LES MÊMES, JEANNE
{Jeanne est arrivée doucement et s'est jointe an groupe sans rien dire. La réflexion, quelque peu provocante, de sa sœur Catherine Va fait rougir. C'est avec une conviction froissée, mais très simplement qu'elle répond.)
JEANNE
La Guerre ? Je ne sais. La France? Nous en sommes.
LE VIEILLARD {avec transport)
Bien dit, enfant ! Jadis les femmes de leur lin Ont tissé la rançon de Bertrand Duguesclin,
Et quand elles ont fait tournoyer des épées,
Ce fut un bel éclair dans les ciels d’épopées 1 La France !... Mais alors qu’on la sait aux abois,
On pourrait se laisser vivre comme autrefois,
Rire et jouer ?... Je dis que ce serait infâme Bien qu’on ne soit.... surtout quand on est une femme ! Je dis que vous devez porter un deuil sacré Jusqu’au jour qui verra le pays délivré.
Et veillant à genoux près du peuple qui penche Épier ses sursauts et vouloir sa revanche !
ÉLISABETH
Mais si tout est perdu, pourquoi vouloir braver ?
LE VIEILLARD
C’est quand tout est perdu que Dieu vient tout sauver.
Je pars, (montrant les autres exilés)
Gardez ceux-ci. Les vieillards sont sévères.
JEANNE
Mais si grands !
LE VIEILLARD
Excusez Décembre, ô primevères !
JEANNE
Vous allez loin ?
LE VIEILLARD
Très loin... En France ! Y découvrir Un peu de terre libre encor.
JEANNE
Pour ?
LE VIEILLARD
Y mourir.
Je ne veux pas sentir danser sur ma poussière Le beau pied chaussé d’or d’Isabeau de Bavière.
Il me faut pour finir sans honte et sans effroi Six pieds de terre où le roi de Bourges soit roi !
(Les jeunes filles n'ont pas Vair de comprendre. Seule Jeanne pleure
doucement.)
LE VIEILLARD {à Jeanne)
Vous ne partagez pas leur rieuse ignorance ?
JEANNE
Je sais trop les pitiés du royaume de France.
LE VIEILLARD
Vous ne chantez donc plus comme vos sœurs ?
JEANNE
Parfois.
MAUVIETTE
Mais c’est un autre chant et c’est une autre voix... Chante !
MENGETTE
Nous sommes, nous, le rire de la Plaine.
ELISABETH
Elle : un psaume des bois où songe la Lorraine !
JEANNE (chante le Psaume de la Forêt)