‹ Les voisins de l'autre côtéChapitre 19 sur 31 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

« Le généreux marquis remplit fidèlement sa promesse; je vivais toujours avec lui : il me mit à la tête de ses écuries et je devins bientôt son favori. Quand quelqu'un avait une grâce à lui demander , on s'a-

DE JEUNES AMOURS, etc. igS

dressait à moi , et si je promettais ma protection j on était certain du succès. Vous jugerez aisément que ce genre de vie m'était très-agréable. J'avais toujours de l'argent en abondance, et j'eus souvent l'occasion d'en tirer un bon parti. Je dois vous avouer à ma honte que dans ce continuel tourbillon de plaisirs, j'oubliai mon pays natal et tout ce que j'avais laissé derrière moi, et que, pendant plusieurs années, je ne m'occupai ni de ma femme ni de mon enfant. Mais enfin j'étais fatigué de cette suite de dissipations ; je commençai à devenir frugal et raisonnable , et je pensais continuellement à ma pauvre femme et à mon enfant abandonnés ; je finis par devenir si malheureux qu'il m'était impossible de cacher mes larmes à mon bienfaiteur.

« Souvent il me demandait la cause de

if)r> DE JEINES AMOUKS

cette tristesse , et quand je fus enfin forcé (le la lui révéler, il me promit cîe me guérir. (f Je vois, me dit-il, que vous avez le mal du pays; je ne peux pas vous en blâmer et je n'en suis pas surpris, car j'ai été moimême dans des contrées étrangères , et je sais bien ce qu'on éprouve quand ou soupire après sa terre natale. Je vous aime, et j'aurais voulu vous garder toujours avec moi; mais comme mon premier désir est de faire votre bonheur, je sacrifierai sans hésiter mon inclination à la vôtre : venez chez moi demain matin à la même heure , et j'aurai soin d'ici-là de vous procurer une honnête iijdépendance. » Je le quittai, et aucun jour de ma vie ne me parut si long que celui-là. Je ne pouvais ni manger ni dormir dans la joie que j'avais de revoir bientôt ma femme et mon enfant.

u J'allai chez le marquis le jour suivant ,

avant l'heure qu'il m'avait indiquée, et je le trouvai en conversation très-animée avec son fils aîné. « Ah î'vous voilà déjà? s'écria-t-il en riant, et en venant au devant de moi. Votre diligence me prouve c[ue je ne m'étais pas trompé dans ma conjecture d'hier. Allez en paix, et pour que vous n'éprouviez jamais le besoin en Allemagne, emportez ce rouleau d'or; il contient huit mille sequins, qui, j'espère, vous suffiront pour vivre aisément , ainsi que votre femme et votre enfant.

« Vous devinerez facilement , voisin , combien je fus stupéfait à la vue d'un présent si immense. Je ne pouvais parler; je me jetai en pleurant aux pieds de mon bienfaiteur , et je ne savais comment lui exprimer ma reconnaissance. Le bon vieillard me releva, m'assura de nouveau avec bonté qu'il ne cesserait jamais d'être

igS DE JEUNES AMOURS

mon ami , et me dit de revenir hardiment chez lui si jamais j'étais réduit, par des circonstances malheureuses , à une nouvelle misère: Le jeune marquis s'avançant alors , me dit : « Cher Jacoh , j'ai aussi un service h vous demander. Mon père m'a dit aujourd'hui que je voyagerais bientôt en Allemagne, et que je visiterais votre pays natal ; il s'y trouve encore beaucoup de trésors cachés que nous désirons découvrir pour l'agrandissement de notre famille. J'y paraîtrai comme lui sous les habits d'un marchand de souricières, et je chercherai ces trésors. S'il m'y arrive quelque malheur, en reconnaissance de la bonté de mon père envers vous , vous serez mon ami , et vos enfans en recevront un jour la récompense. ^' •

« — Cher fds de mon noble bienfaiteur, m'écriai-je avec transport, aussitôt que

ET UNE GRANDE FORTUNE. 19g

vous arriverez à notre village , venez chez moi ; je vous attendrai, et j'aurai soin de vous comme de la prunelle de mes yeux. Je vous accompagnerai partout , et je vous remettrai sain et sauf dans les bras de votre père.

« — Mille remercîmens de vos bonnes intentions , me dit le marquis , mais mon fils ne peut pas en profiter. Il n'ira , pendant son voyage , chez aucune connaissance nichez aucun ami, car, s'il le faisait, son but serait manqué. Vous ne pouvez lui rendre vous-même aucun service; mais j'attends de votre reconnaissance que vous engagiez quelques braves gens de vos voisins à être bons pour lui , et que vous adoucissiez la haine que la plupart de vos compatriotes portent aux Italiens. Tâchez de leur faire sentir qu'un étranger peut quelquefois récompenser libérale-

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mont le plus léger service , et laissez-leur entendre que nous nous engageons à le faire. Votre propre expérience doit vous convaincre de la vérité de ce que je dis. Vous connaissez sans doute quelques-uns de vos voisins dont les cœurs honnêtes et conipatissans soient disposés à être bienvcillans envers les pauvres ; nommez-les à mon fils afin que , s'il en a besoin , il puisse clierclier chez eux un abri et des protecteurs , et que je goûte ainsi le plus grand plaisir que je puisse éprouver , en revoyant mon fils revenir dans mes bras en bonne santé. »

u Je lui promis ce qu'il me demandait; je lui nommai tous ceux sur l'hospitalité desquels je croyais qu'il pouvait compter, et il écrivit ces noms exactement sur son calepin. Je vous ai nommé, voisin; vous êtes vn première ligne; et si î'occasiou

ET UJNE GRANDE FORTUNE. 201 s'en présente, il ira directement chez vous.

L'HÔTE

Comment ! il est possible que vous ayez pensé à moi à cette époque , et que vous ayez désiré faire ma fortune. Oli ! cher voisin, que Dieu vous récompense !

JACOB

Ne m'interrompez pas avant la fin de mon récit. Je puis donc certainement compter que vous me demanderez pardon , et que vous déclarerez que je suis un honnête homme?

Je vous promets positivement l'un et l'autre...

JACOB

Je fus enfin obligé de jurer le plus profond secret ; il me fit jurer aussi que je no

découvrirais à personne le voyage projeté du jeune marquis, parce qu'il pourrait y avoir beaucoup de personnes prévenantes qui se montreraient telles dans des vues intéressées , et qu'alors les richesses qu'il recueillerait ici ne seraient pas suffisantes pour payer les obligations. Jugez à présent vous-même, voisin, quel combat j'ai éprouvé et combien il m'en a coûté pour devenir ainsi parjure à mon cher bienfaiteur ; si vous n'aviez pas attaqué hier si ouvertement mon honneur, et si je n'avais pas craint que votre calomnie ne me fît traduire devant la justice ou j'aurais peut-être été forcé de tout découvrir, les plus grands trésors du monde ne m'auraient pas décidé à trahir sa confiance. Soyez-en donc reconnaissant et promettez-moi une fidélité inviolable ; faites votre profit de cet avertissement , et ne nuisez pas à mon bien-

ET UNE GRANDE FORTUNE. 2o3

faiteur ni à moi par des paroles inconsidérées.

L'HOTE

Que je devienne tortu, Lorgne et boiteux si jamais un seul mot de tout ceci sort de mes lèvres! Et puissé-je mourir de mort violente si je ne vous demande pas publiquement pardon aujourd'hui à l'auberge, et si je ne déclare pas, devant tous ceux qui s'y trouveront , que vous avez acquis honnêtement votre fortune. Mais dites -moi maintenant quand le jeune marquis viendra et comment je dois le recevoir ?

JACOB

Son arrivée ne dépend pas de lui , mais des étoiles; il sera réglé par elles afind'accompUr heureusement son entreprise.

Peut-être a-t-il déjà commencé son voyage;

2o4 DE JEUNES AMOURS

peut - être ne viendra-t-il que dans deux

ans.

L'HÔTE

Mais il viendra certainement ?

"■ ' -■ ' ' '■•..* ^- JACOB

Sans doute : vous pouvez y compter, et mieux vous le recevrez , plus vous lui ferez de prévenances, et plus vous en serez récompensé. »

L'hôte ciu'ieux parut alors satisfait, et, rempli de joie , il bâtissait déjà plusieurs châteaux en Espagne. Le rusé Jacob riait intérieurement et se réjouissait de l'avoir si complètement trompé et de pouvoir jouir en paix du fruit de ses escroqueries.

La perspective continuellement brillante que l'hôte avait devant les yeux le rendait souvent distrait et pensif; il ne travaillait plus avec autant de zèle qu'auparavant, et préférait les lieux oliil pouvait, sans être

ET UrsE GRANDE FORTriSE. 2o5 troublé, s'occuper des idées de sa fortune future. Sa femme fut offensée de cette conduite extraordinaire de son mari et résolut d'en découvrir la raison. Tous ceux qui connaissent les femmes savent combien elles tourmentent leurs maris dans de telles occasions, et se doutent déjà bien qu'elle arriva à ses fins : en effet, elle fut bientôt la seconde personne initiée dans le mystère.

Rien n'oppresse un esprit faible comme un secret, ou ne lui donne une importance imaginaire plus grande que la possibilité d'en révéler un. Aussi Catherine (c'était le nom de la femme de notre hôte) n'en fut pas plus tôt maîtresse qu'elle arrangea ses cheveux, mit sa robe des dimanches et se hâta d'aller au château du sei-» gneur du lieu. Elle y avait été six ans cuisinière et l'avait servi avec beaucoup

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d'intelligence et d'honnêteté. C'est pourquoi elle était toujours bien reçue dans la famille, et elle espérait y acquérir encore plus de considération par le motif de sa visite. Elle alla directement de la cuisine à l'appartement de la maîtresse du château ; celle-ci la conduisit chez son père, qui n'était autre que le baron Von Tiefcnthal. Comme il jugea au regard significatif de Catherine qu'elle avait quelque chose d'intéressant à lui communiquer, il lui parla très-gracieusement et lui offrit une chaise ; Catherine encouragée se livra à toute son éloquence , et le baron fut exactement informé de l'histoire merveilleuse rapportée ci-dessus. La comtesse YonM*** l'apprit aussi peu de temps après de la même manière, en achetant du lin à Catherine, dont elle gagna la confiance par ses manières affables.

L'hôte, le baron et la comtesse arrangèrent alors leurs plans particuliers pour attirer le jeune marquis quand il paraîtrait dans le voisinage déguisé en marchand de souricières, et pour mériter, par la réception la plus amicale et la plus empressée, une bonne partie de ses grands trésors. Par le manège adroit de Catherine , elle persuada à son mari de révéler au baron le secret qu'il savait déjà; et le baron fit promettre à l'hôte qu'il l'informerait sur-lechamp de l'arrivée du jeune marquis.

Le baron Von Tiefenthal était le fils économe d'un- père très-extravagant, et avait beaucoup de peine à soutenir et à entretenir unhéritage qu'on lui avait laissé encombré de dettes. Il fut donc extrêmement satisfait d'avoir une si heureuse occasion de dégrever sa terre. Sa fille était en âge d'être mariée. Et qui pourrait

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blâmer ce bon père Je désirer de voir runion de Louisa avec le riche marquis? Pour arriver plus sûrement à son but, il lui confia d'avance tous ses projets.

La comtesse Von IM*"*^* était veuve d'un mari vieux et désagréable qui mourut peu de temps après leur mariage, en lui laissant peu de regrets et la possession entière d'une grande fortune. Étant très-portée à la dépense, au luxe et à la dissipation, elle avait depuis deux ans mangé presque toute sa fortune quand elle apprit de la bonne hôtesse cet heureux secret. Il était donc extrêmement naturel qu'elle employât tous ses moyens et toute son adresse à attirer chez elle le jeune marquis , dans fespoir de s'assurer ainsi une source inépuisable de richesses. '

Dans sa première jeunesse, la comtesse

avait tendrement aimé un jeune beau lieutenant qui répondait à son amour. La suite de cette liaison la rendit à dix-sept ans mère d'une fille dont la naissance fut si soigneusement cachée , que la comtesse ne fut jamais soupçonnée, quoiqu'elle n'eût pas quitté la maison de son père. L'enfant fut sur - le - champ confié aux soins de la veuve d'un pauvre ministre.

Quand la comtesse devint veuve ellemême, elle fit revenir près d'elle sa fille et la vieille femme qui en prenait soin. Car, malgré la légèreté ordinaire de son caractère, elle aimait cette petite d'une affection maternelle. Cet enfant de l'amour dont le nom était Emilie, ressemblait parfaitement à sa mère; mais sans faire aucune remarque sur cette [ressemblance frappante, les bons paysans la prenaient tous pour la fille de la veuve du ministre ; et , pour éviter

aio DE JEUNES AMOURS

les remarques critiques d'observateus iî^ plus clairvoyans, elle habitait avec elle une

petite chaumière retirée , bâtie exprès par la comtesse dans son parc. Après la mort de son mari, elle y ajouta une partie d'un "^ bois voisin.

La mère de cet enfant , qui désirait lui procurer un bon établissement , pensa qu'elle trouverait une excellente occasion de parvenir à ce but, et elle espérait, en la faisant trouver sur son chemin, qu'elle pourrait captiver le jeune marquis. Dans cette intention Emilie avait été envoyée chaque jour pendant tout l'été au sommet du Fichtelberg pour guetter son arrivée, et, d'après les instructions de sa mère, elle devait faire tout ce qui serait en son pouvoii' pour l'attirer et le retenir.

Telle était la situation des alïaires quand le pauvre Wolfj^ang vint dans ce pays. Il

ET UNE GRANDE FORTUNE. au

fut pris pour le jeune marquis par tous ceux qui étaient intéressés à son arrivée , et c'est pour cette raison qu'il fut reçu par eux avec tant d'honneurs.

Il est maintenant certain qu'aucun sorcier ne le trompait quand il croyait voir la comtesse Von M'^'^'*' tantôt comme une belle dame, tantôt comme une jeune paysanne. Et il n'est pas plus extraordinaire que se trouvant dans un grand parc arrangé à l'anglaise, il revînt constamment à la même maison par des chemins différens qui naturellement devaient tous y conduire.

Mais quel était le vieillard que Wolfgang avait tué si innocemment? Quelle était la pauvre femme abandonnée ? Quels étaient les cavaliers qui le délivrèrent la première fois, et quel était le sorcier qui le fît sortir de captivité en dernier lieu?

212 DE JEl^ES AlViOl RS , etc.

Je ne puis pas répondre maintenant à ces questions. Le temps viendra où mes lecteurs apprendront tout. Mais je ne peux déterminer l'instant, car la petite en véritable Atalante a atteint le pauvre Wolfgang malgré l'avance qu'il avait sur elle et vient de le prendre par le bras. Il faut donc à présentécouter leur conversation pour qu'il n'y ait pas de lacune dans notre bistoirc.

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