JEANNE, JACQUES D’ARC
JACQUES d’arc
La voilà, n’est-ce-pas ?
JEANNE
Ah ! mon père, c’est vous ?
Et vous m’ouvrez les bras 1 c’est trop bon, c’est trop doux !
JACQUES d’arc
Ma Jeanne ! mon orgueil !
JEANNE
Qui fut votre souffrance.
JACQUES d’arc
Est-ce que c’est souffrir que souffrir pour la France ? Parle-moi de ta gloire.
JEANNE
Et ma pauvre maman ?
J’aurais pu la tuer par ma fuite. Comment A-t-elle pu survivre ?
JACQUES d’arc
Au chagrin le plus rude,
La femme oppose la prière et l’habitude De souffrir. Ta maman n’a jamais murmuré.
Mais elle a mal aux yeux pour avoir trop pleuré
Sur l’enfant égarée
JEANNE
JACQUES d’arc
Olî ! non, l’enfant sublime, Dont je rougis d’avoir douté, comme d’un crime.
Mon remords a fini par se cicatriser,
Mais pour le bien guérir, il fallait ton baiser.
Je suis venu chercher pour toute la famille Ta bénédiction.
JEANNE [lui fermant la bouche]
Taisez-vous !
JACQUES d’arc
Non ! ma fille...
JEANNE (V interrompant)
En parliez-vous parfois de votre pauvre enfant ?
JACQUES d’arc
On y pensait bien trop pour en parler souvent.
Quand Mauviette venait partager nos veillées.
Elle avait grande envie, entre deux quenouillées.
De prononcer ton nom. C’était comme un tournoi De silence, où chacun défendait son émoi.
Les rouets ronronnaient et les tisons dans l’âtre Chantonnaient. Au dehors, la voix de quelque pâtre Faisait frémir la nuit d’un refrain amoureux.
Et cela nous rendait un peu plus malheureux ;
Puis l’on se séparait sans baisers, ni sourire.
Comme auraient fait des morts qui n’ont rien à se dire.
JEANNE
Et mon pauvre rouet ?
JACQUES d’arc
Lui seul ne tournait pas.
Il se taisait comme un témoin de ton trépas.
JEANNE
Et le rosier qui fleurissait à la fenêtre ?
JACQUES d’arc
On ne l’a jamais vu refleurir,
JEANNE
Peut-être
Que les fleurs ont du cœur. Et l’agneau si mignon ?
Il bêlait chaque fois que l’on disait mon nom.
Vous saviez bien, je lui mettais des colliers roses.
JACQUES d’arc
Un loup l’a pris comme le vent a pris les roses.
Tu pleures ?
JEANNE
Je le sais on ne doit pas pleurer Sur ces riens qui ne sont pas faits pour demeurer,
Et pourtant, ces petites morts sans importance.
C’est quelque chose qui périt de mon enfance.
Je verrai d’autres fleurs, d’autres oiseaux ; jamais Je ne pourrai revoir les mêmes que j’aimais.
Quand la fillette pleure un oiseau qui succombe,
Elle comprend que c’est le début de la tombe,
Et qu’il fraie un passage à des deuils plus troublants. Dans le sillon de nuit qu’il trace en s’^envolant.
JACQUES d’arc
Au soir d’un pareil jour, Jeanne, tu n’es pas gaie.
JEANNE
C’est comme si mon âme était trop fatiguée Du fardeau de la Gloire et du poids du soleil.
Ma jeunesse est finie. Il me faut le sommeil,
Il me faut le silence et la paix coutumière Où j’ai grandi. Je veux...
JACQUES d’arc
Tu veux ?
JEANNE
Notre chaumière.
J’ai peur du Roi, j’ai peur des camps, peur de la mort. Je veux vivre avec vous, sans bruit et sans effort.
JACQUES d’arc
Mon Dieu ! j’ai retrouvé tout à fait ma petite...
Que j’avais vu grandir et s’en aller trop vite.
Viens donc ! viens oublier tant de jours douloureux.
Ob ! comme cette fois nous allons être heureux ! Contents de ton retour et fiers de ta victoire.
Nous entendrons partout chuchoter ton histoire.
Quel orgueil de sortir à ton bras. Ils diront
Les gens de Domrémy ; « C’est elle », et m’envieront.
JEANNE
Vous vous croirez alors, tant je serai gentille.
Le père et la maman d’une petite fille.
JACQUES d’arc
Tu feras le ménage au bruit d’une chanson,
JEANNE
Et nous rirons ensemble en coupant la moisson,
JACQUES d’arc En sautant les ruisseaux
JEANNE
Où le bouvreuil se baigne,
JACQUES d’arc
En tondant nos moutons,
JEANNE
En cueillant nos châtaignes.
JACQUES d’arc
Et le soir au souper pas un ne manquera.
JEANNE
Dans la nuit de Noël comme on s’amusera !
JACQUES d’arc
Partons donc car je crains que l’on ne nous écoute.
(A Jeanne qui semble hésiter)
Eh bien Jeanne ?
JEANNE (inquiète)
Mon Dieu, faites-nous notre route.
JACQUÉS d’arc
Viens donc !