‹ Les voisins de l'autre côtéChapitre 22 sur 31 · CHAPITRE XlII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XlII

Explication de l'histoire de Clara.

Le capitaine \^'iklnGr se fit soldat plutôt par nécessité que par goût. Car son père le colonel Wiklner ne lui laissa pour héritage qu'une grande réputation de courage et d'intégrité^ et k peine de quoi payer les

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dépenses de son enterrement. Le fils, qui avait toujours été distingué comme son père par ses vertus et sa bravoure, à l'àgc de quarante ans , n'était encore que capitaine. Malgré le peu d'aisance dont il jouissait alors, il sentit dans toute sa force la vérité du proverbe , que V homme n'est pas fait pour vivre seul. Il chercha donc une compagne dans le village, et choisit la fille de son ministre qui était pauvre suivant le monde, mais riche de toutes les qualités qui procurent le bonheur le plus durable dans l'union du mariage. Wilduer se plut dans son nouvel état, et sa femme et un fils qu'il en eut lui devinrent si chers qu'il n'aurait pas changé sa situation actuelle pour tous les royaumes de la terre. La naissance de sa fille causa la mort de sa mère. Il résolut de quitter un séjour qui lui était devenu trop pénible et de se join-

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dre à ses anciens compagnons d'armes qui allaient entreprendre une guerre longue et périlleuse. : '^ / i-u ■<:

Quand il revint pour la première fois chez lui après dix ans d'absence, il trouva ses deux enfans, un garçon et une fdle, confiés aux soins d'une proche parente, dont l'extrême bonté pour eux avait donné quelques consolations au malheureux époux. Quand ses enfans furent devenus grands, il emmena son fils et rejoignit avec lui l'armée. La fille dont la beauté était parfaite et le cœur tendre et sensible, resta sous la protection de sa seconde mère. Cette séparation eût été tt'op pénible s'il n'avait pas espéré que le sort de cette fille chérie était assuré avec un tel appui.

La protectrice de Clara avait jusqu'alors habité la ville, mais son grand âge lui fai-

sait désirer le repos. Elle s'établit dans un village voisin , et là , dans le calme de la solitude, consacra le reste de ses jours à Dieu. Clara l'accompagna dans sa retraite, et son caractère mélancolique la fit jouir à la campagne de mille plaisirs qu'elle n'avait jamais éprouvés. Elle trouvait du charme, dans la simplicité de son âme, à sortir de grand matin et à contempler de la montagne voisine le majestueux lever du soleil. Son cœur s'exaltait à la vue de la nature animée ; elle admirait la tout^puissance de Dieu dans ce magnifique tableau, elle l'adorait dans chaque brin d'herbe et dans cljaquc goutte de rosée qui brillait comme un cristal sur ce léger tissu et sur cette vive couleur.

Rien n'ouvre le cœur, ne réveille les facultés assoupies dans l'âme de l'homme, et ne la rend susceptible d'impressions,

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comme la beauté tranquille d'une belle matinée. Chaque chose vit, se meut, et exprime d'une manière différente la part qu'elle prend au charme de ce moment.

Le mugissement des bœufs , le bêlement des troupeaux, le chant des oiseaux, le bourdonnement des insectes, tout participe au grand chœur qui célèbre le retour du jour. Mais une telle scène ne peut se peindre comme on la sent. Aucun peintre, aucun poète ne peut la rendre. Elle est trop igrande, trop sublime, pour qu'ils parviennent à en donner l'idée. Mais celui qui a pu en jouir avouera, comme moi , que jamais son esprit ne s'est élevé avec plus de dévotion vers le souverain de l'Univers. Le cœur trop plein a besoin de s'épancher. On veut embrasser les bornes les plus reculées de la création ; l'entreprise est trop grande^ et on cherche Une ànîc

amie qui puisse partager ces puissantes émotions.

Dans une de ces belles matinées du printemps, Clara était assise à l'ombre d'un vieux chêne , et se livrait à des sensations nouvelles que l'aspect de la nature éveillait dans son âme, quand le jeune baron Von Tiefenthal, qui habitait une ville voisine, passa près d'elle et l'aperçut. Il avait été envoyé dans cette ville par son père pour y continuer ses études ; mais au lieu de remplir ce but , il s'était livré à toutes sortes de dissipations ; il était venu chasser dans ce pays romantique, quand il vit, sans qu'elle le remarquât, ta belle Clara. Le pouvoir de ses charmes eut sur lui l'effet le plus prompt. Dans les objets de ses impudiques amours, il n'avait jamais trouvé une telle fraîcheur , une telle expression dans les yeux, et surtout rien qui piït res-

sembler au plaisir innocent qui se peignait sur son charmant visage en contemplant les beautés delà nature dans le pays environnant.

Tiefenthal , dont les passions impétueuses étaient déjà fort excitées, s'approcha respectueusement de cette belle personne, w Je suis heureux , dit-il , de trouver une âme qui sente comme moi , et vous me pardonnerez sans doute de vous exprimer si brusquement des sentimens dont mon cœur est plein , et qu'il désire partager avec quelqu'un qui puisse l'entendre. »

Clara tressaillit, trembla, et aurait fui si son cœur n'avait pas éprouvé que ces rapr ports étaient trop véritables, ou si celui qu'elle voyait devant elle n'avait pas été si beau , et ne l'avait pas suppliée si instamment de rester plus long-temps. Un mot en amena un autre. Le rusé jeune

homme joua si bien son rôle, parla tant des beautés de la nature , des plaisirs qu'elles procuraient à ses admirateurs, que l'innocente Clara trouva bientôt sa société ag,Téable, et ne fut pas fâchée quand il lui promit de revenir, le jour suivant, jouir avec elle du magnifique spectacle qu'ils avaient déjà admiré ensemble.

Je m'écarterais de mon sujet et je ferais plusieurs volumes, si je continuais à raconter dans tous ses détails l'histoire de la séduction de la pauvre Clara. Je serai donc aussi court que possible. Elle vit le beau jeune homme le jour suivant et plusieurs autres encore. Elle trouva sa conversation extrêmement agréable; et selivrant h l'impulsion de la nature, elle l'aima bientôt tendrement, sans avoir aucune idée de ses mauvais desseins et de son propre danger. Mais avant que deux mois se fussent

écoulés, il avait abusé de son innocence et elle devint sa victime.

Clara sentit profondément sa faute , et, dans les premiers momens de ses amers regrets, elle résolut de le fuir pour jamais; mais ses instances et la faiblesse de son propre cœur pour lui furent si pressantes, qu'elle le revit le soir même, et depuis ce temps reeut ses visites clandestines dans une chambre retirée de la maison de sa protectrice. Cette liaison eut les suites qu'on en pouvait craindre. Dès que Clara s'en aperçut, elle réclama de son amant l'accomplissement de ses engagemens solennels , et le conjura en sanglotant de caelier sa honte et de l'épouser le plus tôt possible.

Tiefenthal renouvela ses promesses et la quitta, afin , lui dit-il , de parler à son père et d'obtenir son consentement h leur

mariage. Mais c'était un prétexte pour la tromper, car il retourna immédiatement à la ville ; et pendant que l'impatiente Clara priait pour l'heureuse issue de son voyage et pour son prompt retour, il l'avait oubliée dans le sein du libertinage. Un soir qu'il avait bu, une querelle s'éleva entre lui et l'un de ses camarades auquel il voulait eulever sa maîtresse; il fut blessé par lui dans la dispute et mourut sans s'être repenti , sans avoir même avoué les crimes qu'il avait commis ici-bas. Son père fut informé de sa fin misérable , et comme il désirait cacher le plus possible ce triste événement, peu de personnes furent infor* mées de sa mort et encore moins delà manière dont il avait péri.

Pendant que le corps de Tiefenthal était enseveli dans le tombeau, et que son àme avait subi son redoutable jugement, Clara

attendait impatiemment son retour. Chaque jour aufjmentait sa peine et rendait son état plus visible ; enfin il lui fut impossible de le cacher, et encore plus de dérober SCS larmes aux regards vigilans de sa protectrice. Elle lui avoua la cause de ses chagrins, et cette terrible nouvelle eut un tel effet sur elle qu'elle fut atteinte d'une maladie mortelle . Avant d'expirer elle écrivit au capitaine \\ ildner pour l'informer de la malheureuse situation de Clara , et pour lui apprendre qu'elle-même touchait à ses derniers momens.

Le jour même où Clara perdit son inestimable amie , son père et son frère revinrent et entrèrent dans la chambre saisis d'une violente agitation. Elle s'évanouit à leur vue, et ne reprit ses sens que par les tendres caresses de son père. Il adoucit sa douleur, et lui promit d'oublier sa faute

et de pardonner à son séducteur s'il voulait réparer l'injure qu'il lui avait faite, et récompenser son trop tendre amour en l'épousant. Comme elle croyait son amant fidèle et chez son père, le capitaine n'alla pas à la ville où ses recherches lui auraient fait découvrir sa fin tragique ; mais il partit sur -le-champ avec elle pour le village où était situé le château du haron \on Tiefenthal. Son intention était de parler d'abord au jeune homme , et s'il le trouvait constant, de réclamer du vieux baron la justice qui était due à sa fille; maissile jeune Tiefenthal était parjure et ne voulait pas remplir ses engagemens , il était résolu à exercer sur ce traître la plus terrible vengeance.

Avant qu'ils fussent arrivés au village, la pauvre Clara, épuisée de fatigue et d'inquiétudes, tomba dangereusement malade.

ftp î)t: JEUNES AÎMOURS

Ils s'arrêtèrent dans une cabane dont les liabitans les reçurent avec bonté et les traitèrent le mieux qu'il leur fut possible. Après deux jours de cruelles souffrances, Clara, qui n'était pas à ternie, mit au monde un garçon. La mère et l'enfant étaient presque morts, et malbeureusement on ne pouvait trouver dans le pays aucun secours de médecin. Le pauvre vieux père inconsolable était souvent assis des heures entières au chevet du lit de sa fdlc, dans le silence et le désespoir ; mais quand de temps en temps Clara paraissait se ranimer et pressait son enfant contre son sein pour apaiser ses cris , il se consolait un peu et espérait que tout irait bien.

En causant avec son hôte , il apprit que le château du vieux baron Von Tiefenthal était à environ neuf milles de là ; que son fils était un libertin, la terreur de tous

les pères qui avaient de jolies filles et de tous les maris qui avaient de jolies femmes , qu'il était maintenant l'amant déclaré de la comtesse Von M'^'*''^. Mais le bon paysan, qui quittait rarement sa solitude , ne put lui dire s'il était actuellement chez le baron.

Ce portrait déchirant du séducteur de son enfant décida le capitaine à envoyer son fils au village qui touchait au château, pour apprendre de nouveaux détails sur le jeune Von Tiefenthal et s'il était maintenant dans le pays; il s'y rendit le même jour oil le vieux baron conduisit le pauvre Wolfgang dans sa maison. Plusieurs deshabitans du village, qui en passant le prirent pour son fils , en avertirent leurs filles en présence du jeune Wildner ; et quand il fit d'autres questions sur lui, il apprit les

mêmes choses que son père lui avait déjà

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