POL. III, XLIII
DE LA RÉGION DU RHÔNE Sq
l'on couvrît de terre et de gazon, bordée à droite et à gauche d'oseraîes touffues ; des deux côtés, des cavaliers traversèrent à la nage et leur masquèrent ainsi la vue de Teau. On mit en tête deux éléphants femelles ; les mâles suivirent sur ce plancher flottant. Tout alla bien jusque vers le milieu du fleuve. Mais là un peu de désordre se mit dans les rangs. Peut-être quelque cordage vint-il à se rompre, quelque madrier à fléchir, quelque radeau à s'enfoncer un peu sous la charge ; quoi qu'il en soit, une panique s'en suivit, les hommes perdirent la tête, les éléphants affolés se jetèrent à l'eau, entraînant leurs conducteurs et leurs gardiens. Heureusement les femelles avaient déjà pris pied sur l'autre rive ; le reste de la troupe nagea vers elles. Un assez grand nombre d'hommes et de chevaux seulement se noya dans la bagarre ; mais les éléphants étaient sauvés (i).
11 était temps. Les Romains arrivaient. Dès les premières marches des troupes carthaginoises en Espagne, l'éveil leur avait été donné par les Grecs de Marseille, fidèles alliés de Rome. Le consul Publius Cornélius Scipion avait débarqué aux embouchures du Rhône avec une armée de 40,000 hommes. Il croyait encore Hannibal sur les bords de TEbre, ou tout au plus engagé dans les défilés des Pyrénées. Ses courriers lui apprirent bientôt qu'il était déjà rendu sur les bords du Rhône et se disposait à le franchir et à prendre ensuite la route des Alpes. Scipion [traversa alors Arles, Avignon, vint jusqu'à Orange pour lui couper la route ; mais ses mouvements étaient moins rapides que ceux des Africains.
(I) Voir la narration de cet embarquement des éléphants dans Polybc et Tite-Live.
Avec un peu plus d'activité cependant, les troupes romaines, qui avaient peu de chemin à faire et qui opéraient dans un pays allié, eussent pu arriver à temps pour prêter main forte aux Gaulois, s'opposer de concert avec eux au passage du fleuve^ et mettre Hannibal dans une position très critique. Celui-ci ne leur en donna pas le temps. Il sacrifia un corps de cavalerie numide pour les arrêter dans leur marche ; et, dès qu'il eut passé le Rhône, au lieu de piquer droit sur les Alpes par la vallée de la Durance ou celle du Coulon, il s'esquiva promptement en remontant la rive gauche jusqu'au confluent de l'Isère. Scipion ne put l'atteindre. Quelque peu déconfit de sa mésaventure, il fit brusquement marche en arrière, retourna à ses vaisseaux au mouillage dans le golfe de Marseille, résolu à attendre son ennemi à la descente des Alpes quelque part dans les plaines du Pô, espérant que les fatigues de la route le lui livreraient affaibli et incapable de lui opposer une résistance sérieuse.
DE LA RâSION DU RHÔNE 4I
Reprenons la marche d'Hannibal. Du bas Rhdne aux Alpes, la route la plus naturelle est la vallée de la Durance. Mais Hannibal avait d'excellentes raisons pour ne pas la suivre : la première, c'était le voisinage de Marseille, alliée des Romains, qui pouvait lui susciter des obstacles de toutes sortes^ le faire harceler par de petites peuplades gauloises avec qui elle entretenait de bons rapports et auxquelles il était facile de représenter Tenvahisseur comme un ennemi commun ; la seconde, c'était le débarquement de Scipion, qui aurait pu tomber à rimproviste sur le flanc de son armée en marche^ peutêtre même lui couper le passage en exécutant un mouvement tournant du côté de la Provence*
L'armée carthaginoise, en remontant rapidement la vallée du Rhône fut bientôt à Fabri de ses deux ennemis.
Dans cette marche vers le Nori elle traversa successivement tous les affluents de la rive gauche du Rhône, TAigues, le Lez, la Berre, le Roubion, la Drôme, et s'arrêta au confluent de Tlsère; là elle tourna brusquement à angle droit et remonta la vallée de Tlsère dans la direction des Alpes.
Quel fut le col de la grande chaîne vers lequel Hannibal se dirigea et qu'il choisit pour son passage ? La question a été longtemps posée. Les solutions abondent, et les érudits de tous les temps ont pu donner libre carrière à leur imagination.
On a proposé tour à tour le grand et le petit St-Bernard, le mont Viso, le mont Genèvre, le col de Largentière, le mont Cenis. On est même allé jusqu'à mettre en avant le St-Gothard (i;.
D'après ce dernier système^ Hannibal, une fois engagé dans la vallée du Rhône,ne l'aurait plus quittée, aurait traversé ou plutôt longé le lac de Genève, suivi la gorge du Valais dans toute sa longueur et remonté le fleuve
(i) On pourrait former une véritable bibliothèque des ouvrages publiés sur la question du passage des Alpes en Italie par Parmée d'Hannibal. M. le commandant Hennebert en donne le catalogue , et, tout en le déclarant peut-être incomplet, il arrive à près de 33o mémoires déjà publiés. Tous les différents systèmes peuvent d'ailleurs être classés en cinq catégories principales de la manière suivante :
Système du Saint-Gothard.
Système du Simplon.
Système du grand Saint-Bernard.
Système du petit Saint-Bernard.
Système du mont Cenis.
Système du mont Genèvre.
Système du mont Viso.
Voir Hennkbert. — Histoire d'Hannibal, t. IL Appeiid. A.
jusqu'à sa source. Arrivé au St-Gothard, il aurait bien fallu s'arrêter et se décider à escalader la montagne. C'est, il esta peine besoin de le dire, de la haute fantaisie.
Quelques auteurs se contentent de faire remonter Hannibal jusqu'à la hauteur de Martigny, au pied du grand St-Bernard ; d'autres lui font quitter le Rhône à Seyssel ou à Vienne dans l'Isère, lui tracent un itinéraire assez tortueux à travers les montagnes de la Savoie et du Dauphiné et le conduisent finalement au petit St- Bernard.
Tous ces systèmes ont eu à leur tour leurs variantes, et Tesprit se perd au milieu de toutes les discussions le plus souvent obscures, et de toutes les dissertations hérissées de citations tronquées dont nous n'avons donné plus haut qu'une nomenclature bien incomplète.
Mieux vaut avoir recours simplement à Polybe et à Tite-Live. Eux seuls sont clairs^ donnent des indications exactes, précises, nettes, et, malgré les erreurs des copistes, permettent de suivre pas à pas l'armée carthaginoise depuis le Rhône jusqu'au Tessin
« Lorsque les éléphants eurent été transportés de l'autre côté du Rhône, dit Polybe (i), Hannibal les plaça avec sa cavalerie à l'arrière-garde ; il les conduisit le long du fleuve en tournant le dos à la mer et se dirigeant,pour ainsi dire.vers l'intérieur de l'Europe. Il arriva après quatre jours de marche sur les confins de Tlsle de Gaule, qui est un pays peuplé et fertile en blé. Ce pays tire son nom d'Isle de sa situation. Le Rhône d'une part et le Scoras de l'autre lui donnent, à leur con-
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Fol., III, xLvii.
44 ^^^ VOtES AITTIQUES
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fluent>la figure d'une pointe. II ressemble pour la grandeur et la forme au delta dé TEgypte (i). >
Ce fleuve du nom de Scoras a donné bien Muvent le change. On s'est quelquefois entêté à y voir une corruption du mot Arar (2) qui était l'ancien nom de la Saône, et on faisait ainsi remonter Annibal jusqu'à Lyon. De là toutes les erreurs qui ont motivé les solutions du passage par le mont Cenis, par le grand et le petit St- Bernard et par le St-Gothard.
Une étude plus intelligente des textes, des distances et des lieux permet d'affirmer aujourd'hui que cette rivière du Scoras ne peut être que l'Isère, et que Tlsle de Gaule était la grande plaine enfermée entre le Rhône et l'Isère et dont l'extrémité s'étend jusqu'aiu premières Alpes du Dauphiné»
Le Rhône, en effet, se retourne brusquement vers l'Est au-dessus de Lyon ; il court alors presque paralléletnentà Tlsère; l'espace compris entre les deux cours d'eau s'allonge en forme de pointe ; la chaîne des Alpes
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