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Je suis charmé que vous soyez déjà si bien informé à ce sujet, puisque alors je peux commencer mon histoire sans digression : pendant que j'étais cabaretier dans ce village , un marchand de souricières italien vint un soir chez moi se plaignant d'une violente colique et demandant un asile 5 je le plaignis en chrétien
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charitable, ne le laissai manquer de rien. 11 fut malade six semaines dans ma maison, et je pris soin de lui sans récompense pendant tout ce temps. Quand il recouvra la santé, il me témoigna la plus grande reconnaissance. «Je n'oublierai jamais ce que vous avez fait pour moi, me dit-il en partant ; si quelque malheur vous arrive en Allemagne, venez à Romeet visitez Téglise de Saint-Pierre. JNous nous y rencontrerons certainement , et ce sera un plaisir pour moi de vous recevoir et de vous secourir aussi. » Je ris alors de cette étrange invitation. Mais quand mes créanciers eurent saisi tout ce que je possédais, et me menacèrent continuellement, elle me revint à l'esprit ; et n'ayant plus rien à perdre ici, je résolus d'essayer jusqu'à quel point je pouvais me fier aux belles paroles de cet homme.
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Je dirigeai mes pas vers Rome , et je visitais chaque jour l'église de Saint-Pierre; mais je ne rencontrais jamais l'Italien, et j'avais fini par oublier sa promesse. Je demandais une fois la charité dans une large rue à peu de distance de l'église, quand un gentilhomme qui regardait à une des fenêtres d'un grand palais me fit un signe et m'envoya sur-le-champ un domestique pour m'amener vers lui. Je fus conduit à travers plusieurs chambres magnifiques dont le luxe et la beauté m'éblouirent , et j'arrivai dans un cabinet oii un gentilhomme, revêtu d'une robe de chambre toute brodée , était assis sur un sopha , et prenait une prise de tabac dans une tabatière d'or. Après avoir ordonné au domestique de m'approcher une chaise et de se retirer : « Asseyez-vous ! me dit-il; asseyez-vous , mon bon Jacob. Vous devez
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être bien fatigué après un si long voyage! Comment se portent votre femme et votre enfant ? )) Je restai confondu à ces paroles, et je ne pouvais imaginer comment il était possible qu'un si grand seigneur de Rome pût me connaître , ainsi que ma femme et mon enfant. II remarqua ma surprise, et me demanda en riant si je ne le reconnaissais pas. k Non! lui dis-je en tremblant, je ne connais pas Votre Excellence. » Il se leva et quitta la chambre, sans dire un mot ; j'eus alors occasion d'examiner le cabinet, qui était extrêmement magnifique, et orné d'une grande quantité de vases d'or et d'argent de formes différentes. Au bout d'un quart d'heure, la porte s'ouvrit de nouveau, et je vis entrer le pauvre marchand de souricières que j'avais recueilli chez moi , et que j'avais cherché si long-temps inutilement à
Rome ; il était vêtu des mêmes habits qu'il portait alors, et il avait des souricières pendues à son bras. « Qu'est-ce qui veut des souricières? achetez des souricières ! » s'écria - 1 - il en se promenant de long en large dans la chambre. « Eh bien ! me dit-il enfin , tandis que je le considérais en silence; me reconnaissez-vous maintenant?
— Je vous connais bien, lui répondis-je; mais il m'est impossible de concevoir, avec tout le secours de mon intelligence , comment vous avez osé vous introduire dans cette chambre en criant vos marchandises. — Je vais vous l'expliquer en ^un instant,» répliqua-t-il. En parlant ainsi, il se mit à se déshabiller , en commençant par jeter quelques faux cheveux qu'il avait sur la tête; et me quittant un moment , il revint avec sa robe de chambre brodée.
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a Me reconnaissez-vous enfin? me ditil; croyez-vous maintenant que le marchand de souricières et moi nous ne sommes quune seule et même personne?
— Je le crois, luirépondis-je, parce que mes yeux nie le prouvent, quoique ma raison soit portée à douter de leur témoignage. — L'explication que je vais vous eu donner ne vous laissera plus rien à désirer, reprit-il. Asseyez-vous près de moi sans cérémonie, et écoutez-moi attentivement. La pitié que vous m'avez témoignée mérite non-seulement une récompense, mais une confidence entière.
La récompense que je vous destine sera dans la même proportion que la confiance que je vous montre. , , .
« Je suis descendu, coiitinua-t-il, d'une noble famille italienne pauvre , mais ancienne et respectée. jMon père fut obligé
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pour vivre de remplir près du pape une place inférieure, et quand il mourut, il me laissa sans argent , sans amis , et par conséquent sans autre perspective que celle de mourir de faim. Je ne rougirai pas d'avouer que, comme vous, j'ai demandé l'aumône dans les rues de Rome, et que je fus nourri pendant quelques années comme un misérable écolier avec le bouillon de mendians des Capucins. Un soir qu'abattu par la faim et la soif, j'implorais ma subsistance h une heure très-avancée, je rencontrai un vieillard à cheveux blancs , qui tenait à la main un bâton noueux et une petite lanterne. îi approcha sa lumière de mon visage, l'examina attentivement pendant longtemps , puis me commanda de le suivre d'une manière solennelle. Je m'écarterais du but de mon récit si je vous ra-
contais circonstantiellement comment cet homme singulier gagna par degrés mes affections. Il me pourvut de toutes les nécessités de la vie , m'instruisit dans plusieurs sciences, et enfin me prit dans sa maison. Il fut plus qu'un père pour moi, car c'est à lui que je dois tout ce que je sais et tout ce que je possède.
(( Quand il commença à vieillir et à s'affaiblir , il m'apprit l'art devenu rare , mais qui n'est pas entièrement oublié en Italie, de découvrir des trésors dans les entrailles de la terre, et de distinguer, sous l'apparence de pierres communes, des pierres précieuses d'une valeur infinie. Comme il avait toujours aspiré à la connaissance des plus hautes sciences , et qu'il espérait encore trouver le secret du baume de la vie éternelle, il n'avait fait usage de ces moyens de
s'enrichir k peu de frais que rarement et seulement dans les cas de grande nécessité. Il mourut sans avoir atteint son but , et me laissa ses écrits , ses instrumens et une petite somme d'argent. Je résolus avec cet héritage de voyager dans le monde, et, par le secours inestimable de mon art, de me faire une fortune suffisante pour passer ma vie dans l'indépendance et dans l'aisance.
« Je vis clairement, enlisant les papiers de mon protecteur, que le Fichtelberg en Allemagne était la terre qui renfermait les plus grands trésors, et que cette montagne était aussi remarquable par une grande abondance de pierres précieuses.
Il me parut aussi qu'en choisissant la saison et l'heure convenables , il était extrêmement facile de prendre possession d'une partie de ces richesses. Encouragé
Yiav rcxciiiple de plusieurs personnes qui étaient dans le secret, et qui, d'après ce qui était rapporté dans les manuscrits, y avaient déjà fait fortune, j'allai au Fichtelberg habillé en marchand de souricières. Mais j'aurais fini ma vie chez vous sans avoir atteint mon but, si votre bon cœur ne vous avait pas intéressé en ma faveur, car ma maladie était extrêmement opiniâtre.
« Je vous récompenserai maintenant de la pitié désintéressée que vous eûtes alors pour moi. J'aurais bien voulu le faire en vous quittant, car j'avais déjà à cette époque de grandes richesses en mon pouvoir; mais je craignais d'exciter les soupçons et l'envie de vos voisins , qui auraient pu nuire à moi et à quelques autres de mes compatriotes qui m'avaient accompagné : je résolus donc prudemment de
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différer la récompense jusqu'à une occasion plus favorable. Sans avoir beaucoup de pénétration, je m'aperçus facilement que votre établissement était misérable , que vous étiez volé par vos domestiques , et que vos créanciers ne tarderaient pas à saisir toute votre propriété. C'est pourquoi, quand je vous dis adieu, je vous invitai à venir à Rome dans l'espérance de pouvoir vous y récompenser sans exciter aucune jalousie contre vous, aucuns soupçons contre moi ; mon désir est maintenant rempli. Restez avec moi : oubliez votre ingrate patrie et soyez beureux ici ; vous n'éprouverez jamais le besoin , et vous y aurez de tout en abondance. »