‹ Les voisins de l'autre côtéChapitre 24 sur 31 · II · texte numérisé non relu

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tenant pouvoir vous assurer que je le connais , et que je l'ai vu, il y a peu de jours. Mais cependant une voiture , des chevaux et des domestiques — Eh bien ! qu'y a-t-il d'impossible h cela ? C'est lui ! c'est lui ! »

Avant que le notaire prît congé de la comtesse, elle lui fit un beau présent et le conjura de s'informer de la route qu(î le marquis avait prise, et s'il apprenait oil il était, de le lui faire savoir à l'instant. Le notaire le lui promit et quitta le château sur-le-cliamp pour prendie des informations à ce sujet.

La comtesse examina de nouveau le présent d'Emilie, et trouva qu'il était plus que suffisant pour le paiement de ses dettes les plus pressantes. Mais comme il appartenait hsaiilie, elle eut trop de délicatesse pour ne pas le lui montrer d'abord, et lui demander son consentement

avant de le faire servir à ce dessein. Elle l'envoya chercher, et lui racontant l'incident qui lui était survenu, elle lui exprima son désir d'employer ce trésor à la liquidation de ses dettes, et elle y consentit de bon cœur.

Emilie, qui était aussi fermement convaincue que la comtesse, qu'il n'y avait que son cher Savoyard qui pût lui avoir envoyé ce magnifique présent, le pleura sincèrement : « Il m'était devenu cher, disait-elle, aussitôt que je lai connu, et il me le sera toujours par cette dernière preuve de son amour pour moi à son lit de mort. Oh ! si je pouvais le sauver et le consoler ! je passerais bien volontiers toute ma vie avec lui , même au sein de la pauvreté ! w La comtesse essaya de la rassurej", et finit par y réussir complètement , en lui prouvant qu'un homme doué d'une

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force si extraordinaire avait eertainenieiit aussi les moyens de se guérir de ses blessures, a S'il a pu , ajoutait-elle , sortir du gouffre sans aucun secours , s'il a pu se procurer en si peu de temps une voilure , des chevaux et des domestiques , il n'y a pas de doute qu'il n'ait aussi le pouvoir de se rendre la santé par les connaissances supérieures qu'il a probablement de l'usage des simples. Attendons patiemment:

il reviendra tôt ou tard entièrement rétabli , et il vous rendra la plus heureuse des femmes. » Emilie promit de se calmer et attendait avec la plus grande impatience le moment oii elle reverrait le bien-aimé de son cœur.

Avant que deux jours se fussent écoulés, la comtesse avait vendu tous les bijoux, et possédant alors soixante mille florins , elle satisfit la plus grande partie de ses créan

eiers. Un soir qu'elle était à table avec son Emilie et se trouvait l'esprit plus libre depuis qu'elle était soulagée de ce poids , un courrier à cbeval arriva au château : il lui apportait une lettre du notaire, qui l'informait qu'il avait découvert la route que le marquis avait prise, et qu'il l'avait suivi jusqu'à la ville la plus voisine de la frontière de la Saxe, où, à son grand chagrin, il le trouva dans son cercueil et le vit ensevelir le même jour ; qu'à l'étonnement de tout le monde, ses domestiques s'étaient évadés immédiatement après sa mort, et n'avaient laissé aucun indice du chemin qu'ils avaient pris ; que le magistrat de la ville avait été appelé pour prendre note de ce qu'il pouvait avoir laissé, mais qu'excepté quelques habits et un peu de linge, on n'avait rien trouvé. Il était donc très-présumable que les do-

■Ah. DE JEUNES AMOUKS, etc.

mestiqucs avaient pris possession des papiers et de rarf»;ent qu'il pouvait avoir sur lui , aussitôt que leur maître eut rendu le dernier soupir, et qu'ils s'étaient hâtés de prendre la fuite.

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Emilie , se voyant ainsi privée de nouveau de ses plus chères espérances , sentit tous ses chagrins se renouveler avec plus d'amertume; elle pleurait dans Wolfgang un ami et un bienfaiteur, et ce souvenir

qu'il avait eu d'elle, lui prouvait combien ces deux titres lui étaient dus, La reconnaissance et l'amour se réunissaient donc pour remplir son âme d'une profonde douleur qu'elle n'essaya pas de dissimulei-. En vain sa mère tenta de la distraire ; elle rejetait toute consolation, et elle s'éloigna pour pleurer en liberté.

La soirée était délicieuse : la pleine lune, qui répandait sa lumière mélancolique, éclairait toute la contrée et invita Emilie à errer dans l'avenue du cbâteau, au bout de laquelle elle s'assit absorbée dans ses douloureux sentimens. Dans cette situation, sans avoir entendu aucun bruit qui pût l'avertir, elle se sentit saisir par quelqu'un , qui , d'un bras vigoureux , la prit par les pieds , tandis qu'un autre homme lui fermait la bouche et lui couvrait la UHc ; puis la soulevant, ils l'emportèrent en

grande hâte : après avoir couru quelques minutes , ils la mirent dans une voiture entièrement fermée , et partirent à l'instant. Comme le bruit des roues sur le pavé empêchait que ses cris pussent être entendus , ils ôtèrent le mouchoir qui lui fermait la bouche ; elle pleura et se plaignit en vain , car ils ne paraissaient pas faire attention à elle, et elle ne reçut aucune réponse, quoiqu'elle s'aperçût qu'elle avait deux personnes à ses côtés. Quand ils eurent voyagé environ une heure, le carrosse s'arrêta : on descendit Emilie, et, malgré ses vives remontrances , ils la déshabillèrent et ils la mirent en chemise. Dans les efforts qu'elle fit pour résister , elle rejeta le mouchoir qui lui couvrait la tête , et vit à sa grande surprise qu'elle était dans un bois, que deux hommes la déshabillaient et que deux autres étaient

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(levant elle avec des torches allumées. Ne doutant pas qu'elle ne fût entre les mains des scélérats qui avaient assassiné son pauvre Wolfgang devant ses yeux, elle s'attendait à partager le même sort , et , vaincue par la crainte , elle tomba dans un évanouissement dont elle ne fut tirée que par le bruit et le mouvement de la voiture. Elle fut bien étonnée en voyant qu'elle était rhabillée, et plus encore en s'apercevant qu'elle avait des habits d'homme. Le jour commençait à paF^aître, et elle regarda alternativement avec surprise ses conducteurs et la belle voiture qui la conduisait ; un vieux monsieur lui tenait la main gauche, et il y avait vis-à-vis d'elle deux domestiques qui observaient soigneusement tousses mouvemcns. Le premier tenait un flacon de vinaigre et s'adressa à Emilie dans une langue dont elle n'entendit pas un mot.

Confondue de toutes les circonstances inexplicables de sa situation actuelle , elle garda quelque temps le silence ; mais quand elle se remit peu à peu et recommença à sentir avec une nouvelle force la douleur de sa mère , il lui fut impossible de se contenir davantage , et commençant à pleurer amèrement , elle tomba aux pieds du vieillard : « Qui que vous soyez , lui dit-elle, laissez-moi espérer quelque pitié de votre âge et de votre air vénérable; qu'ai-je donc fait pour être traitée de cette manière? Où me conduisez-vous ? Oh ! ramenez-moi à ma mère désolée , ou du moins rendez-moi la liberté. »

Le vieillard sourit dédaigneusement et lui fit un discours long et sérieux , dans le même langage inintelligible qu'il avaitparlé d'abord ; et quoiqu'elle l'assurât plusieurs fois qu'elle ne l'entendait pas, il continua

avec encore plus de f>ravité , et finit par saisir un poignard et un pistolet qu'il dirigea vers son sein avec de terribles menaces; et Emilie , tremblante et fondant en larmes , se jeta en frissonnant dans un coin de la voiture.

De pareilles scènes se renouvelèrent souvent entre le vieillard et cette pauvre captive , qui observa qu'il était traité par les autres avec beaucoup de respect. Ils voyageaient très-vite, s'arrêtant de loin en loin et pendant peu de temps. Avant de descendre, on remettait toujours le mouchoir sur les yeux et sur la bouche d'Emilie; elle était assise au fond de la voiture , et elle était souvent obligée de rester pendant plusieurs heures dans cette situation. Elle remarqua bientôt que c'était seulement dans les lieux inhabités qu'on lui faisait la grâce de la laisser voir

et parler, et qu'on lui permettait de sortir de la voiture ; et pendant ces courts momens, le vieillard veillait toujours sur elle à peu de distance, et ne cessait jamais de la menacer horriblement. Des rafraîchissemens de toute espèce lui furent offerts , mais elle les refusa obstinément jusqu'à ce qu'enfin le vieillard la contraignit à manger par la crainte du pistolet.

Emilie , qui n'avait jamais été séparée , même pour un jour, de sa nourrice , était cruellement blessée d'une conduite à laquelle elle était si peu accoutumée, et remplie de mille appréhensions pénibles sur le sort qu'on lui destinait. Elle ne pouvait pas dormir , et sans sa jeunesse et la force de sa constitution , elle aurait succombé sous le poids de la fatigue et des peines qu'elle souffrait. L'idée de s'échapper foccupait constamment, et surtout la

nuit , au luonieiit ou ses conducteurs se livraient au sommeil ; mais elle s'aperçut bientôt que ce projet était impraticable , car deux domestiques qui étaient assis sur le siège durant le jour, étaient toujours à cheval, la nuit, des deux côtés de la voiture, et éveillaient les conducteurs quand ils arrivaient à l'endroit où l'on devait changer de chevaux.

Quatre jours et cinq nuits se passèrent de cette manière. La pauvre Emilie était devenue extrêmement faible , quand au commencement de la cinquième journée ils s'arrêtèrent à une maison , sans que ses conducteurs eussent mis , comme à l'ordinaire , le mouchoir sur ses yeux et sur sa bouche. A sa grande satisfaction , la portière fut ouverte , on la pria de descendre, et on la mena sur-le-cliamp dans une chambre. Mais sa joie diminua bientôt

quand elle entendit que tous les liabitans parlaient le même langage inintelligible que ses conducteurs; elle futalors convaincue qu'elle se trouvait dans un pays dont c'était la langue naturelle. On lui apporta du café qu'elle prit avec une grande avidité, n'en ayant pas eu pendant son voyage. Le vieillard prit plus de peine que jamais pour se faire comprendre d'elle ; mais Emilie l'assurant de nouveau qu'elle n'entendait pas un seul mot de ce qu'il lui disait , il finit sa conversation par des reproches. Elle vit qu'il se plaignait de sa conduite envers le maître de la maison , auquel il montra une lettre qui excita fortement sa surprise ; mais elle était déjà si accoutumée à des choses inexplicables , qu'elle ne s'en occupa pas davantage ; et , se livrant à ses réflexions , elle ne fit plus attention k ce qui se passait.

Ils repartirent et voyagèrent plus commodément, s'arrêtant régulièrement aux auberges , oii on lui donnait en abondance tout ce qui lui était nécessaire , et oîi une table particulière était toujours préparée pour elle. Dans la soirée, le vieillard, en la conduisant dans une chambre à coucher séparée , lui remit un paquet qui contenait des vêtemens de femme; à cette vue, elle sentit un véritable plaisir. Pénétrée de reconnaissance , elle baisa la main du vieillard, qui fit tout ce qu'il put pour l'en empêcher; et baisant lui-même la sienne , il sortit , et lui laissa examiner les habits qu'elle trouva beaucoup plus beaux que ceux qu elle était accoutumée à porter.

Un des plus grands chagrins d'Emilie avait été l'obligation d'être habillée en homme; et sa tournure gauche et comique, dans ce costume, avait souvent excité le

rire de ses conducteurs et l'avait fait souvent rougir. Un grand manteau qu'ils lui avaient donné était sa seule consolation , et elle n'était contente que quand elle pouvait s'en envelopper entièrement. Toute femme qui se mettra un instant à la place d'Emilie ne sera donc pas surprise si elle se revêtit sur-le-champ de cette robe tant désirée; et se jetant sur le Ht, elle s'endormit doucement après cette excessive fatigue. Dans la soirée du dixième jour après ce changement, ils voyagèrent plus tard qu'à l'ordinaire. Le vieillard parla beaucoup ; ses manières étaient pressantes et souvent affectueuses, et Emilie vit bien qu'il sollicitait ardemment une réponse d'elle. Mais quelque désir qu'elle eût de le contenter, cela lui était impossible : elle ne pouvait lui répondre que par deslarmes ou

par des gestes; et elle était obligée de sup-

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porter patiemment ses attaques et le renouvellement de ses premières menaces.

A environ minuit, le carrosse s'arrêta devant un grand bâtiment , situé dans un pays sauvage et environné de bois.

Emilie , qui jusque-là avait toujours eu le projet de s'échapper, et qui espérait bien y réussir, fut dans une terrible consternation quand elle vit ce bâtiment, qui lui parut si différent de tous ceux auxquels elle avait été habituée. Un pressentiment inlérieur le lui montrait comme le terme de son voyage; et, quoiqu'elle espérât y trouver quelque explication de cet événement incroyable, elle craignait aussi d'y éprouver de nouveaux malheurs. Après avoir frappé long-temps et sonné une grosse cloche, quelqu'un parut à une des fenêtres, et après s'être bien informé quelles étaient les personnes qui arri-

valent, on ouvrit enfin la porte; deux femmes, dont fétrange habillement attira l'attention d'Emilie , vinrent au-devant d'elle, tenant chacune une lampe a la main, et la reçurent comme elle descendait de voiture. Le vieillard leur remit une lettre, on referma la porte, et l'étonnement d'Emilie fut extrême en se trouvant abandonnée par ses conducteurs et laissée seule avec les deux femmes.

Elles la conduisirent à travers un longpassage éclairé faiblement par une lampe, et elles arrivèrent à une petite chambre dans laquelle elles la forcèrent d'entrer. Elles lui parlèrent pendant quelque temps, mais elle ne les entendait pas, et elles furent bien embarrassées à leur tour quand elle leur répondit en allemand. Enfin elles la laissèrent seule , et son chagrin et sa frayeur furent bien augmentés en exami-

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liant plus attentivement sa demeure. Un lit de paille sur lequel on avait pose une mauvaise couverture de laine , était dans un coin de la chambre. Près du lit, il y avait un petit autel, sur lequel étaient posés un crucifix et quelques autres images ; une petite table de bois et un tabouret complétaient l'inventaire des meubles de ce lieu. Mes lecteurs se doutent bien qu'elle était dans la cellule d'un couvent; mais elle ne pouvait pas s'en douter, ayant été élevée dans la religion protestante , et ayant passé sa jeunesse dans une solitude où elle n'avait même jamais vu un prêtre catholique , et n'avait pu se former aucune idée d'un cloître. Ce n'était pas a cette époque la coutume des auteurs de faire des histoires romanesques sur la vie des Moines et des Religieuses ; et par conséquent elle ne pouvait avoir l'idée de

l'aspect et des usages des couvens. Il faut donc lui pardonner si elle eut peur , et si elle crut, d'après ce singulier ameublement, qu'elle était en prison et se livra à sa douleur. Elle courut a la fenêtre pour respirer librement et tranquilliser son cœur agité ; mais les grosses grilles qui la gardaient la firent retourner sur ses pas et contribuèrent à la confirmer encore davantage dans sa terrible conjecture.

Il était minuit passé , et elle se trouvait extrêmement fatiguée de son long voyage; niais elle n'avait aucune envie de dormir. Elle s'éloigna avec horreur du lit sur lequel son imagination exaltée lui représentait que plusieurs victimes innocentes s'étaient étendues dans les convulsions de la mort. Comme elle s'appesantissait sur ces images , elle entendit tout d'un coup le son d'une grosse cloche , et bientôt après

un bruit dans toute la maison auquel succéda un triste murmure de prières. Elle en conclut natuiellement que c'était uu pauvre pécheur (ju'on conduisait au lieu de l'exécution : car sa nourrice lui avait souvent fait des récils de cette espèce, et se croyant exposée à un danger semblable, elle tomba sans connaissance sur le plancher. Le lendemain matin , de bonne heure , les religieuses la trouvèrent dans une situation déplorable. La fatigue et la terreur qu'elle avait éprouvées lui avaient donné une fièvre violente accompagnée de délire ; elle extravaguait horriblement et s'imaginait que chaque religieuse qui venait à elle était un des garçons du bourreau. Ces fiiibles créatures eurent bien de la peine à la porter dans son lit , et elles furent obligées de l'y attacher pour quelle ne pût pas en sortir.

Ainsi resta l'infortunée Emilie, abandonnant par degrés l'existence , car tous les secours que les religieuses tentèrent de lui administrer et ceux des médecins temporels et spirituels qui furent appelés pour elle, ne produisirent aucun effet. La fièvre continua sans qu'il fût possible de la calmer, et le délire augmenta. Le douzième jour de sa maladie , elle reçut l'absolution générale de ses péchés , et i'extrême-onction , sans qu'elle eût aucune idée de ce qui se passait ; et , dans la soirée du même jour, les religieuses annoncèrent à labbesse que l'étrangère était expirante.

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