CHAPITRE XII
WOLFGANG («ssouUé, tremblant, n'en pouvant plus, et leg-irJant la jeune fille avec eflroi).
Je ne puis aller plus loin. Quelque chose qui arrive, je ne puis aller plus loin !.... J'ai fait tout ce qu'il était au pouvoir d'un homme de faire, mais il faut céder, et ce n'est pas ma faute.
LA JEUNE FILLE (hors d'baleine).
Enfin, je vous ai attrapé ! Je vous ai appelé plusieurs fois , mais vous ne vouliez pas m'écouter. Qu'en est-il résulté? Nous sommes tous les deux hors d'haleine et incapables de parler.
WOLFGANG (se caclianl les yeux).
Ahl je n'ose pas vous regarder de peur d'être perdu! > w»u^ •
LA JEUNE FILLE
Pourquoi? regardez-moi. Suis -je donc si affreuse ?
Oh ! si tout cela était naturel , si ce n'était pas l'effet de l'enchantement !...
LA JEUNE FILLE
Comment ! vous croyez que je me farde comme une belle dame ? {Prenant sa main
ET UNE GRANDE FORTUNE. 2i5
et la passant doucement sur sa joue.) Jugezen vous-même. Regardez; mes couleurs sont aussi naturelles que les vôtres T Je viens de courir si vite I Sentez comme je brûle, (mettant sa main sur son cœur) sentez comme mon cœur bat !
WOLFGANG
Si vous n'étiez pas le diable lui-même je vous embrasserais, w
Pour que rien ne paraisse extraordinaire et invraisemblable dans mon récit, je suis obligé de peindre la situation du pauvre Wolfgang , quand il fut conduit ainsi, presque sans s'en douter, dune extrémité à l'autre. En courant, il avait heurté une pierre, et quoiqu'il se fût efforcé de conserver son équilibre , après avoir combattu pendant quelque temps , semblable à une quille qui est touchée par
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la boule , il finit par s'étendre à terre ; il tomba au milieu des branches élastiques de quelques jeunes arbrisseaux qui le berçaient du haut en bas et l'empêchaient de se relever, parce que chaque appui qu'il prenait était trop faible, et il retombait à l'instant.
C'est dans cette situation que la jeune fille le trouva. Elle lui prit le bras, mais , prudemment, ne le dégagea pas; car il lui était impossible de fuir, et il restait ainsi en son pouvoir. En courant après lui, les épines l'avaient souvent piquée ; une ronce avait déchiré son fichu , une autre l'avait entièrement arraché. Uniquement occupée du désir d'atteindre le jeune fugitif, elle ne s'en aperçut pas d'abord ; mais quand Wolfgang leva les yeux sur elle , l'attira vers lui et voulut l'embrasser , elle fut frappée de son désor-
dre, et, s'arrachant d'auprès de lui dans une grande confusion, elle se mit à courir de toutes ses forces du côté opposé.
Il eût été facile à Wolfgang de s'en aller alors , mais les choses avaient changé de face ; et dans cet instant , si la jeune fille eût voulu fuir, il l'aurait suivie avec autant de persévérance qu'elle en avait mis à le rattraper. Les diables et les sorciers étaient oubliés ; et il pensait seulement au bonheur céleste qu'il goûterait près d'elle. « Vous serez a moi, vous serez ma femme, » pensait-il en ce moment , et il se rapprocha de la jeune fugitive.
« Rendez-moi mon fichu, lui dit-elle, rendez-le-moi, ou je ne vous regarderai jamais ; rendez-le-moi , ou je vous quitte à l'instant.
Chère fille, comment puis-jc vous
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donner ce que je ne possède pas? Vous l'avez sûrement perdu en courant.
LA JEUNE FILLE
Eh bien, c'est votre faute. Aidez-moi du moins aie trouver.
Emilie (car c'était elle) marcha devant, et \^ olfgang la suivit constamment. Il regardait avec soin chaque buisson ; car il espérait , s'il trouvait le mouchoir , revoir encore le visage de la jeune fille , et peutêtre obtenir la récompense de son zèle. Le sort lui fut favorable ; il l'aperçut pendu à une branche d'arbre, à peu de distance, et le saisissant avec ardeur, aussi heureux qu'un roi qui vient de reconquérir son royaume , il s'écria : « Je l'ai ! je l'ai ! »
EMILIE (le regardant ).
Eh bien! jetez-lc-moi.
WOLFGANG ( tristement ).
Vous le jeter? Vous ne voulez donc pas venir le chercher vous-même et me donner ma récompense ?
É3IILIE.
Non; donnez-le-moi tout de suite.
WOLGANG (lui jetant le fichu).
Le voilà! mais
EMILIE (le mettant à la hâte et se tournant ver? lui ).
JNIais.... quoi? (Ze regardant tendrement) Peut-être voudrez-vous me fuir encore ?
WOLFGANG
Mais si je reste ? si je vous suis assidûment où vous voudrez me conduire?
EMILIE
Alors j'oublierai tout, et vous serez ré-
compensé. {Elle le regarde tendrement j et TVolfgaîig^ transporté de joie , l'em-^ brasse de tout son cœur.)
EMILIE
Me suivrez- vous toujours? Me promettez-vous de ne m'abandouner jamais?
Vos cheveux bouclés me plaisent ; j'aime vos joues colorées et vos yeux noirs. Estce que je vous plais aussi ?
WOLFGANG
Si vous me plaisez? Dieu du Ciel! je vous adore !»
Wolfgang pressa Emilie contre son sein ; leurs cœurs s'entendirent, et ils se jurèrent un amour éternel.
EMILIE
Mon Dieu! allons-nous-en; ma mère m'attend, et je ne veux pas la priver plus
long-temps de la*joie d'apprendre que je vous ai trouvé. «
Ils se mirent en marche; et quand Wolfgang réfléchit à ce qui s'était passé , l'idée que cette charmante créature n'était peutêtre qu'une illusion et un enchantement , s'empara de son esprit , car il craignait extrêmement de la perdre. Afin d'être plus sûr de la réalité de son existence, il commença par lui demander : « Quelle est votre mère , chère fille ?
EMILIE
Nous serons bientôt avec elle ; elle loge au bout du parc , dans la petite chaumière blanche dont vous voyez le toit là-bas. »
A ces mots de chaumière blanche, il s'arrêta; et quand il aperçut le toit delà maison , ses pas devinrent chancelans ; l'aimant qu'il avait à ses côtés le portait à
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continuer, la crainte du sorcier et de toute sa bande le faisait reculer. Mais comme les plus anciens poètes ont déjà prouvé évidemment que l'amour est toujours vainqueur, mes lecteurs se doutent déjà que, malgré son hésitation et ses craintes , il se détermina à suivre la jeune fille , et qu'il ne lui fut pas possible de se persuader que Satan eût pris une forme si pure et si parfaite. Pour obtenir quelques nouveaux éclaircissemens , il lui fit quelques questions.
WOLFGANG
Chère fille, connaissez-vous la comtesse Von M***?
, ,^ '^ EMILIE
Si je ne connais pas ma seconde mère ? quelle question! C'est à elle que je dois tout ce que je possède : la maison que
nous habitons est à elle; ce bois et tout ce que vous voyez lui appartient. Il n'y a pas de mère qui puisse aimer son enfant plus tendrement qu'elle ne m'aime.
WOLFGANG
Vous lui ressemblez beaucoup, et tellement que je vous aurais prise pour la même personne , si ce que vous m'avez dit , et votre figure plus jeune ne me persuadaient pas le contraire. J'ai vu la comtesse Von ]\|444 g^ j'^j^ causé avec elle.
ElkULIE.
Je le sais mieux que vous. Elle m'a tout dit, et s'est plaint amèrement de ce que vous l'avez fuie si grossièrement quand elle voulait vous conduire près de moi. »
Wolfgang fut très-aise , d'après cette relation, d'être de plus en plus confirmé dans l'idée que sa supposition sur les dia-
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bles et les sorciers était une ei-reur . « Certainement , pensait-il , comme la comtesse Von M*''^''^ et cette jeune fille sont des personnes différentes , les autres aventures extraordinaires qui me sont arrivées peuvent avoir des causes également naturelles. )) Désirant s'en éclaircir encore davange , il résolut de continuer ses questions , et il espérait , par les informations de sa clière paysanne, obtenir des explications satisfaisantes à cet égard. 11 était au moment de lui demander comment il se pouvait qu'en prenant des chemins différens et qui paraissaient opposiés , il revînt toujours à la même maison , dont il se croyait bien éloigné ; quand tout d'un coup un grand bruit qu'il entendit derrière lui , fixa son attention. Il se retourna à l'instant, et deux hommes masqués parurent devant lui : w Nous vous tenons enfin , monsieur
le marquis, » s'écrièrent-ils ironiquement; et avant que Wolfgang pût se remettre et leur répondre, l'un d'eux le frappa deux fois dans le corps avec un poignard, et ils s'enfoncèrent à l'instant dans l'épaisseur du bois.
Wolfgang tomba baigné dans son sang, ses yeux se fermèrent , et Emilie au désespoir s'aperçut qu'il ne donnait plus aucun signe de vie. Elle réfléchit enfin que s'il était encore temps de le secourir , sa mère , qui était assez habile dans la connaissance des simples , pourrait lui porter remède d'une manière plus efficace. Elle se hâta donc d'aller la chercher et revint pleurant et hors d'haleine avec la vieille femme. Quand elles arrivèrent à l'endroit oil Wolfgang avait été attaqué par les meurtriers , une grande abondance de sang
leur indiquait que c'était là qu'Emilie