‹ Les voisins de l'autre côté (volume 2)Chapitre 3 sur 13 · LES V0TSIN · texte numérisé non relu

LES V0TSIN

femme. Et tous les efibrts d'Evelyii pour la calmer furent inutiles. Pvosabelle , qui entra en cet instant dans la cliambre , reçut d'elle l'ordre impérieux d'aller porter ailleurs sa beauté perfide.

Evelyn avait déjà remarqué le changement de Pvosabelle , et afin de lui sauver le plus possible la nécessité d'une assiduité si constante et d'une obéissance si pénible aux ordres de celle qui la tyrannisait ainsi, il écrivit secrètement à sa sœur madame Levelyn , qui , plus que personne, avait quelque pouvoir sur sa femme, la conjurant de rester près d'eux le plus lonfî-tcmps qu'elle le pourrait, afin d'alléger un peu l'extrême fatigue de sa jeune et excellente amie miss Verc, qui était véritablement très-souffrante.

Madame Levelyn , qui avait aimé tendrement la mère de Piosabelle, et qui s'in-

téressait beaucoup à cette jeune personne, n'hésita pas à se rendre k cette invitation ; car elle était bien sûre que son frère ne lui aurait pas écrit avec tant d'instance, si sa femme ( quoiqu'il ne le lui eût pas dit positivement) n'eût pas fait éprouver à lui et k Rosabelle des tourmens insupportables, que sa patience et la douceur de sa cousine n'avaient pu lui faire éviter. Et son mari lui permit d'aller au secours de ces deux infortunés.

La maladie de madame Evelyn suivit alors les différentes périodes qui annoncent une fin prochaine. Cet espoir de conserver la vie , qui se fait sentir au moment même oil la mort est suspendue sur nos têtes , est peut-être ce qui cause l'impression la plus douloureuse k ceux qui nous entourent.

« — Comme vous paraissez bien aujour- I. 3

d'hul! s'écria un malin Kosabellc. Vous êtes presque comme autrefois ! Certainement vous vous sentez mieux !

« — Mieux? je suis tout- à- fait bien.

Apportez-moi le miroir , je veux me regarder ! »

Rosabelle obéit , et tandis que la pauvre malade contemplait ses yeux brillans et ses joues animées, qui n'annonçaient que trop les progrès de son mal, elle s'écria d'un air ravi : (c Cachez votre visage pale et défait , Rosabelle ! îMathilde est redevenue ce qu'elle était autrefois. » Puis, s'étant aperçue que Rosabelle avait un très-joli bonnet du matin avec des rubans roses , elle pria sa complaisante cousine de le lui laisser essayer, et celle-ci le posa sur la tèle de la malade. Tandis qu'elle était ainsi occupée h genoux devant la pauvre Matliilde, les beaux cheveux de

Rosabclle s'échappèrent de dessous sa coiffure, et tombèrent avec grâce jusqu'à terre.

(( Comme ce bonnet est joli ! comme il me sied bien ! dit -elle; je voudrais que mon mari vînt en ce moment. >j Et, au même instant, Evelyn demanda s'il pouvait entrer.

« Venez ! » s'écria vivement Mathilde.

Il entre, saisi de surprise et d'admiration, non à la vue de sa pauvre femme malade, avec son joli bonnet, mais de la beauté frappante de sa compagne.

« Voyez ! s'écria l'irritable Mathilde, il ne me regarde même pas ! » En disant ces mots, elle arracha le bonnet de dessus sa tête , le jeta par terre, et s'abandonna à de si violens niouvemens , qu'Evelyn , alarmé des conséquences , retint ses bras, et la conjura, pour sa propre

sûreté aussi bien que pour la sienne , de ne pas se laisser aller ainsi à une colère si peu fondée et si extraordinaire; mais elle continua à s'écrier : « Faites sortir de la chambre cette méchante fille , je hais sa vue. » Rosabelle était trop effrayée pour entendre ce qu'elle disait. Dans ce moment , madame Levelyn entra sans que personne s'en aperçût. Alarmée du bruit qu'elle entendait dans la chambre de la malade, elle s'était hâtée de s'y rendre. Sa présence arrêta à l'instant les sanglots et les exclamations de la pauvre Mathildc, qui était presque épuisée. Et comme elle vit que son agitation tenait h ce qu'elle s'était livrée sans sujet à la violence de son caractère , elle n'hésita pas, suivant son usage , à lui parler de la scène qui venait de se passer.

« Madame Evelyn, lui dit-elle, je me

félicite de vous trouver si bien. Si j'en juge par la force de votre voix , jamais vos poumons n'ont été en meilleur état qu'à présent. Je croyais vraiment qu'on jouait ici la comédie de société, que miss Vere remplissait le rôle de la belle Ophelia, et je suppose, mon frère , que vous et votre femme vous étiez chargés des rôles du roi et de la reine. Aurez -vous plusieurs représentations comme celle-là? je serais charmée d'y avoir aussi un rôle.

(( — Je ne joue pas la comédie, chère Anna, dit Evelyn en souriant, quand je vous dis que je suis bien aise de vous voir. Mathilde a été un peu agitée et....

« — Un peu agitée ! Comment est-elle donc lorsqu'elle éprouve une grande agitalion F Mais à présent que je suis arrivée, j'espère que vous allez vous remettre; car, en vous voyant tous trois, on croirait que

l'agitation a été générale. Mon Dieu !

qu'avez-vousdonc? Dites-moi, mesdames, est-ce que vous vous seriez amusées à boxer? pourquoi ce bonnet est-il par terre? est-ce en jouant qu'il est tombé et que ces belles tresses se sont écliappées? »

Rosabelle alors se buta de relever le bonnet , et se retira pour rattacber ses cheveux , tandis que Matbilde , qui craignait les regards observateurs et les réflexions moqueuses de sa belle-sœur, sut cacher son émotion, et pensa qu'il était convenable de lui dire qu'eile était bien aise de la voir.

La fièvre était alors tombée , et les joues affaissées de Matbilde reprirent leur pâleur; ses yeux brillans redevinrent ternes. Et tandis que madame Levelyn replaçait le bonnet de nuit sur les cheveux épars de la malade , qui était retombée sur su

couche sans force et sans énergie , des larmes remplirent ses yeux en contemplant les ravages que la maladie avait faits sur cette jeune femme , autrefois l'image de la santé. Mathilde vit son émotion , et ne la vit pas sans en être irritée , tandis qu'agitée par les sentimens les plus divers, elle versait des larmes sur son sein. Puis , épuisée par la fatigue et la maladie , elle tomba dans un sommeil profond quoique agité.

« Quelle était la cause de l'étrange scène dont j'ai été témoin en arrivant? dit madame Levelyn à son frère, quand ils se trouvèrent seuls.

« — En vérité , je ne le sais pas bien exactement moi-même. Mais la pauvre Mathilde paraissait fâchée de ce que je ne l'avais pas regardée quand je suis entré. Je crois qu'elle a essayé le bonnet de miss

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Vere , et que j'ai eu le malheur de regarde r d'abord la figure frappante de Rosa- Lclle , avec ses longs cheveux tombant jusqu'à terre.

« — Eh bien ! qu'est-ce que cela prouve?

« — Eh bien ! répliqua Evelyn en paraissant embarrassé , je soupçonne que la pauvre Mathilde a eu la folie d'en être jalouse.

« — Jalouse î s'éciia madame Levelyn en riant aux éclats.

« — Oui , vous pouvez bien rire en pensant que ma femme a pu être jalouse d'un homme aussi tranquille que moi.

(( — Il est certain que c'est une absurdité dont ^lathilde ne se serait pas rendue coupable si elle avait eu l'usage de sa raison . Mais il n'y a là rien de risible; car, dans l'étal oii elle est , une seconde secousse de ce genre pourrait la tuer, et j'ai l'intention de pren-

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drelaplacedeRosabelle pour la soigner. »

Le lendemain , elle dit donc à madame Evelyn que comme Rosabelle était évidemment très-fatiguée par les veilles et les soins qu'elle lui avait rendus , elle lui demandait de la remplacer auprès d'elle pendant la plus grande partie de la journée et de la nuit.

« INon , non , s'écria vivement Mathilde î car alors Rosabelle serait toujours avec mon mari ou avec les enfans.

« — Et pourquoi pas ?

(( — Pourquoi pas? c'est qu'ils l'aiment tant!

(( — Eh bien !

(( — Eh bien ! je ne puis supporter l'idée qu'ils l'aiment ; je crains qu'ils ne l'aiment mieux que moi.

K — Quelle folie ! les enfans pourront préférer pendant quelque temps la per-

sonne qui joue avec eux; mais comment pouvez-vous supposer une telle idée h mon frère ?

« — Oh! il admire toujours sa beauté grecque.

« — Mais pouvez-vous croire que pendant que sa femme malade est étendue sur son lit , il sera capable de rerjardcr et d'admirer une autre personne, quelle qu'elle puisse être? Cela n'est pas bien, Matliilde.

(( — ■ Je ne suis pas de votre avis, et je ne veux pas que Rosabelle puisse être toute la journée avec mon mari.

« — Je ris vraiment , Matbilde , à l'idée que mon frère , cet homme si sérieux et si moral, puisse passer ainsi pour un séducteur. »

Rosabelle entra alors avec ses cheveux relevés et sans bonnet; car celui de la veille avait été entièrement déchiré. Sa

vue irrita la malade, qui s'écria avec colère : « Eh bien , regardez - la ! voyez quelle peine elle s'est donnée pour paraître jolie ! sortez de ma présence , sortez ! »

Rosabelle , fondant en larmes , se disposait aussitôt k obéir, lorsque Mathilde la rappela : « Non , non , vous ne sortirez pas! restez oii vous êtes, je ne veux pas que vous me quittiez. »

A ces mots, madame Levelyn se leva, et, prenant la main de Rosabelle, elle dit : (( ]Ma chère enfant , vous sortirez ou vous resterez , absolument comme vous voudrez ; je ne verrai pas de sang-froid la fille de ma chère madame Vere traitée en esclave par qui que ce soit.

« — Alors , je vais me retirer, dit Rosabelle. » Et elle quitta la chambre.

« Combien il est dur, combien il est cruel de prendre le parti de cette fille

contre moi, et de contredire ainsi une pauvre femme mourante! dit Mathildc.

1 « — Si vos jours sont réellement en danger, il est d'autant plus nécessaire que je tâche de vous empêcher de vous livrer à des sentimens si coupables envers la créature la plus inoffensive qui existe. J'en appelle à vous-même, Mathildc, à votre cœur juste et à votre esprit droit. Cette aigreur que vous montrez à votre cousine convientelle à une femme qui croit n'avoir pas long-temps à vivre?

(( — Je ne puis ni'empêcher d'avoir ce sentiment.

« — iNIais si vos principes religieux ne vous empêchent pas de vous livrer à vos passions haineuses, votre propre intérêt devrait vous arrêter. Je vois que vous craignez que le contraste qui existe entre la ligure de Rosabclle et la votre n affai-

blisse l'attachement d'Evelyn. Mais n'avezvous pas beaucoup plus à redouter du contraste qui existe entre votre caractère et le sien , entre sa conduite et la vôtre ; entre sa patience , sa douceur , sa grâce séduisante , et votre violence si tyrannique et si vindicative? Je suis persuadée qu'Evelyn ne remarque pas la beauté du visage de Rosabelle ; mais il ne serait peut-être pas aussi insensible aux qualités que vous l'obligez de faire paraître. Et c'est vousmême qui causez votre propre danger.

« — • Le croyez-vous véritablement ?

« — Oui, certainement.

« — Eh bien , alors , je tâcherai de veiller sur moi-même. »

Cet avertissement salutaire eut pendant quelques jours l'etfet que madame Lcvelyn en espérait. Mais Mathilde, en dépit de son intérêt personnel qui devait la porter k

veiller sur elle-même, ne put surmonter long-temps la violence de son caractère irascible , que sa jalousie augmentait encore ; et la jalousie et la haine qu'elle ressentait pour la pauvre Rosabelle reprirent tout leur ascendant sur l'esprit de la mourante , tandis qu'elle contemplait dans une silencieuse admiration la douce et tendre soumission avec laquelle elle supportait les épreuves qu'on lui faisait endurer.

Mathilde avait découvert le secret du cœur de Rosabelle, quoiqu'elle se le fût long-temps caché à elle-même; elle avait pénétré l'affection profonde que lui inspirait Evelyn , et qui s'était ranimée depuis que, rentrée dans sa maison, elle avait été témoin de tout ce qu'il valait comme époux et comme père. Elle ne pouvait pas non plus être insensible à la bonté

et à la considération avec lesquelles il la traitait; cependant elle s'efforçait de combattre ses sentimens, ses sentimens criminels ^ car c'est ainsi qu'elle les appelait : « Mais d'ici à peu de temps, s'écriaitelle , tout sera fini ; je partirai , j'irai vivre loin de lui , ce ne sera plus alors un crime de l'aimer, n

Mais tandis qu'elle essayait en vain de cacher cette rougeur trop significative qui colorait ses joues lorsqu'il entrait , et le tremblement qui s'emparait d'elle lorsqu'il lui adressait la parole , ils avaient été observés par l'œil pénétrant de madame Evelyn , qui , bien que la mort s'approchât d'elle à pas précipités , conservait l'irritabilité déplorable de ses sentimens. Un jour que Piosabelle était seule avec elle et arrangeait son oreiller avec complaisance, elles entendirent M. Evelyn qui,

en ouvrant la porte , parlait à quelqu'un dans l'anticliambre , et Rosabelle sentit comme à l'ordinaire qu'une rougeur subite colorait ses joues quand elle s'aperçut qu'il était près d'elle.

« Fille perfide! je vois votre passion secrète, et je sais quelles sont vos espérances, dit la malade avec un regard dont l'expression était terrible. Mais je saurai les détruire, je lui dirai tout, et mes dernières paroles lui défendront »

Son émotion était si violente qu'elle fut forcée de s'arrêter, et Evelyn entra dans la chambre, tandis que Rosabelle , effrayée pour elle-même et alarmée pour ^Mathilde, se mit à genoux près du lit de la malade , examina sa physionomie et écouta les paroles qui sortaient de sa bouche avec une pénible anxiété.

<( Evelyn, dit-elle d'une voix presque

inarticulée et en saisissant le bras de la tremblante Rosabelle, je suis mourante, je le sais, et vous voyez cette fille, cette Rosabelle Vere. Écoutez-moi , si vous vous remariez, si vous donnez une belle-mère à mes filles, je vous conjure, Evelyn, eu rendant mon dernier soupir, oui, je désire, j'insiste pour que.... »

A ces mots une courte mais violente convulsion vint la saisir, et, au bout de quelques instans , elle tomba devant eux privée de vie.

La douleur de M. Evelyn , en perdant la mère de sesenfans, fut telle qu'on pouvait l'attendre de son bon cœur et de son caractère affectueux. Comme femme, il l'avait aimée plus par devoir et par habitude que par goût et par préférence. Semblable à plus d'une épouse qui , cherchant à faire leur volonté en employant la violence plu-

tôt que la persuasion, obtiennent ce qu'elles désirent parce que la dispute est fatigante, et qu'il n'est pas très-difficile de céder , madame Evelyn manqua plutôt à son mari qu'elle ne fut regrettée par lui. Et comme disait le docteur Johnson , en parlant d'un ami qui venait de perdre sa femme , il fut iijfligé , mais soulagé.

Aussitôt que les funérailles furent terminées, Rosabelle résolut de quitter Staveley, résidence de M. Evelyn, et d'aller chercher un logement dans une ville près de la maison de sa sœur aînée. Un jour, au moment oii elle venait d'apprendre aux enfans qu'elle allait les quitter, Evelyn entra dans la chambre et les trouva tous autour d'elle , l'entourant de leurs bras et l'assurant qu'ils ne consentiiaient jamais à se séparer d'elle.

« Qu'y a-t-il donc? s'écria-t-il ; mes

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chers enfans , je crains que vous n'importuniez miss Vere.

(( — Oh! papa, elle est si méchante!

elle dit qu'elle va s'en aller , elle le veut ; nous ne pouvons lui persuader de rester après.... après lundi prochain, papa.

« — Je suis très-fâché de l'apprendre j mais peut-être pourrons-nous lui persuader de ne pas nous quitter si tôt, dit Evelyn , qui paraissait en être aussi fâché que ses enfans. J'irai parler à ma sœur à ce sujet. »

Il se rendit donc chez madame Levelyn; elle tenait à la main une lettre ouverte sur laquelle il était évident qu'elle avait répandu des larmes.

a — Voyez! dit-elle, voilà mon mari qui est obligé d'aller aux Barbades pour s'occuper des propriétés qu'il a dans ce pays, et il ne veut pas me permettre de

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l'accompagner, parce qu'il craint le climat pour moi; que c'est contrariant! Il dit du reste qu'il n'y restera que six mois.

(( — Eli bien , alors , j'espère que vous passerez ces six mois avec moi. Ce sera du moins un bien qui naîtra d'un mal.

(( — Oui , je resterai si vous le désirez : je suis très-fàcliée de me séparer de Levélyn ; mais il pense qu'il est raisonnable qu'il y aille, parce que notre fils et nos filles ont beaucoup d'enfans et peu de fortune. Cependant je le gronderai quand il viendra me dire adieu. Mais qu'avez-vous donc, mon frère ? Je vois que vous avez quelque chose a. m'apprendre.

« — Eh bien, oui! miss Verc a dit aux enfans que lundi prochain elle nous quitterait. Mais sûrement, comme il faut qu'elle cherche un asile, il ne peut y avoir aucune inconvenance à ce qu'elle

reste ici aussi long-temps que vous. Mes pauvres enfans ne peuvent supporter l'idée d'en être séparés.

« — Certainement je n'y vois aucune inconvenance; mais les jeunes personnes ont des idées si raffinées sur le décorum que Rosabelle s'en fera peut-être quelque scrupule. Cependant je lui dirai tout ce que j'en pense. r>

Mais, bien que Rosabelle ne crût en aucune manière blesser les convenances en continuant k habiter sous le même toit qu'Evelyn, elle redoutait sa propre faiblesse et craignait de perdre sa tranquillité. Cependant, soit qu'une espérance qu'elle ne s'avouait pas à elle-même influât sur sa résolution, soit qu'elle sentît qu'elle ne pouvait donner une raison plausible poiurefuser de rester, il est certain qu'elle ne partit pas.

« Pauvre Mathildeî dit un jour madame Levelyn à son frère deux ou trois mois après la mort de madame Evelyn, quelle répugnance la jalousie lui avait fait concevoir pour Rosabeile !

« — Oui, répliqua Evelyn, mais pas toujours; quelquefois elle lui rendait justice, et, quelque extraordinaire que cela puisse paraître, h ses derniers momens, elle lui a fait la plus complète réparation.

« — Est-il possible ?

« — Je vous assure que c'est l'exacte vérité.

Il s'arrêta, w Eh bien, continuez; pourquoi hésitez-vous? qu'a-t-elle dit? reprit madame Levelyn.

« — Eh bien, répondit-il en rougissant excessivement, cela va vous paraître incroyable; mais, en rendant le dernier soupir, elle m'a dit que si je me remariais jamais c\[c7'oulait que ce fût avec miss Verc.

« — C'est étonnant ! et d'autres que vous lui ont-ils entendu exprimer ce désir?

« — Oui ! miss Vere elle-même.

« — Si un autre que vous, mon frère, m'avait dit une pareille chose, je ne l'aurais pas cru. Mais, comme chrétienne, je me réjouis du fond du cœur de ce que la pauvre Mathilde est morte dans de bien meilleures dispositions qu'elle n'avait vécu depuis quelque temps. Jamais elle n'avait montré que dans cette occasion toute sa raison et toute sa tendresse pour ses enfans. m

« — Eh quoi ! chère Anna , à mon âge , et étant aussi peu fait que je le suis pour inspirer de l'amour ( car vous savez que Mathilde ne m'a jamais aimé), a-t-olle donné une grande preuve de raison en me conseillant d'épouser une jeune et jolie femme ? c'est absurde !

« — Quant à votre âge, mon licre, vous

me ferez plaisir dene pas en parler; car je suis plus âgée que vous de quelques années, et je ne commence pas encore à parler de mon âge. On est encore jeune à trente-trois ans. Quant à l'impossibilité que vous puissiez inspirer de l'amour, je vous avoue que j'en doute : quoique certainement vous ne soyez pas beau, vous êtes fort bien, et je suis bien trompée si Rosabelle ne partage pas cette opinion. La voilà qui vient : lui demanderai-je ce qu'elle en pense ?

— (f Gardez-vous-en bien ! et je vous supplie d'oublier cette ridicule conversation.»

Mais c'était impossible, et madame Level y n, qui pensait que son frère s'était fait à cet égard une illusion conforme à ses désirs, eut grande envie de demander à Rosabelle ce que Malhilde avait dit en mourant. Cependant elle craignait en même temps de s'en éclaircir; car si Evelyn avait mal

interprété les paroles de sa femme et si elle était obligée de le détromper, elle pensait que l'événement que cette méprise devait rendre presque certain pourrait être au moins retardé, et elle désirait du fond du cœur qu'il pût avoir lieu. Elle n'en parla donc pas à Rosabelle et eut soin d'aider le plus possible, sans qu'il pût s'en apercevoir , aux progrès de l'attachement de son frère pour l'aimable orpheline.

u Combien il sera étonné ! se dit-elle à elle-même , quand il découvrira , d'après ce qu'il éprouve pour Rosabelle , qu'il n'a jamais aimé Mathilde ! »

Pendant les six mois suivans, Evelyn , madame Levelyn, les enfans, Rosabelle et la gouvernante , menèrent la vie la plus heureuse et la plus douce. Evelyn lisait haut tous les soirs pendant que les dames dessinaient ou travaillaient à l'aiguille ; le temps

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