‹ Les voisins de l'autre côtéChapitre 14 sur 31 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Après avoir long-temps marché , Wolfgang s'arrêta, accable de fatigue, pourôtcr le manteau que le cavalier qui conduisait le chariot lui avait donné le soir précédent, et dans lequel il s'était enveloppé > le pha

DE JEUNES AMOraS, tTC. ss^î

et le mit sous son bras. La hauteur du soleil et son extrême appétit lui tirent présumer qu il devait être environ midi quand il arriva à une partie moins resserrée du bois ; il pensa qu'il était près de la lisière , et redoublant de vitesse il en sortit bientôt. La joie qu'il ressentit d'abord fut de courte durée, car en regardant une vallée qui était directement devant lui, il s'aperçut , à son grand chagrin, qu'il était en face de la maison dont il s'était échappé le matin même. Fermement convaincu alors qu'il était enchanté et forcé par les artifices de la vieille à retourner à cet endroit , il se résignait à supporter avec patience un sort qui lui semblait inévitable quand il entendit du bruit près de lui, et cédant machinalement à la crainte il s'enfonça dans le bois et se cacha sous un buisson. Il distingua le bruit des pas de quelqu'un, et re-.

gardant attentivement l'endroit d'oîi ils partaient, il vit à son grand étonnement la comtesse Von M'^'^'^ élégamment vêtue qui s'approchait. Elle lisait et marchait doucement suivie de deux domestiques; il reconnut l'un d'eux pour l'avoir fait monter de force dans la voiture le jour d'auparavant. Un petit chien qui courait après elle, arrivant k l'endroit où il s'était caché, se mit à aboyer si violemment, que la comtesse le remarqua, et s'arrêtant, elle ordonna à l'un de ses gens de voir ce qui lui faisait faire tant de bruit. Le pauvre Wolfgang fut bientôt découvert ramassé dans le plus petit espace possible, et comme un lièvre qu'on surprend fixant le chien et restant immobile, ne sachant de quel côté s'enfuir; le domestique vint rendre compte à sa maîtresse que le gentilhomme étranger qui était la veille chez elle se cachait

sous un buisson à peu de distance de là.

» Comment! il est ici ? » s'écria la comtesse ; et elle essaya d'aller le rejoindre. « Voilà le moment ou jamais de fuir cette enchanteresse , pensa Wolfgang , » et il se détermina à s'échapper. Quand il vit qu'elle se dirigeait vers lui, il se leva et s'enfonça dans le bois. Le bruit qu'il fit découvrit son projet à la comtesse, qiii l'appela très- vivement en lui disant : « Arrêtez, monsieur, H écoutez-moi; j'ai quelque chose de trèsce important à vous dire ! Je vous promets u de ne point vous demander pourquoi « vous êtes ici. » Mais toutes ses supplications n'eurent d'autre effet sur lui que d'accroître son impatience de s'éloigner.

« Tant que je pourrai éviter la voix de cette sirène en fuyant, pensait-il , je serai bien heureux,- et il faisait tous ses efforts pour se dégager du taillis. Son désir fut

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])iciilôt rempli, cal- les habits de la comtesse s'accrochaient dans les ronces et l'cmpêcliaicnt de le suivre ; avant qu'elle pût s'en débarrasser, il fut hors de sa vue et bientôt après hors de la portée de sa voix. Uarri- ^a, harassé de fatigue, au pied d une haute montagne; il fallait se décider à la monter ou à retourner dans le bois. La frayeur le faisait pencher pour le premier parti, mais son extrême lassitude le détermina à se reposer un peu avant de commencer cette pénible entreprise.

Il s'était déjà enveloppé dans son manteau, et tachait de s'endormir, quand l'approche de quelqu'un le troubla et lalarma. Il regarda avec inquiétude et resla confondu en voyant que c'était la comtesse Von INP'^'^Yètue comme elle était le matin chez la vieiile femme, avec son habit depaysanne et son panier sovis le bras ; quoiqu'il se tînt

près de la montagne, il était impossible qu'elle ne l'aperçût pas, car elle suivait un sentier qu'il n'avait pas remarqué d'abord et qui était exactement en face de lui. Surprise, elle s'arrêta tout à coup et resta quelque temps irrésolue ; pour cacher son embarras, elle rattacha le cordon de son soulier qui s'était dénoué; elle lançait de temps en temps des regards à Wolfgang , qui , semblable à une statue , restait enveloppé dans son manteau. Il eut alors l'occasion de voir le plus joli petit pied du monde, mais il détourna aussitôt sa tête dans la crainte que le diable ne vînt encore le tenter.

Quand elle eut rattaché son soulier, elle le considéra attentivement; elle n'osait pas avancer. Il gardait le silence, mais involontairement; il ne pouvait s'empêcher de jeter de temps en temps lui regard sur

cette charmante créature. A la fin, elle II. 9

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commença à parler. « IMonsieiir, dit-elle f< timidement et en avançant deux pas , « j'espère n'avoir rien à craindre de vous. « Je retourne au logis, car ma mère m'at- (( tend avec impatience, et je vous conjure (( de ne pas me retenir.

WOLFGANG

« Dieu me préserve d'avoir cette pensée ! (( Je n'ai pas envie que vous restiez , mais « ne me trahissez pas , et si vous avez <( quelque pitié d'un Infortuné, indiquezi( moi par quel chemin je puis sortir d'ici. »

Elle reprit courage et s'avança avec la rapidité d'une flèche. Quand elle fut environ à trois pas de lui , elle se retourna et dit : « Monsieur , si vous êtes le malheu- « reux meurtrier qu'on cherchait aujour- « d'hui dans le bois, fuyez à l'instant vers u la frontière, montez la colline à droite^

ET UNE GRANDE FORTUNE. i3r

« et dirigez - vous toujours de ce côté : {( vous trouverez le chemin, et vous pour- (( rez encore arriver avant la nuit. » Ayant ainsi parlé , elle s'enfuit sur-le-champ , le laissant dans le plus grand embarras.

Il paraissait en effet très-probable qu'on le prenait pour un meurtrier et qu'il était poursuivi comme tel. Cependant il lui semblait encore plus vraisemblable que cet avis était seulement un artifice de la sorcière, qui, par le moyen de sa complice, voulait l'effrayer et lui faire prendre le sentier à droite, qui conduisait à son habitation pour le tenir encore une fois dans ses filets. Il résolut donc de continuer sa route du côté gauche, et de rester plutôt toute la nuit sous un arbre, de mourir plutôt d'inanition que de retourner dans ce lieu maudit. Alors rassemblant toutes ses forces il commença à monter. Après beau-

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coup de fatigue, il arriva au sommet de la montagne , d'où il découvrit tout le pays, et à ses pieds un grand village vers lequel il se dirigea pour demander le chemin qui conduisait au château du baron Von Tiefenthal. Il comptait, s'il était possible, obtenir de lui son passe-port, ses habits et ses marchandises , et ensuite quitter pour jamais un pays où le repos de son âme lui semblait en danger. Quoique le village lui parût très-près , soit que la fatigue ralentît sa marche , soit qu'involontairement il eût pris le chemin le plus long^ il n'arriva au village que vers le soir, enveloppe dans son manteau, et sans chapeau , car il avait perdu le sien -, il entra au cabaret, et s'asseyant à la première table qu'il trouva , demanda un verre de bierre et un morceau de pain. L'hôte, homme gros et pesant, assis dans un vieux fau-

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teuil à bras , était la seule personne qui fut dans la chambre, et il le laissa parler deux ou trois fois avant de se décider h se lever pour chercher ce qu'il désirait; à la fin il lui apporta le rafraîchissement si longtemps attendu. Wolfgang mangea et but de tout son cœur, sans observer que l'hôte l'examinait très - attentivement, h D'oii venez-vous ainsi seul? dit-il après un moment de silence , et quel chemin comptez-vous prendre ?

WOLFGANG ( un peu embarrassé, mais se remettant bientôt).

Je viens de Nuremberg , et je vais chez le baron Yon Tiefenthal que vous connaissez peut-être?

L'HÔTE

Oh oui ! je le connais très-bien : son château est à environ huit ou neuf milles d'ici.

WOLFGANG ( charmé de celle réponse) .

Je me suis perdu dans le bois ce matin, et j'ai clierché pendant long-temps inutilement à en sortir, lorsque par bonheur j'ai trouvé le sentier qui conduit h ce village. Voulez-vous me procurer un guide qui puisse me conduire demain au château du baron ?

— Nous verrons, » dit l'hôte très-flegmatiquement. Et il sortit de la chambre. Deux hommes forts et robustes entrèrent bientôt, et s'assirent on face de Wolfgang qui commençait à oublier tous les maux qu'il avait éprouvés par le secours de son pain et de sa bière, et par l'espérance de revoir le baron Von Tiefentlial, dont l'existence lui paraissait enfin certaine depuis le témoignage de l'hôte. « Alors, pensait-il, je (( pourrai reprendre ma ja([uettc et je

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(( quitterai gaîmcnt ce pays enchanté. » A peine cette idée lui était-elle venue à l'esprit que l'hôte revint avec quelquesuns de ses compagnons ; l'un d'eux, qui avait des fers dans sa main , et les deux garçons s'approchèrent de Wolfgang.

u Monsieur, dit cet homme , voulez - vous « vous rendre notre prisonnier, ou fautu il que nous vous saisissions, et que nous « vous garrottions de force? Mais je puis (( vous dire que la résistance ne vous se- « rait d'aucun secours ; car on a pris des i( précautions pour que vous ne puissiez (( pas nous échapper. Choisissez donc le u parti le plus prudent , et soumettez- « vous tranquillement à être enchaîné. »

On peut aisément imaginer la surprise de Wolfgang à ces paroles.

« Je ne puis faire aucune résistance,

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dit-il , faites de moi ce que vous voudrez , mais je suis innocent.

— Cela peut-être, répondit l'hôte. Mais certainement cela n'est pas probable. Le manteau qu'il porte m'a été volé avec plusieurs autres choses et quelque argent, la semaine dernière, et puisqu'il a une partie de ma propriété , il doit savoir ce qu'est devenu le reste ; s'il peut nous dire de qui il le tient, ou comment il le possède , après avoir scrupuleusement examiné la vérité de ses paroles , nous le laisserons tranquille , et il sera libre de poursuivre paisiblement son chemin.

— Oui ! si monsieur peut nous en donner l'explication, dit l'homme qui tenait les chaînes, je ne le mettrai sûrement pas aux fers.

— Allons, monsieur , parlez, d'où vous vient ce manteau ?

WOLFGANG ( dans an grand trouble ).

Ce manteau? je l'ai trouvé aujourd'hui aujourd'hui sur le chemin.

LHÔTE

Ah ! la bonne histoire ! la réponse ordinaire de tous les coquins qui sont arrêtés pour vol. Vous lui mettrez les fers , notre juge de paix le forcera bientôt à tout avouer; j'espère avec l'aide de Dieu retrouver tout ce que j'ai perdu.

— Je le désire de tout mon cœur, répondit l'homme qui tenait les fers en les mettant aux pieds de Wolfgang. » Celui-ci commençait à être un peu plus content de sa situation, parce qu'il espérait prouver son innocence devant le juge, et être enfin délivré des perplexités continuelles et des anxiétés sans nombre auxquelles il avait été en proie. jMais quand ils ôtèrent le

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manteau , et que tous s'écrièrent à la fois : « Ciel ! c'est le meurtrier qu'on cherchait si soigneusement ce matin; tout répond à la description qu'on a faite de lui, les mêmes habits, les mêmes cheveux, le même visage ! w son courage l'abandonna et il pleura amèrement. « Dieu! dit-il, dans quel malheur , dans quel abîme de peines suis-je plongé , quoique innocent ! »

Les témoins ne furent point émus de son désespoir. L'un d'eux lui dit : « Si vous aviez fait plus tôt toutes ces réflexions, vous vous seriez épargné ces soupirs et ces larmes. Mais elles ne lavent point le sang répandu; il faut l'expier par le sang. »

Pendant ces réflexions consolantes , les mains deWolfgang furent liées derrière son dos, malgré ses prières pour qu'on le laissât libre et ses promesses qu'il ne s'enfuirait point. Tous ceux qui étaient présens tin-

ET UNE GFxANDE FORTUNE. iSg

rent alors conseil pour savoir comment ils pourraient mener le meurtrier en prison le plus promptement possible, et pendant qu'il faisait encore jour, afin qu'il ne pût pas assassiner ses conducteurs ou s'échapper comme il l'avait déjà fait.

Chaque mot de cette conversation ajoutait au chagrin et au désespoirde Wolfgang: jusque-là il avait été consolé par la ferme conviction que ces terribles aventures ne lui étaient pas véritablement arrivées et étaient ime illusion, mais il ne pouvait plus le croire en entendant de chaque bouche la confirmation de cette terrible histoire. 11 ne lui restait plus qu'une lueur d'espérance, c'était que ce nouvel incident pouvait être encore un enchantement.

Mais cette idée l'abandonna par degrés, en se voyant jeté pieds et poings liés dans un chariot, entouré d'ime douzaine d'hommes

,4o DE JEUNES AMOURS, etc.

armés qui le menaçaient de le tuer s'il faisait un mouvement. Il resta complètement anéanti , et , après une marche de deux heures , il fut tiré du chariot et conduit dans une cave obscure dont on ferma soigneusement la porte à double tour sur lui.

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