RÔLE DES CHEMINS DE FER DANS LA SOCIÉTÉ CONTEMPORAINE
Les chemins de fer ont conquis aujourd'hui une place prépondérante dans les préoccupations et les besoins de notre société contemporaine, ils constituent la plus importante et la plus populaire des découvertes de la mécanique moderne; chacun s'intéresse aux moindres détails de leur organisation, comme à un bien général, au patrimoine commun de tous, et on peut dire vraiment qu'ils nous sont tellement nécessaires maintenant, que s'ils nous étaient enlevés tout à coup, leur suppression deviendrait un malheur public ressenti vivement dans toutes les classes de la société.
Ce mode nouveau de transport s'est imposé si rapidement qu'on le rencontré aujourd'hui dans presque tous les pays du globe ; il n'est guère apprécie toutefois depuis plus de quarante années. Au mois de septembre 1880, on célébrait à Liverpool
BACLt. — Voies ferrées. 1
le cinquantième anniversaire de Tinauguration du premier chemin de fer régulier, et nos contemporains un peu âgés se rappellent encore Tadmiration inquiète qu'excita en eux le son strident du sifflet de la première locomotive qui traversa leurs campagnes. Et cependant, aujourd'hui, un réseau de rails s'est établi, qui enveloppera bientôt presque sans interruption tous les continents de ses mailles de plus en plus serrées; dans son mouvement continuel d'expansion, la voie ferrée qui s'était attachée d'abord aux grands chemins tracés par la nature le long des fleuves, est arrivée à s'en écarter peu à peu, et à triompher successivement de tous les obstacles que lui opposait le relief inégal du sol ; elle a su franchir les rivières et les vallées, les bras de mer eux-mêmes, elle s'est élevée en Amérique au sommet de montagnes aussi hautes que nos plus hautes montagnes d'Europe, ou bien elle a pénétré dans leurs flancs pour les traverser de part en part, et réunir ainsi deux pays séparés par une muraille infranchissable. Le jour n'est pas loin sans doute oii elle saura descendre au-dessous du fond de la mer pour rattacher l'Angleterre au continent européen, et alors une file de rails non interrompus s'étendra bientôt à travers tout le vieux monde depuis l'occident de l'Europe jusqu'à l'orient de l'Asie.
Ce prodigieux développement des voies ferrées est un phénomène beaucoup plus important dans l'histoire de l'humanité que la plupart des grands faits politiques dont elle a conservé le souvenir ; il est destiné à prendre place dans ses annales à côté de la découverte de l'Amérique ou l'invention de l'imprimerie par exemple; car c'est lui qui, de ces grands événements, a tiré ^puisque inopinément toutes les conséquences dernières restées en quelque sorte à l'état latent pendant des siècles. Les chemins de fer présentent d'ailleurs, à tous égards, cette propriété providentielle, pour ainsi dire, de précipiter la marche de l'histoire et l'enchaînement des événements, avec la même vitesse qu'ils ont apportée dans la circulation ; de sorte que nous voyons aujourd'hui s'accomplir en quelques années sous nos yeux, dans
nos mœurs, des transformations complètes qui auraient exigé autrefois plusieurs générations d'hommes.
Le développement des voies ferrées est devenu en effet une question vitale pour les pays qu'elles traversent, il en mesure en quelque sorte la force et la richesse, il exerce une influence décisive sur les destinées économiques et politiques des nations elles-mêmes ; et c'est de lui souvent que dépend et dépendra de plus en plus dans l'avenir, le sort des batailles.
L'industrie et le commerce ont éprouvé également une révolution profonde, et ils ne sont même pas encore arrivés de nos jours à retrouver leur assiette au milieu de l'immense ébranlement que les voies ferrées leur ont communiqué. Leur action, qui restait confinée autrefois aux limites d'une petite province, dispose d'un marché élargi maintenant jusqu'au point d'embrasser le monde entier : l'industriel peut aller chercher directement ses matières premières là où elles se rencontrent naturellement dans les conditions les plus avantageuses, et en même temps il peut exporter partout les produits qu'il en tire, et trouver des débouchés nouveaux dans des pays lointains dont il ignorait même le nom; mais, en revanche, il ne doit pas oublier non plus que ces voies rapides qui emmènent au loin ses produits peuvent aussi bien ramener les concurrents dans son pays même, et lui enlèvent ainsi le monopole dont il y avait joui jusque-là.
Devant une situation pareille, l'industrie a dû s'attacher à produire aussi économiquement que possible, afin de lutter sur le marché du monde devenu ouvert à tous; elle s'est concentrée sur les régions les plus favorisées, et elle y a construit d'immenses ateliers où elle a entassé de nombreux ouvriers pour développer la production. Mais par contre, toutes les autres régions se sont trouvées délaissées peu à peu, et elles ont dû renoncer à la lutte, dans l'impossibilité de réagir contre l'infériorité de leur position naturelle.
A côté de ces sacrifices inévitables résultant des conditions nouvelles qu'ils ont amenées, on peut dire que les chemins de fer ont exercé néanmoins une action bienfaisante ; car en multipliant
le nombre des choses utiles mises à la portée de la plus grande partie de rhumanité, ils ont diminué la distance qui séparait le pauvre du riche et réalisé ainsi un certain nivellement dans les différentes positions sociales. Et c'est là, en effet, ce qui résume ces grandes modifications que nous signalions plus haut apportées dans les mœurs des individus ; les voyages fréquents ont amené entre les hommes des contacts nouveaux, et dans ce brassage continuel, s'il est permis de s'exprimer ainsi, les mœurs se sont sensiblement uniformisées, les différences énormes qu'on remarquait autrefois entre les villes et les campagnes s'effacent peu à peu, le confortable et le bien-être se sont répandus dans toutes les classes de la population, jusque dans les petits villages ; les vêtements, les habitations, se sont transformés, et le luxe lui-même a fait invasion jusque dans les hameaux les plus reculés, en même temps que trop souvent les travailleurs valides émigraient vers les villes et enlevaient à l'agriculture des bras qui lui font aujourd'hui cruellement défaut.
A d'autres égards, les chemins de fer ont ouvert devant chacun de nous un horizon nouveau sur des pays et des choses entièrement ignorés autrefois, ils nous ont donné le désir des notions exactes en nous permettant de rectifier bon nombre d'idées fausses et de préjugés, tant sur des peuples et des individus de nationalités différentes que sur notre propre société elle-même, et c'est parla peut-être que la guerre disparaîtra un jour, s'il est permis d'espérer que les conflits d'intérêts des hommes et des nations puissent se dénouer jamais sajis son intervention.
El nos facultés intellectuelles sont rattachées entre elles par des liaisons tellement étroites que celte préoccupation, ce besoin de la vérité, nés en nous en présence des renseignements exacts apportés par les chemins de fer, ont exercé leur action sur des matières les plus rebelles en apparence; en un mot ils ont rejailli sur nos goûts eux-mêmes, et on peut dire qu'on trouve là le goût principal d'une époque qui n'en a plus de prédominant.
En matière d'histoire et de littérature, le premier devoir du critique est de replacer avant de les juger les œuvres et les faits
dans le milieu qui leur a donné naissance, comme le premier souci de Tauteur est de donner à son œuvre un cadre aussi authentique que possible, et il ne négligera pour y parvenir aucun voyage lointain, aucune recherche minutieuse. Vous retrouverez cette préoccupation de Texactitude et de la couleur locale jusque dans la peinture, dans ce goût plus prédominant que jamais pour les objets antiques ou étrangers, de toutes formes et de toutes provenances.
Enfin, les chemins de feront amené également dans Tarchitecture moderne une rénovation complète, ils ont créé en effet, par l'emploi du métal dans les constructions, des types nouveaux, qui ont servi de modèles pour tous les édifices civils. Les grandes gares sont réellement les monuments du dix-neuvième siècle, elles caractérisent bien les tendances démocratiques de Tépoque qui les a conçues; comme les églises du moyen âge, et plus qu'elles, elles appellent les foules ; sous leurs voûtes élargies, à côté des nombreux voyageurs qui se pressent, elles reçoivent des trains entre-croisés, sans que le sifflet et la fumée des locomotives y gênent en rien ce mouvement continuel. Leurs colonnes grêles n'ont pas la même grandeur austère que les hauts piliers sombres si multipliés des églises; mais leurs voûtes légères, sous lesquelles Tair et la lumière circulent à plein bord, présentent un caractère imposant néanmoins : leurs points d'appui écartés paraissent si frêles à côté de l'énorme travée qu'elles franchissent.
Cette architecture nouvelle tire sa seule décoration d'ellemême en accusant l'ossature de sa charpente soigneusement dissimulée dans les anciennes constructions ; les lignes presque toujours droites restent un peu monotones peut-être, mais elles accusent bien la forme et la disposition générale de l'édifice, et elles conser>'ent toujours une certaine sobriété élégante qui n'est pas sans grandeur.