‹ Les voisins de l'autre côtéChapitre 16 sur 31 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Un sentier que Wolfgang gagna bienlôt, et qui serpentait autour de la montagne , lui parut directement opposé à la redoutable maison. Charmé de cet aspect, il le prit aussitôt , et au bout de quelque temps

il fut assez heureux pour arriver à un grand chemin. Il aperçut hientôt à peu de distance une voiture qui se dirigeait vers lui ; il aurait désiré de tout son cœur pour l'éviter pouvoir s'enfoncer dans le bois et se cacher derrière les arbres. Mais, avant qu'il pût commencer cette entreprise, lin chien, qui courait devant la voiture , vint aboyer après lui , le retint et lui rappela l'aventure semblable de la veille. Il essaya en vain de s'en débarrasser, il lui fut impossible de réprimer son empressement à le suivre , et il venait de ramasser deux pierres pour les lui jeter et l'écarter ainsi, quand le carrosse passa devant lui.

« Ciel ! le voilà ! cria une voix de femme ; papa, il est ici.

(( Arrêtez ! dit une voix forte , arrêtez î » La voiture s'arrêta, et le baron

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Von Tiefenthal et Louisa en sortirent à l'instant.

LE BARON

Il est très-heureux pour moi de vous avoir rencoiitré , car c'est uniquement à cause de vous que j'allais faire une visite à la dame dont les charmes vous ont fait oublier vos premiers et vos plus sincères amis. Je n'aurais pas fait cette démarche, si je n'avais regardé comme certain que l'artificieuse comtesse vous a fait promettre positivement de ne jamais revenir à mon château, et que par conséquent c'était le seul moyen que je pusse avoir de vous rendre moi-même le paquet que vous avez laissé chez moi , et qui peut-être contient quelque objet important; c'était aussi la seule occasion de vous revoir encore une fois. Comme ce sont les deux objets de ma visite , cette rencontre inespérée

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me fait un grand plaisir , puisque je puis les remplir ici ; je dois vous avouer en même temps que j'ai eu beaucoup de chagrin de vous perdre si tôt : je m'étais laissé aller à de doux songes sur l'aVenir , mais ils sont passés, je me suis éveillé, et j'ai vu clairement que je ne devais pas y ajouter foi. )) j ) Wolfgang aurait bien laisse parler le baron pendant une heure sans l'interrompre , s'il l'avait voulu , car il ne comprenait pas ses paroles, et n'avait pas le courage de lui en demander l'explication.

Leur rencontre dans le bois de cette manière lui paraissait tenir de l'enchantement. Le baron gardait le silence et attendait sa réponse ; mais Wolfgang, tenant dans sa main les deux pierres qu'il avait ramassées pour se défendre contre le chien, avait les yeux immobiles , ne souillait pas

le mot, et attendait le moment où Von Tiefenthal, suivant sa promesse, lui rendrait sa petite propriété , objet actuel de tous ses désirs.

Louisa rompit enfin le silence, elle était mise ce jour-là plus à son avantage que jamais , et un observateur plus attentif que Wolfgang ne pouvait l'être dans sa situation actuelle , aurait pu remarquer qu'elle y avait mis de l'intention. Un léger cbapeau de paille qui semblait posé de côté par hasard, découvrait ses cheveux blonds tombant en boucles naturelles : ce chapeau, à la vérité, cachait un peu l'un des yeux languissans de la belle Louisa*, mais il donnait à l'autre plus de charme. L'air frais du matin avait répandu sur son visage d'agréables couleurs , que le contraste de son vêtement blanc comme de la neige relevait encore. Séduisante comme elle

rétait ainsi, elle s'approcha de Wolfgang et détourna ses regards de toute autre vue. « Monsieur , lui dit-elle avec coquetterie et en mettant sa main dans les siennes , j'ai aussi bien des raisons de me plaindre de votre brusque départ. J'avais espéré, comme le baron, que je pourrais jouir pendant long-temps de votre aimable et instructive conversation. Je m'étais flattée que vous consoleriez un peu mon bon père de la perte de son fils, en prenant sa place; tous ces rêves cliarmans sont maintenant évanouis. Mon père pleure comme autrefois, et je n'ai plus de frère. Il dépend certainement de vous, cher monsieur, de faire revivre nos espérances. Ce que le baron n'a pas osé faire , moi qui suis femme, je puis avoir le droit de m'attendre à y mieux réussir. Comme peut-être ce n'est pas uniquement par hasard que nous nous

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sommes rencontrés d'une manière si inopinée , comme peut-être la présence de la charmante comtesse n'a pas eu le pouvoir de détruire toute la force de ma demande, je me décide à vous presser, à vous conjurer de revenir avec nous , de vivre avec nous, de vous mettre à la tête de notre maison, de notre fortune, et de vous en regarder comme le maître. ( Elle presse doucement sa main , et le fixe d'un air tendre.^ Je ferai certainement tout ce qui dépendra de moi , pour rendre votre séjour avec nous le plus agréable possible. »

Louisa s'arrêta : et Von Tiefenthal qui attendait l'effet de ce discours ave^ l'inquiétude d'un général qui a envoyé contre l'ennemi vaillant l'élite de ses troupes, trembla et devint pâle comme la mort en voyant toutes ses espérances renversées ,

iGo DE JEUNES AMOUUS

et son armée entièrement repoussé par la réponse de Wolfgang.

« Je regrette, dit celui-ci en balbutiant, je regrette de tout mon cœur de ne pas être digne de votre aimable invitation et de ne pouvoir l'accepter; des circonstances qu'il m'est impossible de révéler me forcent à quitter ce pays le plus promptement possible, et j'avais pris cette route pour chercber mon petit paquet de bardes et le reste de ce qui m'appartient, et pour vous dire un éternel adieu. »

Louisa tenta une nouvelle attaque: « Eli bien! s'écria-t-elle, vous pourrez exécuter voire projet; vous dites que vous alliez cliez nous, montez en voiture pour y arriver plus vite , je vous assure que nous serons bientôt au cbâteau. Venez, monsieur, venez. » (JSlle essaie de V entraîner.^

ET LNE GUAÎVDE FOUTÎXE. ïCn

WOLFGANG

Je dois. ... je ne puis — je vous assure. . . Le baron Von Tiefentlial a eu la bonté de me promettre qu'il me rendrait mon paquet ici. Je le conjure, je lui demande avec instance

LOUISA , l'interrompant.

Non, non, papa, ne le lui donnez pas. Une faut pas lui céder sur tous les points ; il peut bien au moins nous faire encore une visite. »

Le baron \ on Tiefentlial, qui lut dans la contenance assurée de Wolf&ann; le refus de cette invitation, pensa qu'il était prudent de faire sa retraite en bon ordre , et d'en tirer du moins quelque avantage.

u Que signifie tout ceci? dit-iî à Louisa. Si monsieur ne veut pas nous faire l'bonneur de venir chez nous volontairement ,

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nous n'avons aucun droit pour l'y contraindre. (^S' adressant à lui. ) Voilà, monsieur, le paquet que vous avez laissé chez moi. INIon laquais le portera au château de la comtesse Von INP**, car je ne crois pas du tout ce que vous m'avez dit de votre résolution de quitter ce pays.

WOLFGANG

L'événement vous convaincra de la vérité de mes paroles. Je me chargerai moimême de porter mon paquet.

Vous êtes maître de vos actions ; je ne vous ai fait cette proposition que parce que mes conjectures étaient vraisemblables, mais elle est peut-être contraire à vos projets et je renonce à vous presser davantage. {Il lui remet le paquet. ) Ma fille s'est per-

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mis d'ajouter à ce qu'il contient quelques tagïitelles qu'elle a faites de sa propre main ; j'espère que yous ne les dédaignerez pas.

WOLFGANG, mettant le paquet sous son bras.

Non certainement ! je vous remercie de toutes les bontés que vous avez déjà eues pour moi , et de celles que vous auriez eues encore. Si je le pouvais, je serais le plus grand fou du monde de ne pas accepter vos offres ; mais.,.. Vous savez tout peutêtre?

LOUISA vivement.

Monsieur, vous viendrez avec nous.

LE BARON

Ne pressez pas davantage, ma fille; il s'est expliqué suffisamment. Nous ne devons pas demander fimpossible, nous ne devons

î(J4 DE JEUNES AMOURS

pcîs plus long-temps nous bercer d'espérances qui ne peuvent être remplies. Adieu,

monsieur ! J'aurais voulu mais je dois

désormais réprimer tous mes désirs. J'ai encore une seule demande à vous faire , et je vous avoue que j'espère que vous ne me re Fuserez pas. Laissez-moi quelque souvenir de vous.

, 'y I \ : - WOLFGANG.

Demandez-moi tout ce dont je puis disposer, et je vous le donnerai sans conditions.

LL BARON

Donnez-moi les deux pierres que vous avez dans votre main. »

Wolfgang, qui ne pensait plus qu'il les tenait encore , s'écria dans le plus grand étonnement : u Comment! les deux pierres .^

LE BARON

Oui, monsieur, elles seront un souvenir

ET UNE GRANDE FORTUNE. i65

pour moi. Je penserai toujours à vous en les voyant.

LonsA.

Je les regarderai souvent aussi, et elles me rappelleront la dureté de votre cœur,

LE BAROX.

Me refuserez-vous encore ce faible gap e, qui doit vous coûter si peu ?

WOLFGANG , sluptfait.

Si ce n'est pas luie plaisanterie, comme je l'avais cru d'abord, et qu'en effet vous parliez sérieusement, elles sont a vous. Et mon vœu le plus sincère serait de pouvoir les changer en or pour leur donner quelque prix à vos yeux, n

Le baron Von Tiefentlial accepta ces pierres avec une satisfaction visible, et dit tout bas à sa fille, en lui donnant la main pour remonter en voiture, de lui denian-

der la même faveur; Louisa obéit à son père, et Wolfgang , encore plus étonné, se hâta de la satisfaire. Il avait plu, et , afin de ne pas salir sa jolie main , il choisit quelques petits cailloux bien propres qu'il lui présenta en lui exprimant le désir qu'ils devinssent des pierres précieuses pour orner ses cheveux. Louisa reçut le présent et le souhait avec beaucoup de reconnaissance; et Tiefenthal lui témoigna encore tous ses regrets d'être si tôt séparé de son nouvel ami. Mais comme Wolfgang* ne lui répondit que par un profond salut, il ne resta plus au baron qu'à ordonner au cocher de partir ; celui-ci donnant un grand coup de fouet à ses chevaux, la voiture disparut bientôt à ses yeux. '

Wolfgang, aussi heureux qu'un coupable qui a obtenu sa grâce sur le lieu même du supplice, respira librement^ et, s'enfonçant

dans les buissons, il commença à défaire son paquet : il y trouva son habit de Savoyard , son passe-port , un peu de linge blanc, ses marchandises et enfin le portrait de Louisa très-bien peint en miniature et entouré de perles. Charmé de la figure intéressante de cette jeune personne qui semblait lui sourire, il regarda le portrait pendant quelque temps ; mais quand il réfléchit qu'elle était certainement la fille d'un sorcier qui le persécutait , il le rejeta et commença à changer d'habillement. Il redevint Savoyard comme ci-devant, portant ses souricières sur son dos, et il remercia Dieu de l'avoir tiré si heureusement du danger qui le menaçait. Il jeta ses beaux habits dans un buisson , mais il ne put se résoudre à se séparer de la bourse, dans laquelle se trouvait une somme d'argent trop considérable pour qu'il fut facile d'y renoncer.

l€8 DE JEUJNES AMOLRS

Il monta la colline avec joie et gaîté , et aperçut, quand il en eut atteint le sommet, un village qui était situé du côté gauclic de la vallée , et qu'il espéra, en l'examinant attentivement, n'être pas celui dans lequel il avait été prisonnier le jour d'auparavant. Sa faim, qui était grande depuis long-temps , s'accrut encore k la vue des clieminées fumantes; il résolut de la satisfaire et de poursuivre ensuite son chemin du côté de la Saxe. Un sentier agréable, ombragé déjeunes arbrisseaux, lui parut le chemin le plus court pour le conduire au village. 11 le prit donc; mais il ne marcha pas long-temps sans être entouré de hauts rochers; et regardant autour de lui, tremblant entre la crainte et l'espérance, il entendit du bruit , et vit presque aussitôt la comtesse habillée en jeune p-iysanne.

IvA J£UXE FILLE.

Vous Yoilà donc enfin, clier Savoyard?

je commençais à douter que je pusse jamais vous rencontrer. Grâces en soient rendues à l'heureux pressentiment de mon cœur qui m'a conduite ici d'une manière irrésistible. 11 y a plus d'un mois que je vous cherche chaque jour, et j'ai souvent regretté les heures ou je vous ai attendu en vain. Mais à présent que je vous ai trouvé, je ne m'en repens plus ; soyez le bienvenu. ÇElle lui tend la main.) Vous êtes beau et vous me plaisez ; ne voulez-vous pas ac-cepter ma main?

WOLFGAXG, tombant à geaoux et joignant les mains.

Enchanteresse ! je vous conjure de me laisser continuer mon chemin en paix et en repos.

LA JEUNE FILLE

Je vous accorderais volontiers la première grace que vous me demandez si bien , si elle n'était pas entièrement opposée à mes desseins. Je désire que vous restiez long-temps avec nous , que nous passions tout notre temps ensemble. Je veux aller partout avec vous , vous servir et vous soipfner.

WOLFGANG

Je vous remercie , je vous remercie de tout mon cœur de vos bonnes intentions; mais je vous remercierais bien plus sincèrement encore si vous me laissiez aller en paix.

LA JEUNE FILLE

Comment, homme grossier, je ne vous plais donc pas ? Vous ne voulez donc pas

rester avec nous? INIais je ferai mieux , et vous ne m'échapperez pas.

WOLFGANG , lai jetant sa bonrse.

Prenez, prenez tout ce que je possède , tout ce qui peut-être eiTipêcherait ma fuite; prenez, et laissez-moi partir. »

Pendant que la jeune fille ouvrait la bourse et regardait l'or et l'argent qu'elle contenait avec beaucoup d'étonnement, Wolfgang saisit ce moment favorable, et, poussé par la crainte , escalada les rochers. Quand elle voulut le regarder pour le remercier, et qu'elle vit qu'il était déjà loin d'elle , elle courut après lui en s'écriaut : (( Arrêtez , cher Savoyard ! arrêtez ! J'ai encore beaucoup de choses à vous dire; il faut venir avec moi. w Mais les cris des chiens n'augmentent pas plus la vitesse du lièvre effrayé , que ces paroles n'accélé-

1^2 DE JEUINES AMOURS, etc.

rèrent la course du pauvre Wolfgang. Il gagna bientôt la cime du roc, se précipita de l'autre côté; et la jeune fille, hors d'haleine, le poursuivit avec la plus grande rapidité.

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