‹ Les voisins de l'autre côtéChapitre 29 sur 31 · LE DLX · texte numérisé non relu

LE DLX

L'hypocrite ! le fourbe ! pardonnezmoi si. dans l'excès de ma douleur, je vous parle avec trop peu de contrainte. Vous

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ignorez peut-être que votre lille m'a dit que ce misérable a feint aussi de l'aimer , qu'il lui a envoyé en présent les bijoux et l'argent que mon enfant avait emportés, que probablement trop certainement il a tué mon enfant, afin de pouvoir Irabir plus aisément la vôtre. Ob! madame, si vous l'excusez , vous qui étiez destinée à éprouver par lui le même malbeur que je ressens, je n'ai plus rien h vous dire. Adieu ; je vais rejoindre ma pauvre femme, pleurer avec elle, et lui dire que j'ai rencontré une personne qui peut penser ainsi et ne pas sentir comme moi.

LA COMT£SSE.

Restons ensemble, respectable vieillard; vous ne pourrez trouver un cœur qui prenne un ])lus véritable intérêt à votre affliction ; je vous pardonne toutes vos

expressions injurieuses, et je sens que dans votre situation j'aurais eu aussi peu de pouvoir sur moi-même. Je vous raconterai fidèlement cette déplorable histoire , et vous sentirez peut-être quelque consolation, en reconnaissant une erreur que j'ai partagée long-temps, et en étant convaincu que le marquis est innocent de la mort de votre fille , qu^il l'a aimée jusqu'à son dernier moment, et qu'il n'a même jamais vu mon Emilie. «

La comtesse raconta donc au vieux duc l'histoire de ces amans infortunés , que j'ai déjà rapportée à mes lecteurs ; elle l'avait apprise de la baronne *'^'^, qui était venue la voir, espérant les trouver sous sa protection. Elle sut en arrivant l'horrible catastrophe et ne put douter qu'elle ne les regardât. Le cercueil de la dame assassinée ayant été ouvert pour s'en assurer ,

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e^Ile leconnut à l'instant la jeune duchesse. Comme la baronne lui dit qu'Emilie et Lauégo étaient les noms de ces amans infortunés , la comtesse devina bien que la cassette que le notaire lui avait apportée, était destinée h la dame assassinée et non à sa fille , et que le marquis blessé qui l'avait envoyée n'était pas, comme elle l'avait supposé , le Savoyard qu'elle avait vu dans le voisinage ; il restait donc encore un mystère dans cette affaire, que la comtesse et la baronne ne pouvaient éclaircir. Mais, d'après leurs conjectures , elles étaient portées à croire que les émissaires du duc irrité avaient été les meurtriers de ces malheureuses victimes , et elles avaient souvent frémi de cette abominable vengeance; mais la semaine d'après, tout fut éclairci.

Les brigands blessés se firent soigner

par le même chirm-gien qui avait pansé les blessures du marquis , et ayant excité ses soupçons, ils furent, sur son rapport, arrêtés par les officiers de justice, et confessèrent leur crime. Peu après le fameux Jacob fut pris aussi comme il tentait de fuir et conduit en prison ; il était sous la juridiction de la comtesse , et fut par conséquent conduit devant son juge de paix , qui , suivant l'usage établi pour ceux qui refusent d'avouer volontairement leurs forfaits , le fit mettre k la torture et bientôt arraclia sa confession. Il avoua non-seulement ses assassinats récens, mais convint aussi qu'il avait trompé son voisin en lui faisant un récit fabuleux de la manière dont il avait acquis sa fortune ; que celuici l'avait redit au baron Tiefenthal et à la comtesse ; que se fiant à sa parole , tous trois avaient pris un pauvre Savoyard

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pour un marquis, et que lui-mC'iiie, pour sa propre sûreté , avait assassine cette innocente victime .

Cette confession permit à la comtesse de prouver clairement au duc l'innocence du marquis et la méprise d'Emilie , et son désir de venî>'eance se changea et fut remplacé par un profond chagrin. L'idée des amans persécutés , fuyant d'un lieu à un autre , et excitant la compassion des étrangers qui avaient fait tous leurs efforts pour les garantir de sa colère , l'affectait sensiblement. Il pleurait amèrement, et quoique ses larmes coulassent principalement pour sa fille , il en versait aussi sur le sort du marquis , qu'il eût alors consenti à nommer son gendre ; il demanda pardon à la comtesse de toutes les expressions injurieuses dont il s'était servi envers elle, et la remercia du fond du cœur d'avoii-

pris soin des funérailles de sa fille. < Demain, dit-il, je visiterai ses tristes restes, je pleurerai sur son cercueil que j'emporterai avec moi , et quand ma femme me demandera si je lui ramène sa fille , je le lui présenterai. Elle en mourra sans doute ; mais que font sur la terre les pères et mères qui n'ont plus d'enfans? Semblables à des arbres privés de leurs rameaux , ils tendent chaque jour à leur destruction. » La comtesse essaya inutilement de calmer le duc, mais les consolations d'Emilie, qui lui était déjà très-chère et qu'il aimait chaque jour davantage , depuis que ses soupçons étaient éclaircis, eurent plus d'effet sur lui. « Soyez ma seconde Emilie, lui dit-il un jour avec transport en sentant tomber ses larmes sur son sein ; le sort ne vous a pas en vain remis dans mes bras, j'éprouve que vous seule pouvez me consoler . »

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Le duc avait raison : il pleurait souvent, mais il devenait toujours plus calme quand Emilie essuyait ses larmes et l'appelait son père. La comtesse étant trèsimpatiente de savoir comment sa fille était arrivée en Italie et l'avait rencontré, il lui fit le récit de ses aventures, et elle regretta bien alors de n'avoir pas fait les recherches qui auraient pu lui faire découvrir cette aventure. Mais comme elle était pleinement convaincue qu'elle avait été assassinée , dans son désespoir elle n'avait pas eu d'autre idée que de demander au juge de paix de prendre tous les moyens possibles de faire avouer aux bandits oii ils avaient déposé son corps , afin qu'elle pût avoir au moins la triste satisfaction de lui rendre les derniers devoirs; mais, comme on le pense bien, tous les efforts du juge de paix n'eurent aucun succès.

En récapitulant tous ces événemens, il n'échappa pas au souvenir de la comtesse qu'elle était redevable au duc de l'argent et des bijoux qu'elle avait reçus du marquis, et qui appartenaient à sa fille. « Vous verrez bien, lui dit-elle, que je me reconnais votre débitrice , et que j'ai l'intention de vous rendre ce que le hasard a fait tomber entre mes mains par une lettre que je vous ai écrite, il y a un mois, oii je vous parle de cette affaire et du malheureux sort de la duchesse. Comme je croyais alors avoir perdu ma fille , et que tout m'était devenu indifférent sur la terre, je vous offrais de vous payer sur-le-champ la valeur de ce dépôt en vendant ma terre ; mais à présent que je l'ai retrouvée , je désire lui laisser ma propriété, et j'attends de votre générosité que vous me donnerez du temps pour rattraper, par

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une grande économie , ce qui m'a sauvée de la ruine.»

Le duc dit à la comtesse qu'il n'accepterait jamais une telle restitution. La comtesse l'assurant qu'elle ne pouvait y consentir , il se tourna vers Emilie et la conjura d'accorder la première grâce que lui demandait son nouveau père; incapable de résister à ses pressantes sollicitations, elle accepta son magnifique présent avec reconnaissance et mit lin à cette généreuse contestation. »

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