‹ Les voisins de l'autre côtéChapitre 28 sur 31 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Après quatre semaines de route, les voyageurs arrivèrent à la terre de la comtesse Von M***. Le cœur d'Emilie tressaillit de joie en découvrant de loin les tourelles du château et la petite cabane

blanche du bois. Ses expressions naturelles de ravissement arrachèrent des larmes au duc, et elle redoubla l'intérêt qu'elle lui avait inspiré , en essuyant ses larmes et en lui renouvelant sans cesse l'assurance qu'elle ferait tout ce qui serait en son pouvoir pour le consoler, s'il ne retrouvait pas son enfant.

Quand ils entrèrent dans la cour du château, et que les domestiques aperçurent Emilie , chacun d'eux poussa des cris de joie et courut dans la maison, qui retentit bientôt de ces acclamations : « Emilie est revenue ! Emilie est ici ! w La comtesse Von M*** s'approcha avec impétuosité de la fenêtre , et tomba évanouie en revoyant sa fille qu'elle croyait morte.

Emilie escalada les escaliers et la trouva dans cette situation. Ses larmes et sesembrassemens ranimèrent bientôt la com-

lesse, mais elle était incapable de parler ; elle ne pouvait que sentir , et serrait son enfant dans ses bras.

Le duc gardait le silence et contemplait cette réunion les larmes aux yeux. Il jugeait mieux qu'un autre du charme de ce moment et de la joie d'embrasser l'enfant qu'on a pleuré , par ce qu'il éprouvait luimême, et par les rapports de leur situation.

Quand Emilie fut en état de parler , elle demanda sa mère et désira lui faire partager sa joie. Le cœur maternel de la comtesse ne put se contenir davantage; elle savait qu'Emilie prenait la vieille femme pour sa mère , et était jalouse de voir qu'une autre lui enlevait le plaisir d'entendre ce doux nom. « Votre mère adoptive , lui dit la comtesse , est morte pendant votre absence ; mais le Ciel vous a

conservé votre véritable mère. Vous êtes mon enfant , et tout le monde saura que vous êtes ma fille et vous honorera comme telle. >)

. La surprise des domestiques qui étaient présens fut extrême , et la comtesse leur dit qu'Emilie était sa fille et son héritière; elle ne voyait qu'elle , elle ne pensait qu'à elle, et fut trop préoccupée pendant quelque temps pour faire attention au duc, qui n'était pas tenté d'interrompre une semblable scène. Quand elle commença à se remettre un peu, elle l'aperçut, et Emilie le lui présenta comme son libérateur et comme son père.

(( Je suis heureux, dit le duc très-ému, d'avoir remis dans vos bras l'enfant que vous croyiez perdu , mais je vous demande un semblable retour. Il est cruel maintenant de troubler votre joie ; mais si vous

pouvez jeter un regard sur moi , plaignez un père affligé qui a cherché sa fille une année entière, et qui espère apprendre de vous des nouvelles de son sort. Ma fille vit-elle encore? l'étrangère à qui vous avez si généreusement accordé une honorable sépulture serait-elle mon Emilie ? Si elle respire encore , ne retardez pas l'heureux moment oii je pourrai la presser contre mon cœur désolé. » Le duc ajouta, après quelques momens de silence : w II m'est impossible de résister davantage à mon émotion ; je brûle de savoir le sort de mon enfant. »

La comtesse, qui venait d'être délivrée si récemment d'une pareille anxiété , fut profondément affectée du malheur du duc , et vit avec un véritable chagrin , d'après les informations qu'elle prit de lui , qu'elle avait la cruelle obligation de

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lui ôter toute espérance. « Infortuné vieillard, lui dit-elle , il n'est que trop certain que votre fille n'existe plus; il n'est que trop vrai que j'ai rempli envers elle les tristes et derniers devoirs , et qu'elle est ensevelie sous la voûte de ma chapelle. »

Le duc resta quelque temps immobile et prononça quelques mots inintelligibles.

u Oh! madame, s'écria-t-il enfin, les plus cruels tournions ne sont rien auprès de ce que je sens ; n'avoir plus d'enfans dans mes vieux jours, et n'avoir pas la satisfaction de me venger sur l'auteur de mes maux de toutes les calamités qu'il a répandues sur moi, sur ma pauvre femme et sur notre fille unique , c'est trop ! Vous qui êtes mère , plaignez-moi! Et s'il vit encore, que vous le sachiez et que vous vouliez m'en faire un mystère, puisse alors la malédiction que mon cœur déchiré lui réserve , mais que

ET UNE GRAjNDE FORTUNE. 329

ma bouche ne peut prononcer, retomber entièrement sur vous !

LA COMTESSE

Votre affliction est juste; mais la vengeance que vous cherchez , si elle était en votre pouvoir , ne l'adoucirait pas. Le marquis est mort : il fut , ainsi que votre fille, assassiné par une troupe de brigands. Il vous a sans doute offensé, mais il n'a pas été coupable envers elle : jusqu'à son dernier moment, il l'a chérie de l'amour le plus tendre, et ne se serait jamais séparé d'elle , sans l'espoir qu'elle serait plus en sûreté ici et que leur éloignement ne serait pas de longue durée.

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