‹ Les voisins de l'autre côté (volume 2)Chapitre 4 sur 13 · P LES VOISINS · texte numérisé non relu

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s'écoulait sans qu'on s'en aperçût, parce que chaque moment était rempli par des occupations utiles ou agréables. Et lorsque M. Levelyn revint chercher sa femme, madame Levelyn fut la seule personne qui pût croire que les six mois fussent passés et s'en féliciter.

Pendant cet intervalle , Rosabelle avait reçu une lettre de sa tante, la mère de madame Evelyn, qui était devenue veuve, et qui la conjurait de regarder sa maison comme son futur asile , l'assurant qu'elle l'aimait toujours comme une fille, et éprouvait pour elle une grande reconnaissance des soins tendres et attentifs qu'elle avait rendus à sa pauvre enfant pendant sa dernière maladie. Conmie elle était alors obligée de quitter Staveley et qu'Evelyn était forcé de la laisser partir, ce qu'il pouvait désirer de mieux était qu'elle demeurât

avec madame Fanshaw ; car elle ne serait qu'à ime journée de distance de lui, et les enfans pourraient alors, disaitEvelyn, aller la voir ainsi que leur grand'mère ; il insista même pour qu'elle emmenât tout de suite sa fille aînée avec elle ; quant à Fanny Evelyn, il ne pouvait se résoudre encore à s'en séparer,

« — Mathilde ressemble beaucoup plus à sa pauvre mère , dit madame Levelyn. — Oui, répliqua Evelyn , oui, certainement. « — Je ne sais à qui ressemble Fanny, aj outa sa sœur. Cependant elle me rappelle beaucoup quelqu'un. »

Evelyn savait quel était ce quelqu'un, mais il ne le dit pas à sa sœur.

Enfin le jour du départ arriva , et Rosabelle s'arracha, non sans beaucoup de peine, aux embrasscmcns des enfans , tandis qu'Evelyn prit congé d'elle avec une

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froideur qui , aux yeux d'une personne qui aurait eu plus d'expérience , eût trahi l'excès de ses chagrins et de ses regrets. Mais elle s'y trompa complètement, et elle ne put s'empêcher de se dire à elle-même : (( Combien il est extraordinaire qu'il ne m'aime pas un peu plus, tandis que ses cnfans m'aiment tant ! »

Quand elle fut partie, Evelyn fit une découverte à laquelle il ne s'attendait pas lui-même : c'est qu'il était seul , qu'il venait de faire une perte dont ses livres et ses études ne pouvaient pas le consoler , et qu'il restait souvent une heure ou deux ayant un livre à la main , sans jamais passer la première page. Il découvrit aussi qu'au fond de son cœur, il aimait mieux sa petite Fanny que sa sœur , et il commença à soupçonner le motif de cette préférence. Un jour qu'il la regardait , pen-

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xlant qu'elle était assise sur ses genoux , il s'écria : « Charmante créature !

«' — Oh ! fi ! papa , dit la petite fille : ma cousine Rosabelle disait toujours à ma bonne qu'on avait grand tort de répéter aux enfans qu'ils étaient beaux.

« — 'Mais je ne pensais pas à vous, Fanny.

« — Non ! papa , à qui donc ? C'est sûrement alors k ma cousine Rosabelle ; car vous savez qu'on trouve que je lui ressemble beaucoup. Et savez-vous , papa , ajouta-t-elle en lui parlant à l'oreille, ce que dit ma gouvernante? Elle pense que ma cousine Rosabelle serait pour nous une bien bonne maman.

(( — Quelle folie ! Ma chère , votre gouvernante ne sait ce qu'elle dit.

« — Oh ! elle doit le savoir , car ma cou-

sine Rosabelle assure que c'est une femme de beaucoup d'esprit. »

Evelyn n'ajouta pas un mot; mais, embrassant la petite fille avec plus de tendresse qu'à l'ordinaire , il la renvoya et se retira dans sa bibliothèque ; mais ce ne fut pas pour étudier, quoiqu'il commençât à s'occuper de poésie , et il répéta ces vers , pendant qu'il se promenait en long et en large (i) : (( C^est en vain que les livres cherchent à me prêter leur secours accou" tumé ; ni l'esprit , 7ii la sagesse ne peuvent venir au secours de leur amie. L'esprit ne peut procurer aucun soulagement aux tourmens que j'endure en ce moment f et la sagesse me montre le mal sans pouvoir me guérir.

« Cependant, si je m'en rapportais à ma

(1) Ces lignes sont en vers dans l'original. {Note du traducteur. )

sœur , le remède de ce mal serait en mon pouvoir. Eh bien ! ce que je pourrais faire de mieux serait d'aller la consulter quand l'année de mon deuil sera expirée, et en attendant nous irons souvent voir ma fille et sa grand'mère. »

Il suivit ce plan, et, quand l'année fut révolue, il alla voir madame Levelyn et lui confier ses projets.

Cette dame reçut cette confidence avec un plaisir qu'elle ne chercha pas à dissimuler ; mais elle lui dit avec cet air railleur qui lui était habituel : «Vraiment, Edouard, je vois que vous aimez beaucoup plus Matliilde que je ne le soupçonnais ; car ses désirs sont la règle constante de votre conduite : si je vous entends bien, c'est surtout pour vous conformer à sa dernière volonté que vous voulez proposer à miss Vere. . . .

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« — Non ! non î ce n'est pas principalement parce que Mathilde le désirait, je suis bien loin de le penser : je la trouve charmante, et. . . .

« — Enfin, mon frère , vous êtes amoureux d'elle !

' « — Comment î à mon i\ge !

' « — Allons ! vous me parlez encore de votre age; quelle folie! On dit qu'on doit être amoureux à une époque quelconque de la vie , et ce n'est qu'à présent que votre heure est arrivée : ainsi partez bien vite, faites votre tendre aveu, et que l'amour vous conduise. »

Evelyn n'était pas du tout satisfait d'être traité et considéré comme un amoureux; mais il ne put se défendre , il savait que sa sœur ne lui épargnerait jamais ses sarcasmes, et il se rendit chez madame FanshaA\.

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Quand il arriva, il trouva celte dame seule, et lui ayant dit qu'il désirait qu'on n'interrompît pas leur conversation, il fît un grand effort sur lui-même pour faire connaître à la mère de Mathilde qu'il voulait se remarier; mais que la belle-mère qu'il désirait donner h ses enfans était une personne que Mathilde même lui avait désignée, en prononçant ses dernières paroles et en rendant son dernier soupir, et qu'il était heureux de lui dire que son propre choix était d'accord avec celui de sa fille.

« Alors vous voulez parler de Piosabelle Vere , s'écria madame Fanshaw , et Mathilde, ma pauvre fille, a montré son jugement et son bon sens ordinaire jusqu'à ses derniers momens. Oui, monsieur Evelyn, en vous mariant ainsi, vous donnerez une preuve de plus de votre tendre soumis-

sion à ses volontés ! \ous avez toujours été le meilleur des maris , comme elle était la meilleure des femmes; et, si ce n'eût été pour lui complaire , vous ne vous seriez jamais remarié. Oui, oui, je vous entends ! »

Aces mots, ses sanglots redoublèrent à tel point qu'on n'entendait plus ce qu'elle disait; et Evelyn en fut bien aise, car il n'était pas aussi sûr qu'elle qu'il ne désirait épouser Rosabelle Vere que pour céder ou complaire aux désirs de sa dernière fennne. Cependant il ne chercha pas à rectifier l'opinion de sa bellemère, qui, lorsque son émotion fut un peu passée , insista pour qu'on la chargeât de faire cette demande à Rosabelle , et malheureusement il n'osa pas s'y refuser.

Madame Fanshaw ne tarda pas à s'acquitter de sa commission, et elle alla trou-

ver Rosabeîle j mais quand elle la vit , au lieu de parler , elle passa ses bras autour de son cou et fondit en larmes.

« Qu'avez - vous donc ? s'écria Rosabelle saisie de frayeur , en lui rendant ses embrassemens. Est-il arrivé quelque chose aux enfans ou à M. Evelyn?

« — M. Evelyn est ici , répondit en sanglotant madame Fanshaw, et il est venu me dire , ma chère , qu'il comptait vous faire des propositions de mariage. »

IjCS bras de Rosabeîle se dé lâchèrent aussitôt du cou de sa tante, et elle tomba presque sans connaissance sur le sopha , saisie par un sentiment de bonheur qu'elle n'avait jamais cru pouvoir connaître. Car plus Evelyn s'apercevait de ce qu'il regardait comme une faiblesse, plus ses manières avec elle devenaient froides et réservées , et la pauvre Rosabeîle , toujours disposée à se

tourmenter, s'imaginait quelquefois qu'elle était devenue pour lui un objet de haine. Mais ce bonheur extrême ne devait pas durer long-temps; car madame Fanshaw, la voyant pâle et agitée, s'écria : « Bon Dieu! Rosabelle, combien vous paraissez effrayée ! Certainement vous ne refuserez pas M. Evelyn? Il faut absolument que ce mariage ait lieu , car il m'a dit qu'il n'agissait ainsi que par obéissance pour les derniers désirs et les dernières recommandations de ma pauvre fille, qui voulait qu'il vous donnât pour mère à ses enfans. Et vous savez , ma chère , que ses désirs ont toujours été des lois pour lui , et il n'est pas changé à cet égard quoiqu'elle n'existe plus. Cela n'est pas étonnant, car c'était une femme si remarquable, si belle , et une épouse si parfaite ! Le pauvre M, Evelyn sait trop bien qu'il ne pourrait jamais

en trouver une qui lui soit comparable. » Rosabelle éprouva alors tant de sentimens contradictoires qu'elle fut près de s'évanouir; mais tâchant de se remettre, elle dit : « Certainement, madame, vous avez mal compris M. Evelyn; il n'a pu vous dire ce qui est si loin d'être vrai. Je puis vous assurer que ma cousine ne lui a jamais demandé de me choisir pour femme.

« — Cependant , miss Vere , il doit le savoir, et il est sûr de ce qu'il dit; sans cela, malgré votre joli visage, il n'aurait jamais songé à vous épouser. Vous êtes une bien bonne fille; mais Matliildc , oh! quelle femme, quelle compagne elle était ! » A ces mots, elle s'arrêta encore pour pleurer , et laissa à Rosabelle le temps de réfléchir si elle devait ou non essayer de convaincre sa tante , et ensuite Evelyn luimême, que, loin que sa cousine désirât qu'il

l'épousât , elle était certaine qu'elle le lui avait défendu , mais l'amour l'en empêcha ; car, bien que sa fierté lui dît hautement ; Rejetez la main qui ne vous est pas offerte avec le cœur et par une affection exclusive pour vous-même, une tendresse craintive et profonde lui disait tout bas qu'elle ne serait heureuse qu'en étant à lui , et Rosabelle résolut de garder le silence. IMalhilde Evelvn entra dans ce moment, et sa nrrand'mère lui apprit aussitôt pour quel motif son père était venu; elle poussa un cri de joie en apprenant cette nouvelle; et, se précipitant dans les bras de Rosabelle, elle l'embrassa à plusieurs reprises , et l'assura que le plus cher désir de son cœur allait être satisfait.

« Je nai pas encore dit oui, s écria Rosabelle.

« — Mais vous le direz, n'est-ce pas, ^ il

faut que vous le disiez pourramour de moi.

t( — Eh bien ! pour l'amour de vous je le ferai , » s'écria Rosabelle en la pressant contre son cœur. Mais Mathilde s'arracha à ses embrassemens pour aller chercher son père. Aussitôt qu'elle l'aperçut, elle courut à lui, et, l'accablant de caresses, elle le remercia de l'avoir rendue si heureuse. Et lorsqu'il lui demanda ce qu'elle voulait dire , elle lui répondit qu'elle voulait parler de son projet, et de ce que miss Vere serait sa maman : (( Car elle m'a promis que pour l'amour de moi elle accepterait vos propositions, » ajouta-t-elle, sans se douter combien elle allait le troubler.

Evelyn tressaillit et sentit la joie qu'il éprouvait , en pensant que Rosabelle serait à lui, bien diminuée, lorsqu'il apprit qu'elle n'y consentait qu'à cause de ses cnfans. C'est ainsi que cc3 deux amans, si passion-

nés run pour l'autre, doutaient bien à tort de leur affection mutuelle , tandis que l'orgueil, une fausse délicatesse et une funeste réserve dans leurs caractères , étaient à leur conduite réciproque cette franchise qui seule peut donner de la sécurité et être véritablement respectable. D'après cet incident, il était impossible que l'entrevue d'Eveîyn et de Rosabelle ne fût pas froide quand ils se trouvèrent seuls.

Lorsque Evelyn lui exprima l'espérance que sa fdle ne l'avait pas trompé, et qu'elle consentirait à êlre a lui , Rosabelle lui dit ojii d'une voix faible et tremblante, et Evelyn l'assura alors qu'il n'attendait pas moins de son respect pour la volonté des morts; ne savait-elle pas d'ailleurs quel avait été le dernier désir de Mathilde ? Rosabelle ne répondit qu'en secouant la tcte, et fondit en larmes.

{( Oui, ma chère miss Vere, vous serez, j'en suis sûr, la plus tendre des mères pour mes enfans, dit Evelyn.

c< — Comment ne le serais-je pas? je ne puis oublier de qui sont ces enfans , » répliqua Rosabelle en soupirant profondément.

Ces paroles étaient prononcées et un soupir lui était échappé uniquement pour Evelyn. Mais il crut que le souvenir de Mathilde en avait été la seule cause , et il pensait quelquefois qu'il serait peu généreux à lui de continuer à solliciter d'elle une faveur qu'elle ne lui accorderait qu'en considération des désirs et des intérêts des autres. Mais l'amour l'emporta, et Evelyn continua ses sollicitations.

Une sœur de madame Fanshaw, qui était devenue veuve, vint s'établir avec elle. Elle n'avait donc plus autant besoin de la

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société de Rosabelle , et elle donna à ce mariage la plus haute approbation. Mais il fut convenu que leur engagement resterait encore secret pendant six mois , et que le mariage n'aurait lieu qu'après qu'ils seraient écoulés; car elle tenait beaucoup à ce que la mémoire de sa fille fût respectée ; elle était décidée à faire savoir k tout le monde que le principal motif de M. Evelyn, en épousant miss Ycre, était de se conformer aux désirs de sa première femme.

Evelyn et Rosabclie désiraient faire tous deux ce que voulait madame Fansliaw et cacher leur engagement pendant six mois. Mais Evelyn, après un long combat, résolut d'employer ce temps à éprouver rattachement de Rosabclie, et il lui dit qu'il la priait instamment de passer trois mois à Londres et les trois autres aux eaux ; que sa nièce, la fdie aînée de madame Lcvclyn? devait

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aller à Londres avec son mari et ses enfans, et de là dans un établissement de bains ; qu'il lui demandait de les accompagner, de voir le monde, ce qu'elle n'avait pas encore fait, et les jeunes gens à la mode avant de se décider irrévocablement à vivre à la campagne avec un bomme qui n'était plus jeune. Rosabelle, malgré sa répugnance, promit de faire ce qu'il désirait. Mais Evelyn, aussitôt qu'il fut loin d'elle, frémit du danger auquel il s'était ainsi exposé de la perdre pour jamais; il crut qu'elle n'était que trop disposée à lui accorder sa demande, et Rosabelle, dès que la porte se fut refermée sur lui, répandit de son côté des larmes amères.

« Hélas ! s'écria-t-elle, il est évident qu'il se repent déjà de son engagement, et il espère que je pourrai rencontrer quelqu'un que je lui préférerai. » Celte pénible idée

se trouva encore confirmée pour elle lorsqu'elle reçut une lettre d'Evelyn, dans laquelle il la conjurait, pendant ces six mois, de se regarder comme entièrement libre, et l'assurait que si, durant cet espace de temps, elle lui préférait quelqu'un , il la céderait à ce mortel, plus heureux et plus favorisé que lui.

Evelyn se livra pendant plusieurs heures à de pénibles combats avant de se décider à écrire ôette lettre , et quand il l'eut finie il se sentit à peine le courage de la lui envoyer. Mais Rosabelle crut y trouver une preuve, non de sa générosité, mais de la plus froide indifférence, et le désir de se débarrasser d'elle s'il était possible.

« Eh ! pourquoi? s'écria-t-elle. INe vais-je pas au devant de ses désirs en l'aflianchissant des vœux donf il se repent? » ■Mais Tumour disait non! et fespérance cherchai*-

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à lui persuader doucement que le temps viendrait peut-être où elle pourrait lui apprendre à l'aimer.

Rosabelle se rendit à Londres avec la fille de madame Levelyn, et de là aux eaux. Et, malgré sa froideur et sa réserve qui devaient repousser tout espoir de lui plaire , sa beauté lui attira plusieurs admirateurs; elle eut deux adorateurs déclarés, mais ils furent refusés. Et bien qu Evelyn écrivît à Rosabelle qu'il était prêt k renoncer h ses droits en faveur de celui qu'elle pourrait lui préférer, lorsque sa nièce lui eut appris les conquêtes qu'elle avait faites, il suivit si proraptement sa lettre et parut si malheureux lorsqu'il arriva , que personne peutêtre, excepté Rosabelle, qui était aveuglée par ses préventions , n'aurait pu ne pas s'apercevoir que tout son bonheur dépendait de sa fidélité à remplir ses engagemens.

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Mais Piosabelle, au lieu de voir dans la visite qu'il venait lui faire une preuve de son amour et de son impatience de la retrouver, ne fut frappée que de la rareté de ses visites, et ne vit dang sa réserve et dans cette crainte qu'il éprouvait de l'influencer par sa présence et qui l'avaient retenu loin d'elle, qu'une preuve de plus qu'il songeait plutôt à l'épouser par devoir que par in^ clination. « Peut-être s'apercoit-il de mon amour pour lui, et a-t-il pitié de moi, s'écriait-elle dans d'autres momens; eli bien, j'aurai soin qu il ne le croie pas longtemps. »

Enfin, après bien des hésitations de part et d'autre, Evelyn et Rosabellc furent unis irrévocablement. Et chacun d'eux aurait été le plus heureux des êtres sans le malheur imaginaire qui prenait en eux sa source dans les chimères de leur esprit trou-

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blé. Plusieurs circonstances contribuaient h les confirmer dans cette erreur. Je n'ai pas besoin de dire à mes lecteurs qu'avant leur mariage ils avaient cherché, chacun de leur côté , k troubler leur avenir, et à ébranler l'édifice d'un bonheur qui devait être solide et durable.

« Mes traits et mes manières me font paraître plus vieux que je ne suis réellement, pensait Evelyn, et ma femme au contraire paraît beaucoup plus jeune que son âge; il faudra donc que je lui sacrifie mes habitudes, si je veux lui rendre moins sensibles les inconvéniens de notre union; il faudra que ma maison soit remplie de monde, et que je la conduise au bal et au spectacle. »

« Je vois , se disait Kosabelle à ellemême , qu'il ne se plaît guère dans ma société, car il ne peut rester seul avec moi,

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et vivre tranquillement chez lui ; combien c'était différent du temps de Mathilde!

mais aussi, comme le dit madame Fanshaw, c'était une telle compagne ! Je serais peutêtre comme elle si j'essayais de sortir de moi-même. Mais je sais que mon amour me fait paraître tellement à mon désavantage devant lui , que je ne puis lui parier sans embarras. Combien je désirerais qu'il m'aimât beaucoup plus et l'aimer un peu moins ! n

Mais le plus grand obstacle qui s'opposa à ce que leur bonheur fût sans nuage tenait à une méprise qui dirigeait les actions de Rosabclle et qu'elle regardait comme une réalité.

Les mères de deux de ses amies d'enfance avalent mis entre leurs mains un livre rempli d'erreurs, selon moi, mais qui avait autrefois une grande réputation, dans

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lequel un père respectable et spirituel cherche à persuader a ses filles mariées qu'il y a quelquefois dans la dissimulation un devoir et un mérite, et qu'elle peut servir de préservatif; il leur recommande de regarder comme une vertu le soin qu'elles prendront de ne jamais laisser voir k leurs maris toute l'étendue de leur amour pour eux. Cette doctrine fut enseignée à la jeune Rosabelle, qui était naturellement disposée à être réservée et h avoir peu d'abandon. On ne doit donc pas s'étonner, si , ayant le pénible sentiment que son attachement pour Evelyn était profond, et pouvait être reprehensible , puisque celui qui le lui inspirait avait fait un premier choix et avait déjà été marié , elle suivit et outra peut-être les leçons qu'on lui avait données, et chercha à dérober avec le plus grand soin,

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même au soupçonneux Evelyn, l'amour qu'elle ressentait pour lui après avoir uni son sort au sien.

Le premier hiver après leur mariage , Rosabelle fut présentée à la cour; le plaisir qu'éprouva Evelyn en voyant l'admiration qu'elle excitait, fut bien troublé lorsqu'il entendit quelqu'un répondre à un homme qui lui avait demandé quelle était cette jeune et belle personne :

M C'est la seconde femme d'EvCjyn, d'Evelyn du Staffordshire , qui avait épousé Mathilde Fansliaw.

— « La femme d'Evelyn ? Comment ! do ce vieuxEvelyn? Il a épousé cette jeune fille? C'est un homme heureux et hardi ; mais certainement il est riche, et les femmes maintenant sont si intéressées ! La dernière fois que je l'ai vu , il m'a paru assez àj}'é pour pouvoir être sou père. »

Combien le pauvre Evelyn désirait se faire connaître , et dire que sa femme avait vingt-six ans ! mais il ne l'osa pas et retourna chez lui, se disant à lui-même : (( Oui, sans doute, tout le monde croit que Rosabelle m'a épousé pour mon argent, et peut-être le pense-t-elle elle-même. »

Deux années s'écoulèrent péniblement ainsi ; mais bien qu'Evelyn craignît que Rosabelle ne l'aimât pas, ji n'avait pas encore soupçonné qu'elle pût en aimer un autre. A cette époque, ce genre de tourment fut ajouté à toutes ses autres souffrances.

Quelques personnes inconsidérées lui dirent que Rosabelle et un jeune homme qui habitait dans le voisinage de la maison oil elle demeurait avec sa tante, avaient été tendrement attachés l'un à l'autre, que le défaut de fortune avait seul empêché leur

mariage , et que son amant s'était engagé

dans l'armée et était parti pour les Indes

occidentales.

C'était le même jeune homme à l'affection duquel son attachement sans espoir pour Evelyn l'avait empêchée de répondre; mais il crut à ce rapport et en conclut que sa froideur envers lui était le résultat de son amour pour un autre , et il devint tout-à-fait malheureux. Ce qui accrut son tourment fut que ses livres , qui du temps de sa première femme étaient toujours le délassement de tous ses soucis, n'avaient plus le pouvoir de les calmer ; car il lui était impossihle de s'appliquer à aucune lecture : l'amour n'était plus pour lui un motif d'émulation et une source de bonheur. Semblable à un homme long-temps pauvre, habitué à se priver de tout, et qui, devenant tout à coup possesseur d'une

grande fortune , sent plutôt le poids que l'avantage de ses richesses, et éprouve plus de lourmens que de jouissances.

Cependant Evelyn aurait été heureux , si plusieurs circonstances ne l'eussent empêché de voir qu'il avait véritahlement tous les moyens de l'être ; mais il ne pouvait le croire, et comme la lecture lui était devenue impossible lorsqu'il était seul , il se lança dans la société et devint même un des membres d'un club qui se trouvait dans le voisinage de sa maison de campagne, et oil plusieurs propriétaires se réunissaient pour lire et pour discuter sur les affaires publiques , des sujets littéraires, ou pour jouer au whist. Evelyn n'en revenait jamais qu'à une heure trèsavancée de la nuit : il demandait à Rosabelle de ne pas l'attendre , et elle lui obéissait. Mais si la nuit était obscure , elle ne

pouvait dormir jusqu'à ce qu'il fiit revenu sans accident ; car il allait à cheval , et non - seulement le chemin était mauvais , mais elle ne croyait pas sa monture bien sûre. Souvent, très-souvent elle ouvrait la fenêtre , et cherchait à entendre de loin le bruit des pas de son cheval , et elle ne se remettait au lit que lorsqu'elle s'était assurée qu'il approchait de la maison. Mais lorsque le lendemain matin Evelyn lui disait qu'il espérait n'avoir pas troublé son repos, elle lui répondait fjoidcment, non ! et il se disait souvent h lui-même : » Si je ne revenais pas de toute la nuit , je suis certain qu'elle ne serait pas inquiète et dormirait tranquillement. »

Un soir qu'il regardait tendrement Fanny , qui ressemblait à sa femme , il remarqua combien cette ressemblance augmentait depuis quelque temps.

« Je m'en aperçois moi-même, dit Rosabelle.

(( — Mais elle aura toujours un avantage sur vous , madame Evelyn , répliqua-t-il : car sa physionomie exprime le bonheur.

« — Et la mienne ne l'exprime-t-elle pas de même? J'ai ordinairement une physionomie heureuse , monsieur Evelyn.

— « Ordinairement ! Vous voulez insinuer par là, je le suppose, qu'avant de m'avoir épousé , votre physionomie était heureuse. Je vous remercie, madame. Le Ciel sait que notre physionomie à tous deux est bien changée depuis notre mariage. » En disant ces mots, il sortit de la chambre , et jeta la porte avec une grande violence.

« — Qu est-il donc arrivé à papa? s'écria Fanny. Il est devenu bien dur depuis quel-

que temps ; il n'était jamais ainsi lorsque maman vivait.

— u Non, ma chère, jamais I » Mais alors il aimait votre mère, aurait-elle pu ajouter, et moi, il ne m'aime pas. Il n'était que trop vrai qu'un amour jaloux et malheureux l'avait rendu susceptible et soupçonneux.

11 n'avait jamais été difficile à vivre avec INlathildc, qu'il n'aimait pas; mais près de Rosabelle qu'il aimait avec une passion qu'il ne croyait pas payée de retour, il montrait souvent ce que Fanny appelait de la dureté.

Peu de temps après cette scène , il reçut une lettre de sa sœur dans laquelle elle le priait de dire à Rosabelle que son ancien adorateur, le capitaine Denbi(^h, était dangereusement malade d'une blessure reçue dans un duel , et était ramené en Angleterre.

(( Maintenant , s'écrie Evelyn , je pourrai bien juger de l'état de son cœur ! » et il lui lut tout haut ce que sa sœur lui écrivait, ayant l'intention de fixer ses yeux sur elle pendant cette lecture ; mais cette tâche ne lui parut pas facile jusqu'au moment oil l'excessive émotion de Rosabelle lui fit jeter sur elle un regard rempli d'indignation et de reproche.

« Ainsi, madame, s'écria-t-il, cet homme était amoureux de vous, à ce que je vois : je l'avais déjà entendu dire, et l'on m'a assuré qu'il vous aimait tendrement.

« — Pauvre garçon ! oui , sans doute , il m'aimait très.... très -tendrement, répliqua d'une voix tremblante la pauvre Rosabelle, qui avait appris h sentir toute l'amertume d'une passion qui n'était pas payée de retour.

« — Oui, et je crois que son attache-

ment pour vous a été aussi long qu'il était ardent?

« — Oil ! très-long ! et ses larmes redoublaient.

(< — Je pense , madame Evelyn , que c'est un grand malheur pour vous de n'avoir pas épousé le capitaine Denbigh ! » et il sortit de la chambre dans un accès de jalousie.

« Hélas ! s'écria Rosabelle dans le déchirement de son âme , du moins il n'est pas hypocrite ! il n'y a pas de doute qu'il ne me dise la vérité. »

Feu de jours après que les papiers publics eurent annoncé l'arnvée dans le port d'un vaisseau qui avait à bord le capitaine Denbigh, on l'avait déclaré hors de danger d'une blessure qu'il avait reçue en duel ; mais on pensait que Vinv natal, les conseils

d'un habile chirurgien et des soins assidus pourraient le rétablir.

« C'est bien dommage , dit Evelyn à Rosabclle en lui montrant ce paragraphe , que vous ne puissiez pas être sa gardemalade. Mais vous savez, madame Evelyn, que je ne pourrais rompre nos liens , si je le voulais ; sans cela , le galant capitaine Denbigh ne courrait pas le danger d'être privé de soins et se rétablirait bien vite. »

Il n'ajouta rien , car Rosabelle se trouva mal; et il imputa sa faiblesse non aux paroles dures qu'il lui avait adressées , mais h son affection pour Denbigh.

Ilpiit alors son parti : il résolut de quitter sa maison , son pays et sa femme ; car l'idée de continuer à vivre avec une personne dont le cœur était évidemment donné à un autre, révoltait tous ses sentimens de délicatesse ; la vie lui était insupportable ,

et il sentait qu'il deviendrait fou , s'il restait plus long-temps près d'elle. Il s'occupa donc des préparatifs de son voyage, et il avait même obtenu son passe-port avant d'informer sa femme de ses intentions , ce qu'il fit pendant une visite de madame Levelyn. Rosabclle devint pâle et quitta aussitôt la chambre , et , tandis que madame Levelyn , qui s'apercevait qu'un tourment secret troul)lait en ce moment le mari et la femme, s'efforçait de rire et tâchait de détourner Evelyn de l'étrange idée de s'éloigner de chez lui sans emmener sa femme, Rosabelle l'envoya chercher et la conjura avec chaleur d'obtenir de son frère de la laisser partir avec lui , l'assurant qu'elle serait trop malheureuse si elle restait.

Madame Levelyn fit ce qu'elle désirait j mais elle plaida en vain.

« Pourquoi Rosabelle ne vient-elle pas elle-même? s'écria-t-il ; mais j'imagine qu'elle a craint d'obtenir ce qu'elle demandait; cependant elle pouvait être tranquille : j'aimerais mieux mourir que de l'emmener avec moi !

« — Mon frère, s'écria madame Levelyn , après une longue pause pendant laquelle elle avait examiné sa physionomie troublée , malgré tous ses efforts pour dissimuler son émotion , mon frère , je vois que vous voulez jouer gros jeu ; je vois que vous exposez votre propre bonheur et celui de Piosabelle. Partez , et partez seul : je prévois que votre folie même sera votre punition; allez , et revenez plus sage. »

Evelyn ne répondit pas. Le lendemain matin, quand sa femme et sa sœur descendirent pour déjeuner avec lui, elles le

trouvèrent parti ; mais il avait laissé une lettre pour elles.

« Je déteste les adieux; vous me trouverez donc parti. Il est possible que mon absence dure six mois. Madame Evelyn , je désire, si je ne reviens pas au bout de ce temps , que vous alliez à Londres et que vous l'habitiez , afin de pouvoir donner des maîtres à mes cnfans. Je vous laisse d'ici-là maîtresse absolue de tirer ce que vous voudrez sur mon banquier , et de faire ce qu'il vous plaira : car je sais que je laisse mes enfans et leurs intérêts entre les mains de la plus éclairée et de la plus tendre des mères.

V Que Dieu vous protège ! il faut que je m'arrête , de peur que quelque souvenir et quelque émotion ne viennent s'emparer de moi et afiuiblir ma résolution.

LES YOrSINS. 95

« Cet bomme est fou ! s'écria madame Levelyii , qui se sentait troublée par l'affreux désespoir de Rosabelle. C'est de luimême , en cette occasion , qu'il est le plus grand ennemi. Quelle absurdité a-t-ildans la tête, Rosabelle? pourriez -vous me le dire ?

« — Non : tout ce que je sais, c'est qu'il ne m'aime pas !

« — Vraiment ! Eli bien ! ma cbère , vous êtes aussi folle que lui; mais je vois qu'il y a Ik-dessous quelque méprise que le temps et une punition convenable pour' ront parvenir à révéler. »

Pendant les six mois qui suivirent son départ , Evelyn écrivit trois ou quatre fois, disant d'abord qu'il était à Paris, puis à Bruxelles , puis à Genève. Au bout de ce temps, madame Evelyn et les enfans partirent pour leur maison de ville, et

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madame Lcvelyn manda à son frère qu'elle était très-fàchée contre Rosabelle, qu'elle trouvait trop obstinée et trop prude ; que le pauvre capitaine Denbigh était à Londres, et , se croyant mourant, avait désiré la voir encore une fois ; mais qu'elle avait refusé de lui accorder sa demande , parce qu elle ne la trouvait pas convenable , et parce qu'elle pensait que son mari désapprouverait cette démarche : « Je demande donc , ajoutait-elle , que vous lui disiez de ne pas montrer inutilement une si grande dureté. »

Dès qu'Evclyn eut reçu cette lettre , il s'assit pour y répondre , et, animé par une sorte de bravade, il supplia madame Evelyn de faire tout ce qu'elle pourrait désirer sans penser à lui , et lui dit qu'il lui permettait d'aller rendre visite au capitaine Denbigh; mais dès que cette lettre

eut été mise à la poste , il se repentit de la permission qu'il lui avait donnée ; et , poussé par la jalousie et la violence de ses sentimens , il mit à la voile pour l'Angleterre et ne s'arrêta que lorsqu'il fut arrivé à Londres. Cependant, quand il s'y trouva, il ne put se décider à entrer dans sa propre maison ni à se réunir à une femme à laquelle il supposait de l'amour pour un autre ; mais un projet bizarre , fantasque , vint s'emparer de son imagination , et , quelque difficile et quelque absurde qu'il piit être, il le mit aussitôt à exé- , cution.

Il cacha son retour k tout le monde , excepté à ses banquiers , et dit h ceux-ci de vendre une partie considérable de ses rentes ; ensuite il prit l'argent, en disant que probablement il resterait pendant quelque temps en pays étranger ; mais , au lieu de ^- 7

prendre ce parti , il teignit sa peau d'une couleur foncée , et , au moyen d'une perruque noire , de fausses nioustacbes et de lunettes vertes , il se déguisa si bien que personne n'aurait pu le reconnaître autrement que par le son de sa voix. Il vendit encore des fonds sous le nom supposé de Sandford , qu'il avait pris ; il loua le premier étage d'un hotel garni qui se trouvait tout-à-fait en face de sa propre maison, et duquel on pouvait voir tout ce qui se passait dans les pièces qui donnaient sur la rue.

Ce fut là qu'il fixa son séjour; mais, pour lui rendre justice, il faut convenir que ce ne fut pas uniquement dans le but d'espionner les actions de sa femme et par la jalousie qu'il ressentait de ses visites au capitaine Denbigh. Non! c'est parce qu'il pouvait se livrer ainsi à un sentiment trop

cher , quoique bien pénible ; c'est parce qu'il pouvait être près de celle qu'il idolâtrait avec tant de fatalité j c'est parce qu'il pouvait la contempler sans en être vu, et peut-être trouver l'occasion d'entendre le son de sa voix , et de s'assurer si elle le regrettait; enfin il trouvait dans ce voisinage une triste consolation aux douloureux sentimens qui remplissaient cette âme si tendre et si passionnée ; et , tandis que son silence frappait de la plus déchirante anxiété le cœur de la pauvre Rosabelle, qui , comme lui, était victime de sa tendresse et de sa funeste erreur , l'objet de sa sollicitude était bien moins malheureux qu'elle, car il pouvait la voir à chaque instant du jour.

Je n'essaierai pas de décrire les émotions diverses avec lesquelles Evelyn contempla k maison qui renfermait sa femme et ses

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cnfans , ni combien il lui en coûta pour ne pas céder au désir qu'il éprouvait de les presser contre son cœur. 11 fut obligé de se rappeler qu'il craignait que Rosabelle n'en aimât alors un autre que lui, avant de pouvoir se résoudre à persévérer dans la ligne de conduite qu'il s'était imposée. « Non ! non! s'écriait-il, tant que je croirai qu'elle aime Denbigh, je ne pourrai plus, je ne voudrai plus vivre avec elle. »

Evelyn passait presque toute la journée à sa fenêtre , cherchant à apercevoir Rosabelle ou ses enfans.

La pièce qui se trouvait à la même hauteur que celle qu^il habitait était la chambre à coucher de sa femme : c'était là qu'elle se tenait le matin; il croyait quelquefois la voir à travers ses rideaux de mousseîuic , et alors son cœur était agité à la fois

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par la peine et par le plaisir. Chaque soir , il attendait le moment où il apercevrait une lumière dans cette chambre; lui-même restait dans l'obscurité jusqu'à ce qu'elle fût éteinte , et alors seulement il se mettait au lit. Le matin , son premier soin était de guetter le moment où l'on ouvrirait les rideaux; car il savait qu'alors Rosabelle était à dé jeûner, et lui-même éprenait ses repas près de la fenêtre qui donnait en face de l'antichambre , par laquelle il cherchait à voir Rosabelle et les enfans revenir dans l'autre pièce après que le déjeuner était fini; il les apercevait souvent, mais Rosabelle ne se mettait jamais à la fenêtre. Chaque jour, il voyait les enfans se promener avec leur gouvernante , et quelquefois Rosabelle sortait en voiture, lin jour , il la vit s'arrêter pendant quelques instans près de la porte ; il fut frappé de

sa pâleur et tîe sa maigreur ; mais , comme elle avait à la main un panier rempli de fruits de serre chaude , il se crut certain qu'elle allait faire une visite au capitaine Denbigh, qui n'était pas encore guéri de sa blessure, et il cessa de la plaindre.

t \. Il était impossible qu Evelyn ne remar-

* quât pas que Rosabelle ne voyait pas de

. » ^ monde. Plusieurs personnes s'étaient présentées chez elle , mais elles n'avaient jamais été reçues ; son agent seul , M. Bel-

field , était admis chez elle chaque jour : c'était un homme d'affaires, et on pouvait facilement expliquer ses fréquentes visites. Mais pourquoi Kosabclle refusait-elle l'entrée de sa maison à toute autre personne ? Il ne pouvait se flatter que ce fût parce qu'elle était inquiète et malheureuse de son absence et de son silence : cependant ,

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malgré la jalousie que lui inspirait le ca-' pitaine Denbigh , il se sentit moins triste qu'auparavant.

Quand il eut passé quelques mois de cette manière monotone, mais qui, pour lui , n'était pas sans douceur , il vit que Pvosabelle venait régulièrement à la fenêtre , et y restait chaque jour pendant un temps considérable , à une certaine heure. Enfin, il découvrit qu elle attendait l'arrivée de la grande poste , et , quand le facteur frappait k la porte , il la voyait quitter la fenêtre et descendre l'escalier ; ensuite elle revenait , et puis il ne l'apercevait plus jusqu'à ce qu'elle fût retournée dans sa chambre à coucher : alors elle se hâtait de baisser les rideaux , et il croyait qu'elle restait seule pendant quelques instans pour se remettre de son désappointement; car il ne pouvait douter que chaque

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jour elle n'espérât recevoir de ses nouvelles. Oh ! si cette inquiétude et cette impatience d'être rassurée sur son sort n'avaient pas eu d'autre motif que son affection pour lui ! Mais il ne pouvait se le persuader , et d'autant moins que tous les deux ou trois jours il soupçonnait qu'une voiture la conduisait près du lit de souffrance du capitaine Denbigh.

Un autre homme fut alors admis chez Rosabelle : jusque-là Evelyn ne l'avait jamais vu, et il découvrit qu'il logeait porte a porle avec lui ; il apprit aussi par les marchands du voisinage que son nom était Monro , qu'il était le fils de l'intendant du grand-père de Rosabelle , qu'il avait hérité d'une propriété considérable , que les spéculations heureuses auxquelles il s'était livré lui-même avaient encore augmentée, et que Rosabelle , en souvenir de son

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père, le traitait avec une grande considération.

« Je connaîtrai cet homme , pensait Evelyn, et je recevrai par lui chaque jour des nouvelles de ce qui se passe. »

Le hasard le servit ; car un jour qu'il revenait de chez son banquier , il vit M . Monro qui cherchait sous une porte un abri contre une très-forte ondée ; Evelyn avait un grand parapluie et une redingote très - épaisse , mais Monro n'avait ni l'un ni l'autre : c'était une occasion de faire connaissance avec lui , qu'il ne devait pas négliger. Evelyn s'arrêta , insista pour qu'il prît son parapluie , le mit de force dans sa main, l'assura que sa redingote lui sufiGsait, lui dit son nom, ou il demeurait, et disparut aussitôt. Mais Monro le rattrapa bientôt et fit de vains efforts pour lui faire reprendre son parapluie , et

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ils retournèrent ensemble chacun chez eux.

Le lendemain , IMonro qui avait vu Evelyn sortir à cheval avec un groom derrière lui , et qui avait remarqué que ses chevaux étaient du plus grand prix , laissa Une carte à sa porte. Evelyn lui rendit sa visite le second jour , et par ses manières agréables et l'attention marquée avec laquelle il écouta les vives et nombreuses histoires de sa nouvelle connaissance , il parvint tellement h lui plaire , qu'ils finirent par se voir presque tous les jours, et par dîner quelquefois ensemble.

Evelyn découvrit bientôt que son ami était un de ces êtres heureux qui font grand cas de tout ce qui leur appartient ; qu'il était particulièrement vain de sa grande fortune. Mais sa personnalité était d'une bonne nature , et il ne ressemblait

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pas à ces égoïstes qui se plaisent à blesser les autres dans leurs goûts et dans leurs jouissances.

Evelyn se hâta de diriger la conversalion de manière à ce que Monro fût amené à parler de Rosabelle: il ne fit aucune difficulté de lui dire qu'il l'avait connue depuis sa naissance ; et enfin il lui apprit que son mari , un homme très-extraordinaire , qu'il n'avait jamais vu, était en pays étranger , et qu'elle était extrêmement inquiète parce que personne n'avait entendu parler de lui depuis plusieurs mois, et (ce qui était fort extraordinaire) il avait été en Angleterre , s'était présenté chez son banquier , avait reçu une grosse somme d'argent, et lui avait dit qu'il allait partir k l'instant et peut-être pour la vie.

« Pour la vie ! oh ! non , non sans

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doute , s'écria Evelyn qui ne se possédait plus.

(( — Ah! il n'est pas étonnant que vous en doutiez , répliqua Monro , car vous voyez quelle jolie femme et quels charmans enfans il laisse derrière lui ; quant à moi, je pense qu'il est fou. Belfied, son homme d'affaires, dit qu'il est seulementybw delà liberté f et qu'il ne doute pas qu'il ne soit parti pour aller porter de l'argent aux patriotes espagnols, si ce n'est pour combattre en leur faveur. »

Malgré son étonnement , son indignation et l'émotion qu'il ressentait , Evelyn ne put s'empêcher de rire en s'entendant représenter comme une espèce de Don Quichotte. Il avouait bien que l'amour avait fait de lui un fou et un insensé , mais il défiait la liberté de pouvoir le porter à de pareilles extrémités. « Dites-moi,

je vous prie, demanda-t-il à îNIonro, que pense madame Evelyn de cette supposition extraordinaire ?

(( — Elle n'y croit pas ; mais Belfield , qui par parenthèse est , je le soupçonne, amoureux fou d'elle , lui dit qu'il a de fortes raisons de le croire.

(( — Véritablement ! » s'écria Evelyn en tressaillant ; et des soupçons qui n'étaient rien moins que favorables à Belfield , vinrent s'emparer de son esprit.

« — Quelle sorte d homme est ce Belfield.* dit-il ; si madame Evelyn était veuve , il ne pourrait certainement avoir aucune prétention à sa main.

(f — Pourquoi pas ? C'est un homme d'une beauté frappante , un grand favori des femmes , très-fin , très-insinuant , très-riche, et il est entré depuis peu au Parlement. « — C'est bon ; mais il faut espérer que

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le pauvre M. Evelyn n'est pas mort ni près de mourir.

« — Le pauvre M. Evelyn ! eli bien , je vous avoue que je ne puis le plaindre; c'est un homme qui n'a pas le sens commun de s'en aller ainsi , et de laisser sa charmante femme sans protecteur , livrée à tous les dangers auxquels la jeunesse et la beauté sont exposées , et il n'y a sur la terre que lui, avec son esprit fantasque , qui puisse en savoir la raison. C'est un excellent mari, et un bien bon père !

« — Vous êtes sévère pour le pauvre Evelyn , monsieur. Vous ne pouvez savoir s'il n'avait pas de fortes raisons pour agir ainsi.

<( — Eh bien! cela peut être; mais je vous demande seulement de ne plus l'appeler le pauvre Eveljn , comme si vous le plaigniez. » Evelyn fut charmé d'arrêter là la conversation.

Le lendemain , comme il se promenait avec Monro, ils rencontrèrent ses deux filles conduites par leur gouvernante , et Monro s'arrêta pour leur parler, tandis qu'Evelyn les regardait sans en être vu et tremblait d'agitation en entendant le son de leur voix. D'abord il fut si troublé, qu'il ne put distinguer leurs paroles; cependant ces mots vinrent aussi frapper son oreille : « Maman est très-malheureuse.

— Le capitaine Denbigh n'a que peu de temps à vivre. — Le capitaine Denbigh s'afflige de laisser maman dans une si triste position. — Il se désole de sa douleur, etc. » Le pauvre Evelyn, qui n'entendait pas les phrases intermédiaires , attribuait ce chagrin mutuel à l'angoisse que leur faisait éprouver à tous deux l'idée que la mort allait bientôt les séparer. Il n'entendit pas que la gouvernante et Mathilde di-

j,o LES VOISINS,

saient toutes deux : « C'est parce qu'elle n'a aucune nouvelle de son mari, que Rosabelle est si malheureuse , )> et que le grand chagrin de Denbigh, en quittant la vie , serait de la laisser avec une telle douleur. Il retourna donc chez lui , doutant plus que jamais du cœur de sa femme et doublement pénétré de l'idée qu'elle avait été soumise à l'influence du temps et de l'absence. Mais commentlc temps avait-il détruit la rigidité de ses principes? La femme qui pouvait ainsi permettre, même à un homme mourant, de lui déclarer sa passion , et lui avouer qu'elle éprouvait une grande douleur en se séparant de lui ; une telle femme étaitelle faite pour élever ses fdles et leur donner le sentiment des convenances? Non sans doute ! mais un regard qu'il jeta le lendemain sur ses joues pâles, et sur sa physionomie si pure et si innocente , lui

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fît penser qu'une telle créature ne pourrait jamais conduire personne clans le chemin de l'erreur.

Lorsque l'été approcha, Evelyn éprouva une nouvelle jouissance qui ne pouvait avoir de prix que pour un homme aussi amoureux que lui. Rosahelle, qui aimait les fleurs, avait de la mignonnette sur chaque croisée de sa maison, et comme la rue n'était pas large , Evelyn de sa fenêtre pouvait en respirer les parfums. Et lorsque, laissant errer son imagination toute remplie d'un amour malheureux , il restait dans l'obscurité , s'enivrant de ces parfums embaumés et les yeux fixés sur ces jalousies au travers desquelles il croyait la voir passer et repasser, il se figurait qu'il existait encore quelque union entre eux, et c'étaient pour lui les heures de la journée

les plus douces et les plus consolantes,

ii4 LES VOISINS.

Mais il réflécliit bientôt qu'il pourrait se procurer la satisfaction plus grande encore de lui causer quelque plaisir; il construisit une espèce d'abri ou de treillage pour les plantes , et ayant obtenu de son liôte la perniissipu de placer devant ses fenêtres de grands balcons à la place de ceux qui existaient , il les remplit des fleurs les plus odoriférantes et les plus yqres qqe les jardins les plus soignés puissent produire. Celte vue si inattendiie attira l'attention jet cliarnia les regards de Rosajjelle et des enfans. Et comme la première était assez botaniste pour savoir que les fleurs qu'elle voyait n'étaient pas d'une espèce ordinaire et avaient uiie excellente odeur , elle ôta sa mignonnette de dessus ses croisées, dans l'espcrapce de sentir les délicieux parfums fini s'exbalaicnt de la maison opposée à la sienne : elle ne fut pas Iroiuipéft dans son

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attente; car lorsque le vent portait et que la soirée était humide , elle pouvait respirer toutes les différentes et suaves odeurs, et elle restait sur son balcon après que la nuit était tombée afin de jouir du souille embaumé qui s'exhalait de celui de son voisin, qui lui-même, sans être vu, jouissait de tout le plaisir qu'elle éprouvait. Une fois il entendit distinctement sa douce voix prononcer ces paroles : « Quelle délicieuse , quelle ravissante odeur ! »

Mais Monro s'exprima très-différemment quand il vit- les balcons changés et les fleurs entassées avec une si grande profusion. «Quelle extravagance! s'écria-t-il ; dites-moi, Saudford, ce que tout cela signifie? Vous prétendez que vous ne pouvez avoir un domestique, et vous prodiguez ainsi votre argent? Après tout, quel-

J if. Lr.S VOISINS.

ques pots dc mignonncLtc pi'ocluiraiont le même effet.

(( — Peut-être que non , répliqua Evelyn en soupirant; ces fleurs me procurent une extrême satisfaction. >» IMais il était destiné alors à éprouver une autre sorte de jouissance.

Jusqu'à ce moment , il avait inutilement cherché à entendre le son de la harpe et celui de la voix de Rosabelle. Mais il se consolait eu pensant quelle était trop abattue pour avoir la force de jouer ou de chanter. Un soir il vit chez elle une dame: il crut s'apercevoir qu'elle était assez indiscrète pour la presser avec les instances les plus importunes de lui procurer le plaisir de l'entendre , il ne se trompait pas ; quelques faibles sons tirés de sa harpe en préludant vinrent frapper son oreille., et ensuite elle chanta une romance ; la ro-

mance favorite d'Evelyii ! mais sa voix était faible et tremblante, et elle finit par lui manquer entièrement ; elle s'arrêta au milieu d'un couplet, et il crut qu'elle soupirait et versait des larmes. La musique cessa entièrement, et en s'approcbant davantage, il vit Rosabelîe avec son mouchoir devant ses yeux près de la fenêtre de sa chambre à coucher, dont au bout d'un moment elle tira le rideau comme à l'ordinaire, et il ne douta pas qu'elle ne se fût retirée pour se livrer, dans la solitude, aux douloureux sentimens que cette romance avait lé veillés dans son àme.

Est-ce bien la vérité? ou ne me trompé-je pas moi-même? pensait Evelyn; si je ne m'abuse pas, Rosabelîe m'aime enfin, et nous pourrons encore être heureux.

INIais non! c'est impossible.

Cependant ce soir-là il se sentit plus

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heureux qu'à l'ordinaire. EveJyn apprit alors que ses filles allaient quelquefois chez son voisin , pour voir sa collection d'estampes et de curiosités. Il se procura de son côté une grande quantité de choses rares et précieuses , et de très-beaux bijoux et joujoux des Indes , afin de pouvoir de temps en temps avoir une excuse pour leur demander de venir dans sa maison; et lorsqu'il apprenait qu'elles devaient aller chez Monro, il lui envoyait quelques-uns de ses achats pour ajouter à leur amusement. Enfin, il se hasarda h entrer chez lui pendant qu'elles y étaient; mais il fut forcé de quitter tout h coup la chambre ; car il entendit ses deux filles parler de lui dans des termes si tendres , et déplorer sa mort supposée d'une manière si touchante, qu'il sentit que, s'il restait , il serait obligé de se faire connaître à elle. Au bout de

LES VOISINS. ïif)

quelques jours, pendant lesquels il aviait souvent vu ses filles et causé avec elles , il enveloppa son pouce comme s'il était goutteux et incapable d'écrire, et dicta une lettre pour Rosabelle, dans laquelle il la suppliait de permettre aux deux miss Evelyii d'accepter les bonzes chinois qu'elles avaient tant admirés. RosabeJle, fatiguée de leur importunité , leur permit , quoique avec peine , d'accepter ces présens ; mais elle ne voulut pas inviter Sandford à venir chez elle, car c'était un étranger, et son affliction était toujours aussi profonde. Cependant elle se mit un jour à sa fenêtre quand elle sutqu'Evclyn était à la sienne, et lui témoigna par ses gestes et par l'expression de son visage, sa recôimaissancc de sa bonté pour ses filles. Evelyn resta stupéfait en la voyant ; car il fut frappé et alarmé du changement qui s'était encore

opéré sur son visage, et son regard exprimait évidemment un abattement profond et habituel. Etait-ce donc lui, était-ce son absence , son silence , sa mort supposée qui pouvaient le causer? S'il avait pu en acquérir la certitude , combien il aurait été heureux ! Mais il était plus probable qu'elle pleurait l'objet de son premier amour.

Cependant, non-seulement il commençait il se lasser de son genre de vie actuel , mais il le trouvait indigne de lui. Il est vrai ([u'il ne négligeait de remplir aucun des devoirs d'un chrétien : il entrait dans l'asile des misérables ; il aidait riiomme indigent , mais industrieux , à acquérir l'humble indépendance qu'il désirait ; il visitait les prisonniers, et il ïdXsdiit palpiter de joie le cœur de la pauvre veuve. Car telles élaient les liabitudes de toute sa vie, et

l'amour même , cette passion si égoïste et si exclusive, n'avait pu faire oublier à Evelyn de soulager ses semblables. Mais maintenant il négligeait ses devoirs de père, de magistrat, de grand propriétaire; il jouait un rôle qui , lorsqu'il viendrait h être connu , pourrait attacher une sorte de ridicule à son nom, et peut-être faire douter qu'il eût entièrement l'usage de sa raison. Après avoir fait ces réflexions, Evelyn venait de prendre la résolution de préparer son retour en écrivant à sa sœur, lorsqu'il arriva un événement qui le décida à ne rien changer encore à l'état de choses actuel.

Belfield, qui depuis long-temps était secrètement amoureux de madame Evelyn, et qui savait que sa vertu lui ferait toujours opposer la plus grande résistance à SCS séductions , s'était déterminé à profiter

de l'étrange silence d'Evelyn et de la probabilité de sa mort pour la décider à être à lui. Ne doutant pas que s'il parvenait à éloigner d'elle les autres hommes en leur persuadant qu'elle l'aimait, il parviendrait enfin à force de persévérance à obtenir ses affections; mais pour cela il était nécessaire quil pût convaincre ses parens et elle-même qu'Evelyn n existait plus.

Quand elle serait à lui , sa vanité lui ferait croire qu'elle le suivrait au bout du monde et quitterait l'Angleterre avec lui, si jamais son mari revenait.

- Au lieu de posséder une grande fortune comme Monro le croyait , ses affaires étaient fort dérangées, et il avait contribué à embarrasser si complètement celles qu'Evelyn lui avait confiées , qu'il savait que sa sûreté exigeait qu'il ne tardât pas à quitter l'Angleterre, et il désirait beaucoup que

madame Evelyn pût partager son exil. Dans ce but, quoiqu'il promît au frère et k la sœur d'Evelyn qu'il les avertirait dès qu'il aurait de ses nouvelles, il ne le faisait jamais. Il se rendit à Liverpool, sous prétexte d'aller s'informer si on avait appris quelque chose d'Evelyn , et il revint avec la liste des passagers qui composaient l'équipage d'une frégate qui avait fait voile pour l'Amérique espagnole ; tel jour il avait ensuite fait naufrage. Dans cette liste se trouvait le nom d'Edouard Evelyn. Il amena aussi avec lui un enfant qui avait été jeté sur le rivage et qui se trouvait être la seule personne qui eût élé sauvée;, il lui apprit à faire la description de la personne d'Evelyn, et à répéter ce qu'il avait dit lorsqu'il s'était convaincu que toute espérance était vaine. Cet artificieux enfant avait tellement l'apparence de la simplicité , que

madame Levelyn elle-même y fut trompée, et crut, aussi bien que la désolée Rosabelle, que son frère , entraîné par son fol enthousiasme et par l'idée d'un malheur qui n'existait que dans son imagination, s'était embarqué pour cette expédition en emportant avec lui quarante mille livres.

La première chose qui donna à Evelyn ridée de ce manège fut de voir ses enfans et ses domestiques en grand deuil ; alarmé

à cet aspect, il courut chez Monro pour

lui demander quelle pouvait en être la

cause.

(( C'est parce que ce fou dEvelyn est

moi t , répondit-il.

« — En véi'ité ! répliqua Evelyn d'un

air stupéfait. Eh bien ! je ne Taurals pas

cru , et môme je vous avoue f(ue je ne puis

le croire.

(( — Pourquoi pas? Je vous dis qu'il est

LES VOISINS. r?.5

mort , et même dévoré ; les requins l'ont avalé. »

Il raconta alors à Evelyn, qui restait pétrifié d'étonnement , toute l'histoire de sa propre expédition , de son naufrage , de son désespoir, et des dernières paroles qu'il avait prononcées en mourant.

« Oh ! c'est par trop pathétique , s'écriat-il , véritablement je ne puis m'empêcher d'en rire ; ainsi Bel field a donc été témoin de tout cela ?

— « Oui , et personne ne peut douter de la vérité de ce récit. J'ai entendu dire que la pauvre veuve était accahlée de douleur, mais on m'a assuré aussi qu'elle s'appellerait bientôt madame Belfield.

« — Conmient ! s'écria Evelyn en s'appuyant sur le dossier du canapé pour se soutenir, tant il était tremblant.

« — Oui, Evelyn est parti depuis phis

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