Montée., liv. !I, c. xiv
268 DE l'oraisoîï
cause d'abord un malaise indéfinissable. Le palais intérieur n'a pas encore appris à goûter cet aliment nouveau, délicat et spirituel ; la manne du ciel ne lui a pas fait oublier les oignons de l'Egypte ; d'autant plus que Dieu la donne d'abord parcimonieusement. L âme a faim de Dieu et ne peut s'en rassasier ; quand elle croit le saisir, il lui échappe ; les jours de fête sont pour elle comme les fériés, de longs jours sans soleil et sans pain. Si elle a déjà goûté Dieu dans la quiétude, son désir devient plus vif, parfois anxieux et très pénible ; mais elle vit déjà de souvenir et d'espérance ; Dieu est venu, Dieu reviendra. L'ardeur même de ce désir est une blessure et un baume : une blessure, parce que ce désir est inassouvi ; un baume, parce qu'il prouve qu'on aime et qu'on est aimé. Au contraire, tant qu'on n'a pas encore goûté Dieu, si le désir est moins vif, il est aussi plus désolé ; l'âme, se sentant vide et froide, croit aller à sa perte plutôt qu'à 1 union mystique.
Toutes ces souffrances que la nuit du sens cause aux spirituels « sont peu de chose, comparées aux craintes qu'elles éveillent. Il leur semble, en effet, que les biens de l'esprit sont à jamais perdus pour eux et que Dieu les abandonne ^. »
Profondément ennuyeux, même s'il devait être court, cet état peut se prolonger des années ; on a la perspective monotone, morne, désolée, effrayante, d'un désert sans fin ; on se découragerait vite, si l'on ne savait où il mène.