CHAPITRE III
Les convives venaient de finir leur dernier verre de vin , que le baron et sa fille avaient bu à la santé de leur nouvel bote , quand le bruit d'un fouet de poste les attira vers les fenêtres. Un carrosse attelé
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de quatre beaux chevaux s'arrêta à la porte , et la comtesse Von M"^*"^ en sortit.
Le baron Von Tiefenthal , qui ne se souvenait pas d'avoir encore eu l'honneur de sa visite , se hâta, ainsi que sa fille, d'aller au-devant de Son Excellence. Wolfgang; était resté dans le salon, très -inquiet de savoir quand cet agréable songe finirait , lorsque le baron revint donnant la main à la comtesse.
Tout son premier embarras se renouvela alors, car il ne savait pas comment il devait se conduire avec cette dame, et cependant il désirait sincèrement que son bon protecteur n'eût pas à rougir de lui.
Von Tiefenthal avait conduit la comtesse à un soplia, et se tournant vers Wolfgang, il lui dit : « Son excellence la comtesse Von M**"^;) • puis se tournant vers elle , et le lui présentant : « Voilà, dit-il, un étranger
de mes amis qui veut bien me faire l'honneiir de passer quelque temps h mon château. « W^olfgang la salua très-profondément , et , à son grand étonnement , elle resta deLout et lui rendit son salut de la manière là plus aîfable.
LA COMTESSE
Je regarde comme un honneur particulier pour moi , monsieur , de faire votre connaissance. Puis-je prendre la liberté de vous demander votre nom ?
WOLFGANG
Je je m'appelle
LE BARO.V , rioieiioiiipanl.
Votre Excellence voit la confusion de mon ami. Certaines circonstances l'empêchent de dire son nom dans ce pays ; il y est venu dans un incoi^nito qu'il compte
4o LE JEUNES AMOURS
garder toujours pendant son séjour ici.
Mais j'ai l'honneur d'assurer Votre Excellence que mon ami est descendu d'une famille trcs-ancicnnc cl très-respectable, et que ce ne sont ni le crime , ni le malheur qui l'ont porté k cacher son nom.
LA COMTliSSli.
J'en étais bien convaincue, baron, sans votre assurance. « INIon cher inconnu ( vous me pardonnerez de vous appeler ainsi), venez vous asseoir près de moi. Oh! plus près encore Prenez-vous les femmes allemandes pour des prudes , ou , ce qui serait certainement très-flatteur pour nous , les croyez-vous trop dan(>;ereuscs pour vous en approcher? »
Wolfgang ne fil aucune réponse , mais il rapprocha sa chaise de celle de la comtesse.
ET UNE GRANDE FORTUNE. 4i
LA COMTESSE
Vous ne sauriez imaginer combien j'estime les voyageurs, qui sont toujours des hommes instruits ; combien je jouis de leur conversation et du récit de leurs aventures. Etes -vous venu directement d'Italie, ou....
LE BARON
Je demande pardon à Votre Excellence, mon ami ne vient pas d'Italie ; il n'y est jamais allé; il n'est pas Italien.
Wolfgang était entièrement confondu de ces assertions ; il ne pouvait comprendre pourquoi son hôte disait k la comtesse des faussetés si positives.
LA COMTESSE , tiès-surprîse.
Il n'est pas Italien ! n'a jamais été en Italie ! J'aurais parié ma fortune et toute
ma petite portion d'intelligence que votre ami inconnu était un Italien. Son nez romain , ses yeux et ses cheveux noirs , semblent le prouver clairement. Mais ou peut se tromper, ou l'on peut, par des raisons particulières, vous tromper volontairement. Que dites- vous à cela, baron?
LE BARO.V , conîus.
Je répéterai seulement ce que j'ai déjà dit. Yotrc Excellence voudrait-elle prendre une tasse de café ? Louisa , sonnez , et qu'on apporte tout de suite le café.
La conversation prit alors un autre tour. La comtesse assura qu'il ne fallait pas de café ; le baron insista pour qu'on en eût , et il fut apporté. Ils parlèrent du temps, duîabourage, des affaires de l'Etal, et quand lu comtesse adressait quelque question à l'étranger, Ticfenthal l'interrompait cons-
tamment par quelque autre question , de manière que Wolfgang , à sa grande satisfaction , jouait le rôle d'un simple spectateur, et seulement, de temps en temps, exprimait par ses regards son contentement ou sa surprise. Après plusieurs tentatives inutiles pour le connaître mieux , la comtesse à la fin se leva de son siège. Le baron se crut obligé de lui demander de lui faire l'honneur de rester plus longtemps ; mais elle s'y refusa parce que le soleil commençait à baisser et qu'elle désirait être de retour avant qu'il fût couché. Elle prit congé avec beaucoup de complimens , et regrettant extrêmement de n'avoir pas été plus en familiarité avec l'étranger. (( Yous m'avez réellement, ditelle à Wolfgang, à peine adressé un seul mot pendant tout le temps que j'ai été ici. Yous sentez bien que je puis , avec
44 DE JEUISES AMOURS
justice , avoir Irès-mauvaise opinion de vous.
WOLFGANG
Votre Excellence... pardonnez.
LA COMTESSE, riant.
Si je garde encore le silence! Eh
bienîje vous pardonne volontiers, parce que je devine et que j'approuve votre raison. Mais vous n'échapperez pas entièrement à la punition , et j'insiste pour que vous me conduisiez à ma voiture.»
Elle fit alors une profonde révérence à la compagnie , prit Wolfgang par le hras et lui fit descendre l'escalier ; le baron et Louisa les suivirent. La comtesse s'arrêta à îa portière et regarda aulour d'elle. '< Voilà une magnifique , une superbe soirée ! s'écria- t-clle enfin. — Oui , en vé-
rite, une superbe soirée! » répéta AVolfgang après elle.
LA COMTESSE
Ainsi, vous avez aussi du goût pour ce genre de beauté ; et rien ne peut empêcher que nous ne jouissions de cette soirée ensemble. Vous m'accompagnerez jusqu'à mon château, et vous pourrez revenir dans ma voiture.
WOLFGANG -
Votre Excellence....
LE BARON
Mon ami est pénétré de l'honneur qud vous lui faites, mais....
LX COMTESSE (iolerrompaat !e Baron et parhnt à Wolfgang.)
Vous ne me refuserez pas ; vous ne rcjeterez pas une première domaade. Au
nom du ciel , rappeîez-vous que je suis une femme; maintenant venez. » Les domestiques saisirent Wolfgang par le bras, le poussèrent dans la voiture , la comtesse le suivit , la portière fut fermée et ils partirent à Finstant. Malgré le bruit des roues, ils entendirent la voix du baron qui se plaignait de ce procédé et qui courait après eux. La comtesse avança la tête et, avec beaucoup d'adresse , s'excusa en souriant et en lui promettant que son hôte serait bientôt de retour. Les chevaux fringans le laissèrent bien loin derrière eux, et la comtesse se retourna vers Wolfgang, qui , rempli d'inquiétude , était blotti dans un coin de la voiture.
LA COMTESSE
Voila, en vérité, une des plus belles soirées que j'aie vues.
WOLFGANG
Oui, Votre Excellence, oui.
LA COMTESSE
Avez-vous lu le Tasse?
WOLrOANG.
Lu? non.
LA COMTESSE
Alors il est donc vrai que vous n'êtes pas Italien ?
WOLFGANG
jNon , je je suis de la Savoie.
LA COMTESSE
Pauvre homme! Combien la dissimulation vous convient peu ! Quoique vous tâchiez toujours d'être sur vos gardes avec un simple oui ou non , par là vous vous trahissez vous-même. Avec moi la dissi-
Ululation est inutile. Je vous connais , monsieur; vous pouvez être sûr que je vous connais.
WOLFGANG
Votre Excellence me connaît ?
LA COMTESSE
Oui! oui !
WOLFGANG
Si Votre Excellence me connaissait réellement y elle ne voudrait pas aller dans la même voiture que moi.
LA COMTESSE
lia ! ha ! vous voulez encore me faire prendre le change? mais je sais tout : n'étiez-vouspas hier au soir à l'auberge de L.? IN'est-ce pa? ce malin que vous avez vu , pour la première foiS; le baron Aon Tie-
fcntlial? Ne sont - ce pas là les habits de son fils?
WOLFGANG
Comme Votre Excellence sait tout, je ne nierai rien, et je ne vois pas par quelle raison j'en ferais un mystère. Oui , \otre Excellence , je suis un pauvre Savoyard ; j'ai essayé ici de gagner mon pain en vendant des souricières, et hier au soir, comme j'errais sur la grande route, je ne songeais guère à la bonne fortune qui m'attendait : mais maintenant je ne sais pas et je ne puis concevoir pourquoi le baron Yon Tiefenthal me traite avec une telle générosité et me témoigne une bonté si paternelle , ou pourquoi il me fait passer pour un homme considérable et m'appelle son ami.
LA COMT£SSE.
Vraiment ! vous ne devinez pas son projet .''
rfo DE JEIJINES AMOURS
;' WOLFGANG
Non.
LA COMTESSE
Vous avez plus de dissimulation que je ne l'avais cru d'abord. Comment trouvezvous Louisa ?
:■•■->< : • r -i ' . WOLFGANG.
C'est une très-jolie femme , et si ce n'était pas une trop grande présomption pour un homme si pauvre et si obscur , je dirais qu'elle me plaît beaucoup.
LA COMTESSE
Ha ! ha ! ha ! Et vous ne devinez pas les projets de Von Tiefenthal.^
Excusez mon ignorance. Mais je vous le répéterai encore, je ne comprends pas son dessein, et encore moins ce que Votre Excellence veut dire.
ET UNE GRANDE FORTUNE. 5i
LA COMTESSE
Puisque vous m'y forcez , je vous dirai sans détour que le baron Von Tiefenthal espère vous voir bientôt le mari de sa fille.
WOLFGANG
Je n'aurais certainement jamais deviné un tel projet, mais je devine parfaitement celui de Votre Excellence : vous vous moquez de moi , vous vous divertissez à mes dépens, et quoique cette raillerie m'afflige, à cause de mon bienfaiteur , je ne dois pas hi'en plaindre; mais je supplie Votre Excellence de considérer que le baron Von Tiefenthal me connaît, qu'il sait aussi bien que vous que je suis un pauvre Savoyard^ que je ne lui ai pas caché ma situation, mais que j'ai fait au contraire ce que j'ai pu pour le garantir de toute r»éprisc , et
52 DE JEU^sES A3I0UilS
il m'a assuré que c'est principalement à cause d'un vœu qu'il a fait de rendre heureux un pauvre étranger, qu'il me traite si généreusement.
LA COMTESSE s'/xrlant.
Oh ! le généreux homme ! Je n'aurais jamais cru que vous eussiez donné ainsi dans le panneau; mais vous croyez, vous dites ce que vous voulez, ce qui vous paraît nécessaire. Pardonnez-moi, mon cher monsieur, si je me môle des affaires qui ne me regardent pas ; je vous promets de ne plus ouvrir la houchesurce sujet. Je vous conjure seulement de me permettre un jour, quand je vous ferai ma visite de felicitation sur cet heureux mariage, de vous rappeler ceci , afm que je puisse vous prendre à témoin que, nous autres Allemands, nous savons souvent plus de choses que nous n'en avons l'air, , ,:-
WOLFGANG
Je n'entends point du tout Votre Excellence : ce doit être pour vous la preuve la plus claire que vous vous trompez dans l'opinion que vous avez de moi. Ce qui m'est arrivé depuis hier est pour moi une véritable énigme.
Je le crois.
LA COMTESSE
WOLFGANG
Je suis certain qu'il y a une méprise sur mon compte ; et je ne puis pas comprendre comment elle peut subsister, ayant fait tout ce qui était en mon pouvoir pour prouver que je suis réellement ce que je dis être.
LA COMTESSE
J'en porterai témoignage ; vous me l'a-
^4 DE JEUPsES AMOURS
vcz dit et répété si souvent , qu'il y aurait de la folie ou plutôt de la grossièreté à en douter.
WOLFGANG
Votre Excellence me permet-elle de lui faire une question ? Pardonnez la libeii-é que je prends , mais les circonstances m'y forcent.
LA COMTESSE
Mon cher monsieur , demandez-moi ce que vous voudrez , et vous me trouverez prête à vous répondre sincèrement h tout.
\ • , WOLFGANG
Ne vous trompez-vous pas aussi sur ma personne ? me prenez-vous réellement pour ce que je suis , pour un pauvre Savoyard qui n'a pas de forlunc, qui n'a rien du tout à lui ?
LA COMTESSE
Je je vous considère certainement
comme tel, et je le crois fermemenl.
Et cependant vous allez dans la même voiture que moi ?
LA COMTESSE
Je vais dans la même voiture que vous.
WOLFGANG
Vous me traitez comme un do vos égaux ?
LA CO:.ITESSE.
Non-seulement je vous traite ainsi ^ mais ce sera le plus grand honneur que vous puissiez me faire de me croire votre égale.
WOLFGAXG.
Le comprendra qni pourra; pour moi,
j'en suis incapable. J'ai souvent entendu raconter des histoires étonnantes du bonheur particulier de quelques hommes.
INIais une telle félicité, un tel honneur, n'était encore arrivé à personne. Hier, je travaillais pour gagner mon pain , et aujourd îuii je voyage dans un carrosse à quatre chevaux, avec une grande dame, et j'entends de la bouche de cette même dame que ce sera un honneur pour elle si je la considère comme mon égale. Pardonnez-moi, Votre Excellence ; je suis un homme simple , je ne sais pas faire de complimens, mais je sens vivement ce bonheur et cet honneur. Je suis ému , si...
si si ému, qu'il me serait impossible de
retenir mes larmes , si l'on ne m'avait pas dit que les grandes dames n'aiment pas qu'on pleure.
ET UNE GRANDE FORTriSE. 5^
LA COMTESSE
Le Ciel vous préserve d'une telle opinion ! la sensibilité d'un homme nous touche toujours , et si nous nous apercevons qu'il pleure, nos larmes coulent à l'instant. Je vous en donne ici même la preuve la plus claire ( elle essuie les larmes de ses yeux). Mais, mon cher monsieur, nous oublions le but de notre course , nous devions jouir ensemble de cette belle soirée, et cela nous est presque impossible ainsi enfermés dans la voiture ; promenonsnous dans l'avenue , le carrosse ira devant nous.