I.E VIEILLARD
Silence , misérable ! Je vois que vous voulez me porter à la violence , que vous voulez me rendre assassin dans mes vieux jours ! Mais écoutez-moi : si vous parlez, si vous m'interrompez encore, un de ces pistolets vous étendra mort à mes pieds , et en présence du juge éternel qui nous contemple, vous recevrez votre sentence. Malheur ! malheur à toi ! elle sera terrible! iMaintenant écoutez ma plainte. Père céleste de tousles hommes ! (pilote son chapeau, pose les pistolets et joint ses
mains ensemble,^ Ecoutez-moi, et si le misérable refuse de me donner satisfaction, écrivez-le dans votre registre universel; mais s'il tombe repentant à ses pieds et promet de réparer ses offenses, qu'elles soient pardonnées! que les larmes abondantes versées par cette malheureuse créature les effacent pour jamais !
J'ai maintenant soixante -six ans. Dès ma première jeunesse j'ai été en proie au chagrin, à la pauvreté, aux misères de toute espèce. Pendant quarante-cinq ans j'ai servi mon prince avec une fidélité inviolable , j'ai combattu vaillamment pour soutenir ses droits, j'ai été blessé cinq fois , et je suis à présent dans ma vieillesse renvoyé sans récompense, comme hors de service, n'ayant pas même une pension de retraite. Dieu, notre père céleste, souverainement sage, tu connais les pensées les
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plus secretes des hommes. Je iiie montre h tes yeux penetrans dans la simplicité de mon cœur, et je te demande si j'ai laissé jamais échapper un murmure, si je me suis plaint de cette injustice. Si je me suis repenti un moment d avoir versé mon sang pour le service de mon pays, oh! que je trouve en toi un juge sévère; si je ne dis pas la vérité, si je l'ai déguisée, anéantis, arrache-moi la seule espérance qui m'ait soutenu dans tous mes maux : l'espérance que tu me récompenseras dans l'autre monde de ce que j'ai souffert ici-bas.
Les douceurs de la vie ont été mesurées pour moi par une main avare. Trois fois seulement, pendant le long cours de mon existence, j'ai joui d'un bonheur parfait : d'abord quand ma chère , mon excellente femme unit sa main à la mienne, quand elle jura d'être à jnoi pour jamais, et de
ET L'iSE GRANDE FORTLT^E. Si
partager courageusement les afflictions que tu réservais à nos épreuves temporelles; ensuite quand ce fils me fut donné, et enfin quand ma fille vint au monde. Mais cette joie fut de courte durée, car sa vie causa la mort de sa mère : sa naissance m'enleva mon soutien, mon bonheur, mon tout.
« Dieu ! père de tous les hommes ! scrutateur de tous les cœurs ! tu vis le désespoir de mon âme , le poids du chagrin qui m'accabla quand, pour la dernière fois, je saisis sa main glacée et lui dis adieu pour jamais. 0 souvenir cruel de cet instant ! je crus rendre le dernier soupir ! mais je ranimai mon courage, je lelins les larmes qui commençaient h couler, et prenant mes enfans , je les serrai contre mon sein en m'écriant : ((\ ous me consolerez un jour de ce que j'ai perdu; et vous, mon Dieu! répandez vos bénédictions sur celle qui
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n't:st|)liTS, et récompensez un million de fois son amour et sa fidélité.
» Dieu éternel ! je me présente encore aujourd'hui devant le trône de ta justice avec ces deux enfans , le seul bien que tu m'aies laissé, et je te demande si je n'ai pas rempli mon devoir de père avec la plus grande intégrité, si je n'ai pas fait pour eux tout ce qui était en mon pouvoir, si je n'ai pas mangé souvent du pain noir pour réserver le meilleur à mes pauvres orphelins , si je ne me suis pas tout refusé, quand ils sont devenus plus grands, pour leur donner un maître qui pût leur apprendre leur religion et les instruire convenablement? Si je mais je n'avais aucun mérite h remplir mon devoir, car il me coûtait peu, et mon plus grand plaisir était de cultiver ces jeunes plantes. Je cherche seulement à prouver que j'ai fait ce que j'ai dû , et
que je pouvais en attendre la récompense; et cependant, Dieu tout-puissant! Dieu juste ! la punition due aux coupables s'est étendue sur moi dans la plus terrible mesure.
t( Cette fille que je présente ici devant ta justice , cette infortunée qui lutte maintenant contre la mort , eut autrefois la fraîcheur d'une rose, et n'était ni moins pure , ni moins innocente ; elle fut la consolation de ma vieillesse et en eût été l'appui. Quand je m'engageai pour former mon fils à son devoir envers son souverain et son pays , quand j'allai combattre avec lui, je la recommandai à ta protection toute puissante : tu nous dis , dans ta divine révélation, qu'une feuille ne tombe pas sur la terre sans ta peMiission; je me fiai à cette promesse , et j'allai tranquille , au champ d'honneur, présent^er mon vieux