CHAPITRE XVIT
Explication de l'aventure de la dame assassinée et de l'enlèvement d'Emilie.
Tj'amour ne connaît ni lois, ni distances; il se rit de toutes les menaces, brave tous les dangers, et franchit tous les obstacles qui s'opposent à ses désirs. S'il manquait encore quelque évidence à la vérité d une
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proposition déjà si clairement prouvée , l'histoire de la jeune duchesse de R"*^**, que je vais raconter à mes lecteurs, en serait une nouvelle preuve.
Son père, le duc de R*''^''^, était un des plus riches et des pltts grands seigneurs d'Italie; elle était fille unique et héritière de ses immenses propriétés. Outre ces avantages , elle était , de l'aveu de tout le monde , une des plus belles femmes de son temps. Avec tant de moyens de plaire on ne s'étonnera pas si une multitude d'amans sacrifièrent à ses charmes l'encens de la flatterie etde l'adoration, et si les familles les plus distinguées d'Italie recherchèrent son alliance ; mais elle fut insensible à tant d'hommages, car elle aimait en secret, depuis long-temps , de l'affection la plus tendre, un jeune marquis dont la figure était charmante , mais qui était si pauvre , que
n'ayant aucun moyen de subsister, il avait , depuis quelques années , servi son père en qualité d'écuyer.
Elle qui, jusqu'à cette époque, avaitrarenient monté à cheval, trouva alors son plus grand plaisir dans cet exercice, qui lui donnait l'occasion de voir souvent celui qu'elle aimait; car il accompagnait toutes les personnes de la famille quand elles faisaient des courses à cheval. Quelquefois ils traversaient les bois de cette manière; elle laissait, par un temps de galop, le reste des domestiques loin derrière elle, et, se trouvant ainsi tête à tête avec lui, l'expression touchante de sa physionomie remplaçait sa timidité naturelle, et découvrait les sentimens cachés de son cœur.
L'heureux écuyer comprit enfin ce langage muet, et ces jeunes gens sans expérience s'abandonnèrent à la passion la plus
tendre ; comme ils s'égaraient fréquemment ensemble dans les parties les plus épaisses du bois et y restaient plusieurs heures, ceux qui les accompagnaient conçurent enfin des soupçons et firent part de leurs conjectures au vieux duc. Sans en parler à sa fille, il renvoya sur-le-champ son écuyer, espérant éviter ainsi que l'affaire devînt publique et mettre fin à ce qu'il croyait un véritable roman ; mais cette précaution vint trop tard. Un mois plus tôt la jeune duchesse aurait peut-être renoncé k son amant , mais alors chaque jour et chaque heure le lui rappelaient davantage : car elle portait dans son sein un gage de leur amour, et cette circonstance augmentait la douleur de leur séparation, et lui rendait le malheureux marquis mille fois plus cher. Elle trouva bientôt l'occasion de de lui écrire, et lui jura solennellement.
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dans sa lettre , de s'exposer au courroux de ses parens , de suivre l'impulsion de son cœur, et de fuir avec lui, s'il le fallait, jusqu'au bout du monde. Remplie d'anxiété et de tourmens, elle s'occupa des préparatifs de cette fuite avec beaucoup de promptitude et de précautions ,• et elle emporta avec elle en partant tous ses bijoux et une cassette remplie d'or.
Quand le vieux duc apprit l'évasion de sa tille unique, il fut au désespoir et jura de sacrifier toute sa fortune s'il pouvait la revoir encore et se venger d'elle et du compagnon de sa fuite. Il envoya dans tous les pays des espions pourvus de fortes sommes d'argent, et exigea d'eux le serment de ramener, s'il était possible, les coupables; mais ils revinrent l'un après l'autre sans avoir atteint leur but. Enfin l'intendant du duc fut le seul qui restât à leur poursuite ; ses
lettres étaient l'unique consolation du père désolé, car cet homme lui écrivait toujours^ qu'il était sur les traces des fugitifs et qu'il espérait les rattraper.
Ce fidèle serviteur avait choisi pour compagnons, en Italie, quatre hommes dont il connaissait la capacité pour une telle entreprise ; et avec l'assistance de ces excellens satellites, il avait toujours découvert la route des amans persécutés. Ceux-ci, s'apercevant qu'ils étaient poursuivis , continuèrent à fuir sans s'arrêter ; ils avaient déjà traversé la France et la plus grande moitié de l'Allemagne quand ils arrivèrent à Leipsick ; n'ayant eu depuis long-temps aucune nouvelle alarme sur leurs espions , ils résolurent d'y prendre quelque repos.
Dans le même hôtel oii le marquis et la duchesse descendirent, logeait la baronne
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*** de Dresde. Cette dame, attirée par l'air intéressant et les manières attrayantes de la duchesse, chercha à faire connaissance avec elle; et celle-ci, heureuse de rencontrer dans un pays étranger une personne qui paraissait prendre un intérêt si véritable à son sort, rechercha cette connaissance qui devint bientôt une amitié sincère. Un jour oil la duchesse avait résolu d'ouvrir son cœur à la baronne, le marquis entra dans la chambre dans un grand trouble, et lui fit entendre en peu de mots que le vieil intendant de son père venait d'arriver à Leipsick et logeait dans un hôtel voisin. i( Je passais dans la rue, ajouta le marquis tremblant , comme il descendait de voiture , et je ne puis douter qu'il ne m'ait vu et qu'il ne m'ait reconnu. »
Ce récit consterna la duchesse, et la baronne lui demandant la cause de son trou-;
ble , ils lui révélèrent leur situation et la conjurèrent de leur accorder secours et protection. <f J'essaierai, dit la baronne trèsaffectée, de vous procurer un asile. Il faut que vous preniez la fuite, mais de manière que ceux qui vous poursuivent ne puissent parvenir à vous découvrir de nouveau. Sur les grands chemins fréquentés, qui conduisent d'une ville à une autre, vous laisserez toujours des traces, et vous n'aurez aucun repos ; j'ai une amie à Bayreuth qui a senti comme vous le pouvoir de l'amour , je vous enverrai chez elle oii vous serez amicalement reçus, et vous pourrez vivre en sûreté sous sa protection jusqu'à ce que cet orage soit dissipé, et que la colère de vos parens soit adoucie. » Ils lui firent mille tendres remercîmens de cet avis et de ce secours et partirent la nuit même. La baronne envoya son homme de confiance
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pour les conduire, et leur donna une lettre pour la comtesse Von M***, car c'était l'amie aux soins de laquelle elle les avait recommandés.
Ce vieux domestique, qui connaissait tous.les chemins de traverse, lesmena heureusement sur les frontières, et ils se regardaient déjà comme hors de danger, n'étant plus qu'à cinq milles du château de la comtesse, quand ils furent arrêtés dans le bois par six hommes masqués : c'étaient quelques-uns des camarades de Jacob qui guettaient du butin et qui espéraient en obtenir de ces voyageurs. Mais cette fois leur attente fut trompée : les domestiques du marquis étaient bien armés, et en résistant à leur attaque ils les blessèrent si grièvement qu'ils cherchèrent leur salut dans la fuite; mais malheureusement ils avaient atteint le marquis, dont la seule sollicitude
avait été de protéger la duchesse et de la sauver de ce danger.
Craignant que ces assassins ne fussent les envoyés du duc et qu'ils ne revinssent à leur poursuite, le marquis conjura ses conducteurs de faire la plus grande diligence. Le sang coulait en abondance de ses blessures, et quand ils arrivèrent à la lisière du bois, ils firent une pause pour essayer de l'arrêter. Mais lui, plus inquiet pour sa chère duchesse que pour lui-même, leur dit vivement: « Ne pensez pas à moi, mais secourez-la, et sauvez-la s'il est possible, car je crains fort que cette alarme ne hâte sa délivrance (;t ne rende notre fuite impossible. »
L'homme de confiance de la baronne fut du même avis, et leur conseilla de lui laisser louer un carrosse dans la ville voisine. « Je conduirai, ajouta-t-il, la duchesse
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chez la comtesse , où elle trouvera sûreté et consolation pendant que vous irez à la ville vous faire panser par un chirurgien ; j'irai vous y joindre, et si vos blessures vous le permettent, je vous mènerai secrètement au château , et vous éviterez ainsi de nouvelles poursuites. »
Le marquis approuva ce plan et conjura cet homme de le mettre à exécution sans délai, car ses blessures le faisaient tellement souffrir qu'elles demandaient un ^prompt secours. Ils venaient de repartir, quand un gros fermier passa près d'eux dans une légère carriole; ils l'appelèrent , et lui demandèrent s'il voudrait, en doublant le prix ordinaire , conduire au château de la comtesse Von ÎNI*** une dame qui venait de se trouver mal à la suite dune frayeur. Le fermier y consentit à l'instant, çt ils se félicitèrent tous d'avoir trouvé
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une occasion si favorable d'arriver à leur but. La duchesse, encore sans connaissance, fut mise dans la voiture , et l'homme de confiance de la baronne s'assit à côté d'elle. Le pauvre marquis fut ainsi séparé de celle qu'il adorait, sans pouvoir lui dire adieu; mais l'espoir de la revoir bientôt lui fit supporter cette séparation avec un peu plus de courage.
C'est avec douleur que je me vois forcé d'apprendre à mes lecteurs que ces espérances furent déçues, car l'infortunée duchesse était tombée entre les mains du formidable Jacob. C'était dans sa voiture qu'on l'avait placée : il avait assassiné le pauvre Wolfgang le matin même, et il allait rejoindre ses camarades dans le bois pour savoir ce qu'ils avaient fait dans leur journée. Cette occasion d'acquérir probablement un butin considérable était trop
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tentante pour qu'il n'en profitât pas : il prit donc une route détournée , et s'arrêtant dans une partie reculée du parc, pendant que l'homme de la baronne tâchait de rendre à la duchesse l'usage de ses sens , il leur perça le cœur avec un poignard. Et son premier soin après ce metirtre fut de dépouiller ses victimes et de cacher leurs corps ; il porta l'homme dans un étang fort éloigné, mais se trouvant très-fatigué il jeta le corps de la duchesse dans un grand trou près de là , qui lui parut assez profond pour dérober son crime à tous les yeux. Ensuite il se hâta de rejoindre ses compagnons, auxquels il raconta cette action; mais craignant que les amis de ces malheureux n'élevassent contre eux la main de la justice , et qu'ils ne fussent surpris dans leur retraite, il leur conseilla de se retirer pendant peu de jours , et aida
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lui-même à transporter sur les frontières ceux d'entre eux qui avaient été blessés. C'est pour cette raison que les chasseurs et les paysans qui cherchèrent dans le bois le jour suivant ne trouvèrent aucune trace des voleurs.
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