CHAPITRE VI
Des consolatious et des aridités.
Une des plus communes et des plus déplorables illusions consiste à juger de notre oraison par les consolations ou les sécheresses qu'on y rencontre, à la croire bonne parce qu'elle est consolée, mauvaise si elle est désolée. Non, non, ii n'en est pas ainsi. La meilleure oraison, fût-elle la plus aride, est celle d'où nous sortons plus humbles, plus disposés à nous renoncer, à garder l'obéissance, à vivre dans la dépendance qu'exige notre état, à supporter nos frères sans jamais leur être à charge, en un mot à faire en tout la volonté de Dieu. Au contraire, notre oraison, fût-elle un flot de suavités, est stérile et même funeste, quand nous en sortons plus remplis de nous-mêmes et plus attachés aux douceurs ; car notre but n'est pas de jouir ici-bas, mais de tendre à la perfection.
Puisque les consolations et les sécheresses peuvent nous profiter ou nous nuire, selon l'usage qu'on en fait, voyons donc ce qu'elles sont, d'où elles viennent, où elles tendent et comment il faut s'en servir. Nous parlerons surtout des consolations et des sécheresses qui se rencontrent dans la voie commune, nous réservant d'exposer plus tard les purifications passives et les joies de la contemplation mystique.
74 DE l'oraison
§ I. — Leur nature.
La dévotion est la promptitude avec laquelle la volonté se porte au service de Dieu, à l'oraison comme ailleurs. Toute la substance et la moelle de la dévotion est dans cette promptitude, vivacité, agilité, sainte ardeur, générosité et dévouement de la volonté. Avec cette disposition d'âme, on a l'essence de la dévotion ; sans elle, on n'en aurait que les apparences ; voilà pourquoi on l'appelle dévotion substantielle.
Généralement, elle est assaisonnée d'une certaine douceur et suavité ; on se porte avec amour et goût aux choses de Dieu, on se trouve bien avec lui ; on a l'âme en paix, le cœur dans la joie, et le devoir est facile. Cette suavité n'est pas la dévotion ; car, sans elle, la volonté peut être prompte au service de Pieu ; mais venant se surajouter à la dévotion comme l'accident à la substance, elle s'appelle dévotion accidentelle.
Si elle demeure dans l'âme sans passer dans les sens, on a la dévotion accidentelle spirituelle ; si elle se répand de l'âme dans les sens, comme le tropplein d'un vase qui déborde, on a la dévotion accidentelle sensible, plus brièvement la dévotion sensible. Alors le cœur se dilate dans la joie, et bat avec plus d'animation ; les yeux brillent et se mouillent de larmes, le visage est rayonnant, la voix émue, les sens suavement impressionnés. Et cela va parfois jusqu'à, une sorte de transport et d'ivresse spiri-» tuelle.