovdÇuXa TÛv euxtvijTOTiicov rcsÇcov. \

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