‹ Les voisins de l'autre côtéChapitre 17 sur 31 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Comme il se passera peut-être beaucoup de temps avant que la pauvre fille atteigne le leste jeune homme, et que peut-être môme elle en aura perdu la trace dans répaisseur des bois , je vais , pour amuser

mes lecteurs , leur raconter une histoire qui , au premier abord , pourra paraître déplacée ici et ne tenir à l'autre en aucune manière , mais qui , en l'examinant mieux, peut y trouver sa place , puisqu'elle a un rapport particulier avec les aventures que nous avons rapportées dans les chapitres précédens.

Dix ans avant les infortunes de notre Savoyard, vivait dans les environs du Fichtelberg un jeune et robuste villageois qui tenait un cabaret. Il avait voyagé dans plusieurs contrées étrangères, faisant le métier de boucher ; mais il était revenu dans son pays à la mort de son père, pour prendre , comme héritier , possession de ce cabaret oii le vieillard avait acquis une honnête aisance.

11 épousa une jeune et jolie femme, et

passa gaîment son temps avec elle; son seul emploi , pendant tout le jour , était de l'envoyer chercher de la bierre à la cave , quand ses hôtes en avaient besoin , et de boire avec eux. Il laissait le soin de sa ferme à ses garçons , ne visitait jamais son blé et ses bestiaux avant le moment oil il les envoyait au marché pour les vendre, et il en revenait toujours ivre-mort. On devine facilement qu'un cabaret et une ferme ainsi dirigés devaient bientôt causer sa ruine : j'ajouterai seulement, pour le profit des imprudens , qu'à la fin de trois années d'importunités inutiles de la part de ses créanciers , sa propriété fut saisie et vendue. Et Jacob (c'est ainsi que s'appelait ce mauvais sujet), étant encore poursuivi par plusieurs réclamans mécontens , coupa lui-même un bâton à un arbre voisin , et , avec ce dernier reste de

,^r. DE JEÛNES AMOURS

son héritage , il erra de nouveau sur la surface de la terre , laissant sa femme et son enfant pour gage à ses créanciers; et ceuxci furent assez compatissans pour leur donner de quoi vivre.

Entièrement incapable de travailler et n'ayant aucun moyen de subsister, il dirigea ses pas vers l'Italie babillé en pèlerin. 11 riait du zèle pieux des sots qui soutenaient , dans cette sainte entreprise , par d'abondantes aumônes , un véritable hérétique. Avant d'arriver à Rome, il rencontra quelques bandits qui s'y rendaient en compagnie pour le Jubilé ; la capacité de cet homme, sa force, son intrépidité engagèrent la troupe à le prendre pour un de ses membres et à l'initier dans ses mystères.

Jacob fut bientôt im des plus hardis et dos plus formidables bandits de la troupe ; personne ne commettait un meurtre ou

n'exécutait une entreprise désespérée avec plus de sang-froid et de résolution. Il fut bientôt renommé parmi ses frères pour ses grandes qualités, et si l'on se déterminait à quelque coup hasardeux, quelque éloigné qu'il fût , on envoyait toujours chercher l'Allemand Jacob, qui, par le moyen d'une double paie, faisait réussir l'entreprise; en augmentant ainsi sa réputation et ses richesses , il ne faut pas s'étonner si , malgré une vie de plaisirs et de dépenses, il acquit bientôt une belle fortune.

Ses nombreux assassinats ayant enfin répandu une alarme générale dans le pays, les officiers de justice l'épiaient toujours, et comme son signalement circulait dans toute l'Italie, il résolut d'éviter l'orage qui le menaçait, et , jusqu'à ce qu'il fût apaisé , de retourner en Allemagne.

Après sept longues années , sa femme ,

1,8 . , DE JEUNES AMOURS fatiguée de l'attendre et de le pleurer en vain , le regardait comme perdu ; ses voisins et ses connaissances n'espéraient plus jamais le revoir j il arriva vêtu comme un riche boucher, avec une charrette toute neuve et deux beaux chevaux, à l'auberge de son village. Tous les habilans, qui l'entourèrent bientôt, étaient surpris de son air respectable, enviaient sa femme, qu'ils avaient tant plainte d'abord , et restaient stupéfaits d'étonnement, quand le fastueux Jacob, jetant sur la table un grand sac de sequins, et rassemblant ses créanciers qu'il n'avait pas encore remboursés, leur paya le principal et les intérêts de ses dettes en leur faisant mille tendres remerchnens.

Tout le pays retentit bientôt du retour de Jacob et de sa grande fortune : chacun en était étonné , et demandait comment

il l'avait acquise; mais personne ne pouvait en donner l'explication, parce que Jacob lui-même répondait à toutes les questions de cette espèce par un rire mystérieux , ou en levant les épaules. Souvent, quand il payait généreusement au cabaret pour ses amis et pour ses voisins, et excitait ainsi leur curiosité, ils le conjuraient de leur dire par quels moyens il avait fait fortune. Enfin le cabaretier d'un village prochain , le pressant un jour plus fortement que les autres , et l'accusant positivement d'avoir volé, il résolut sagement de détourner les idées trop justes et trop alarmantes de cet homme , et de lui eu donner de moins dangereuses. ((Voisin, lui dit-il en le quittant , afin de détruire vos injustes soupçons, je vous raconterai toute mon histoire , dont je n'ai encore parlé h personne ; vous pourrez; peut-être à l'ave-

,8o DE JEUNES AMOURS

iiir en tirer les plus grands avantages , et vous avouerez alors avec reconnaissance que je vous ai rendu le bien pour le mal. Venez chez moi demain matin de bonne heure ; et vous saurez tout. »

' . Le lendemain l'hôte curieux arriva chez Jacob, et commença par lui demander pardon d'avoir parlé si inconsidérément la veille; ensuite il le somma de tenir sa promesse, u Je la remplirai en homme d'honneur, dit Jacob, si vous voulez d'abord consentir à deux conditions.

L'HÔTE

Je promettrai tout ce que vous exigerez de moi. ' ^ * ^

JACOB

Vous ne répéterez à personne ce que je vais vous découvrir.

Ji - '■ ■ ; >t .'):!J r; L'HÔTE.

Je le jure.

ET UNE GRANDE FORTUNE. i8i

JACOB

Comme mon récit vous convaincra de la fausseté de vos soupçons calomnieux , vous les rétracterez aujourd'hui à l'auberge , et vous jurerez, en présence de tous ceux qui y seront , que vous êtes maintenant pleinement convaincu que j'ai acquis ma fortune d'une manière honnête ei irréprochable.

L'HÔTE

Je le ferai , je le ferai; maintenant parlez . M

Jacob commença l'histoire suivante, qu'il avait arrangée depuis long-temps et que mes lecteurs , d'après ce que je viens de raconter, reconnaîtront pour entièrement fabuleuse :

« Voisin, dit-il, vous vous rappelez que des Italiens qui vendent des souricières, on

iSîs ', DE JEUNES AMOURS

quelquefois font danser des marmottes, voyagent souvent dans notre pays; vous savez aussi que sous ce prétexte, ces gens se rendent à notre Fichîelberg , et qu'ayant, par leurs connaissances supérieures, les moyens de découvrir les trésors qui y sont cachés, ils retournent chez eux chargés de grandes richesses, et rient de bon cœur de la stupidité de nous autres Allemands.

L'HÔTK.

Certainement je les connais bien ; j'ai surpris l'un d'eux dans nos environs. Mon père vivait alors et était avec moi quand nous le rencontrâmes dans les champs. Il m'apprit qu'un de ces marchands de souricières italiens avait dit une fois à son père que nous étions bien stupides de ne pas faire un meilleur usage des trésors dont nous étions entourés. Il avait souvent

ET UNE GRANDE FORTUNE. i83

vu, ajouta-t-il, un berger lancer contre une vache une pierre dont la valeur était deux fois plus grande que celle de la vache elle-même. Mon grand- père conjura l'étranger de lui montrer l'art de découvrir ces trésors : il lui dit de venir le trouver le jour suivant sur un rocher. JVIais quand mon grand-père s'y rendit, il fut effrayé à la vue d'un grand bouc noir ; il revint chez lui en toute hâte et ne put se remettre de long-temps de sa frayeur.

Page 1