CHAPITRE XVIII
Suite du précédent.
Le marquis blessé ne trouvant pas de chirurgien dans la ville voisine, et sentant ses forces diminuer, envoya le notaire du lieu avec tous les bijoux qu'il avait emportés et une grosse somme d'argent chez la comtesse Von M***, oii il se flattait
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que la duchesse était heureusement arrivée; car il désirait, s'il venait à mourir, la sauver du danger de n'avoir pas de quoi subsister: elle s'appelait aussi Emilie; et cette conformité produisit la méprise de la comtesse , et lui fit croire que cette cassette était un présent pour sa fille. Il partit à l'instant , et prit le chemin d'une petite ville de la Saxe , oii, d'après ce que lui avait dit son hôte, il devait trouver un habile chirurgien. Mais la perte de son sang l'avait tellement affaibli , qu'il expira quand on leva le premier appareil; il avait d'avance partagé le reste de son argent entre ses domestiques , et leur avait conseillé de s'enfuir immédiatement après sa mort, pour éviter la recherche des émissaires du duc et échapper ainsi à sa vengeance.il confia à l'un d'eux un anneau d'une grande valeur, et une lettre pour la comtesse
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Von M*"*^*, dans laquelle il l'informait de sa fin prochaine, la conjurait de servir de mère à son Emilie, et la priait instamment de ne pas lui apprendre sa mort dans l'état où elle se trouvait.
Le domestique infidèle résolut de profiter de ce dépôt , et , commençant par brûler la lettre, il alla vendre la bague à Leipsick, d'oii il comptait ensuite retourner dans son pays natal. Comme il traversait une rue de cette ville , il rencontra les compagnons de l'intendant du duc , qui , le reconnaissant à l'instant pour un Italien, lièrent bientôt conversation avec lui; ils parvinrent, en le faisant boire, à tirer de lui toute l'histoire de son maître infortuné, et ils surent que la jeune duchesse était vraisemblablement chez la comtesse Von iNP*''^ et y attendait l'arrivée du marquis. ' •" '•■
Charmés de cette découverte , ils conduisirent ce traître auprès de leur chef malade, qui était retenu au lit pour plusieurs jours. Sa maladie avait été un obstacle à leurs recherches à l'égard des fugitifs, et il craignait déjà d'avoir perdu leurs traces quand ce récit lui rendit toutes ses espérances; il promit mille sequins à celui qui , par adresse ou par ruse , remettrait la duchesse entre leurs mains-, et le plan de l'enlever fut conçu cette nuit même.
Comme l'intendant était hors d'état de voyager et désirait ne pas perdre de temps pour l'exécution de ce projet , il en confia le soin à un de ses camarades qui avait été autrefois capitaine, et qui était fort capable de conduire une entreprise de cette espèce. Il avait avec lui trois compagnons dont il avait déjà éprouvé le courage dans
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des occasions semblables, mais qui tous, ainsi que lui, n'avaient jamais vu la jeune duchesse. L'intendant promit de les suivre dès qu'il serait assez bien pour cela, et, s'ils n'étaient pas attrapés, de conduire leur prisonnière au couvent de la Rédemption, pour l'abbesse duquel il leur remit une lettre ; il leur en donna aussi plusieurs pour le duc , et les pourvut en abondance d'argent pour leur route. L'un d'eux prit les devants pour faire préparer des chevaux à la poste d'avant le château de la comtesse Von M***, et leur guide , qui connaissait les chemins , devait servir de cocher. Le soigneux intendant leur recommanda de prendre les plus grandes précautions dans tous les pays protestans , parce qu'il pensait que la jeune tluchesse , qui parlait allemand , serait surle-champ délivrée et protégée, si elle de-
mandait du secours. Il leur remit pour elle des vêtemens d'homme et de femme , et les chargea delhahiller en homme jusqu'à ce qu'ils fussent en Italie. Le traître, qui devait recevoir sa récompense si le projet réussissait , s'engagea à revenir de la première poste à Leipsick avec les chevaux , pour informer l'intendant de leur succès. Ils partirent le troisième jour, et arrivèrent dans la soiiée du cinquième , à l'entrée de la nuit , à peu de distance du château de la comtesse Von M**"*^. Suivant leur premier plan , le tiaître devait s'y rendre et dire en secret à la duchesse que le marquis, qui était beaucoup mieux , l'avait envoyé pour la prévenir de se défier de la comtesse, parce qu'il avait des preuves certaines qu'elle s'entendait avec les émissaires de son père , et la livrerait bientôt à eux; qu'il la conjurait donc de
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suivre son niessaf>er jusqu'au carrosse où il l'attendait près de là , pour la recevoir les bras ouverts. Ils espéraient tous que la duchesse , sans expérience, tomberait dans ce piège : car ce domestique infidèle avait toute la confiance du marquis, et lui avait été très-utile parce qu'il savait l'allemand. Il se glissa donc dans l'avenue du château, où Emilie se promenait déplorant la pertede son amant. L'ombre des arbres et la lueur pâle et trompeuse de la lune la lui firent prendre pour la jeune duchesse, et il revint raconter à ses camarades cet heureux incident. Charmés de cette information, ils se rendirent doucement dans l'avenue, et saisirent Emilie au moment oii elle s'asseyait sur un banc de gazon. L'erreur où ils étaient à son égard ne fut pas découverte , puisque , comme je l'ai déjà dit , aucun d'eux , excepté le domestique
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infidèle, ne connaissait la duchesse, et que celui-ci était resté avec la voiture pour être prêt à remplir son emploi de cocher et à partir aussitôt qu'elle arriverait.
Quand ils déshahillèrent Emilie dans le bois , ce traître s'aperçut de sa méprise et fut tenté plus d'une fois de la découvrir à ses camarades; mais comme il réfléchit qu'il perdrait peut-être alors la récompense qu'on lui avait promise , il se détermina à garder ce secret. « Quelle que soit l'inconnue , pensait-il , on la reconnaîtra un jour, et probablement ou cherchera à tirer vengeance de ce qu'on lui aura fait souffrir.» Il les laissa donc aller, et quand ils furent arrivés heureusement à la première poste, il demanda sa récompense avec un peu de trouble, et l'ayant obtenue, il promit d'aller raconter tout ce quils avaient fait à l'intendant; mais, au lieu de le
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faire, il se dirigea sur-le-champ vers le Tyrol pour se rendre de là dans sa ville natale.
Son départ empêcha cju'Emilie et ses conducteurs pussent en venir à aucune explication , puisqu'ils n'entendaient pas un mot d'allemand , et qu'elle entendait aussi peu l'italien. Malgré cette circonstance extraordinaire , il ne vint jamais dans l'idée au capitaine qu'il y eût aucune méprise dans cette affaire , car il était fermement convaincu que la duchesse jouait un rôle parce qu'elle était avec des étrangers , et qu'elle imaginait leur faire prendre le change en affectant une ignorance totale de sa langue naturelle. Les yeux d'Emilie, ses cheveux , toute sa tournure et sa taille répondaient si exactement au signalement de la duchesse , qu'il avait souvent examinée a\ ce une grande attention, qu'il
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lui paraissait impossible de douter que ce ne fût elle, d'autant plus qu'elle portait à son cou une croix de diamant exactement semblable à celle que portait ordinairement la ducbesse , et qu'Emilie avait prise parmi les bijoux que lui avait envoyés leniarquis; elle ne la quittait jamais, et ne voulait pas se séparer de cette dernière marque de souvenir de son amant. La dissimulation impénétrable de la prisonnière ajoutait donc beaucoup à ses torts , aux yeux du capitaine, et il essayait souvent en vain , pendant des heures entières , de lui prouver combien , par cette conduite , elle se rendait plus coupable.
La joie du vieux duc fut très-grande quand il apprit du capitaine que sa fille avait été retrouvée et placée dans un couvent. Dans la violence de sa colère, quand elle prit la fuite , il était résolu à
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la tuer de sa propre main si jamais il la revoyait; mais le temps et la douloureuse absence de cette enfant unique et chérie avaient calmé sa ratje , et il pensait même à lui pardonner quand un exprès arriva du couvent, et lui rendit compte qu'elle était dangereusement malade , et qu'on n'avait pour elle aucun espoir de guérison. Ce récit le fit trembler , et sa femme et lui se déterminèrent h l'iiistant à partir pour revoir leur enfant malade; et, si leur pardon pouvait la sauver , à le lui accorder sans réserve. • -
Les religieuses venaient d'annoncer à l'abbesselamort d'Emilie. Le duc et la duchesse arrivèrent au couvent, brûlant du désir d'embrasser leur fille. L'abbesse les reçut avec une contenance triste , et leur annonça la fatale nouvelle qu'elle venait d'expirer. Le duc, frappé au cœur, garda
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le silence pendant quelque temps ; ensuite il s'écria : « Il est bien cruel d'avoir perdu mon seul enfant, et de ne le retrouver qu'au tombeau ! » Il s'approcha d'une chaise en chancelant , et , sans proférer aucune autre plainte , s'assit et resta absorbé dans ses lugubres réflexions. La vieille duchesse, au désespoir, se hâta d aller à la ceilule visiter le lit de mort de sa fille : « Si je ne peux plus, s'écria-t-elle, presser mon enfant vivant contre mon cœur , rien ne m'empêchera d'embrasser ses restes et de mourir avec elle ! » Elle se jeta sur le corps d'Emilie et baisa son visage pâle ; mais elle tressaillit en lui entendant pousser un profond soupir. Elle se leva et fixa la duchesse. Il est impossible de décrire ce qu'éprouva cette dernière pendant un moment; la joie de retrouver sa fille, qu'elle croyait morte, futînexpri-
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mable, mais la terreur et l'étonnement succédèrent à sa joie quand elle s'aperçut qu'au lieu de son Emilie elle avait devant les yeux une personne inconnue. Les religieuses restèrent confondues et aucune d'elles ne savait comment expliquer cet événement extraordinaire.
Emilie retomba sur son lit à l'instant , plongée de nouveau dans un sommeil léthargique qui était la crise de sa fièvre , et avant que la duchesse se fût assez remise pour s'informer à ceux qui l'entouraient des détails de son arrivée au couvent. Quand elle les apprit, elle resta convaincue que les conducteurs d'Emilie s'étaient trompés eux-mêmes dans celte occasion , ou qu'on les avait trompés pour obtenir la récompense qu'ils leur avaient promise pour ce service. , i i i o. i
Comme Emilie était la seule personne
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dans une cliambie d'une maison paiticulière ou le duc l'attendait.
Emilie pleura de joie en entendant parler la langue de sa mère, et ce bonlieur inattendu produisit sur elle un plus heureux effet que tous les remèdes qu'elle avait pris. Elle répondit à toutes les questions du duc , qui vit avec peine qu'elle ne pouvait rien lui apprendre de sa fille.
Ces malheureux parens éprouvèrent un nouveau chagrin à l'arrivée du capitaine. Il leur avoua qu'il avait d'abord presque douté qu'elle fût la duchesse ; mais qu'il avait cru en avoir la certitude en voyant à son cou la croix brillante qui répondait exactement à la description de celle qu'elle portait ordinairement. Il avait considéré son refus de parler italien comme une pure dissimulation , et ne l'avait pas dit à
son père, de peur d'exciter davantage sa colère contre elle.
La croix fut alors produite et immédiatement reconnue par le duc et la duchesse comme appartenant à leur fille ; ils pressèrent Emilie de leur dire où et de qui elle l'avait reçue.
L'innocente Emilie raconta tout ce qu'elle savait; elle assura le duc qu'elle avait reçu cette croix avec plusieurs autres bijoux et une forte somme d'argent de son amant, qui s'appelait le marquis Lanégo. Il avait, lui dit-elle, habité longtemps leur pays, déguisé en marchand de souricières, et avait recueilli une grande partie des trésors qui sont cachés dans le Fichtelberg. Un jour où ils se trouvaient ensemble , il avait été blessé mortellementen sa présence par deux hommes masqués ; elle l'avait cru tué sur la place ;
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mais elle avait appris depuis qu'il avait traversé une ville voisine avec une voiture, des chevaux et des domestiques, qu'il lui avait envoyé delà cet argent et ces bijoux comme une marque de souvenir , et qu'il était mort dans une autre ville sur la frontière de la Saxe.
Le duc regarda d'abord ce récit comme le délire de la fièvre ; mais comme elle le lui répétait constamment , il finit par ne savoir que penser et que croire. L'écuyer qui avait enlevé Sii fille se nommait Lanégo ; il pouvait donc supposer que cet homme, qu'il regardait comme un traître, l'avait honteusement abandonnée et avait dissipé sa fortune avec une autre femme. S'il ne se trompait pas , il pensa que son enfant devait alors languir dans la plus affreuse misère , et , tourmenté de cette idée, il se décida h l'aller chercher en Allemagne ; mais
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avant de partir, il désira parler encore à Emilie et lui demanda de lui raconter en détail toute son histoire. Elle le fit, et en y réfléchissant, l'idée que la femme infortunée qu'on avait retirée du gouffre pourrait bien être la jeune duchesse, lui revint tout à coup à l'esprit.
Le duc fut convaincu comme elle, en pesant tous ces détails , que cette dame assassinée était sa fille; mais afin d'en avoir la certitude, il résolut de partir à l'instant pour l'Allemagne. Il cacha à la pauvre mère les nouvelles craintes qu'il avait conçues , et lui fit espérer qu'il ramènerait bientôt dans ses bras sa fille chérie. Tranquillisée par cette perspective, elle se résolut à le laisser partir, et il se mit en route le troisième jour avec le capitaine et Emilie ; la joie de cette dernière était sans bornes en pensant qu'elle retournait dans
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son pays natal , et qu elle allait revoir sa mère et la eomtesse. Cette joie la rendait très-causante , et elle parvenait souvent par la a ïveté de ses manières à distraire le duc deses rêveries et à détruire toutes les préventions qu'il avait d'abord eues contre elle. Il commença à croireson récit littéralement vrai ; et qu'elle , aussi bien que sa fdle , avait été trompée , sans s'en douter, par les artifices du marquis. Enfin, elle gagna tellement le cœur du duc pendant leur voyage qu'il se promettait souvent en secret, si sa fille n'existait plus et qu'Emilie fût réellement innocente , de lui donner sa place dans son cœur et de la faire son héritière.